Régénérer l’antidémocratisme libéral

Régénérer l’antidémocratisme libéral

Laurent Berthet

À propos de Fareed Zakaria, L’avenir de la liberté. La démocratie illibérale aux États-Unis et dans le monde, Paris, Odile Jacob, 2003, 339 pages

« Cet ouvrage n’est pas un travail d’érudition », précise au lecteur Fareed Zakaria ; « la contribution de ce livre au débat, si tant est qu’il en apporte une, réside dans la thèse qu’il défend. » (p. 327). Cet ouvrage ne peut en effet être considéré comme une thèse érudite et exhaustive servie par une méthodologie constamment rigoureuse. La preuve en est la multiplicité, assez irritante, de phrases par trop futiles , l’absence de précisions sur l’origine de certaines sources , la multiplicité d’analyses intéressantes mais trop rapides et superficielles .
Malgré ces restrictions, réelles et problématiques, on ne peut s’empêcher de penser, au sortir de la lecture de L’avenir de la liberté, écrit par l’ancien rédacteur en chef de la revue Foreign Affairs et actuel éditorialiste à Newsweek, qu’il s’agit d’un essai (géo-)politique original, judicieux et destiné à faire date parmi les ouvrages de réflexion si tant est qu’on veuille bien prêter attention à de pertinentes idées non conformistes et impopulaires.

Des « points noirs » passés sous silence

L’originalité fondamentale de cet ouvrage réside probablement dans la permission que s’octroie son auteur de critiquer la démocratie. Fareed Zakaria se fait fort de démythifier le régime démocratique et son « aura magique » . Pourquoi la démocratie aurait-elle seule le privilège de ne pas se voir opposer une critique argumentée et honnête ? De quel droit ceux qui décideraient de mettre en exergue les défauts d’un régime touchant aujourd’hui, directement ou indirectement, plusieurs milliards d’êtres humains, seraient-ils immédiatement cloués au pilori de la bien-pensance consensuelle ? Zakaria regrette que nous débattions si peu souvent des « points noirs de la démocratie » (16). Le triomphe planétaire du régime dans lequel le gouvernement est « issu d’élections auxquelles participent tous les citoyens adultes » (11) ne doit pas empêcher l’intellectuel de s’interroger sur un phénomène dont l’histoire est pourtant parsemée de dérives. Zakaria rappelle ainsi l’arrivée au pouvoir, dans le cadre d’élections démocratiques, de politiciens ultra-nationalistes, comme Karl Lueger à la mairie de Vienne en 1895 (69-71) ou Hitler à la tête du gouvernement allemand en 1933 (71-72).
Mais l’auteur n’entend pas faire œuvre seulement historique, insistant aussi longuement sur les travers actuels des régimes démocratique. Ainsi critique-t-il la recherche permanente de popularité par les hommes politiques (209). L’auteur n’est guère plus tendre pour des partis politiques devenus, selon lui, « [des] coquille[s] vide[s], qui attend[ent] d’être rempli[es] par un leader populaire » (225) et n’ayant plus d’autre activité que la seule collecte, sans cesse croissante, de fonds destinés principalement aux futures opérations de marketing électoral (229-231). Zakaria note aussi le poids excessif pris par les sondages, la mainmise exorbitante des lobbies sur la vie politique et sociale (spécialement sur le Congrès américain), agissant en permanence de façon purement intéressée, secrète, décisive, passéiste et dispendieuse pour le budget de l’État. La charge est lourde, le constat est sévère, mêlant des critiques assez peu originales à des propos incisifs plus novateurs, flirtant parfois avec une certaine forme de nihilisme – voire de poujadisme –, mais n’y cédant pas dans le sens où la pensée critique de l’auteur se veut le soubassement cohérent et objectif sur lequel s’appuiera « la recherche du bon gouvernement ». « La perspective des élections, résume sentencieusement Zakaria, est un souci constant pour un homme politique. […] Les politiques ne cessent de complaire aux lobbies, de sonder les électeurs, de courber l’échine devant les groupes d’intérêts et, encore et toujours, de collecter des fonds. La recherche du bon gouvernement reste donc ouverte, car un tel système, on l’aura compris, est incapable de l’engendrer » (231).
Le meilleur des exemples de cette dérive populiste, irrationnelle et budgétivore, selon l’auteur, est la place excessive que prennent les référendums dans la gestion des cités, en général, de la Californie, en particulier. Zakaria n’a pas de mots assez durs pour flétrir cette « forme extrême de démocratie ouverte, non hiérarchique, détachée des partis et raffolant de propositions et contributions » (240). L’auteur insiste sur l’inconséquence et le simplisme des réponses apportées par les populations consultées lors de ces consultations. Il n’omet pas pour autant le rôle néfaste joué par de riches, puissants et très intéressés lobbies (véritables machines de guerre électorale appelées ironiquement « complexes initiativo-industriels »), s’accaparant par là une sorte de nouveau marché politico-économique en imposant leurs propres desiderata à autant d’individus crédules. La sentence est sans appel : « La politique était boiteuse lorsque les rois légiféraient par décret, elle ne l’est pas moins quand le peuple procède de la même façon » (244).
D’aucuns ne manqueront pas alors de qualifier Zakaria d’intellectuel passéiste, lorgnant vers un régime bien peu en accord avec le monde d’aujourd’hui, un homme des siècles aristocratiques révolus égaré dans la modernité post-révolutionnaire, en somme un essayiste à contre-courant de l’évolution politique de démocratisation croissante, dont les idées devraient être rejetées sans que même ne fut prise la peine de les discuter. Ce serait alors omettre la pertinence du propos critique de Zakaria et tronquer la pensée de l’intellectuel américain qui a fait le choix d’adjoindre à un antidémocratisme réel, mais non exclusif, ce qu’il nomme le « libéralisme constitutionnel ».

Du « libéralisme constitutionnel »

Cette notion, centrale chez Zakaria, désigne à la fois une philosophie et une pratique politico-juridiques – contrebalançant naturellement les aspects pouvant être perçus comme les plus rétrogrades de la pensée de l’intellectuel américain. Par cette expression de « libéralisme constitutionnel », Zakaria milite pour une « restauration de l’équilibre entre démocratie et liberté » (29), souhaitant privilégier, au moins dans un premier temps, une liberté trop souvent bafouée, presque toujours perçue comme secondaire, à une égalité par trop sacralisée, présentée comme principielle, pour ne pas dire exclusive, hier autant qu’aujourd’hui.
Zakaria, en un trop rapide raccourci historique et philosophique, fait remonter l’origine du « libéralisme constitutionnel » aux Grecs et aux Romains. « L’expression, précise-t-il, marie deux idées étroitement associées. Il est libéral parce qu’il se nourrit du courant philosophique, né avec les Grecs, qui met l’accent sur la liberté individuelle. Il est constitutionnel parce qu’il repose sur la tradition, inaugurée par les Romains, de l’État de droit » (Le Débat, 19).
À l’opposé de ce « libéralisme constitutionnel », Zakaria entend, sous le concept de « démocratie illibérale », critiquer l’approche politique qui se focalise sur l’égalité entre les citoyens et sur l’élection pour définir et faire fonctionner un régime politique. Elle tend à accréditer l’idée qu’un pays ne serait libre et démocratique qu’à la seule condition de la tenue de consultations populaires entre citoyens égaux, ce qui a surtout permis, selon l’auteur, l’éclosion de gouvernements despotiques, agissant impunément dans un cadre illibéral, c’est-à-dire non borné par un État de droit, un pouvoir législatif, des libertés civiques et économiques et de réelles institutions judiciaires. La liberté à promouvoir, selon Zakaria, dépend moins de la volonté d’une majorité électorale, parfois irrationnelle, souvent manipulée par de vrais politiciens, caudillos en puissance, que de l’existence vitale d’institutions assurant la pérennité d’un véritable État de droit.
Ce choix erroné de privilégier l’égalité électorale à la liberté constitutionnalisée a trop souvent été fait, selon l’auteur, par les États dits en voie de démocratisation, ceux qui préoccupent prioritairement Zakaria dans son ouvrage. L’intellectuel américain eût préféré que ces pays suivissent un processus politique inversé. C’est pourquoi il a tendance à citer en exemple des États peu démocratiques comme Singapour ou le Maroc plutôt que des démocraties illibérales archétypiques comme la Russie ou le Venezuela. « Si le libéralisme constitutionnel a conduit à la démocratie, il ne semble pas que l’inverse soit vérifié », tranche-t-il définitivement.
Zakaria reprend ainsi le flambeau des grands penseurs libéraux critiques de la démocratie des XVIIIe et XIXe siècles. Sans pouvoir comparer précisément des pensées séparées par plusieurs siècles, on peut soutenir que l’auteur se situe dans le droit fil des travaux de Tocqueville (qu’il cite régulièrement) ou de James Madison. S’il ne les connaît probablement pas, Zakaria pourrait aussi très certainement nourrir sa réflexion de la lecture des œuvres d’Ernest Renan ou d’Hyppolite Taine, qui, critiques féroces d’une démocratie alors naissante, entendaient contenir le régime futur par autant de garanties libérales.
Parmi ces dernières, Zakaria a souhaité inclure un libéralisme économique jugé incontournable, qui privilégie la réforme économique (capitaliste) à la réforme strictement politique – s’opposant ainsi aux travaux de l’économiste indien Amartya Sen, faisant de la démocratie la condition du développement. L’objectif de toute société, selon Zakaria, doit être de s’enrichir, non en se reposant sur une ressource naturelle abondamment présente – comme le pétrole –, qui peut certes apporter la richesse mais aucunement développer le capitalisme, mais par le biais d’une croissance capitaliste, « meilleur moyen de renverser l’ordre féodal ancien et de créer un État restreint et efficace » (91). Pourquoi l’auteur insiste-t-il sur l’accumulation de cette richesse ? Parce que celle-ci est propice à la liberté. En effet, le processus de développement économique « permet à des forces essentielles de la société – les entreprises privées et la bourgeoisie au sens large – d’acquérir un certain pouvoir indépendamment de l’État. Contraint de pactiser avec ces forces, l’État tend à devenir moins prédateur et moins arbitraire, à s’imposer des règles et à devenir plus réactif aux besoins de la société » (85). Ainsi, la richesse (nécessaire) amènerait-elle une liberté (indispensable), pouvant conduire à une démocratie (accessoire). Le raisonnement n’est-il pas toutefois par trop mécanique ?
Le libéral Zakaria propose in fine une nouvelle grille de lecture qui permet de jauger et de juger les gouvernements. Plus que sur la présence ou l’absence de garanties démocratiques (en particulier la tenue d’élections), cette grille privilégierait le degré de libéralisme constitutionnel propre à chaque État, à savoir l’existence pérenne d’un État de droit et des libertés civiles et économiques fondamentales. Seule celle-ci pourra empêcher non seulement la prolifération de gouvernements autoritaires mais aussi l’utilisation du moyen électoral par autant de politiciens machiavéliques et liberticides, jouant des divisions sociales, civiles, voire ethniques, pour accaparer le pouvoir politique – et éventuellement plonger leur pays dans de meurtriers conflits, comme le prouvent les exemples yougoslave, nigérian ou indien. Zakaria peut ainsi conclure – et prévenir : « La démocratie sans le libéralisme constitutionnel n’est pas simplement insuffisante : elle est dangereuse, source d’érosion des libertés, d’abus de pouvoir, de divisions ethniques et même de guerre » (Le Débat, 26).

Un élitisme

Une originalité supplémentaire, et salutaire, de L’avenir de la liberté, réside dans le choix de son auteur de ne pas se contenter de critiquer, ni même de décrire la situation présente, mais d’émettre des propositions politiques pratiques, argumentées et, pour le moins, non-conformistes. Afin d’atténuer les maux endurés par les régimes politiques démocratiques ou en voie de démocratisation, nombreux sont ceux qui, à l’instar de John Dewey en 1927 , prônent une démocratisation accrue, une participation généralisée. Zakaria ne pense pas ainsi. Suivant son raisonnement antidémocratique et libéral, il cherche dans une autre direction la solution censée améliorer la gouvernance politique actuelle . Mêlant solutions traditionnelles et novatrices, Zakaria veut avant tout s’en remettre à des élites régénérées. L’auteur se désole en effet de constater que les élites traditionnelles, qu’il tendrait naturellement à promouvoir, sont aujourd’hui des plus critiquables, tant elles cèdent aisément aux ravages de la démocratisation et de la commercialisation. Zakaria cite ainsi pêle-mêle, et parfois un peu confusément, les égarements des avocats, des banquiers, des comptables, des médecins.
Ce constat désolant se vérifie, selon l’auteur, jusqu’au sein des think tanks, ces instituts de recherches censés, « dégagé[s] de tout intérêt partisan ou pécuniaire, […] rassembler, interpréter et exposer au pays sous une forme cohérente les faits économiques fondamentaux » (286), ainsi que le stipulait le fondateur du principal d’entre eux, Robert Brookings . Si Zakaria ne parvient pas toujours à se départir d’une vision par trop angélique des institutions du passé, il vise juste lorsqu’il décrit l’accentuation, depuis une trentaine d’années, du recrutement, par ces instituts, de chercheurs, universitaires et autres intellectuels « non pour leur savoir mais pour leurs opinions » (287). Alors prend tout son sens la remarque de Burton Pines, directeur de recherches à la Heritage Foundation : « Ici, nous ne sommes pas un jury de doctorat qui doit donner un temps de parole égal aux pour et aux contre. Notre rôle consiste à fournir aux chefs conservateurs des arguments en faveur de notre camp » (287-288). La teneur de cet apriorisme idéologique, de cette partialité politique et anti-scientifique semble d’une banalité telle qu’elle est étrangement passée sous silence, ne faisant réagir plus guère de monde, si ce n’est Zakaria : « À une époque où les vieilles idéologies semblent incapables de résoudre les nouveaux problèmes, ces recherches aux résultats attendus engendrent leur lot de polémiques prévisibles et stériles, mais bien peu d’analyses sérieuses et stimulantes pour la pensée » (288).
Déçu donc par maints groupes élitaires traditionnels, accusés d’avoir manqué à leurs devoirs originels, d’avoir trahi leurs nobles objectifs et de s’être vendus à l’encan démocratique et commercial – ce qui revient souvent au même –, Zakaria va chercher ailleurs cette élite politico-scientifique dont il rêve, composée de décideurs compétents et isolés « des intenses pressions des groupes d’intérêts, des lobbies et des partis – autrement dit, de toutes les formes de pression démocratiques » (303). Qui sont donc ces minorités capables de réaliser le rêve formulé par Platon : conjuguer la capacité technique de « l’expert » et impartialité hautaine de « l’intellectuel » ? Nous aurions tendance à conseiller à tout alter-mondialiste, à tout militant des extrêmes politiques ou à tout eurosceptique forcené de ne pas lire les réponses apportées par Zakaria, sous peine de subir un choc émotionnel foudroyant, une crise de rire compassionnelle ou un coup de sang. Car l’intellectuel américain n’hésite pas à faire l’éloge d’institutions aussi décriées et impopulaires que la Commission européenne, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ou les banques centrales.
En effet, ces institutions réunissent savamment, selon Zakaria, ce cocktail de bonne gouvernance qui repose sur la compétence d’« experts confirmés qui consacrent leur temps et leur énergie » (309) à la seule mission pour laquelle ils ont été instruits et cette absence vitale de lien direct et contraignant entre la volonté, plus ou moins raisonnée, du peuple, et les prises de décision, forcément rationnelles, de ladite minorité experte. C’est ce que l’auteur appelle le « principe de la délégation de compétences » (318). Si la construction théorique de Zakaria possède incontestablement sa logique et son intérêt, on peut regretter, pour la solidité de son propos, qu’il ne creuse pas plus avant la question du fonctionnement de ce genre d’institutions et ne réponde pas, par avance, aux arguments que ne manqueront pas de lui opposer les tenants d’une « autre Europe », d’un « autre monde » ou d’une « autre démocratie » : en premier lieu, le manque de transparence – et donc les risques éventuels de dévoiement, y compris de corruption –, le peu de légitimité et l’impopularité réelle – en tout cas en Europe, ce qu’oublie de mentionner Zakaria – desdites institutions. Ces institutions peuvent-elles vraiment constituer une solution de complément, pour ne pas dire de remplacement, au système démocratique actuel ?
L’intellectuel américain ne s’attarde guère sur ces interrogations, pourtant fondamentales, préférant conclure son dérangeant et stimulant essai par des propos véritablement élitistes et clairement antidémocratiques : « Tandis que, dans les autres domaines », constate le « platonicien » Zakaria, nouveau pourfendeur du mythe de Protagoras, « la délégation et la spécialisation augmentent, en politique la tendance est plutôt inverse. […] Par une étrange présomption, nous, les citoyens ordinaires à peine capables de remplir leur déclaration d’impôts, de rédiger leur testament ou de configurer leur ordinateur, nous avons décidé que nous étions capables de légiférer par nous-mêmes ! […] Ce dont nous avons besoin, aujourd’hui, ce n’est pas de plus de démocratie mais de moins de démocratie. Je ne veux pas dire par là que nous devrions nous jeter au cou d’autocrates ou de dictateurs, mais plutôt que nous devons nous demander pourquoi certaines de nos institutions – comme les banques centrales – fonctionnent si bien tandis que d’autres, comme les parlements, donnent le sentiment d’une impuissance rédhibitoire » (310-311).

Si le monde politique, intellectuel, social savait parfois se montrer plus réaliste, plus ouvert à des propos originaux, impopulaires même, moins engoncé dans ses certitudes pratiques, il reconnaîtrait que cet ouvrage, malgré ses défauts, ses limites et ses insuffisances, constitue, non pas un travail « digne de Tocqueville » , mais un essai fondamental dans la compréhension du monde actuel et dans l’apport de propositions politiques à la fois traditionnelles, régénérées et non conformistes, pouvant légitimement, dans le cadre d’un travail plus abouti, constituer une première étape de la renaissance d’un débat intellectuel novateur, honnête et roboratif, voire l’ébauche d’un programme politique – et non politicien – à appliquer prochainement.