Démocratie envers et contre tout : Comportement électoral et démocratie au Nicaragua 1990-2001

Démocratie envers et contre tout : Comportement électoral et démocratie au Nicaragua 1990-2001

Leslie E. Anderson et Lawrence C. Dodd

En 1990, l’électorat nicaraguayen votait contre le gouvernement révolutionnaire sandiniste, pour lequel de nombreux citoyens avaient risqué leur vie au cours des onze années précédentes, et élisait le conservateur Violeta Chamorro. Chamorro dirigeait alors une coalition de partis de droite dont certains s’étaient ralliés au régime de Somoza contre lequel la révolution avait été menée. En 1996, après six ans d’austérité marqués par une forte montée du chômage et un déclin des services sociaux, les Nicaraguayens rejetaient à nouveau le candidat sandiniste Daniel Ortega en faveur d’Arnoldo Alemán à la tête d’un parti libéral encore plus droitiste que Chamorro. En 2001, ils faisaient le même choix en faveur du libéral Enrique Bolaños. Comment expliquer le vote des Nicaraguayens ? Dans cette démocratie en développement ont-ils compris les conséquences de leur choix ? Comment une population précédemment révolutionnaire choisit-elle à deux reprises de rejeter un gouvernement révolutionnaire ?
Afin de répondre à ces questions, nous avons examiné les résultats de trois sondages effectués au Nicaragua autour des élections de 1990, de 1996 et de 2001. Les bases de données recueillies pour 1990 et 1996 font suite à plusieurs enquêtes menées à intervalles réguliers pendant la campagne électorale et les semaines précédant les élections. Ces enquêtes effectuées de façon successive permettent de suivre l’évolution de l’opinion tout au long de la campagne et jusqu’au jour J.
Les questions que nous posons pourquoi les votes ont-ils pris cette tournure et les Nicaraguayens savaient-ils à quoi ils s’exposaient ? sont au cœur de la théorie comparative sur la capacité d’une population sans expérience de la démocratie à faire des choix électoraux avisés, en particulier les couches défavorisées et non éduquées. La démocratie a-t-elle même une chance de se développer dans un contexte comme celui du Nicaragua où tant de facteurs semblent défavorables à la démocratisation ?

Une théorie comparative à propos

Le développement de la démocratie au sud de l’Europe, en Amérique latine et dans les pays d’Europe de l’Est au cours des vingt dernières années a conduit à une série de théories sur la démocratisation. Parmi celles-ci, quatre semblent s’appliquer à notre étude : théories de l’abondance, du pacte de l’élite, du capital social et du passé spécifique. Si nous prenions chacune de ces théories et les appliquions au Nicaragua, l’évaluation des chances d’un développement de la démocratie dans ce pays deviendrait pessimiste.
La théorie de l’abondance suggère que le développement démocratique est plus probable dans un contexte d’abondance nationale et individuelle. Ainsi, selon B. Moore, des ressources économiques distribuées largement conduisent à un pouvoir politique tout aussi largement distribué favorisant une large participation politique. M. Lipset indique également que la démocratie a de meilleures chances de succès dans des sociétés prospères, et T. Vanhanen fait de même en insistant sur le fait que la démocratie se déploie mieux au sein de sociétés instruites, là où la prospérité permet un plus haut niveau d’éducation populaire . Si l’on en croit cette théorie, le Nicaragua avec sa pauvreté nationale et individuelle présenterait un terrain défavorable à une démocratie.
La théorie du pacte de l’élite offre tout aussi peu d’optimisme sur les chances de la démocratie au Nicaragua. T. Karl explique, dans un de ses premiers ouvrages, que les conjonctures dans lesquelles les élites s’accordent pour respecter les règles de la démocratie, tout en concluant un pacte qui exclut la considération de questions particulièrement controversées, sont celles qui favorisent la démocratisation . Le Nicaragua est loin de présenter une conjoncture de cet ordre vu la dissension au sein de ses élites pendant les années 1980 et 1990. Les leaders des partis conservateurs et libéraux de droite ne peuvent, en effet, se mettre d’accord entre eux, et encore moins avec les sandinistes. Aux élections de 1984, les élites présentent treize partis différents, tous en opposition les uns avec les autres et avec le sandinisme, et la coalition UNO de 1990 est maintenue juste assez longtemps pour gagner cette élection. En 1996, comme en 2001, les libéraux et les conservateurs forment à nouveau des partis différents. Un pacte passé entre les élites au-delà des partis ne fait pas partie du contexte politique de ces trois élections au Nicaragua.
La théorie du capital social de R. Putnam ne conduit pas non plus à des pronostics optimistes sur le développement de la démocratie au Nicaragua . Putnam, dans sa description du développement démocratique en Italie, suggère que l’expérience sociale et la vie associative qui existe depuis des générations constituent des facteurs initiaux favorables à l’avènement de la démocratie. Ce fut le cas en Italie du nord. L’Italie de sud, en comparaison, avec son système religieux plus pesant et sa vie associative plus faible, n’offre pas les mêmes chances à la démocratie. Le Nicaragua avec sa population pauvre, rurale et fortement influencée par sa tradition catholique, n’a jamais connu dans son histoire de vie associative forte et ressemble donc plus à l’Italie du sud. Si la démocratisation repose sur des générations de développement du capital social au moyen d’une interaction associative, le Nicaragua est de nouveau en mauvaise posture.
Les théories du passé spécifique proposent une relation entre la démocratisation et le contexte historique, et plus précisément entre la démocratisation et le type de régime précédemment en place. Les défenseurs de cette théorie, après avoir étudié l’Europe de l’Est, se montrent plutôt sceptiques quant au succès d’une démocratisation s’inscrivant à la suite d’un passé socialiste . La tendance absolutiste de l’autoritarisme socialiste, alliée à la nécessité d’une réforme économique et politique, semble peu compatible avec l’établissement de la démocratie. Le gouvernement sandiniste étant de type socialiste, cette théorie laisse peu de chances au succès d’une démocratisation du Nicaragua.
Ces théories présentent un contexte dans lequel inscrire l’étude des dernières élections au Nicaragua. Si les Nicaraguayens sont arrivés aux résultats électoraux de 1990, 1996, et 2001 à la suite d’un mode de réflexion irrationnel et insensé, ces théories sembleraient applicables aux chances de développement démocratique au Nicaragua. En revanche, si l’examen minutieux de l’opinion des votants au cours des semaines précédant les élections révélent un mode de réflexion avisé et raisonnable, cela suggère qu’une nation inexpérimentée est capable de participer de façon intelligente à une élection et que la démocratisation dans un pays aussi pauvre que le Nicaragua est possible. Avec ces questions théoriques en tête, tournons-nous vers l’analyse des données rassemblées pour les trois élections nicaraguayennes.

Une théorie de l’étude des votes à propos

Les spécialistes américains pour lesquels l’étude des votes est la principale sous-section de la science politique ont proposé des théories sophistiquées concernant les choix électoraux. Ces théories expliquent comment et pourquoi l’électorat fait tel choix. Fondées sur des preuves empiriques couvrant de multiples élections, ces théories ont un impact important sur notre compréhension des comportements électoraux dans des démocraties bien établies comme les États-Unis. Elles ont permis aux experts américains de tirer des conclusions concernant tous les types d’électorat et ceux de catégories particulières comme les femmes, les défavorisés ou l’intelligentsia.
Les théories américaines offrent un excellent prisme au travers duquel on peut observer les comportements électoraux au Nicaragua. Nous savons que l’électorat américain est habitué à la démocratie ; les théories issues d’études menées montrent que les décisions électorales sont prises de façon sensée et suivent une logique prévisible sur la durée. Si ces théories, qui ont contribué à la compréhension du comportement électoral américain, se révèlent applicables à la population nicaraguayenne, une preuve majeure serait apportée à la capacité d’un peuple démuni et sans expérience de faire des choix sensés et rationnels. En revanche, si les théories américaines ne peuvent être appliquées à l’opinion publique nicaraguayenne, cela signifierait que la démocratisation dans un environnement comme celui de Nicaragua est problématique, improbable, voire impossible.
Deux théories sur le comportement électoral américain présentent ici un intérêt particulier : celles relatives aux votes rétrospectifs et prospectifs. Inspiré par le travail novateur de V.O. Key des années 1960 sur le comportement électoral, Morris Fiorina suggère dans son ouvrage publié en 1981, The Retrospective Voter, que le citoyen américain pense de manière rétrospective avant de faire son choix dans l’urne . Fiorina veut dire que l’électeur se tourne vers le passé récent, ou le dernier mandat présidentiel, et décide en fonction de son évaluation rétrospective.
En réponse à un ensemble de publications défendant l’idée que l’électorat se concentre soit sur les candidats, soit sur l’économie, soit sur les deux, Fiorina soutient que le comportement rétrospectif des électeurs inclut ces deux éléments. Ainsi, les électeurs évaluent la conduite passée des candidats en lice et utilisent cette évaluation pour faire leur choix. Ils se tournent également vers une évaluation des performances de l’économie au cours de la dernière présidence et tiennent compte de ce résultat pour prendre leur décision. La théorie de Fiorina représente un pas en avant important dans la compréhension de l’attitude électorale car elle allie l’attention portée sur les candidats et l’économie, et démontre que l’électorat tient compte de ces deux facteurs pour faire son choix.
En réponse à l’idée que le raisonnement rétrospectif est le facteur le plus déterminant dans le choix électoral, Sniderman, Brody et Tetlock proposent en 1991 l’idée d’une théorie prospective . Ils suggèrent que les électeurs sont capables de fonder leur réflexion sur une projection des scénarios possibles suivant les candidats élus et de faire leur choix en conséquence. La théorie du vote prospectif conduit donc à penser que les électeurs examinent la capacité à gouverner de chaque candidat en lice, y compris la formulation de leurs propositions au cours de la campagne, et se font une opinion sur l’attrait de leur politique. L’évaluation prend en compte individuellement chaque candidat ainsi que la nature du gouvernement que celui-ci propose. La théorie prospective suit la même logique au niveau de l’économie. Les électeurs, alors qu’ils prennent connaissance des promesses électorales, projettent une courbe économique possible en fonction de chaque candidat et tiennent compte de cette évaluation pour prendre leur décision. Comme dans le cas de la théorie rétrospective de Fiorina, la théorie prospective renforce la notion dominante d’un choix fondé sur l’évaluation des candidats et de l’économie. La théorie prospective défend l’idée que l’électorat est à même de faire une évaluation prospective des candidats et de l’économie et de prendre en compte cette évaluation pour choisir son bulletin.
La théorie prospective de Sniderman défie certes celle, rétrospective, de Fiorina. Si elle semble attribuer à l’électorat un éventail plus large de facultés cognitives, il n’en reste pas moins qu’elle révèle une limite. En effet, le travail empirique de Sniderman, Brody et Tetlock montre que c’est davantage à l’intelligentsia que revient la capacité de faire un choix électoral prospectif. Il est peu probable que la couche la moins instruite de la population témoigne de la pensée prospective au moment de voter. Il est plus courant au contraire de voir cette partie de la population s’appuyer sur un jugement rétrospectif pour choisir son bulletin de vote. Ces découvertes ont conduit les spécialistes du comportement électoral à conclure que l’évaluation rétrospective des candidats et de l’économie constitue un moyen de pensée plus aisé et accessible à tout électeur. L’évaluation prospective en revanche implique un mode de pensée plus sophistiqué qui s’applique à un groupe habitué et entraîné à la pensée analytique.
La position de Sniderman, Brody et Tetlock sur le raisonnement cognitif sophistiqué que représente l’évaluation prospective peut être organisée selon trois éléments-clés : cristallisation, différenciation et polarisation. La présence de ces trois processus cognitifs au cours des semaines précédant les élections serait la preuve d’une tendance à l’évaluation prospective.
La cristallisation signifie que les électeurs font preuve d’une compréhension de plus en plus claire de l’idéologie, de la personnalité et de la politique des candidats. La cristallisation est révélée lorsque les non-réponses aux questions spécifiques posées dans les sondages à propos des candidats et de leur politique sont de moins en moins nombreuses et que l’ambivalence et le caractère parfois contradictoire de ces réponses se raréfient.
La différenciation signifie que les personnes sondées manifestent une volonté grandissante d’apporter leur soutien à un seul candidat. La différence entre le candidat favori et son concurrent direct devient si claire que le jugement positif porté sur le comportement du candidat choisi ne fait que se renforcer alors que celui porté sur le comportement de son rival ne fait que se dégrader.
Quant à la polarisation, elle signifie qu’à mesure que le processus de différenciation des candidats s’effectue, on observe une division des citoyens en groupes proéminents dont les points communs, comme par exemple la classe à laquelle ils appartiennent, justifient leur préférence pour un candidat par rapport à un autre. C’est ainsi qu’un groupe est pris d’engouement pour un candidat et abhorre son concurrent, tandis qu’un autre groupe fait de même avec les candidats opposés. Sniderman et alii suggèrent qu’une présence grandissante de la cristallisation, de la différenciation et de la polarisation au sein de l’électorat dans les semaines précédant le passage aux urnes révèle l’utilisation de la pensée prospective dans la prise de décision. Leur étude montre également que les processus de cristallisation, différenciation et polarisation sont plus courants au sein de la couche intellectuelle de la population, ce qui leur permet de conclure que cette même couche d’électeurs sera plus encline au jugement prospectif pour déterminer le candidat de leur choix.
L’électorat procédant par rétrospection fait de toute évidence un choix logique et raisonnable. Se retourner sur le passé pour évaluer les performances d’un candidat, de l’économie, ou de ces deux facteurs à la fois, semble rationnel et sensé. Cela implique un certain niveau de connaissance et une prise de décision faisant suite à un processus de réflexion délibératif. Les utilisateurs de la rétrospection ne sont ni simples d’esprit ni irresponsables. Le jugement rétrospectif est une façon logique d’opérer devant un choix électoral.
De même, l’électorat s’orientant vers un raisonnement prospectif fait également, sinon plus, un choix conscient et sensé. L’accès à l’imagination cognitive en particulier reflète une utilisation encore plus élargie de l’esprit dans la prise de décision. Les citoyens qui procèdent à une évaluation rétrospective font preuve tout autant, sinon plus, d’une capacité importante à absorber l’information et à délibérer de façon judicieuse.
Afin de déterminer la présence éventuelle d’un processus de pensée rétrospectif ou prospectif parmi les électeurs du Nicaragua en 1990, 1996 et 2001, nous nous sommes tournés vers l’importante quantité d’informations dont nous disposons sur ces trois élections. Pour chacune, nous nous sommes appuyés sur les résultats de plusieurs sondages nationaux effectués tout au long de la campagne, sondages qui offrent une perspective sur le comportement de l’électorat avant et pendant la campagne. Les différentes vagues de sondages répétées sur une période étendue ont permis une étude détaillée de l’évolution et des changements de la pensée de l’électorat nicaraguayen au cours de ces trois années.

Votes rétrospectif et prospectif au Nicaragua : les élections de 1990

Les élections de 1990 au Nicaragua ont lieu dans un contexte de crise. En 1988 et 1989, l’inflation a atteint 36 000%, le pays vit une guerre civile sponsorisée par les États-Unis qui dure depuis presque 10 ans et dont les dommages se chiffrent à 12 milliards de dollars. Joseph Ricciardi parle des années 1988 et 1989 comme marquant « la crise économique la plus grave depuis l’insurrection » . Cette crise entraîne simultanément trois problèmes majeurs : une croissance négative, une hyper-inflation et un déséquilibre sévère de l’importation et de l’exportation. La couche défavorisée de la population souffre plus que toute autre de cette crise d’autant que les avantages gagnés par les réformes de la révolution sont érodés, voire éliminées, par la situation économique. Le malaise est aussi exacerbé par les dépenses et le manque à gagner entraînés par la guerre, ainsi que par l’embargo décrété par les États-Unis. De nombreuses familles ont perdu des êtres chers, des pertes qui sont aussi dévastatrices sur le plan financier qu’affectif. Les hommes jeunes vivent dans la terreur d’être recrutés et le gouvernement sandiniste ne donne aucun signe d’évolution. Beaucoup espèrent qu’Ortega, dans un de ses discours électoraux, va annoncer la fin des recrutements, mais le président n’aborde même pas la question et ne fait que répéter sa détermination à lutter jusqu’au bout. Tel est le contexte dans lequel se déroulent les élections de 1990 dont Chamorro sort vainqueur avec 55% des voix contre 41% pour Ortega .
Les élections de 1990 fournissent pour la première fois suffisamment de données pour vérifier la présence du vote rétrospectif et prospectif au Nicaragua. Cinq vagues de sondages nationaux sont, en effet, effectuées entre novembre 1989 et les deux dernières semaines précédant les élections nationales du 26 février 1990. Les questions posées à la population portent sur les performances du dernier gouvernement de Daniel Ortega et sur l’économie au cours de l’année précédente. Les électeurs sont clairement invités à penser rétrospectivement puisqu’il s’agit de se pencher sur le passé, les récents événements et les résultats, pour formuler une opinion sur le candidat. Par ailleurs, des questions sur les performances potentielles futures de Daniel Ortega et de son adversaire, Violeta Chamorro, sont également posées. Les personnes interrogées sont donc invitées à évaluer la capacité de chaque candidat à résoudre les problèmes-clés d’avenir ; elles sont aussi questionnées sur la direction que pourrait prendre l’économie au cours des douze mois suivants. Ces deux questions incitent à une évaluation prospective, fondée sur une projection dans le futur. L’étude détaillée des données rassemblées nous permet, en plus de ces questions prospectives sur l’économie et les candidats, d’explorer la présence éventuelle des processus de cristallisation, différenciation et polarisation chez les électeurs pendant les semaines précédents les élections de 1990.
L’existence de ces trois processus cognitifs peut être prouvée au sein de l’électorat nicaraguayen entre novembre 1989 et février 1990. Le plus remarquable est que ces processus deviennent de plus en plus visibles avec le temps, alors que la campagne progresse. On peut ainsi observer, grâce aux données recueillies pendant les premières semaines de la campagne, en novembre 1989 par exemple, que le choix électoral se fonde alors davantage sur un mode d’évaluation rétrospectif (les variables rétrospectives atteignent le plus haut niveau dans les statistiques). Par opposition, les données recueillies plus tard révèlent une tendance plus grande à l’évaluation prospective et les variables prospectives apparaissent plus importantes dans les statistiques. Ceci semblerait indiquer, alors que la campagne progresse et que l’information est fournie aux électeurs par les médias et par les candidats eux-mêmes, que la tendance au jugement prospectif se renforce. Sniderman et alii défendent l’idée qu’il existe un parallèle entre la quantité d’informations et la pensée prospective. L’exemple du Nicaragua semble leur donner raison.
Cette première série de conclusions tend à prouver que les théories sur le choix électoral dans les pays hautement industrialisés et démocratisés peuvent aussi être utiles à la compréhension du comportement électoral dans les pays récemment démocratisés. Les citoyens nicaraguayens ont fait preuve pour l’élection de 1990 d’un mode de réflexion et de jugement tout à fait similaire à celui que nous connaissons aux États-Unis et ailleurs. Cela prouve que les conclusions tirées des comportements électoraux dans les pays à la démocratie établie peuvent s’appliquer aux pays où elle est récente. De même, cela suggère la possibilité d’une capacité de l’électorat défavorisé et inexpérimenté à faire des choix sensés et délibérés et à participer à l’instauration de la démocratie.
La preuve que l’électorat inexpérimenté peut faire des choix sensés ne se limite cependant pas à cela. Notre examen des données recueillies au moment des élections de 1990 révèle également des différences entre le comportement électoral nicaraguayen et celui d’anciennes démocraties comme les Etats-Unis : l’électorat inexpérimenté de pays en développement, dans certaines conditions, peut faire preuve de processus de pensée sophistiqués rarement observés dans les démocraties bien implantées.

Les candidats, l’économie et le régime : une troisième dimension dans la réflexion de l’électeur

Les sondages montrent que l’électorat nicaraguayen fait son choix en se fondant sur un examen du candidat et de l’économie, comme c’est le cas également dans les démocraties plus anciennes, mais il prend aussi en compte la différence de régime que chaque candidat promet à la nation. Ces différences sont d’une ampleur rarement égalées dans les pays d’Europe occidentale et aux États-Unis. Ainsi, Daniel Ortega offre au Nicaragua une continuation à la fois de la politique et de l’économie socialiste du régime sandiniste alors que Violeta Chamorro, au contraire, promet de mettre un terme au régime de type socialiste sandiniste au profit d’un régime démocratique libéral et d’une économie capitaliste. La différence entre ces deux régimes est un élément essentiel du message délivré au cours de la campagne menée par les deux candidats en 1990, message sur lequel les journaux insistaient constamment tout au long de la campagne . Parmi les questions posées aux Nicaraguayens entre novembre 1989 et février 1990, nombreuses sont celles qui invitent délibérément la population à évaluer le régime sandiniste, les réponses étant ensuite utilisées pour construire un modèle de choix électoral. Il apparaît que les électeurs ont une idée précise des différences entre les régimes proposés par chacun des candidats, et cette analyse des différences est un élément-clé dans leur choix final. En fait, les modèles qui incluent seulement une évaluation des candidats et de l’économie n’atteignent pas la même exactitude dans leurs prédictions que ceux comprenant le choix du régime en tant que variable indépendante.
En conclusion, l’électorat nicaraguayen, à l’image de celui des pays déjà ancrés dans la démocratie, a fondé son choix final sur une évaluation des candidats et de l’économie, ce qui indique une similarité de comportement dans les deux cas. Cependant, à la différence des électeurs accoutumés à la démocratie, l’appréciation du régime fait intimement partie de ce choix. En ceci, la comparaison avec une démocratie plus ancienne est imparfaite car l’électorat d’une vieille démocratie, les États-Unis par exemple, n’est jamais soumis à un choix qui inclut la possibilité d’une politique socialiste aussi radicale que celle offerte par Ortega en 1990. C’est pourquoi il est impossible de savoir si l’électorat d’un pays déjà démocratisé, au cas où une différence de régime lui serait proposée, tiendrait compte de ce facteur pour trancher. Il est possible que ce soit le cas. En tout cas, les citoyens du Nicaragua ont non seulement prouvé qu’ils pouvaient se faire une idée des candidats et de l’économie pour prendre leur décision mais aussi qu’ils pouvaient inclure une troisième dimension dans leur décision finale, celle du choix de régime.
Nos données montrent aussi qu’en 1990 les Nicaraguayens ont utilisé un mode de pensée rétrospectif et prospectif pour juger à la fois du régime, des candidats et de l’économie. La présence dans les sondages d’une question impliquant une évaluation passée du régime sandiniste et d’une autre impliquant une évaluation future de ce même régime, apparaissent dans les statistiques comme une variable importante dans la tournure finale prise par l’élection de 1990. Il faut ajouter que, comme pour les candidats et l’économie, les électeurs se sont reposés davantage sur la pensée rétrospective pour évaluer le régime au début de la campagne et se sont ensuite portés plutôt sur un jugement prospectif alors que le jour de l’élection approchait. Il s’agit là du même processus décrit par Sniderman et alii mais il s’applique à un aspect nouveau du comportement électoral, celui qui concerne le choix du régime.

Tableau 1.
Modèle des choix de vote à l’élection présidentielle de 1990 :
scores ayant une importance statistique*

Date de Chamorro Ortega Les deux Econo Econo Régime Régime Force N %
l’enquête rétrospectif rétro prospect rétro prosp. rétro prospect prédict.

novembre 89 .4426 .0001 .0000 .1473 .4996 .1385 .0554 94,55% 404
-.5735** -2,6832 .5189 73,6%

début déc. 89 .9156 .0539 .0000 .4575 .3751 .2834 .0001 94,77% 440
-.2976 –1,8838 .9471 54,2%
novembre et début
décembre 89
(combiné) .9434 .0016 .0000 .651 .8364 .2476 .0032 95,25% 844
57,8%
fin décembre 89 .0034 .0096 .0000 .9950 .5894 .0001 .0024 97,39% 690
.4094 -.4234 -2,4364 -2.3602 .9388 80,0%

janvier 90 .0176 .0010 .0000 .6125 .0347 .0043 .0012 98,11% 792
.4149 -1,0180-2,0200 -.6514 -2,5039 1.3676 79,2%

février 90 .4176 .0114 .0000 .0345 .0239 .0071 .0023 97,79% 859
-1,0273 -3,1816 .9254 -.6530 -1,9191 .9642 84,3%
* Les scores au-dessus ou égal à .1 sont soulignés ; les scores au-dessus ou égal à .05 sont soulignés et en caractères gras ; les scores au-dessus ou égal à .01 sont soulignés, en caractères gras et en italique. Un niveau de signification statistique de .1 indique une haute probabilité (égale ou supérieure à 90%) que le résultat soit vrai, de .05 une très haute probabilité (égale ou supérieure à 95%) et de .01 la plus haute probabilité (supérieure ou égale à 99%).
** Les coefficients bêta sont présentés au-dessous des variables à valeur statistique. La taille du coefficient bêta indique l’importance de l’impact de la variable considérée sur le choix de vote. Plus le coefficient est élevé, plus la variable a une influence importante.

Le tableau 1 résume les résultats dont nous avons parlé jusqu’à maintenant. On peut voir que les évaluations prospectives et rétrospectives des candidats, de l’économie et du régime ont tous joué un rôle dans le choix des électeurs. La moitié supérieure de ce tableau montre les données rassemblées au début de la campagne en utilisant sept de ces variables indépendantes. Les évaluations rétrospectives à propos d’Ortega et celles prospectives à propos des deux candidats sont des éléments déterminants du choix au début de la campagne de même que les évaluations prospectives des deux différents régimes proposés.
La deuxième moitié de ce tableau utilise les mêmes variables pour la seconde partie de la campagne. Les différences sont importantes. Premièrement, les évaluations à la fois prospectives et rétrospectives de chacun des candidats atteignent une valeur statistique de .05 ou plus, ce qui indique que les électeurs se servent des deux modes de raisonnement au fur et à mesure que se rapproche la date finale. Deuxièmement, le raisonnement prospectif à propos de chacun des candidats atteint un niveau de valeur statistique supérieur à celui du raisonnement rétrospectif, le portant à .01 ou plus. Troisièmement, les évaluations rétrospectives et prospectives au sujet de l’économie jouent toutes deux un rôle statistique important dans le prise de décision, mais les évaluations prospectives dominent. Finalement, le choix du régime est une clé statistique essentielle dans la décision finale, l’évaluation rétrospective et prospective atteint une valeur explicative de .05 ou au-dessus dans chacun des trois sondages.
L’avant-dernière colonne (force prédictive) nous permet de comparer le pouvoir explicatif de cette statistique sur la durée. Même si ce modèle fonctionne bien tout au long de la campagne, sa validité ne fait que grandir alors que la date des élections approche. On peut donc conclure qu’un modèle fondé sur l’utilisation du raisonnement prospectif dans les trois domaines a été plus puissant qu’un modèle moins ancré dans le raisonnement prospectif, comme le reflète la première phase de la campagne.

Le vote prospectif au sein de la population moins instruite

Notre analyse des données de 1990 au Nicaragua révèle aussi une différence majeure de comportement électoral avec les Etats-Unis et ailleurs. Alors que Sniderman et alii laissent entendre que la couche intellectuelle de la population est plus apte et plus encline à raisonner de façon prospective, nous constatons que la partie moins instruite de la population nicaraguayenne semble tout aussi encline à utiliser ce type de raisonnement pour faire son choix. En fait, vers la fin de la campagne, le nombre de Nicaraguayens moins instruits se fondant toujours davantage sur le raisonnement prospectif augmente plus que celui des personnes cultivées. Ce résultat surprenant va à l’encontre de ce à quoi l’on pourrait s’attendre et contredit, pour l’année 1990, la théorie et les prévisions de Sniderman.
Nous suggérons que la présence d’un raisonnement prospectif parmi les Nicaraguayens moins instruits repose sur deux facteurs-clés du contexte électoral de 1990. Premièrement, la démocratie est jeune, ce qui veut dire que Chamorro, l’opposante principale, n’a qu’une expérience limitée un tant que leader. Ce manque entraîne la prédominance du raisonnement prospectif puisqu’il y a peu de référence dans le passé. Deuxièmement, l’état de crise dans lequel se trouve le pays en 1990 fait que les défavorisés, qui sont aussi les moins éduqués, ont d’autant plus de raisons de s’intéresser de près à Chamorro et d’évaluer sa politique par tous les moyens disponibles, même si cela implique une démarche prospective. En fait, étant donné la situation économique désastreuse dans laquelle se trouve la population la plus pauvre et la moins instruite du Nicaragua en 1990, cette dernière est davantage encline au raisonnement prospectif que les moins pauvres et les mieux éduqués. Étudier les promesses de Chamorro de près et les soutenir réveillent en effet l’espoir d’un changement et d’une amélioration.
La révélation du fait que les Nicaraguayens les moins instruits sont à la fois capables d’une pensée prospective et plus enclins à s’en servir s’oppose aux conclusions de Sniderman. Cela prouve au contraire que ceux auxquels manque un certain niveau d’étude peuvent malgré tout penser de façon prospective si la motivation est suffisamment forte. Une démocratie jeune et une situation de crise créent ensemble cette motivation au Nicaragua en 1990. Les résultats montrent que l’électorat d’une démocratie récente comme celle du Nicaragua peut raisonner de manière plus sophistiquée que ne l’avaient imaginé Sniderman et alii.

Tableau 2.
Répartition des votes à l’élection présidentielle de 1990
sur la durée selon le niveau d’instruction : scores à signification statistique

Date de Chamorro Ortega Les 2 Eco. Eco. Régime Régime Force N
l’enquête rétrospectif rétro prosp. rétro prosp. rétro prospect prédict.
Les plus instruits
Novembre début 5346 .0057* .0000 .2568 .8394 .2461 .0371 95,07% 436
décembre 1989 .1068 -2,3624 .7628

février 1990 .2162 .0584 .0003 .0330 .3975 .0822 .1011 98,29% 468
.8528 -3.2025 1.3938 -1.9115 .7321
Les moins instruits
Novembre et début
Décembre 1989 .4500 .0619 .0053 .8299 .5138 .1687 .7528 93,06% 391
- 1,1430 -3,0371
février 1990 .6183 .0608 .0004 .5969 .0162 .0363 .0341 97,94% 389
- 1,6573 -4,0573 -1,4804 -2,3366 1,2387
* Les coefficients bêta sont présentés au-dessous des variables à valeur statistique.

Le tableau 2 reprend le modèle du tableau 1 tout en divisant l’électorat en deux niveaux d’éducation. Ce nouveau tableau montre qu’un nombre important d’électeurs instruits se reposent sur une évaluation prospective des deux candidats tout au long de la campagne et que l’évaluation rétrospective diminue vers la fin pour Ortega et disparaît complètement pour Chamorro. En revanche, les plus instruits s’appuient sur une évaluation rétrospective de l’économie à la fin de la campagne et sur une évaluation prospective du régime au début de la campagne seulement. Au terme de la campagne, le choix de vote de l’électorat instruit du Nicaragua repose sur une évaluation prospective des deux candidats et sur une évaluation rétrospective de l’économie.
En opposition avec la moitié supérieure du tableau, le processus cognitif des moins instruits (moitié inférieure du tableau) révèle un mode de penser beaucoup plus complexe. Les moins instruits sont surtout influencés par une évaluation prospective des deux candidats au début de la campagne. À l’approche de l’élection, le raisonnement prospectif est une clé essentielle du processus et apparaît plus prédominant au sein des électeurs moins instruits qu’il ne l’est parmi les plus instruits. Les variables prospectives à la fois du candidat, de l’économie et du régime atteignent une signification statistique de valeur .01 ou plus, et de valeur .05 pour les candidats.
Les résultats apparaissant dans la seconde partie de tableau 2 semblent indiquer que les Nicaraguayens les moins instruits se montrent tout à fait capables d’utiliser les processus cognitifs sophistiqués que Sniderman et alii associent au vote prospectif. De plus, cette partie de l’électorat démontre sa capacité à utiliser ces processus de façon tridimensionnelle et non à se limiter à une ou deux dimensions dans son évaluation prospective. Ce niveau de complexité rivalise et surpasse même celui que l’on rencontre au sein de l’électorat plus cosmopolite et riche des démocraties anciennes. C’est un témoignage de la capacité des électeurs d’une démocratie récente, moins familiarisés avec les élections, à utiliser des processus de pensée sophistiqués lors des choix électoraux.
Ces conclusions éclairent aussi l’énigme présentée au début. Si l’électorat nicaraguayen rejette le candidat sandiniste en 1990, c’est parce que son évaluation rétrospective du régime, de sa politique économique et de sa personnalité est négative. Les variables rétrospectives du tableau 1 représentent toutes d’une façon ou d’une autre une réflexion sur le passé gouvernemental d’Ortega, et ces réflexions sont un indice majeur de l’insatisfaction du public ; elles reflètent l’attitude du public par rapport à la crise qui avait précédé les élections. La population est lasse de la crise économique et épuisée par la guerre. Elle a compris que la présence d’un régime socialiste contribue à expliquer la politique hostile des États-Unis, l’intransigeance sandiniste et la guerre incessante. Elle se doute aussi que la réélection d’Ortega ne ferait que prolonger cet état de fait.
Si l’on en croit Sniderman et alii, l’insatisfaction découlant de considérations rétrospectives pousserait les électeurs à se tourner vers un raisonnement prospectif. On peut voir que, sur la durée, l’électorat fait un plus grand usage du jugement prospectif et étudie Chamorro de plus près. L’impression positive que celui-ci engendre les force à la prendre plus au sérieux et à évaluer son opposant plus de près, ce qui entraîne un usage plus important du raisonnement prospectif. Le tableau 2 montre que, parmi les Nicaraguayens les plus pauvres et les plus affectés par la crise, l’usage de la pensée prospective est la plus prononcée. Marcus et MacKuen suggèrent qu’en temps de crise la motivation des individus est plus forte qu’en temps normal . La crise crée l’anxiété, concentre l’attention et les citoyens sont prêts à prendre des risques qu’ils ne prendraient pas en temps normal ; ils sont plus ouverts à des solutions et à des personnes nouvelles. Tel est le processus observé au Nicaragua qui explique à la fois l’engagement des citoyens et l’importance plus grande du raisonnement prospectif par l’électorat.

Votes rétrospectif et prospectif dans les élections nicaraguayennes de 1996

Les élections de 1996 au Nicaragua arrivent dans un contexte de crise beaucoup moins aigu que celles de 1990. Pendant ces six années de fonction, Chamorro a pris des mesures austères et a beaucoup diminué les aides sociales. Beaucoup de Nicaraguayens qui étaient pauvres en 1990 le sont encore plus en 1996. La quantité des plus démunis a augmenté et la faille entre les riches et les pauvres s’est approfondie. Chamorro a en revanche mis un terme à la guerre rapidement après avoir été élue, libérant ainsi les familles d’une constante menace d’enrôlement. Chamorro a également travaillé à l’établissement de bonnes relations avec les États-Unis et à l’obtention de l’aide américaine. Le taux d’inflation a chuté et les grandes lignes de la procédure démocratique ont été suivies, y compris le respect du calendrier électoral.
Une deuxième différence essentielle est qu’en 1996 le choix de l’électorat nicaraguayen n’inclut plus la possibilité d’un candidat à la fois inexpérimenté et dont la capacité à gouverner est inconnue. Daniel Ortega se présente à nouveau à l’élection comme représentant du parti sandiniste. La coalition de l’UNO, qui avait remporté les élections de 1990, s’est toutefois scindée, et ses deux principaux partis internes, les libéraux et les conservateurs, présentent chacun leur candidat. Le parti libéral est représenté par Arnoldo Alemán et les conservateurs, qui utilisent toujours le signe UNO, par Alfredo César. Ces deux candidats sont connus du public puisqu’ils ont tous deux rempli des fonctions dans le gouvernement Chamorro. Étant donné la déception générale qui fait suite aux années Chamorro, la candidature de César ne reçoit pas de soutien et la compétition s’établit surtout entre Ortega et Alemán. Ortega, déjà connu du public, n’est pas un candidat mystérieux et Alemán a été maire de Managua pendant les dernières années du mandat de Chamorro. Même si ce poste municipal ne peut se comparer à une position nationale, il n’en reste pas moins qu’Alemán a été reconnu pour ses services et qu’il ne manque pas de se servir de sa popularité pour faire valoir ses qualités de leader. Alors que les Nicaraguayens sont invités en 1996 à se prononcer sur leur futur président, ils ont à leur disposition davantage d’informations rétrospectives sur les deux candidats qu’ils n’en avaient en 1990. Ce fait ne retire naturellement rien aux avantages d’une considération prospective des promesses de chaque candidat, mais il donne à la dimension rétrospective un pouvoir comparatif qu’elle n’avait pas en 1990.
Enfin, les Nicaraguayens en 1996 ne sont pas soumis à autant de pressions et n’attirent pas autant l’attention internationale qu’en 1990. Les États-Unis ont d’autres centres d’intérêts et les pays d’Europe de l’Ouest sont moins enclins à soutenir et à financer la campagne de 1996. Cette diminution de la pression internationale donne donc aux Nicaraguayens une plus grande liberté de choix puisqu’ils n’ont pas à se préoccuper de ce que d’autres pays pensent. En même temps, cette indépendance ouvre l’espace à la fraude.
Ces différences mises à part, les élections de 1990 et de 1996 ont aussi un point commun essentiel. Avec la candidature d’Ortega à la tête du parti sandiniste en 1996, le choix du régime est à nouveau d’actualité, comme il l’était en 1990. Ortega a travaillé son image et porte maintenant des vêtements civils. Il ne se montre plus comme le révolutionnaire endurci des années 1980, même si ses critiques de Chamorro sont celles d’un socialiste qui insiste dans sa campagne sur la nécessité du gouvernement à réassumer ses responsabilités par rapport aux pauvres. Le régime sandiniste adopte certes une attitude militaire, mais celle-ci n’est pas aussi importante que son combat en faveur des pauvres. Il remet en question la politique néo-libérale qui favorise les riches tout en réduisant considérablement l’aide sociale, même si les temps de crise l’obligent à se servir de certaines de ces stratégies. Ortega au cours de sa campagne annonce clairement qu’en cas de victoire il réduira les mesures d’austérité prises par Chamorro et augmentera l’aide sociale. Alemán au contraire promet de continuer et même de durcir la politique néo-libérale. Ses promesses électorales vont vers une démocratie libérale et une économie capitaliste, cette dernière induisant même un recul encore plus fort des réformes sandinistes et le retour des terres à leurs riches propriétaires, comme c’est le cas pour sa propre famille. Avec cette alternative, les élections de 1996 mettent clairement les Nicaraguayens devant un choix de régime aussi bien que de candidats et de politique économique.
Si les théories du vote rétrospectif et prospectif s’appliquent aux élections nicaraguayennes de 1990, est-ce à cause de la situation inhabituelle de crise dans laquelle se déroulent ces élections ? Peut-on attribuer ces circonstances au fait qu’un des candidats soit si inconnu et inexpérimenté ou bien à l’attention internationale centrée sur le Nicaragua au moment de ces élections ? La pertinence de ces théories dans le cadre d’une démocratie récente pourrait-elle s’appliquer alors que la crise n’est plus aussi aiguë, comme c’est le cas au moment des élections de 1996 ? Le raisonnement prospectif reste-t-il important alors que les candidats sont plus expérimentés et connus ? Afin de répondre à ces questions, nous avons appliqué le même modèle de vote utilisé en 1990 à une autre série de données préélectorales sur le scrutin de 1996.
Le tableau 3 présente le même modèle de choix électoral qu’en 1990. Si l’on regarde la force prédictive (avant-dernière colonne), on observe qu’en 1996 elle donne à nouveau de bons résultats. Cette année-là, comme en 1990, l’électorat fait reposer son choix sur une réflexion tridimensionnelle : le candidat, l’économie et le type de régime. Le tableau fait aussi apparaître la présence d’évaluations à la fois rétrospectives et prospectives alors que les Nicaraguayens se préparent à voter et que la campagne de 1996 se déroule. Au début de cette campagne, les évaluations prospectives de chacun des candidats sont les seules variables statistiquement déterminantes. En revanche, les votants prennent en compte régime et économie et raisonnent rétrospectivement et de manière prospective pour les deux alors que la campagne avance. La dernière ligne du tableau 3 est la plus intéressante de toutes. Elle représente un sondage effectué juste après les élections ; de tous les sondages, il reflète la réalité avec le plus d’exactitude. Cette dernière ligne montre que l’électorat fait une évaluation à la fois rétrospective et prospective des deux candidats et du régime et que ces évaluations sont les facteurs les plus déterminants du vote.
Le tableau 3 révèle que les évaluations rétrospectives jouent un rôle plus déterminant dans les élections de 1996 que dans celles de 1990. Ceci paraît logique puisque les deux candidats, ayant déjà fait leurs preuves en tant que leaders, ont un passé sur lequel l’électorat peut se fonder. Le jugement rétrospectif est donc plus utilisable en 1996 qu’en 1990. Cependant, la dimension prospective est également présente, ce qui n’est pas surprenant puisque les deux candidats ne sont ni l’un ni l’autre présidents en exercice et tenus responsables de l’état du pays. Ils proposent une politique et des types de régimes différents pour l’avenir d’un pays dans lequel la crise n’a pas encore été complètement résolue.

Tableau 3. Modèle des choix de vote lors de l’élection présidentielle de 1996 :
scores ayant une importance statistique*

Date de Alemán Ortega les 2 éco. éco. régime régime force N**
l’enquête rétrospectif rétro prospect rétro prosp. rétro pros. prédict.
Début
septembre 1996 .4281 .0374 .0000 .0043 .1166 .1828 .2733 92,23% 502
-.2130 -3,0322 -.9126
Fin septembre
1996 .0053 .0000 .0000 .5163 .9518 .0033 .8514 93,54% 604
.2558 -.4662 -1,7875 1,2157

octobre 1996 .2824 .0000 .0000 .0070 .2995 .1219 .2652 95,21% 668
-.5246 -2,3116 -.8843
Après l’élection .0013 .0000 .0000 .4337 .7576 .0020 .0091 96,82% 785
de 1996 + .3650 -.4623 -2,2546 1,7101 -1,4522
* Ce tableau donne les niveaux de signification de chaque variable dans l’équation pour chacune des enquêtes. Quand la variable est déterminante, nous donnons le coefficient bêta juste en dessous du niveau d’importance.
** Les sondages de 1996 avaient tous un N de 1200.
+ Ce dernier sondage a été effectué une semaine après l’élection.

La question pendante est de savoir si l’usage des jugements rétrospectif et prospectif diffère suivant le niveau d’éducation de la population, comme c’est le cas en 1990. Le tableau 4 subdivise les données du tableau 3 et les présente à nouveau selon le niveau d’éducation. Comme le montre ce tableau, le résultat est comparable pour ces deux groupes de la population. La partie moins instruite de la population a pratiquement autant recours à l’évaluation prospective des candidats et de l’économie que la plus instruite. Cela diffère des résultats de 1990 qui montraient alors une population moins instruite utilisant davantage le jugement prospectif. Cela dit, les résultats de 1996 ne représentent pas un retour aux modèles de Sniderman et alii aux États-Unis dans lesquels les moins instruits utilisent davantage l’évaluation rétrospective. Si les moins instruits n’ont pas plus recours au jugement prospectif en 1996, contrairement à 1990, elle ne l’utilise cependant pas moins que la partie instruite.

Tableau 4. Modèle des votes lors de l’élection présidentielle de 1996
sur la durée et selon le niveau d’instruction*

Date de Alemán Ortega Les deux éco. éco. régime régime force N**
l’enquête rétro rétro prospectif rétro prosp. rétro prosp. prédict.
Les plus instruits
octobre 1996 .0364 .0377 .0000 .7501 .5835 .0109 .0530 97,15% 351
.3561 -.3344 -3.2058 2,2307 -1,6485

Les moins instruits
octobre 1996 .0235 .0010 .0002 .3630 .7842 .0302 .0979 97,84% 416
.3706 -.5865 -1,8993 1,7838 -1,4847
* Ce tableau donne des niveaux de signification pour chaque variable dans l’équation pour chacun des sondages. Quand la variable est déterminante, nous donnons le coefficient bêta juste au-dessous du niveau d’importance.
** Chacun des sondages de 1996 a un N de 1200.

Votes rétrospectif et prospectif au Nicaragua en 2001
Les dernières élections de novembre 2001 au Nicaragua sont à plusieurs égards celles qui, parmi toutes les élections de ce pays, relèvent le plus de la routine. Nous avons rassemblé des données préélectorales et avons appliqué ce modèle pour voir si son pouvoir explicatif était encore fort.

Tableau 5.
Modèle des choix de vote lors de l’élection présidentielle de 2001 :
scores à signification statistique*

Date de Bolaños Ortega Les deux écono éco. régime régime force N**
l’enquête rétrosp rétro prosp. rétro prosp. rétro prosp. prédict.
Fin octobre 2001 .0031 .0001 .0001 .0010 .0882 .0003 .0571 92,5% 1520
.2116 -.4905 -1,7921 -.4733 .1682 -1,1362 -.2536
* Ce tableau donne des niveaux de signification pour chaque variable dans l’équation pour chacun des sondages. Nous donnons le coefficient bêta juste au-dessous du niveau d’importance.
** Le sondage de 2001 avait un N de 1600.

Le modèle s’applique bien à nouveau en 2001, avec un force prédictive de 92,5%. Ces résultats montrent que les Nicaraguayens continuent de se servir des deux différents processus cognitifs pour prendre leur décision finale.
Il y a cependant des différences dans la performance des variables à l’intérieur du modèle pour 2001, puisque la démocratie nicaraguayenne d’aujourd’hui est plus ancienne qu’en 1990 et 1996. Par exemple, en 2001, les deux principaux adversaires ont une expérience visible en tant que dirigeants. Ortega est un ancien président et Bolaños a été vice-président pendant cinq ans. Les votants ont donc plus d’informations rétrospectives qu’ils n’en avaient en 1990 et 1996. Par conséquent, les variables rétrospectives sont plus performantes qu’elles ne l’étaient lors des élections précédents et plus performantes aussi que la plupart des variables prospectives. Les deux jugements rétrospectifs sur les candidats sont plus déterminants statistiquement dans le modèle de 2001, même si, à en juger par les coefficients bêta, les jugements rétrospectifs sur l’image d’Ortega sont les plus influents des deux. Les évaluations rétrospectives de l’économie et du type de régime sont aussi importantes dans ce modèle. Les évaluations prospectives des candidats sont aussi significatives, mais celles de l’économie et du régime ne le sont pas.
On peut déduire des résultats de 2001 que, alors que la démocratie mûrit et que les candidats acquièrent une plus grande expérience politique, le choix électoral ressemble davantage à celui des démocraties plus anciennes et repose plus sur le jugement rétrospectif que prospectif. Si l’on en croit Sniderman et alii, le raisonnement prospectif est un exercice cognitif difficile et complexe. Les Nicaraguayens ont montré pourtant qu’ils sont capables de raisonner de manière prospective si besoin est, quel que soit leur niveau d’expérience électorale et d’éducation. Ce qui transparaît des résultats de 2001 prouve qu’à l’instar de leurs homologues des vielles démocraties, ils sont aussi prêts à s’appuyer sur un jugement rétrospectif quand la dimension prospective est moins nécessaire.

Conclusions empiriques

Cette mise en pratique par les trois élections au Nicaragua des théories sur les jugements rétrospectif et prospectif émanant d’études effectuées aux États-Unis montre que ces théories s’appliquent aussi bien à l’un qu’à l’autre de ces pays. Quoique la démocratie soit jeune au Nicaragua et que la population votante ait peu d’expérience, on trouve des preuves de l’évaluation rétrospective et prospective au Nicaragua lors des trois élections. Ces résultats feraient donc apparaître la capacité d’un électorat inexpérimenté quant à la démocratie, dépourvu des nombreux avantages dont profite l’électorat des démocraties plus anciennes comme l’éducation, l’accès aux médias grâce à l’électronique, l’habitude de voter et des ressources économiques au niveau individuel qui lui permettent de participer aux élections de façon positive.
Il faut ajouter que l’électorat nicaraguayen, à l’image de celui des États-Unis, se montre capable d’utiliser le processus cognitif plus complexe que représente le vote prospectif. En particulier, les électeurs moins instruits du Nicaragua sont capables d’utiliser l’évaluation prospective pour les trois années électorales de 1990, 1996, et 2001, et, en 1990, ils s’appuient même davantage sur le jugement prospectif que les électeurs plus instruits. Même si celui-ci représente une façon plus exigeante et difficile d’évaluer un candidat, une économie et un régime, l’électorat attentif et conscient de l’influence importante que peut avoir une élection peut se sentir suffisamment motivé pour passer outre la complexité et choisir ce mode de pensée. S’il est vrai, comme nous le proposions au début, qu’un électorat mettant à profit le raisonnement rétrospectif pour déterminer son choix est un électorat se comportant de façon sensée, c’est encore plus vrai d’un électorat faisant preuve d’une large utilisation de la dimension prospective. Malgré leurs handicaps et leur manque d’expérience, les Nicaraguayens ont utilisé l’évaluation rétrospective et prospective lors de chaque scrutin.
Enfin, le contexte nicaraguayen révèle que les candidats et l’économie ne sont pas les seules considérations en jeu dans les démocraties naissantes. Une question comme celle du choix de régime ne se présente jamais aux États-Unis et peut jouer un rôle clé dans le vote. Ceci pourrait aussi s’appliquer aux nouvelles démocraties d’Europe de l’est et d’Amérique latine. De plus, les jugements rétrospectif et prospectif s’appliquent également à de nouveaux champs d’évaluation de l’électorat, comme celui par exemple du type de régime.
Les découvertes de 1996 fournissent également une réponse à l’énigme que nous évoquions au début : pourquoi les électeurs rejetèrent le candidat sandiniste une deuxième fois ? La preuve empirique montre que le jugement rétrospectif sur Ortega aboutit à une impression négative. Les citoyens ont peur de voir son retour perpétuer la crise économique et potentiellement engendrer une autre confrontation avec les États-Unis. Ces inquiétudes sont moins vives qu’en 1990 et la crise n’est pas aussi aiguë, mais elles suffisent à entraîner un second rejet. Les évaluations prospectives sur Alemán en revanche ouvrent l’horizon en offrant l’espoir d’un maintien des bonnes relations avec les États-Unis et d’une politique économique différente de celle, socialiste, qui avait entraîné le pays dans une baisse de la productivité et dans la crise. Les résultats définitifs de l’élection de 1996 sont de 51% pour Alemán et 37% pour Ortega.
Le résultat de 2001 semble indiquer qu’Ortega ne peut pas et ne pourra jamais gagner une élection au Nicaragua, quel que soit son effort pour changer son image. Malgré son apparence pacifique de 2001, les Nicaraguayens se réfèrent encore à une évaluation rétrospective du régime et de l’économie pendant son précédent mandat et cette évaluation ne joue pas en sa faveur.
Ces résultats indiquent que les citoyens d’une nouvelle démocratie comme le Nicaragua sont capables de participer aux élections de façon démocratique et d’être aussi largement engagés dans le processus que les citoyens de démocraties plus anciennes. Ils se montrent capables de recourir aux mêmes processus d’évaluation pour choisir leur candidat. De plus, ils peuvent appliquer ces processus à des dimensions plus variées que ceux des anciennes démocraties. Des citoyens dépourvus financièrement, moins instruits et inexpérimentés quant au processus électoral peuvent participer à une élection démocratique en dépit de leurs handicaps. Rien n’incite à penser qu’une démocratie ne peut, ou ne devrait, arriver que quand les citoyens sont « prêts » à la recevoir . Si les électeurs à bas salaire du Nicaragua peuvent faire preuve d’un tel niveau de maturité dans leur réflexion et leur choix électoral, il n’y a pas de raison de douter de cette même capacité chez l’électorat d’autres nouvelles démocraties.

Implications pour la théorie de la démocratisation

Les faits que nous venons d’examiner et les conclusions auxquelles nous parvenons sur l’aptitude des citoyens à entrer dans un processus sensé de prise de décision montrent que le développement démocratique est en cours au Nicaragua. Ce processus signifie qu’une large participation des citoyens aboutit finalement à déterminer qui va gouverner. Ceci révèle également qu’ils examinent les performances passées des candidats et font une estimation de ce que les performances futures pourraient être pour chaque candidat. Ils s’appuient ensuite sur ces deux types d’évaluations pour voter.
La découverte d’un processus de démocratisation au Nicaragua n’est pas représentative de ce que la littérature sur la démocratisation nous conduit à penser. La démocratisation au Nicaragua semble suivre son cours malgré la pauvreté et l’absence de richesse et de ressources au niveau national et individuel . De plus, la démocratie avance en l’absence de pacte au sein de l’élite. Elle avance aussi en dépit du fait que les Nicaraguayens ne réunissent pas les conditions décrites par Putnam comme conduisant à un haut niveau de capital social. La démocratie succède aussi bien sûr à une révolution socialiste, ce que les spécialistes du passé spécifique de la démocratisation post-socialiste auraient déclaré improbable.
Ces événements sont dus au fait que le nation a vécu une révolution socialiste réussie qui a permis d’évincer la dictature, d’inciter la population à se mobiliser et de ne pas aboutir aux pires caractéristiques d’un totalitarisme socialiste puisque le pouvoir s’est effacé à temps. L’idée que la capacité du Nicaragua à déployer la démocratie, loin d’être affaiblie par la révolution, est en fait renforcée par celle-ci a été proposée ailleurs. B. Moore affirme que la Révolution française fut un pas essentiel vers le développement de la démocratie en France. Il dit que l’apport de la révolution fut d’écarter l’ancien régime et sa haute société qui était hostile à la démocratie . I. Woloch nous rappelle que la Révolution française, en plus d’écarter l’élite, a fait émerger des associations politiques dans toute la France au cours des années 1790, ce qui a augmenté la participation et changé le paysage politique français . L. Hunt affirme que la Révolution française fit non seulement naître des éléments essentiels de la démocratie comme le débat idéologique, la participation politique massive et l’organisation des partis, mais encore illustra l’idée de Rousseau qu’un nouveau type de politique peut créer un genre inédit de citoyenneté capable de s’autogouverner .
L’expérience révolutionnaire du Nicaragua a apporté sa contribution à la participation et à la démocratie de façon similaire. Là où les citoyens étaient dépourvus de ressources financières et d’éducation, ils ont trouvé le pouvoir, ô combien réel, de la mobilisation sociale et de la coopération politique. Là où l’élite s’est montrée incapable de gouverner, les citoyens, fortifiés par leurs exploits révolutionnaires, ont acquis suffisamment de confiance en eux pour chasser les vilains. Enfin, là où l’expérience associative fut absente pendant de nombreuses générations, les citoyens ont appris l’art de la vie associative et de la coopération en accéléré au travers de leur participation massive à la révolution et de leur mobilisation pendant le régime révolutionnaire. La démocratie prospère au Nicaragua, non pas malgré son passé socialiste, mais précisément à cause de ce passé.
La démocratie peut donc se développer, et se développe, dans des circonstances que la plupart des écrits sur la démocratisation jugent défavorables. Là où, selon ces écrits, les conditions spécifiques requises sont absentes, la population a trouvé ses propres moyens pour rendre la démocratisation possible. Cette perspective sur la démocratisation met l’accent sur le libre arbitre et la capacité de l’homme à se mobiliser pour améliorer sa vie, notamment du citoyen moyen et même du citoyen le plus pauvre. Dépourvus de richesses ou de ressources économiques, sans pacte d’alliance de l’élite, sans les avantages d’un passé associatif, et précisément à cause de leur expérience de la révolution, les Nicaraguayens amènent leur nation à la démocratie. Leur histoire est importante pour les spécialistes et les nations intéressées au processus de démocratisation.

Appendice

Cet article est fondé sur les résultats de trois bases de données, une pour chaque élection. Pour les élections de 1990 et 1996, les données furent rassemblées par DOXA, un bureau d’enquête vénézuélien situé à Caracas que dirige Gustavo Mendez, un psychologue qui passa sa maîtrise à l’université du Michigan en 1983. Pour chacune de ces élections, les prévisions de DOXA s’avérèrent justes. En 1990, DOXA fut un des seuls à accomplir cette performance . DOXA est aussi responsable de l’étude sur le latinobarometer au Venezuela. Le latinobarometer sélectionne des pays importants d’Amérique latine et, tous les deux ans, sonde l’opinion sur ses valeurs . Le gouvernement vénézuélien a aussi choisit DOXA pour effectuer son dernier recensement.

Source d’information 1 : étude mené pour DOXA en 1990
L’élection fut fixée au 26 février 1990. L’étude menée par DOXA fut financée par des sources vénézuéliennes et par DOXA lui-même ; elle se déroula au cours des quatre mois précédant les élections de 1990, de début novembre 1989 à mi-février 1990 . Au cours de ces quatre mois, DOXA conduisit une étude-pilote et cinq sondages nationaux. L’étude pilote et chacun de ces sondages furent effectués sur un échantillon national, tous les départmentes (États) furent représentés, à l’exception de Rio San Juan. Le tableau ci-dessous montre l’importance des échantillons pour chacun des cinq sondages.
Sondage 1 novembre Importance de l’échantillon = 800
Sondage 2 début décembre Importance de l’échantillon = 1200
Sondage 3 fin décembre Importance de l’échantillon = 1080
Sondage 4 janvier Importance de l’échantillon = 1200
Sondage 5 février Importance de l’échantillon = 1200
Total = 5480
DOXA obtint ces échantillons en prenant la liste des votants par circonscription aux élections de 1984. Le choix se fit ensuite de façon aléatoire quant aux circonscriptions, aux familles à l’intérieur de ces circonscriptions et à l’age des votants interrogés au sein de ces familles. En plus des listes par circonscriptions, DOXA consulta les archives des écoles afin d’ajouter à l’échantillon des représentant d’une génération qui auraient été trop jeunes pour voter en 1984. Il faut avoir au moins 16 ans pour voter au Nicaragua et DOXA voulut que cet âge soit représenté dans son échantillon.
Une annonce fut publiée dans La Prensa et DOXA loua une chambre à Managua pour permettre aux jeunes de répondre à cette annonce. Parmi ceux qui se présentèrent et furent interviewés, l’équipe de DOXA choisit 50 citoyens nicaraguayens, tous ayant fini leurs études scolaires et certains ayant même un diplôme universitaire. DOXA leur demanda ensuite de suivre un séminaire d’une semaine au cours duquel ils prirent connaissance de ce que DOXA attendait d’eux et apprirent la technique requise pour mener un entretien en s’interviewant mutuellement. Le séminaire fut animé par le personnel de DOXA mobilisé en grand nombre, ce qui permit à chacun des participants de disposer d’une assistance personnalisée. Au terme de la semaine de séminaire, DOXA élimina 20% des stagiaires ayant suivi la formation, ce qui réduisit leur nombre à environ quarante, sans compte les formateurs. C’est ce groupe de quarante intervieweurs qui composa l’équipe de DOXA.
Pour chaque sondage, DOXA utilisa plusieurs groupes d’intervieweurs, chaque groupe ayant sur le terrain un superviseur nicaraguayen, qui vérifiait les interviews une fois conduits. Grâce à un nombre suffisant d’intervieweurs, DOXA put couvrir la plupart des départements du Nicaragua en sept à dix jours. Des départements de l’intérieur du pays à Managua et autres grandes villes, DOXA put mener son enquête sur tout le pays dans le même laps de temps.
Touts les enquêtes furent menées en présence des personnes interrogées toujours chez elles ou dans les environs immédiats de leur domicile. Les réponses aux questions devaient être écrites sur un formulaire fourni par DOXA. Aucun nom n’apparaissait sur ce formulaire et les réponses restaient anonymes. Quand les personnes interrogées devaient répondre à une question à options, un disque en carton leur était présenté sur lequel figuraient ces différentes options. Ces options étaient écrites dans un espace en forme de « parts de tarte » réparties également sur le disque de façon à donner la même importance à toutes les réponses possibles. Si les sondés étaient illettrés, l’intervieweur lisait les différentes réponses du disque à l’interviewé.
Les intervieweurs ne portaient pas de couleurs pouvant être associées à un parti et n’utilisaient que des crayons ou des stylos aux couleurs neutres. Ils informaient les personnes interrogées qu’ils travaillaient pour un bureau d’enquête vénézuélien tout en leur précisant la nature confidentielle de leurs réponses. Le sondage fut achevé le 10 février 1990, deux semaines avant les élections du 26 février 1990, ce qui respectait la loi passée sous le régime sandiniste : tout sondage doit être achevé deux semaines avant la date des élections et aucune donnée ce peut être recueillie pendant les deux dernières semaines de la campagne électorale.
Toutes les réponses aux questionnaires furent enregistrées par le personnel de DOXA sur disques formatés pour IBM. Toutes les données de 1990 furent transmises à Leslie Anderson par Gustavo Mendez en 1992. Ils restèrent en contact pendant tout le temps de leur travail.

Source d’information 2 : étude mené par DOXA en 1996
L’étude menée par DOXA en 1996 fut financée par une bourse de la National Science Foundation accordée à Leslie Anderson (SBER-9631011). Cette étude suivit la même méthodologie que celle employée par DOXA en 1990. En 1996, DOXA fit trois sondages nationaux avant les élections et un après les élections du 20 octobre 1996. Les quatre sondages précédant et suivant les élections furent menés aux périodes suivantes en août, septembre, début octobre et fin octobre sur un échantillon de 1200.
En 1996, DOXA suivit la même méthodologie qu’en 1990 pour la sélection, la formation et la supervision des intervieweurs. À nouveau, DOXA envoya des équipes dans différentes régions afin que les villes principales et les régions secondaires puissent être couvertes simultanément.

Source d’information 3 : étude menée par CINASE en 2001
Les données de 2001 furent rassemblées par un bureau de sondage nicaraguayen, CINASE (Centre d’information et de recherche sociale et économique). Dirigé par Sergio Alberto Santamaria, CINASE est le bureau d’enquête favori de plusieurs organisations internationales, d’agences non gouvernementales et de l’Interamerican Development Bank. Le sondage de 2001 fut mené une semaine avant les élections de 4 novembre 2001. Toutes les régions furent représentées et l’échantillon fut de 1600.