Les États-Unis vus d’Israël

Les États-Unis vus d’Israël

Claude Klein

Abordons la question par les évidences : bien entendu, les États-Unis sont depuis quelques décennies le meilleur et probablement le seul allié d’Israël. Sans le soutien politique, militaire et économique de la superpuissance mondiale, la situation diplomatique d’Israël serait sans doute difficile, voire intenable. Rappelons que, en face du monde entier, les États-Unis disposent de ce qui peut être considéré comme la clef même de la position internationale d’Israël : le droit de veto au Conseil de Sécurité. Si l’on veut bien se souvenir du fait que ce Conseil est le seul organe habilité à adopter des mesures réellement coercitives à l’égard d’un État, on mesure le danger potentiel que celui-ci représente pour Israël. Il est d’ailleurs perçu comme tel et, lorsque les États-Unis ont décidé d’intervenir en Irak sans l’aval du Conseil, malgré l’approbation en Israël (qui allait de soi), certaines voix n’ont pas manqué ici de relever les dangers que cette attitude impliquait. Il en résulte que le moindre vote américain est, en Israël, analysé et soupesé. Il provoque l’angoisse des dirigeants, de la presse et plus généralement de la population. Les Américains ne manquent pas d’utiliser cette arme avec habileté : une abstention (au lieu du veto attendu) constitue un avertissement. Le cas s’est produit plusieurs fois au cours des derniers mois. Cependant, l’attitude américaine est en général très ferme. Elle compense évidemment celle des autres pays disposant du droit de veto (Russie, Chine, France et Royaume-Uni). Elle permet aussi à Israël d’échapper à ce qui perçu ici comme un anti-israélianisme pathologique (de l’Assemblée générale) . N’a-t-on pas vu, en effet, Israël condamné plus d’une fois à la quasi-unanimité (à l’exception des États-Unis, d’Israël… et de quelques États-îlots du Pacifique) ? Les choses sont donc claires : pour Israël, les États-Unis sont autant un allié qu’un protecteur, dont il faut se garder de perdre les bonnes grâces. Tout cela détermine la perception des États-Unis en Israël. Et pourtant, on ne saurait s’en tenir à cette approche : cette perception est plus complexe. Elle met en jeu bien des éléments, conscients ou non, qui affineront la perception d’ensemble.

Histoire d’une solidarité

Tout d’abord, l’histoire montre que le niveau politico-diplomatique qui prévaut aujourd’hui entre les deux pays n’a pas été celui des origines (en 1948). Jusqu’en 1967 (c’est-à-dire jusqu’à la guerre dite « des six jours »), la présence américaine est relativement faible au Proche-Orient. Le tournant s’opère alors rapidement, pour culminer, en 1973, lors de la guerre de Kippour : l’aide militaire américaine sauve le pays . C’est depuis cette période, qui correspond à celle du début de l’affaiblissement progressif ou même de l’effondrement du mythe de l’invincibilité d’Israël, que les États-Unis apparaissent comme le grand protecteur, voire le garant, de l’existence même de l’État d’Israël. Cette concomitance n’est pas due au hasard. Elle est inscrite dans la logique diplomatique moderne. Dans les conditions d’une légitimité contestée, un petit État du type d’Israël ne peut assurer sa survie, à long terme, qu’en s’appuyant sur une grande puissance dont il devient largement dépendant. Il va alors de soi que l’image du protecteur doit s’en ressentir, que ce soit de manière positive ou négative. C’est précisément ce qui se passe dans le cas israélien, encore que cette image des États-Unis en Israël soit également influencée par bien d’autres éléments. Essayons d’examiner les différentes composantes qui, dans le passé, ont pu contribuer à façonner l’image des États-Unis en Israël.
En Israël, l’image d’un pays, quel qu’il soit, est aussi fortement marquée par celle de la communauté juive de celui-ci. Or, relevons un paradoxe : si, d’une part, la communauté juive américaine a pendant longtemps été la plus importante en chiffres absolus (elle a durant de nombreuses années dépassé celle d’Israël), elle n’a, d’autre part, fourni qu’un très faible apport à l’Aliah (l’immigration en Israël ), tout en offrant un appui politique et financier appréciable. Il en résulte que l’influence américaine se trouvait étrangement absente au cours des années formatrices (avant 1948 ou même au cours des trois premières décennies de l’État), contrairement à d’autres grandes communautés (Pologne, Russie, Allemagne puis Afrique du Nord). Encore que, à partir de la fin du XIXe siècle, lorsque commence l’exode des Juifs d’Europe orientale (Russie et Pologne), la Palestine de l’époque et les États-Unis sont deux destinations possibles. Du point de vue sioniste, plus particulièrement, c’est-à-dire vus de Jérusalem, les États-Unis représentent un concurrent. Je reviendrai sur cet aspect important de la perception des États-Unis en Israël.
Cependant, les États-Unis ont longtemps été, au Moyen-Orient, absents de la scène : politiquement et diplomatiquement, mais aussi culturellement. Les modèles culturels de la première génération d’avant et d’après l’Indépendance sont tous européens. En premier lieu, bien entendu, celui de l’ancienne puissance mandataire, qui a laissé sa marque en de nombreux domaines : ainsi pour le régime parlementaire à l’anglaise , mais aussi la common law qui reste encore le modèle de référence, malgré de nombreux changements intervenus dans le système juridique israélien depuis 1948. L’Université israélienne est, quant à elle, longtemps dominée par le modèle allemand ; ce sont les universités allemandes qui ont formé la plupart des premiers professeurs, originaires, pour moitié, d’Allemagne . Politiquement, le modèle était celui d’un parti socialiste fortement centralisé et centralisateur. Ainsi, il mit en place une économie dominée par l’État. Rien ne saurait être plus éloigné des États-Unis que ce nouvel État reposant sur le judaïsme européen et sur celui d’Afrique du Nord, qui, dans une large mesure, ignore complètement le Nouveau Monde. Un demi-siècle plus tard cette situation a bien changé. Les États-Unis pèsent de tout leur poids économique et politique. Les distances sont presque abolies . Le modèle américain est bien là. Il ne manque d’ailleurs pas de provoquer des réactions et des affrontements.
De fait, une profonde affinité rapproche les deux pays et les deux sociétés. Dans plusieurs de ses ouvrages, Elise Marienstras avait insisté sur le fait que les pères fondateurs des États-Unis se voyaient volontiers comme mettant en place une nouvelle Jérusalem , une nouvelle Terre promise, fondée sur l’immigration et la création d’un peuple à partir d’éléments épars (ce qui fut le cas des États-Unis et de l’État d’Israël, mais aussi — on le sait sans doute moins — du peuple d’Israël après la sortie d’Égypte). Il en résulte, dans la perception réciproque des deux pays, une série d’effets-miroir qu’il n’est pas possible d’examiner dans le présent cadre, mais il dont il faut tenir compte. Il ne faut guère solliciter les réalités pour voir les parentés entre ces deux sociétés pionnières, luttant contre un environnement hostile.

Un rejet culturel ?

La perception des États-Unis en Israël s’est cependant profondément transformée au cours des vingt dernières années. Cette transformation s’est d’ailleurs opérée de manière très paradoxale, voire contradictoire. Les raisons de cette curieuse évolution résident dans la rencontre de plusieurs courants de nature différente qui ont peu à peu transformé la société israélienne.
Rappelons rapidement que la société israélienne traverse depuis deux ou trois décennies une crise profonde qui va en s’accentuant. Véritable remise en cause des valeurs traditionnelles qui avaient prévalu durant la longue période pionnière pré-étatique (approximativement depuis la première vague d’immigration de l’époque moderne, à la fin du XIXe siècle), cette crise atteint aujourd’hui le pays de plein fouet. Cette grave crise a souvent été analysée : elle suit le choc de la guerre de Kippour (1973), puis l’arrivée au pouvoir d’une droite populiste (1977) ; après un long monopole travailliste, elle s’enfonce dans les crises morales que représentent la guerre du Liban (1981), puis la première Intifada (à partir de la fin de l’année 1987), les faux espoirs d’Oslo (1993) suivis de l’assassinat de Rabin (1995) et surtout du déclenchement de la deuxième Intifada (septembre 2000). Elle va de pair aujourd’hui avec une thatchérisation économique rapide et brutale qui parachève l’aliénation de certaines couches sociales. En un mot, la société israélienne se trouve en face d’une crise de conscience et d’identité. Or, dans la mesure même où se déroule cette crise qui, mutatis mutandis, n’est pas absolument propre à Israël, un repli identitaire essentiellement religieux et politique se produit, en une manière de réaction. Là aussi, ce repli national ou nationaliste, dans des conditions de crise identitaire, n’est pas inconnu ailleurs. Il prend la forme d’une opposition au modèle américain, perçu comme une contre-culture (sans doute dans des proportions bien moindres cependant de la situation équivalente en France ou dans d’autres pays européens). En un mot, il s’agit ici de peser les paramètres de l’américanisation de la société israélienne et des réactions qu’elle suscite et qui influent sur la perception des États-Unis dans le monde.
En Israël, comme dans de nombreux autres pays, l’américanisation prend de nombreuses formes dont certaines sont particulièrement perceptibles. Un bon exemple est sans doute fourni par ce que l’on qualifierait volontiers de macdonalisation d’Israël. Le fast-food à la MacDonald a, en effet, investi ce pays non sans provoquer de fortes réactions dues tant à la concurrence au fast-food local d’inspiration moyen-orientale (le « hamburger contre le fallafel ») qu’au défi lancé à la cacherout . L’un des grands établissements MacDo, qui s’est installé au carrefour de plusieurs routes très fréquentées en Galilée, a été construit de telle manière qu’il cache presque entièrement à la vue des passants un monument élevé à cet endroit même à la mémoire des soldats d’une unité d’élite (Golani), tombés au combat. Le thème Golani contre MacDo a pris, depuis, une connotation nettement métaphorique. Il ne s’agit pas seulement de l’américanisation accélérée , mais aussi de la commercialisation et du développement rapide de la libre entreprise, qui seraient imposés par les États-Unis, au mépris même des valeurs les plus « sacrées » du pays (en quelque sorte un cumul idéal du sacrilège : il est porté atteinte à la mémoire des soldats d’élite autant qu’au respect de la cacherout et du chabbat !) On voit par là que le modèle américain parvient ainsi à remettre en cause les valeurs du pays sous ses deux composantes principales, celle de la nation et celle de la religion. Il pourrait ainsi provoquer une union sacrée contre sa pénétration : çà et là apparaissent aussi des protestations contre l’anglicisation que provoque l’adhérence au modèle américain, alors que le statut de l’hébreu reste encore assez fragile. Et pourtant l’image des États-Unis en Israël ne saurait se réduire à ces aspects. Il en est bien d’autres qu’il convient d’évoquer.

Amour de l’anti-Europe ou modèle américain ?

À plus d’un titre, les États-Unis sont perçus comme le modèle anti-européen. Site de la plus grande catastrophe du peuple juif dans sa longue histoire, l’Europe est ici perçue ou présentée comme le siège d’un anti-israélianisme virulent , qui ne ferait que reprendre la tradition antisémite. L’Europe est souvent décrite comme un monde fatigué, décadent devant une Amérique certes moins civilisée, mais plus volontaire. Cette approche, quelque peu simpliste, est cependant partagée par de nombreux milieux.
Les universités israéliennes sont à la pointe de cette manière de percevoir les États-Unis. On ne saurait, à cet égard, sous-estimer l’influence américaine. La transformation dans ce domaine est tout à fait remarquable. En moins de trente ans, les universités israéliennes ont adopté le modèle des grandes universités américaines auxquelles elles se comparent volontiers. Cette influence est largement encouragée par le programme d’années sabbatiques existant en Israël : en pratique, il permet à tout enseignant titulaire de partir pour un an tous les quatre ans ! Pour les bénéficiaires, la tentation est alors grande de passer cette année aux États-Unis, de préférence dans une université où ils pourront enseigner. De fait, les universitaires israéliens sont, dans l’ensemble très sollicités. Nombreux sont ceux qui retournent fréquemment dans la même université. Il en résulte, dans certaines disciplines (économie, droit, gestion, psychologie mais davantage encore dans la recherche scientifique et médicale), un état de symbiose permanent entre universitaires des deux pays. Certes, au cours des dernières années, du fait de la situation politique en Israël, il est moins fréquent que des enseignants américains séjournent en Israël, mais les relations demeurent. Ainsi, il est intéressant de noter la manière dont est utilisée la différence entre la structure de l’année universitaire américaine (août à début décembre et janvier à fin avril) et celle d’Israël (comparable à celle de la France) : les colloques et grandes conférences ont lieu systématiquement en décembre ou en mai-juin ! Dans la mesure où, au sein de l’université israélienne, les titularisations et promotions se font sur la base des travaux évalués par les collègues, l’appel aux experts américains est très fréquent. Ce recours est d’autant plus évident que les publications des universitaires israéliens se font presque exclusivement en anglais (les publications en langue hébraïque ne sont pas recommandées, en partie parce qu’elles ne permettent pas une appréciation par des autorités internationales !) et très rarement dans une autre langue (français ou allemand). Le résultat est clair : par-delà toutes les critiques qui peuvent émaner des mêmes milieux (sur la politique américaine ou même sur l’américanisation d’Israël dans ses aspects les moins avenants), il existe une complète identification d’une grande partie de la classe universitaire israélienne avec celle des États-Unis.
Il est fréquent que certains de ces universitaires décident de rester outre-Atlantique ou (plus pudiquement) d’y « prolonger leur séjour pour une période indéterminée », ce qui ne fait que renforcer la perception des États-Unis comme contre-modèle absolu du sionisme — vue d’Israël, cette perception est fondamentale. Or, en quelque manière, les États-Unis sont perçus comme tels depuis très longtemps. Il a déjà été indiqué que, depuis le début du grand exode des Juifs d’Europe centrale et orientale, à la fin du XIXe siècle, les deux destinations (États-Unis et Palestine) se sont trouvées en concurrence. Celle-ci a été atténuée en 1924 du fait de l’adoption aux États-Unis du système des quotas, qui aboutissait à augmenter l’immigration vers la Palestine. Les frontières américaines se sont quelque peu rouvertes après la fin de la Seconde Guerre mondiale, pour permettre à des réfugiés et survivants de s’installer aux États-Unis. De plus, on compte aujourd’hui, selon les estimations les plus reçues, au moins 500 000 personnes de nationalité israélienne installées de manière permanente aux États-Unis. Celles-ci sont l’objet de sollicitations répétées pour un retour au « bercail » où, par ailleurs, se pose un problème démographique majeur.

Un modèle constitutionnel contesté

Qu’en est-il du modèle politique et constitutionnel proposé par les États-Unis ? Curieusement, il ne semble pas constituer une véritable référence. Aux origines du système israélien se trouve incontestablement le modèle parlementaire britannique. C’est sur ce dernier qu’a été pensé le régime voulu par Ben Gourion, à la notable exception du scrutin proportionnel qu’il n’a jamais été possible d’abolir. Pourtant, il est vrai qu’une tentation « présidentielle » a vu le jour récemment : elle s’appuie certes sur l’exemple américain, mais il ne semble pas qu’elle doive être suivie favorablement. Elle repose avant tout sur une incompréhension du système et sur la volonté de trouver « un dirigeant qui puisse diriger », c’est-à-dire libéré des contraintes de la coalition qui pèsent, il est vrai lourdement, sur tout gouvernement israélien. De même, le modèle juridictionnel américain ne suscite guère d’esprit d’imitation : le vote des neuf juges de la Cour suprême américaine dans le conflit opposant Gore à Bush a achevé de déconsidérer l’institution . Le seul domaine dans lequel le modèle américain est perçu positivement est celui des pouvoirs du Congrès. Ce dernier fait d’ailleurs l’objet de nombreuses pressions israéliennes, dans le cadre des « lobbies » qui fonctionnent fort légitimement au Capitole.

Fin de l’eldorado ?

À partir des éléments présentés jusqu’ici, tentons une synthèse rapide de la perception des États-Unis en Israël.
À l’évidence, il n’est pas possible de suggérer une image unique des États-Unis, qui serait commune à l’ensemble de la population israélienne, d’autant plus que celle-ci présente une hétérogénéité qui dépasse de beaucoup celle d’autres pays. L’image des États-Unis ne saurait que varier en fonction des nombreux paramètres à prendre en considération, bien au-delà des trois clivages majeurs de la société israélienne : Juifs-Arabes , religieux-laïques, askhénazes-séfarades. Ainsi, il faut ajouter à ces trois clivages celui qui oppose les nouveaux immigrants (en particulier ceux de l’ex-URSS : environ un million de personnes) aux « anciens ». Dans une lutte qui opposerait les immigrants en provenance des États-Unis à ceux de l’ex-URSS, les premiers sont presque inexistants sur le plan numérique. Les seconds n’ont pas manqué de véhiculer un certain anti-américanisme à forte teinture culturelle. On peut y ajouter l’attitude générale des milieux orthodoxes devant cette contre-culture qui représente la tentation absolue de la consommation et de la civilisation du vide.
L’image de l’eldorado moderne qui s’attache parfois aux États-Unis subsiste encore çà et là : en témoignent les grandes difficultés opposées aux Israéliens désireux d’obtenir un visa (ce qui était déjà le cas bien avant l’attentat du 11 septembre 2001). Une certaine jeunesse, en mal d’avenir après un service militaire long et lourd (trois ans), poursuit le rêve de cette autre Terre promise . Cette jeunesse, ici comme ailleurs, a été profondément américanisée. Son horizon est celui du Coca-Cola, des séries de la télévision américaine et des grands centres commerciaux (les malls) aux abords des grandes villes. En cela, rien de particulier à Israël. Cependant, pour de nombreux jeunes, l’obtention de la « green card », ou sinon du simple visa d’entrée aux États-Unis, peut prendre les formes d’une recherche véritablement obsessionnelle.

Une politique étrangère américaine sans certitude

C’est donc la perception même du soutien politique et de « l’alliance » entre les deux pays qui doit être mise en perspective et relativisée. Cette « alliance » peut s’analyser à travers les politiques respectives des deux derniers présidents américains : W. Clinton, d’une part, Georges W. Bush, de l’autre. Pour les Israéliens, la différence est plus que perceptible : dans le cas de G. W. Bush, on peut certes parler d’une alliance plus forte que jamais, militaire et stratégique. Mais il s’agit d’une alliance qui ne repose que sur une série d’intérêts américains soigneusement calculés et pesés, dans le cadre d’une « grande » stratégie développée après le 11 septembre 2001. Au cours des premiers mois de la présidence G. W. Bush, celui-ci était d’ailleurs complètement absent de la scène moyen-orientale. Il n’y est revenu qu’au moment de la préparation de l’invasion de l’Irak. On imagine fort bien, en Israël, un retrait ou un désengagement inverse (en particulier en cas de réélection du président G. W. Bush).
À l’inverse, Clinton, qui a sans doute manifesté moins de soutien politique et militaire direct, a, sans le moindre doute, montré une véritable empathie pour ce pays. Celle-ci trouve, on le sait, ses sources dans une religiosité profonde dont Clinton a souvent parlé, différente de celle, très affectée et extériorisée, de Bush. D’où ses efforts incessants et très personnels pour essayer de trouver une solution au conflit en s’impliquant de manière (politiquement) dangereuse dans les négociations entre Rabin et Arafat, puis entre Ehud Barak et Arafat (jusque dans les dernières heures de sa présidence, en janvier 2001). En d’autres termes, aucune idéalisation ne préside ici à l’appréciation de la politique américaine telle qu’elle a été mise en œuvre par G. W. Bush. On ajoutera que, dans une très large mesure, Kerry reste ici un inconnu dont les sentiments envers Israël relèvent du mystère, malgré des déclarations nombreuses visant à s’assurer le soutien des Juifs américains.

Comment ne pas sortir de l’ambiguïté : divergence et concurrence

La conclusion ne saurait qu’être très nuancée. Au premier abord, les États-Unis jouissent en Israël d’une image qui est sans doute l’une des plus positives dans le monde occidental. Par-delà l’alliance politique, l’aide militaire, économique et diplomatique, les États-Unis se présentent parfois sous la forme d’une véritable image d’Épinal : Eldorado amical et rêvé. Sommet d’une modernité qui ne serait ni discutée ni contestable. L’effet d’imitation joue alors à fond : l’américanisation de la vie publique prend des formes diverses. Qu’il s’agisse de l’influence de la télévision, mais aussi de celle des méthodes de publicité. Ainsi, au cours des récentes campagnes électorales, la plupart des grandes listes s’étaient attachées les services de conseillers américains, dont certains avaient fait leurs preuves dans les campagnes américaines. La multiplication des chaînes de télévision au cours de la dernière décennie a achevé de faire ressembler le paysage audiovisuel israélien à celui des États-Unis, dont les productions inondent le marché local jusqu’à l’écraser. Cependant, les media américains sont plus craints qu’aimés : les moindres nuances exprimées par CNN sont analysées avec soin . De même que le New York Times ou d’autres organes américains, toujours disséqués.
Pourtant, plus en profondeur, les choses ne sont pas aussi nettes. La perception des États-Unis n’est pas aussi uniforme ou positive. Ainsi, on a vu que du point de vue le plus idéologique qui soit, c’est-à-dire dans le cadre d’une vision sioniste de l’histoire, les États-Unis représentent une manière d’antithèse absolue à l’État juif. L’existence d’une très forte communauté juive aux États-Unis est parfois perçue comme un obstacle au développement d’Israël, qui ne dispose plus de grand réservoir humain, pour contrebalancer son déficit démographique. Par ailleurs, les intérêts d’Israël et ceux des États-Unis sont sans doute susceptibles de diverger, ainsi que l’a montré l’affaire Jonathan Pollard . C’est également le cas si les États-Unis doivent s’opposer à la réexportation de techniques américaines à partir d’Israël, ce qui a par exemple provoqué une longue crise entre la Chine et Israël . L’addition de ces divers éléments montre bien que, dans de nombreuses hypothèses, les États-Unis sont perçus comme un protecteur gênant dont il est néanmoins important de ne pas s’aliéner les faveurs. Au demeurant, il est acquis ici qu’aucune injonction majeure des États-Unis ne saurait être réellement rejetée. Dans ce domaine, une manière d’équilibre doit être négociée de façon permanente, permettant à Israël de développer une certaine autonomie d’action, sauf à imaginer une atteinte aux intérêts considérés comme essentiels (ce qui est en quelque sorte le principe de la force nucléaire israélienne).
En somme, l’image des États-Unis en Israël est plus complexe à appréhender qu’il n’y paraît au premier abord. Certes, nul antiaméricanisme de type européen ou tiers-mondiste, mais, en même temps, admiration et symbiose dans bien des domaines, et aussi crainte révérencieuse envers le Grand Protecteur. Enfin, de manière plus subtile se déroule un véritable affrontement pour la prééminence au sein du peuple juif.