Philosophie et littérature : pour une valeur éthique des émotions

Philosophie et littérature : pour une valeur éthique des émotions

Remarques sur Poetic Justice de Martha C. Nussbaum

Béatrice Magni

Il y a des gens qui regardent
les choses telles qu’elles sont
et se demandent pourquoi.
Moi, je préfère imaginer
des choses qui ne sont point,
et me demander pourquoi pas.
JFK

La démarche de Nussbaum : une manière non kantienne de réconcilier respect et passions

Poetic Justice trouve sa véritable origine dans un cours, Law and Literature, qui eut lieu à la University of Chicago Law School, en 1994. Le séminaire était consacré à l’étude du rôle de la narration (du roman en particulier) et son importance dans la formation d’un espace et d’une rationalité publics. Et pourtant, devant un public de futurs avocats, juristes et juges, pourquoi lire Platon, Sophocle, Dickens ? La réponse de M. Nussbaum esquisse déjà son argument : the literary artist is a much-needed participant, c’est-à-dire qu’il faut lire des romans et « pratiquer » la littérature pour apprendre à imaginer la situation de quelqu’un qui est différent de moi. La littérature, en d’autres termes, apprend à se penser à la place des autres. Le but du livre est de décrire, analyser et, finalement, employer l’imagination littéraire comme composante essentielle du raisonnement public, d’après une vision plurielle et pluraliste de la soi-disant rationalité publique .
M. Nussbaum affirme la valeur pratique et publique de la faculté d’imagination : elle entreprend une défense du genre romanesque, qui vise à montrer comment l’acte de lire un roman engendrerait ce qu’elle appelle the sympathetic imagination, la capacité de reconnaître la vie intérieure d’autrui . Il existe une liaison, une relation entre le roman et la faculté humaine d’imagination sympathique, et ce qui en résulterait ne serait pas seulement une attitude, mais aussi et surtout une pratique politique. Philosophie morale et philosophie politique vont ainsi de pair, dans une démarche dont l’effort principal s’adresse toujours à la recherche d’un équilibre (ou bien d’une tension qui soit acceptable et attractive au même temps) entre l’évidence de la pluralité et le besoin irrésistible de distinction . Pour mieux rendre compte de notre visage public et de nos foyers privés, il faudra peut-être aller aussi de l’autre côté du miroir, en suivant l’Alice de Lewis Carroll. Parfois, nous suggère M. Nussbaum, engager une réactivation des enjeux philosophico-politiques peut signifier qu’il faut aller « au-delà », et en tant que lecteur devenir expert en échange et communication : aller et venir, réalisant à chaque voyage de nouvelles découvertes et traçant de nouvelles voies.

Imaginer

L’imagination est une qualité quotidienne, un défi qui ne se sépare pas du rationnel : un défi créateur. L’imagination s’avance dans le futur pour essayer : par elle on assiste à un renversement de l’usage habituel de l’expérience. L’imagination possède un caractère pluriel et communicatif : elle est toujours relation, toujours rencontre parmi d’autres imaginations. On a besoin d’imaginer non pas pour s’enfuir, mais pour rester. L’imagination est un parcours de la pensée, que M. Nussbaum décrit, à la fois, comme perception, rétention de l’absence, travail créateur .
L’imagination est une façon de demeurer devant le monde, d’épistème. D’après M. Nussbaum, on peut adopter deux attitudes différentes à son égard : se laisser séduire, ou bien se déterminer à explorer, approfondir. Elle peut nous aider à aborder la complexité : l’imagination est un pont entre raison et sensibilité .
L’imagination n’oublie pas le réel, mais choisit toujours la voie du possible : elle est une richesse, une ressource de connaissance. L’imagination relève le défi du monde : elle fait apparaître sur la scène de la pensée quelque chose qui n’existait pas avant, car son regard va de ce qui est à ce qui pourrait être. Elle ne refoule jamais, mais au contraire essaie de vivre et démêler la contradiction. Dans l’analyse que donne M. Nussbaum , l’imagination nous permet de garder la distance par rapport à la donnée immédiate, et c’est pourquoi elle arrive à créer un détachement du phénomène objet de la recherche. En nous permettant de saisir ce que, dans un cas particulier, peut ressortir au général, l’imagination est constamment soumise à des « tentations métaphoriques » : les métaphores engagent à imaginer, et l’imagination est le trait d’union essentiel de la réciprocité. Ce que l’imagination dévoile, c’est le réel, un trésor qui, au fond, vaut infiniment plus que la clé. Toute bonne fiction reflète la vraie vie, même quand cela n’y parait pas.
« The literary imagination is an essential part of both the theory and the practice of citizenship » : dans cette affirmation on entend très clairement l’écho de la Théorie des jugements moraux et de la théorie de la sympathie qui, chez Adam Smith, est en premier lieu une théorie de la relation. C’est par la sympathie que nous participons du monde, en nous intéressant aux autres : la relation de sympathie qui se produit chez Smith s’appuie précisément sur une théorie de l’imagination, dont l’un des éléments capitaux consiste dans la capacité de sortir de soi-même pour penser à partir de l’autre. La sympathie smithienne devient ainsi un moyen de reconnaissance de l’altérité qu’on ne peut pas tout simplement réduire à une reprise de la théorie de l’analogie : chez Smith on retrouve un élément de communication instantanée qui aboutit à une forme de sympathie indépendante de toute réflexion sur notre intérêt personnel. La sympathie est, en définitive, chez Smith le vecteur du développement des relations intersubjectives : elle permet, en d’autres termes, d’esquisser la dimension objective d’une morale dépourvue de transcendance. Grâce à une théorie immanente de la morale, la société civile chez Smith ne se réduit pas simplement à un tissu d’intérêts économiques : elle est aussi un tissu de sentiments rapportés les uns aux autres par les biais de la sympathie. L’harmonie immanente (et, peut-être, utopique) de la théorie économique de Smith est enfin transposée sur le plan moral aussi, par sa théorie de la sympathie.
Cette perspective dégagée par Smith a influencé d’une manière explicite M. Nussbaum, dont l’effort vise à prouver que les êtres humains peuvent s’engager dans un espace public par une attitude correcte, à la seule condition d’arriver à entrer, grâce à leur imagination, dans les vies de personnes éloignées, distinctes et différentes, ou, en termes arendtiens, plurielles . En d’autres termes, l’originalité de la thèse de M. Nussbaum tient au fait d’attribuer à l’imagination littéraire une fonction éminemment publique, voire normative, dans le sens où elle ne serait pas seulement intéressée à la simple description des phénomènes, mais aussi et surtout aux raisons et aux arguments qui les justifient. La littérature devient un critère normatif, qui permet de juger et évaluer les institutions. En ce sens, son apport à un tel espace se révèle unique et, dans le cas de M. Nussbaum, irremplaçable.

Pourquoi les romans ?

Le choix du roman trouve dans la démarche de M. Nussbaum plusieurs explications. La première raison est l’ampleur du domaine : si, par exemple, le domaine de l’histoire est celui de l’événement réel, le domaine de la littérature est celui du possible, et l’imagination littéraire, on l’a plusieurs fois souligné, se résume dans la faculté de rendre présente l’absence, ou bien de penser de manière différente ce qui existe déjà . Le roman est, selon les mots de M. Nussbaum, une living form, c’est-à-dire une forme vive et vivante, et, jusqu’à aujourd’hui, il se définit comme la forme narrative la plus importante de notre culture.
Le roman, en deuxième lieu, est plus concret que les autres genres littéraires. Cela signifie qu’il est capable de décrire au mieux l’interaction entre les aspirations humaines générales et, d’autre part, les différentes modalités de vie vécue par les personnages de l’histoire. Le roman traduit une position morale sur la vie publique et, en même temps, agit sur le lecteur : c’est précisément cette oscillation ininterrompue entre le général et le particulier, oscillation toujours agissante dans la structure même du roman, qui constitue la richesse du genre aux yeux de M. Nussbaum.
L’autre caractéristique propre au roman, surtout celui de langue anglaise, est son intérêt pour l’ordinaire, pour tout ce qui est de l’ordre du sens commun : ainsi, l’arrière-plan sur lequel jouent les personnages de Dickens est tout à fait banal et relève de la vie ordinaire et quotidienne. Il n’en demeure pas moins qu’un roman doit avoir la capacité de nous procurer du plaisir en tant que simples lecteurs : autrement dit, tout genre de sollicitations positives engendrées par la lecture s’expliquent d’ailleurs par sa forme et son esthétique . Pour ce qui est, ensuite, de la véritable structure du roman, M. Nussbaum la qualifie de complexe, car elle résulte de la superposition de différents espaces ou mouvements, notamment l’espace de l’action du roman, l’espace de l’auteur (on pourrait dire sa voix) et l’espace, ou les espaces des lecteurs.
Si l’on conduit une analyse de ces espaces, on en ressort avec l’idée que le roman tient de la vie de chacun, en reconnaissant à chaque vie une histoire propre, et par conséquent il conduira à considérer n’importe quelle vie du point de vue de l’individu à qui elle appartient : en définitive, un roman qui suggère un regard sur le monde est un roman qui nous pousse et nous détermine à réfléchir d’une façon critique . Le roman, dans un certain sens, sauve la singularité tout en gardant la pluralité : les individus, dans le roman, ont une valeur en tant que tels, et ont leur propre histoire à raconter.
Pour toutes ces raisons, le genre du roman souligne, d’une part, l’interdépendance réciproque des individus, mais, d’autre part, il insiste sur la nécessité de respecter the separate lifes de chacun, et de voir la personne comme un centre bien distingué d’expérience. Le défi qu’il relève est de s’intéresser au sort d’autrui, sans pour autant tomber dans le piège des similitudes.

Redonner la citoyenneté aux émotions ?

On pourrait traduire le débat théorique de l’éthique contemporaine par une comparaison entre deux différents plans d’analyse : le premier pose au cœur de la moralité, d’après Kant, une forme de rationalité pratique, le second soutient l’idée humienne qu’on ne peut pas rendre compte de la moralité sans faire appel aux sentiments ou aux émotions . Dans la philosophie morale (et, qui plus est, politique) de ce siècle on a vu de plus en plus s’expliciter la priorité de l’action, relevant d’un vocabulaire moral qui en serait source et guide, et, concurremment, on a vu aussi s’affirmer une sorte de présomption de culpabilité à l’encontre des émotions, responsables de ne pas garder la force de la motivation et l’objectivité normative des jugements moraux.
En ce sens on pourrait dire que M. Nussbaum s’inscrit dans un mouvement visant à rétablir un droit de citoyenneté des émotions à l’intérieur d’un système d’activité mentale cognitive et pratique. Si la logique des émotions est différente de celle qui gouverne les états intentionnels et les jugements, une émotion, en tant qu’ensemble complexe de cordonnées cognitives, mentales, physiologiques et psychologiques, acquiert cependant chez M. Nussbaum une portée et une ambition morale, à savoir normative. L’émotion, dans la démarche de cet auteur, est, d’un côté, une disposition, de l’autre une source et une ressource normative, grâce à l’intervention indispensable du filtre de l’imagination. De ce fait, la relation la plus complexe et chargée de sens qu’un roman puisse constituer est celle avec le lecteur : si les romans ont, chez M. Nussbaum, des effets sociaux ce n’est pas par hasard, mais sur la base de cette figure essentielle : le lecteur de romans. Le lecteur est amené à s’intéresser à d’autrui, il s’engage dans l’histoire et se lie aux personnages par une « amitié sympathique » et une « identification empathique » qui, une fois le livre refermé, seront responsables de plusieurs effets sur ce lecteur : il se retrouvera avec une série de souvenirs d’images concrètes par quoi il imagine le monde du roman ; ensuite, il aura acquis une disposition générale d’esprit avec laquelle il reviendra sur son propre monde. Par ailleurs, au-delà de ce détour, le lecteur se trouve et demeure dans une situation concrète et réelle : des lecteurs différents se trouveront dans des situations concrètes et différentes et, au cours du même roman, ils remarqueront des choses tout à fait différentes les unes les autres, et ils les jugeront à bien des égards d’une façon différente. Or, sur ce point M. Nussbaum suit deux voies argumentatives différentes :
- l’idée de coduction : s’il est vrai qu’il y a plus qu’un lecteur et que les interprétations possibles d’une histoire (et, donc, les jugements) sont toujours plurielles, pour toutes ces raisons le raisonnement suscité par la lecture des romans n’est pas seulement contextuel, mais aussi comparatif, tel qu’il évoluera pour aboutir enfin à un échange avec d’autres lecteurs. C’est l’idée de coduction élaborée par Wayne Booth : il affirme que “the act of reading and assessing what one has read is ethically valuable precisely because it is constructed in a manner that demands both immersion and critical conversation, comparison of what one has read both with one’s own unfolding experience and with the responses and arguments of other readers” . La lecture serait en définitive un mélange d’abstraction et d’analyse critique « froide », due à la discussion intersubjective. Il s’agirait donc d’un raisonnement pratique non déductif, comparatif, avancé par la commune collaboration des individus ;
- l’idée du spectateur impartial : on a vu que, chez M. Nussbaum, le roman engendre, par sa forme et son contenu, un certain degré d’imagination « sympathique » et dégage des émotions. Mais lesquelles ? Faut-il leur faire confiance ou pas ? Et auxquelles s’adressera-t-on ? Existe-t-il des émotions appropriées ?
M. Nussbaum donne une réponse positive à toutes ces questions : oui, il y a des émotions valides, et l’on peut même tâcher de les filtrer en vue d’un raisonnement public. Les émotions ne sont pas des forces aveugles s’imposant sur la volonté des individus, en revanche elles se constituent en éléments du caractère de la personne : autrement dit, elles ont une dimension cognitive, à savoir « they enable the agent to perceive a certain sort of worth or value », d’où la conclusion que « intellect without emotions is, we might say, value-blind ».
Mais qu’est-ce qu’on peut faire pour filtrer un élément si irremplaçable, et pourtant si dangereux ? C’est précisément la condition de lecteur d’œuvres littéraires qui permet, chez M. Nussbaum, d’élaborer artificiellement le concept smithien de spectateur impartial, à savoir le moyen pour « filtrer » les émotions : l’intelligence imaginative du spectateur devient ainsi le trait d’union entre le particulier et l’universel.
Le spectateur impartial chez Smith, nous suggère M. Nussbaum, c’est en premier lieu un spectateur : cela signifie qu’il n’est pas entraîné lui-même dans les événements : il y a une dimension de distance et de détachement qui engendrerait l’absence du préjugé, de sorte que le spectateur parvient à donner d’une histoire soit une évaluation naturelle, à partir de soi-même, soit une évaluation artificielle, en gardant ses distances par rapport aux contextes. Il sort de ses propres fins et confins pour reconnaître son impartialité : cette prise de distance et le procès de retour au roman constituent les principales ambitions du spectateur, dont le regard désintéressé s’étend beaucoup plus que chez n’importe qui, car, dans un roman on peut être là sans être là, devenir en même temps tous les personnages, perdre le nord pour le retrouver, penser et repenser, enquêter et interpréter tous les indices. Si la lecture d’un roman parvient à changer les choses et à proposer de nouvelles idées, elle n’y arrive que grâce à l’imagination de celui à qui l’on s’adresse : le spectateur. Car, comme il n’y a pas de théâtre sans spectateurs, il n’y a point de roman sans lecteur. Et, s’il faut voyager, il faut d’autant plus le faire en prenant connaissance du contenu de ce voyage et en se soumettant à une discipline rigoureuse : l’imagination littéraire nous aide, étant la partie « voyageante » de la philosophie.

Le pluralisme

Comment choisir entre les différentes possibilités ? Que faut-il sacrifier, et à qui ? Ces questions que se posent Créon et Antigone montrent leurs limites. M. Nussbaum juge ces personnages comme « insuffisants », non pas seulement parce qu’ils sont limités et unidirectionnels – déjà Hegel l’avait remarqué – mais précisément parce que leur but principal est celui d’éviter le conflit entre des valeurs opposées et inconciliables. Alors que, d’après M. Nussbaum, rendre justice à la nature ou à l’identité de deux valeurs distinctes signifie rendre justice à leur différence ; et rendre justice à leur différence – soit à leur diversité qualitative soit à leur séparation objective – signifie reconnaître qu’il y a, au moins potentiellement, des circonstances où elles entrent en conflit. « Être distinct » signifie être séparé de et être délimité contre quelque chose, et cela, à son tour, implique la possibilité de l’opposition et – pour l’agent qui est engagé dans deux valeurs en même temps – le risque du conflit. Tout cela suggère que, plus notre schéma de valeurs est riche, plus l’harmonie à l’intérieur de celui-ci sera difficile à réaliser : plus les individus sont ouverts à la présence des valeurs dans le monde, plus le conflit les guette. Le prix de l’harmonisation paraît un appauvrissement, le prix de la richesse une disharmonie, le « terrible pouvoir d’une contingence sans fin ». On doit choisir entre l’harmonisation et la sensibilité du demeurer ouverts, entre un monde de valeurs cohérent et sans conflits, et celui qui est paré à la pluralité des valeurs. Or, une vie sans contradiction n’a pas la valeur et la beauté d’une vie susceptible de conflit.
Or, si les tensions sont des éléments constitutifs des valeurs, et donc une fatalité du pluralisme, les êtres humains peuvent arranger leur vie et leurs principes afin d’éviter les conflits les plus graves dans l’expérience ordinaire. Une façon de parvenir à cela consiste à simplifier la structure des valeurs. M. Nussbaum, dans Poetic Justice, procède en direction inverse : ici, pour résoudre, on va compliquer, parce que le monde, délibératif et public, est compliqué, et que la réduction, très souvent, ne rend pas justice à la complexité des intérêts en jeu.
L’argument de Martha Nussbaum engage des conséquences considérables : après avoir appris l’art de l’identification sympathique, on découvre qu’il faut aller au-delà, car « the emotion must be the emotion of a spectator, not of a participant » . Il ne faut donc jamais renoncer au privilège humain du jugement. Juger implique une mesure d’« horizontalité » : après la compréhension, si l’on veut parvenir à une véritable réconciliation du public avec la sphère privée, il faut avoir le courage d’un jugement. Entre la position du spectateur impartial de Smith et M. Nussbaum et la faculté du jugement, il y a une dépendance mutuelle ; il y a indissociabilité.
Ce que suggère M. Nussbaum, en dernier ressort, est de préserver toujours un « rayon littérature » dans notre bibliothèque philosophique, pour garder avec soin cette alternative infinie entre une émotion sans cité, et une émotion qui s’ouvre comme une fenêtre sur nos rêves, grâce à laquelle les individus parviendront à mieux se reconnaître. Tant qu’un aède jouera dans le Palais, Pénélope sera à l’abri de tout danger.