Entre antiaméricanisme et réalité économique : la perception des États-Unis par le Canada

Entre antiaméricanisme et réalité économique : la perception des États-Unis par le Canada

Karine Prémont et Charles-Philippe David

Alors que l’économie et la défense du Canada sont de plus en plus intégrées à celles des États-Unis, les Canadiens semblent être, depuis les événements du 11 septembre 2001 et de la guerre en Irak, davantage inquiets quant aux valeurs et aux comportements défendus par leur puissant voisin .
La relation canado-américaine est d’abord fondée sur les échanges économiques et la défense continentale. En effet, le Canada exporte 85% de ses biens vers les États-Unis, ce qui représente environ 35% de son PNB. Près de deux milliards de dollars transitent ainsi chaque jour par la plus longue frontière non militarisée du monde. Sur le plan militaire, si l’on en croit les manchettes des journaux canadiens depuis les élections fédérales de juin 2004, le Premier ministre canadien Paul Martin acceptera vraisemblablement d’adhérer au projet de bouclier antimissiles des Américains, ce qui apparaît comme la suite logique de la collaboration militaire des deux États, scellée par plus de 2 500 ententes relatives à la défense de l’Amérique du Nord depuis la Déclaration d’Ogdensburg de 1940.
La bonne entente qui se dégage des relations canado-américaines peut s’expliquer non seulement par la proximité géographique des deux alliés, mais également par l’existence d’une communauté des valeurs et d’un mode de vie communs. Toutefois, pour comprendre la relation que les Canadiens entretiennent avec les Américains et la recrudescence de l’antiaméricanisme au Canada , il faut aller au-delà des idées reçues en étudiant d’abord l’évolution de leurs liens dans le temps. Ensuite, il faut se pencher sur les valeurs que tous deux affirment partager mais qu’ils définissent souvent différemment. De plus, pour saisir la complexité et, souvent, l’ambiguïté des perceptions canadiennes envers les États-Unis, nous devons considérer la place occupée par la culture américaine au Canada. Enfin, à l’aube des élections présidentielles américaines, il convient d’expliquer comment les enjeux électoraux – et la course à la présidence en général – sont perçus par les Canadiens et par leur gouvernement. C’est peut-être ainsi que peuvent être déchiffrés les paradoxes sur lesquels se sont construites les relations canado-américaines depuis trois siècles.

Des liens tissés à travers l’histoire

Le Canada a toujours fait preuve d’une certaine prudence à l’égard des États-Unis et ce, au moins depuis la Révolution américaine, alors que les Canadiens, refusant de se joindre à leurs voisins dans leur guerre d’indépendance contre l’Angleterre, ont accueilli des loyalistes américains. Ces loyalistes, qui ont largement contribué à développer – économiquement et démographiquement – des régions importantes du Québec et de l’Ontario, n’avaient toutefois pas perdu leur patriotisme et leur attachement aux États-Unis. Le fait d’avoir quitté leur pays pour des raisons politiques est peut-être à l’origine de l’ambiguïté des perceptions canadiennes.
Dans les années 1920, alors que le nationalisme américain s’épanouissait, devant le développement rapide du pays, le Canada cherchait également à se définir sur le plan national et culturel ce qui voulait dire, en d’autres termes, se détacher des valeurs américaines et éviter l’assimilation aux États-Unis. La puissance américaine commençait à faire ombrage aux velléités du Canada de devenir un acteur significatif dans les affaires internationales, alors qu’au sein de la fédération canadienne les débats nationalistes faisaient rage entre ceux demeurés fidèles à la couronne britannique et ceux favorables à la souveraineté pleine et entière du Canada.
C’est durant les années 1930 et 1940 qu’un certain antiaméricanisme est apparu au Canada, alors que le président Franklin Delano Roosevelt était à la tête des États-Unis. La droite canadienne, représentant alors la majorité des habitants, s’opposait farouchement aux politiques de son voisin du Sud, trop à gauche.
Ce n’est toutefois qu’à partir des années 1960 que la population canadienne a vraiment commencé à se s’interroger sur les agissements des gouvernements américains, tant à l’étranger que sur le plan national. En effet, alors que le Canada institutionnalisait ses valeurs fondamentales en mettant sur pied des programmes sociaux universels, les Américains, pour leur part, glissaient vers la droite en adhérant pleinement aux préceptes du capitalisme libéral. La peur du communisme empêchait les États-Unis de voir d’un bon œil les programmes gratuits de santé, d’éducation et d’assurance-emploi du Canada. À compter de ce moment, les contradictions entre les deux voisins sont devenues plus apparentes. Sur la scène internationale, la guerre du Vietnam a marqué profondément les perceptions canadiennes et les relations canado-américaines. Les Canadiens avaient des difficultés à comprendre pourquoi les Américains continuaient cette guerre qui ne pouvait être gagnée ; les déserteurs américains venus se réfugier au Canada ont sans doute alimenté le débat.
Alors que John Diefenbaker méprisait John F. Kennedy, le jugeant arriviste et arrogant, le Premier ministre canadien Lester B. Pearson, ardent défenseur du multilatéralisme, des Nations unies et de la paix mondiale, s’est fait sermonner par le président Lyndon B. Johnson après avoir prononcé aux États-Unis un discours contre la guerre du Vietnam. Les relations entre les chefs d’État et de gouvernement du Canada et des États-Unis ont effectivement connu, dans les années 1960 à 1980, des périodes parfois houleuses. Richard Nixon avait d’ailleurs recours à plusieurs surnoms peu élégants pour qualifier Pierre Elliot Trudeau, ce dernier défiant ouvertement les États-Unis dans plusieurs domaines, notamment en continuant à commercer avec Cuba. De même, l’isolationnisme américain durant cette période, en parallèle avec le déploiement d’armes nucléaires en Europe, a entretenu un antiaméricanisme latent mais constant au sein de l’intelligentsia canadienne.
C’est également durant cette période que la perception qu’avaient les Canadiens des États-Unis a pu être définie plus précisément : l’antiaméricanisme canadien n’est que très rarement lié à des désaccords fondamentaux mais est principalement dirigé contre un gouvernement en particulier.
Dans les années 1980 et 1990, les rapports entre les dirigeants des deux pays, surtout avec Jean Chrétien et Bill Clinton dans les années 1990, se sont grandement améliorés, puisque le parti libéral du Canada et le parti démocrate des États-Unis partagent alors une culture semblable et des valeurs communes. La volonté de Clinton de participer à des organisations multilatérales, de libéraliser les échanges commerciaux en Amérique du Nord et de respecter la souveraineté canadienne a amélioré l’image des États-Unis auprès des Canadiens. Même si les accords de libre-échange entre les deux pays ont soulevé des débats houleux au Canada, ils ont finalement permis une meilleure compréhension de part et d’autre de la frontière.
L’élection de George W. Bush en novembre 2000 a cependant renversé cette tendance à la collaboration et à la bonne entente. L’antiaméricanisme canadien a trouvé là une cible de choix : un président républicain qui s’affichait contre la plupart des valeurs considérées acquises au Canada (l’avortement, la protection des homosexuels, l’abolition de la peine de mort, les programmes sociaux universels, le multilatéralisme). Les Canadiens souhaitaient la victoire d’Al Gore, qui semblait plus près des valeurs canadiennes et mieux en mesure de conserver les bonnes relations entre les deux pays, comme en témoigne un sondage réalisé en octobre 2000 par la firme Sondagem. Les événements du 11 septembre 2001 ont permis de constater qu’une majorité de Canadiens, bien que profondément attristée par les attentats, croyait à différents degrés que les politiques américaines à l’étranger pourraient être l’une des causes de cette tragédie .
Alors que le Canada a aussitôt suivi les États-Unis dans la lutte au terrorisme, que ce soit par le biais de la loi C-36 sur le terrorisme ou dans le cadre des opérations militaires en Afghanistan, certains intellectuels canadiens commençaient à craindre une multiplication des interventions militaires dans le monde et ont clairement affirmé que la loi C-36 menaçait non seulement la souveraineté du Canada, mais bafouait également les droits les plus fondamentaux de la personne. À partir de ce moment, l’antiaméricanisme canadien ne s’est plus caché et a su trouver une place de choix dans les médias, particulièrement au Québec, où les divergences avec les États-Unis ont été plus fortes et plus profondes qu’ailleurs au Canada.
La perception qu’ont les Canadiens des États-Unis a pris une tournure assurément négative depuis 2002, dès lors que l’éventualité d’une guerre en Irak a commencé à se faire jour. Alors que la plupart des Américains acceptaient les raisons invoquées par l’administration Bush pour intervenir en Irak – les armes de destruction massive et les liens de Saddam Hussein avec Al-Qaeda – les Canadiens, surtout au Québec, se sont opposés vivement et massivement à toute intervention militaire unilatérale en Irak. Tout d’abord, de nombreux spécialistes ont occupé l’ensemble des médias canadiens pendant de longs mois pour expliquer que les raisons invoquées par les États-Unis étaient au mieux fallacieuses et au pire dangereuses. Ensuite, plusieurs manifestations ont eu lieu dans différentes villes canadiennes pour exhorter le gouvernement du Canada à ne pas appuyer cette opération, jugée injuste et illégale. Finalement, certains membres du gouvernement Chrétien ont laissé entendre qu’ils étaient opposés à cette guerre et qu’ils feraient en sorte que le Canada ne s’y engage pas. Alors que les Américains étaient convaincus que leur ami et voisin les soutiendrait en Irak, Jean Chrétien a annoncé qu’il refusait d’engager son pays dans une guerre en Irak, à moins que le Conseil de sécurité des Nations unies ne l’autorise en bonne et due forme. Provoquant la colère de certains hauts fonctionnaires américains – dont l’ambassadeur Paul Celluci – et l’incompréhension de l’administration Bush (qui, au demeurant, a annulé la visite du président au Canada), cette décision a aussi refroidi encore plus les relations déjà tendues entre George W. Bush et Jean Chrétien.
Le bouclier antimissiles qu’ont commencé à déployer les Américains à partir de septembre 2004 est maintenant au cœur des discussions au Canada. Alors que ce projet existe depuis une vingtaine d’années, sous différentes formes et modalités, ce n’est que depuis la dernière campagne électorale fédérale du Canada que l’opinion publique canadienne commence à prendre conscience de ses conséquences. Les débats télévisés ont à ce titre permis de clarifier les positions des partis en présence, les conservateurs de Stephen Harper appuyant sans réserve le bouclier antimissiles, les libéraux de Paul Martin paraissant hésitants, comme leur prédécesseur Jean Chrétien, tandis que le Nouveau parti démocratique de Jack Layton et le Bloc québécois de Gilles Duceppe s’affichaient farouchement contre. Peu après l’élection d’un gouvernement minoritaire libéral, des analyses et des reportages ont été présentés timidement dans les médias, à la suite de quoi des lettres d’opinion et des lignes ouvertes ont abordé plus franchement les enjeux concernant ce projet, puisque c’est là un langage militaire et sécuritaire que les Canadiens comprennent et acceptent difficilement.

Les valeurs : entre communauté et divergences

Depuis toujours, les dirigeants du Canada et des États-Unis proclament que les citoyens des deux pays partagent un ensemble de valeurs importantes, raison pour laquelle il faut collaborer pour mieux les défendre.
La démocratie, tout d’abord. Les Canadiens, comme plusieurs autres peuples du monde, ont longtemps cru au « rêve américain » : les États-Unis étaient un pays où tout était possible. Dans les années 1960 et 1970, cela a rapidement changé, quand les États-Unis ont adopté un système de santé et d’éducation qui produisait un trop grand nombre d’inégalités et de laissés-pour-compte. Les négociations pour les accords de libre-échange, tenues durant les années 1980 et 1990, ont laissé craindre aux Canadiens que l’économie – portée par les Etats-Unis – n’empiète sur les droits démocratiques. Aussi, la controverse des élections présidentielles de 2000 a laissé un goût amer aux Canadiens, qui ne pouvaient concevoir qu’un pays aussi puissant, aussi fondamentalement démocratique, puisse s’embourber à ce point et produire, à ce qui leur semblait, une si grande injustice. Les Canadiens ont ainsi perdu leurs illusions sur la grandeur et l’efficacité de la démocratie américaine et sont demeurés critiques depuis.
Ensuite, la liberté, à la base même de leurs deux systèmes politiques et sociaux, est directement liée à la démocratie. Pour les Canadiens, la liberté sous-tend l’existence d’un État-providence, susceptible de pallier les déficiences du système économique. Les programmes sociaux du Canada, enviés par certains Américains, représentent donc la liberté fondamentale des citoyens. De plus, en regardant vers les États-Unis, les Canadiens voient des problèmes majeurs dans la définition donnée à la liberté par leurs voisins : les excès qui ont suivi le 11 septembre, avec les arrestations arbitraires, les lois antiterroristes et le climat de suspicion ont laissé apparaître une vision malléable de la liberté, qui pouvait laisser place à des abus, autant d’aberrations pour les Canadiens.
La tolérance est une valeur partagée par le Canada et les États-Unis, selon les discours politiques tenus de part et d’autre de la frontière. Cependant, le mythe du melting-pot américain a aussi perdu de son lustre au cours de la dernière décennie. En fait, le Canada a des règles beaucoup moins strictes en matière d’immigration ; la population est donc constituée d’un plus grand pourcentage d’immigrants et les Canadiens considèrent souvent que cela fait la force de leur pays . Aussi, l’ouverture du gouvernement canadien en ce qui concerne les mariages gays est généralement perçue comme allant de soi, comme l’évolution normale de la société , alors qu’aux États-Unis, certaines voix républicaines ont rejeté vivement une telle possibilité. Cette rigidité idéologique des États-Unis fait peur aux Canadiens, en même temps qu’elle leur donne un certain sentiment de supériorité morale, qu’ils n’avaient pas réellement nourri avant les années 1960 et la guerre du Vietnam.
En ce qui concerne la justice, de nombreuses divergences contribuent à affecter les perceptions des Canadiens envers les États-Unis, notamment la peine de mort, abolie en 1976 au Canada et toujours en vigueur dans plusieurs États américains. Au Canada, les peines sont moins lourdes, les conditions d’incarcération moins dures et pourtant, le taux de criminalité est bien en deçà du taux américain. Le sort des prisonniers de Guantanamo soulève lui aussi des questions au Canada : le respect du droit international y est perçu comme fondamental, alors que les États-Unis l’utilisent davantage de façon instrumentale.
Finalement, les valeurs liées à la souveraineté étatique ne sont pas les mêmes pour les Canadiens et les Américains. En fait, le Canada a accepté de limiter la sienne dans le but d’être protégé par les États-Unis. Les Canadiens n’étant pas particulièrement favorables à d’importantes dépenses militaires et ne se sentant pas particulièrement menacés de l’extérieur, le prix de la protection américaine était donc peu élevé comparativement aux avantages qu’elle procurait. Tant que le gouvernement américain se gardait de toute ingérence dans les affaires internes du Canada, la souveraineté du pays se trouvait ainsi préservée. Le Canada s’appuie sur l’idée d’une souveraineté relative et partagée. À l’inverse, pour les Américains, la souveraineté étatique est entendue dans son absoluité, ce qui implique des conséquences et des responsabilités beaucoup plus larges, notamment la protection et l’utilisation du territoire du continent américain dans son ensemble. C’est d’ailleurs cet aspect sécuritaire, sous-jacent à plusieurs politiques américaines – surtout depuis le 11 septembre – qui inquiète les Canadiens, qui ne se reconnaissent pas dans ce qui leur semble être soit de la paranoïa, soit un déni pur et simple des liens existant entre la politique étrangère américaine et les tragédies qui se sont ou qui vont se produire sur le sol américain .
Les Canadiens et les Américains partagent certaines valeurs propres à toute démocratie libérale. Cependant, elles sont définies et construites différemment, selon l’histoire particulière des deux pays et leur puissance respective. D’ailleurs, certains éditorialistes et analystes ont, durant la dernière campagne électorale canadienne, expliqué que l’élection du parti conservateur reviendrait à élire Bush au Canada. Ce message, la plupart des Canadiens l’ont compris – qu’ils soient des admirateurs ou des dénonciateurs de la politique américaine – puisqu’ils entrevoient désormais les nuances dans l’application des valeurs de chacun des deux États.

Une exception culturelle canadienne ?

Au niveau culturel, la perception canadienne des États-Unis est beaucoup plus tranchée et suit des frontières géographiques. En effet, alors que le Canada anglais est beaucoup plus proche de la culture américaine en raison surtout de leur langue commune, le Québec tente de protéger sa culture francophone en dénonçant notamment l’impérialisme de la culture américaine.
Les valeurs partagées par les Américains et les Canadiens, le mode de vie occidental, les similarités politiques et les relations économiques font en sorte que la culture américaine est généralement bien comprise au Canada. Les citoyens canadiens, quel que soit leur âge, se reconnaissent dans les chansons, dans les livres et dans les films, dans les séries télévisées, dans le sport et dans les produits de consommation en provenance des États-Unis ce qui, évidemment, est également vrai pour de nombreux Occidentaux. Toutefois, la spécificité du Canada doit être préservée, pensent la majorité des Canadiens, et cela est fait de plusieurs façons, notamment par le biais d’institutions telles que le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), qui veille notamment à ce que les radios, les télévisions et le cinéma diffusent un certain pourcentage de productions canadiennes. De même, les gouvernements canadiens successifs ont, à différents degrés, accordé des subventions importantes et diversifiées pour stimuler la production culturelle canadienne. Ainsi, une industrie cinématographie forte s’est développée particulièrement au Québec, où les films produits localement connaissent, depuis quelques années, un succès considérable, notamment aux États-Unis .
L’essor de la culture canadienne, même si elle connaît une difficile exportation aux États-Unis, a eu deux effets tangibles : d’un côté, elle a aidé les Canadiens à mieux se définir par rapport au reste du monde en général et aux États-Unis en particulier ; de l’autre côté, elle a permis de mettre en perspective certains traits américains qui étaient, auparavant, peu critiqués ou remis en question. En fait, le patriotisme américain présent dans de nombreuses œuvres américaines et les productions à grand budget sont davantage perçus pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire du divertissement à peu de frais, et non plus comme la diffusion de valeurs universelles devant être assimilées sous peine d’isolement.
Alors que le mode de vie américain a été parfaitement assimilé par les Canadiens, ceux-ci commencent à mettre en doute son utilité ou à tout le moins, ses capacités d’améliorer leur qualité de vie. La production agricole biologique, le commerce équitable, la restauration plus saine et la nécessité de faire des choix environnementaux éclairés font peu à peu des adeptes au Canada . Évidemment, les médias ne sont pas étrangers à ce phénomène : la présence accrue de certains intellectuels, autant étrangers que canadiens , ont nettement contribué à la prise de conscience des Canadiens concernant l’aspect culturel de leurs relations avec les Américains.
Un autre facteur qui a contribué à modifier la perception des Canadiens envers les États-Unis est un phénomène banal à première vue : une série télévisée humoristique présentée par la chaîne CBC dans le cadre de l’émission This Hour Has 22 Minutes, dans laquelle des Américains étaient interrogés sur différentes réalités canadiennes. Par exemple, l’intervieweur demandait à des passants de nommer la capitale canadienne ou le Premier ministre du pays. Ou encore, on annonçait aux passants des faits totalement faux sur le Canada, tel que le pays venait d’atteindre un million d’habitants (alors qu’il en compte près de 30 millions) pour voir leur réaction. Cette série, qui a connu un succès retentissant au Canada anglais, a permis aux Canadiens de faire un constat malheureux : la plupart des Américains connaissent très mal le Canada ; pire encore, ils le trouvent ennuyeux et sans attrait. Dans une certaine mesure, difficile à évaluer il est vrai, cette émission a été un prétexte pour réfléchir sur l’identité canadienne. Plusieurs intellectuels et spécialistes des relations canado-américaines s’en sont d’ailleurs servis pour étayer leur point de vue.
Depuis les dix dernières années, plusieurs ouvrages importants abordent les relations canado-américaines et les différentes perceptions des uns et des autres. Les ouvrages les plus vendus au Canada anglais sont ceux qui remettent en question le bien-fondé de la coopération du Canada aux projets et politiques des États-Unis, alors qu’au Québec, se sont plutôt ceux qui débattent de l’américanité de la province. Ainsi, Stephen Clarkson a publié, en 2002, un ouvrage intitulé Uncle Sam and Us. Globalism, Neoconservatism and the Canadian State, dans lequel il explique en quoi l’antiaméricanisme canadien n’est pas dirigé contre le peuple américain, contre son histoire ou ses valeurs, mais bien contre certaines politiques gouvernementales, surtout celles de l’administration Bush. Ainsi, le Canada pense que « la plus grande menace à la paix mondiale se trouve au pas de sa porte », ce qui le conduirait à réviser ses propres politiques, ses propres valeurs, son identité et sa culture . En fait, affirme l’auteur, seule l’élite financière canadienne soutient aveuglément les politiques américaines, quelles qu’elles soient, parce qu’au fond, « ses membres souhaiteraient être des Américains ».
Pour sa part, Michael Adams, dans Fire And Ice. The United States, Canada and the Myth of Converging Values, paru en 2004, affirme que les attitudes et les valeurs du Canada se sont sensiblement opposées à celles des États-Unis depuis les dix dernières années, notamment en raison de la tendance militariste des Américains et des pressions qu’ils exercent sur le Canada pour pousser l’intégration militaire plus avant .
En ce qui concerne les ouvrages québécois, retenons Pour en finir avec l’antiaméricanisme de Mario Roy, journaliste, publié en 1993, Lettre ouverte aux anti-Américains, publié en 2003 par un autre journaliste, Richard Hétu, Le Québec, otage de ses alliés d’Anne Legaré et Le Québec dans l’espace américain, des professeurs Louis Balthazar et Alfred O’Hero. Alors que le premier confronte les antiaméricains , un peu comme le fera plus tard Jean-François Revel dans L’obsession antiaméricaine, le deuxième tente surtout de souligner l’importance de distinguer entre une remise en question des politiques américaines et la critique haineuse et les préjugés à l’encontre des États-Unis en général et de ses peuples en particulier, de façon à ne plus voir le géant comme un bloc monolithique . L’ouvrage d’Anne Legaré, universitaire de renom et ancienne déléguée générale du Québec à Washington, explique pour sa part l’importance, voire l’urgence, pour le Québec d’utiliser ses spécificités culturelles et politiques pour développer ses relations internationales, notamment avec les États-Unis et la France . Quant à celui de Balthazar et O’Hero, il tente de comprendre l’américanité du Québec tout en soulignant les incompréhensions qui complexifient ses relations avec les États-Unis .
Ainsi, les Canadiens se sentent désormais en droit d’être différents des Américains sur le plan culturel, et peuvent alors se permettre de proclamer que la culture canadienne, même si elle ne rayonne pas à travers le monde, mérite néanmoins de refléter les valeurs des citoyens de ce pays, et non pas seulement d’être le miroir des aspirations et des perceptions américaines. Cette réflexion, engagée par Lloyd Axworthy, ministre des Affaires étrangères du Canada de 1995 à 2000, s’est depuis intensifiée.

Les élections présidentielles américaines de 2004

Depuis le 11 septembre, les Canadiens suivent de plus près les événements internationaux et les débats internes qui ont cours aux États-Unis. Les prochaines élections présidentielles américaines ne font pas exception, d’autant plus que les Canadiens perçoivent mieux non seulement les enjeux mais également les conséquences de ces élections.
En effet, il semble inconcevable pour une majorité de Canadiens – si l’on examine les propos des éditorialistes et des analystes, de même que les premiers sondages sur la question – que Bush soit réélu. Pour eux, la preuve est faite que son administration a bouleversé les rapports internationaux . En prônant des valeurs contraires à celles défendues par les citoyens canadiens, Bush mettrait en péril la bonne relation entre ces deux pays. Les Canadiens perçoivent souvent le président américain comme un danger, non seulement pour la bonne conduite des affaires internationales, mais également – et surtout – comme une menace à la démocratie et à la liberté du Canada. La réélection de George W. Bush signifie, pour eux, la mise en œuvre du bouclier antimissiles et avec lui l’obligation pour le Canada d’adopter des politiques militaires et de défense contraire à ses valeurs. Elle signifie également une marginalisation de la politique étrangère canadienne .
L’élection de John Kerry à la présidence américaine est soutenue par bon nombre d’intellectuels et d’hommes d’affaires canadiens, de même que par une large portion de la population canadienne qui s’intéresse à la politique des États-Unis. Un président démocrate veut souvent dire une plus grande ouverture des marchés – contrairement au protectionnisme de Bush – et une attention particulière au respect des droits de la personne, à la fois sur le plan national et sur la scène mondiale. De même, l’histoire récente prouve que les États-Unis écoutent davantage les Canadiens sous un président démocrate lorsqu’il est question d’interventions militaires et de traités internationaux. Toutefois, les différences idéologiques entre Kerry et Bush n’étant pas si tranchées, il sera intéressant de voir, dans l’hypothèse d’une victoire démocrate, comment les relations entre le Canada et les États-Unis évolueront.
La perception des États-Unis que partagent bon nombre de Canadiens sera certainement influencée par les élections de novembre. Certaines images sont fortement associées, dans l’esprit des Canadiens, soit aux républicains soit aux démocrates. Ainsi, un gouvernement républicain signifie des valeurs plus traditionnelles, souvent religieuses – alors que le Canada, particulièrement le Québec, a mis un terme à l’omnipotence de l’Église dans la société au cours des années 1950 et 1960, même s’il demeure une minorité très conservatrice – et un militarisme certain. Les discours souvent teintés de religion prononcés, depuis trois ans, par Bush ont certainement contribué à modifier les perceptions des Canadiens à l’égard des Américains. Ce genre de rhétorique trouve difficilement un écho au Canada car elle est perçue comme dangereuse ou anachronique. Un gouvernement démocrate, au contraire, suscite des associations plus positives auprès des Canadiens, telles qu’une plus grande ouverture sur les différences, la tolérance et la coopération.

Ainsi, les Canadiens comprennent davantage leurs relations avec les Américains, après avoir négligé pendant longtemps de les définir autrement que d’un point de vue économique. L’élection de George W. Bush en 2000, la prise de position de Jean Chrétien contre la guerre en Irak, le bouclier antimissiles et la perception que ces deux peuples ont de leur place dans le monde sont autant d’éléments qui ont contribué, à différents degrés, à définir l’identité canadienne. Bien que celle-ci soit encore et toujours élaborée en réaction à l’identité américaine – les Canadiens aimant se définir par rapport aux Américains, et non pas par rapport à eux-mêmes –, des changements subtils mais importants sont apparus au Canada depuis quelques années.
Les États-Unis sont perçus comme une puissance qu’il faut éviter de froisser à bien des égards, ne serait-ce que pour assurer la survie économique du pays, mais les citoyens savent aussi que sans la collaboration du gouvernement canadien, l’économie américaine devrait trouver un nouveau partenaire privilégié et des débouchés commerciaux, la sécurité du continent serait plus difficile à assurer alors que la caution morale offerte par le Canada lors d’interventions militaires à l’étranger est souvent essentielle pour justifier et légitimer les politiques américaines.
Les Canadiens ont compris, au fil du temps, que les conflits économiques, politiques et culturels ne mettent pas en péril leurs relations privilégiées avec les États-Unis. Une fois ceci assimilé, il leur est dorénavant permis de se définir non pas sur la base des valeurs et de l’histoire américaines, mais selon leur propre vision du monde et de la place qu’ils entendent y occuper.