L’Amérique vue par les Russes : les deux faces d’un vieux miroir

L’Amérique vue par les Russes : les deux faces d’un vieux miroir

Konstantin Sonin

Il est assez facile d’imaginer une Amérique à deux faces. L’une serait la face brillante du modèle idéal pour les peuples du monde, fixant la poursuite du bonheur comme objectif digne de tous les efforts humains. La seconde serait l’habituelle face insatiable et cramoisie de l’État-nation. La plupart des Russes ignorent la première et craignent la seconde. On peut voir cela de bien des manières, mais rien n’en témoigne aussi bien que certaines grandes questions, comme l’attitude vis-à-vis de la démocratie, de la guerre et de la paix. À un autre niveau, on pourrait évoquer une théorie post-freudienne d’amour et de haine, bien que les peuples soient des sujets et les pays des objets.

La démocratie « mal sous-estimée »

Pour mieux saisir ce que les Russes pensent de l’Amérique, il faudrait prendre le temps d’examiner comment fonctionne le miroir russe qui reflète l’Amérique. À chaque fois que les informations sur certaines valeurs sont indisponibles ou impossibles à obtenir, l’image (de l’Amérique) se forge sur la base de schémas observés chez nous. Avec ce mécanisme, il n’est pas surprenant que les hommes politiques américains paraissent ternes, anecdotiquement stupides, et corrompus par essence (ce phénomène remonte bien plus loin que les récentes administrations), en comparaison des hommes politiques russes, tout aussi corrompus, mais bien plus instruits. Un homme politique américain ne peut pas annoncer qu’il va augmenter les impôts ; un homme politique russe des années 1990 doit répondre quand on lui demande quel est son livre préféré (Boulgakov fait très bien l’affaire, n’importe quel roman de Dostoïevski aussi).
À titre d’exemple, George W. Bush, l’actuel président des États-Unis, est considéré simplement comme stupide par les médias et le public russes en général et son élection comme le fruit d’un processus corrompu et frauduleux. Il n’y a donc ni admiration, ni même reconnaissance du fait que l’actuel président américain est un redoutable politicien, du moins en termes d’aptitudes personnelles – il suffit de penser à la maîtrise de soi – et en tant que chef d’une machine politique moderne. Le manque de compréhension du fonctionnement d’une démocratie est lié au défaut de connaissance du genre d’habileté politique qu’elle requiert pour réussir. Cela explique pourquoi le président russe Poutine, homme politique très populaire, quand on l’a interrogé lors d’une soirée électorale sur les vices de forme de son élection de 2004, qui résultent surtout de l’implication pesante de l’État pour assurer la réélection du président sortant, a montré du doigt la Floride en 2000, exemple du système politique américain corrompu et truqué. Si l’on se place sur un autre plan, ce qui s’est produit en Floride pourrait être considéré comme une preuve de la force de la démocratie populaire : malgré un résultat électoral très improbable (ou en tout cas, très serré), les institutions ont assuré une transition paisible du pouvoir. Dans la même veine, ce que l’on peut considérer comme la force d’un système politique qui permet à un pays d’aller de l’avant même si une personne faible, ou tout simplement la mauvaise personne, a été élue à la présidence, est souvent perçu comme un vice du système autorisant un tel résultat électoral.
Selon l’expression malheureuse du président Bush, le peuple russe « sous-estime mal » la démocratie américaine. Cela vient en grande partie de sa propre expérience démocratique qui n’a que douze ans. La nouvelle démocratie russe n’est probablement pas aussi spontanée et hasardeuse que l’a suggéré le philosophe politique Richard Rorty, mais de nombreux Russes la perçoivent ainsi. Les récents sondages montrent que le public russe n’a que très peu de respect pour les valeurs démocratiques traditionnelles ; au vu des dernières élections, une grande partie de la population sacrifierait volontiers les institutions les plus importantes de la démocratie moderne en échange de dirigeants autoritaires et forts.
Les voies de la démocratie américaine ont été mal comprises par les étrangers les plus intelligents du sérail. À son arrivée en Amérique au début de l’ère réformatrice de Gorbatchev, Andrei Sakharov, l’un des pères de la bombe nucléaire soviétique, prix Nobel de la paix en 1975, refusa de rencontrer des financiers potentiels pour sa cause. Il a reconnu plus tard avoir estimé à l’époque que l’activité politique était incompatible avec tout ce qui impliquait de l’argent. Les candidats politiques russes ont encore l’habitude de se positionner non seulement comme non partisans, mais aussi comme totalement apolitiques. Après une large victoire en décembre 2003, quand le parti d’État Russie Unie obtint 40% des voix, mais seulement un tiers des sièges au Parlement en raison des lois électorales, le chef de ce parti a déclaré à des journalistes que le parlement n’était pas un lieu où l’on faisait de la politique. Si les institutions démocratiques de base sont aussi basses dans l’échelle de valeurs, que doit être l’attitude envers l’Amérique, berceau de la démocratie moderne ?

Guerre et paix

Les choses sont parfois inversées. L’expérience qu’ont les Russes des grandes questions, comme la guerre et la paix, ne leur donne pas seulement l’impression d’être supérieurs dans leur capacité à saisir un problème, ils le sont vraiment. La guerre en Irak en est un exemple récent. Même si les épisodes diffèrent par une infinité de détails, le déroulement des événements en Irak est étonnamment similaire à ce qui se passe en Tchétchénie depuis 1994. Un dictateur, dont la légitimité est essentiellement fondée sur l’usage de la force (même si dans les deux cas, la popularité de certains groupes sociaux et politiques n’est pas à mettre en doute) : minorités mal traitées, exécution des concurrents politiques, émigration massive de l’élite culturelle et universitaire, troubles perpétuels avec les voisins. La première intervention de 1994 a été suivie par le retrait unilatéral des troupes russes en 1996 ; il y eut ensuite trois ans de conciliation agressive, quand le transfert de ressources à la Tchétchénie a excédé le transfert de ressources vers l’ensemble des 88 autres régions russes.
En Russie, l’engagement militaire en Tchétchénie est généralement considéré comme juste, alors que l’invasion américaine en Irak est vue comme injuste. 75% des sondés souhaitaient que l’opération « Liberté en Irak » échoue. La différence capitale est que la Tchétchénie fait partie intégrante de la Russie depuis plus d’un siècle, alors que l’Irak est une contrée extrêmement lointaine pour la plupart des Américains. L’autre raison est que les attentats à la bombe contre des immeubles d’habitation à Moscou et dans les villes du Sud en 1999 ont été massivement attribués aux rebelles tchétchènes ; certains ont été jugés lors de procès publics qui n’ont laissé aucun doute sur leur culpabilité, ni aux jurés, ni aux observateurs indépendants. La responsabilité de Saddam dans les attentats du 11 septembre, et tous les autres actes terroristes, reste à prouver. Un tiers des sondés au moins estiment l’accusation contre Saddam sans fondement ; un autre tiers pense que les États-Unis ne devraient pas jouer les « flics du monde », que l’accusation soit fondée ou non. D’après les résultats des sondages de décembre 2003, le nombre de personnes qui sympathisent avec les insurgés en Irak est trois fois plus élevé que le nombre de celles qui éprouvent de la sympathie pour les troupes américaines.
Toutefois, la principale opposition à la guerre vient de l’inquiétude que le résultat de l’invasion américaine soit bien pire que la dictature militaire séculaire. Presque 60% des Russes ont mentionné les victimes civiles potentielles comme la principale cause de leur opposition à l’opération en Irak. Les expériences tchétchènes et afghanes ont appris aux Russes que le chaos résultant de la destitution d’un dirigeant, même criminel, ne faisait qu’aggraver la vie des citoyens ordinaires. Un an d’occupation américaine en Irak n’a pas fourni la preuve du contraire. Si l’on va plus loin, une forte détermination, de bonnes intentions et des ressources substantielles ne sont peut-être pas suffisantes pour remplir la tâche difficile de « l’édification d’une nation ».
Si l’on veut observer comment un pays perçoit l’autre, l’histoire irakienne illustre très bien le mécanisme de base du miroir reflétant l’Amérique. Quand les troupes américaines avançaient sur Bagdad en mars 2003, elles ont découvert un important stock d’équipements anti-chimiques. Les idéologues de la guerre ont alors connu un moment de gloire (éclatant) : les stocks prouvaient que Saddam possédait des armes chimiques de destruction massive. Pourquoi sinon aurait-il équipé ses troupes d’équipements de protection ? Les Américains n’avaient pas d’armes chimiques à utiliser dans cette guerre. Cependant, ce que Saddam a probablement pensé de la propension américaine à utiliser des armes de destruction massive contre les Irakiens n’a sûrement aucun rapport ni avec la réalité, ni avec l’interprétation qu’en ont fait des idéologues. Les prémisses mêmes d’une cohérence avec la réalité, considérant que la réalité serait universellement comprise et partagée par tous, ont conduit à de fausses conclusions et à des prévisions peu fiables.
L’aptitude de l’élite et du public russes en général à prévoir les conséquences de certaines actions politiques dans une situation apparemment familière n’est pas universelle. Avant l’intervention de l’OTAN au Kosovo, une majorité écrasante de Russes, ordinaires ou de l’élite politique, était opposée à cette action. Même ceux qui défendaient la démocratie et avaient vécu sous la férule de tyrans nationalistes s’attendaient à une aggravation de la situation. Évidemment, pour un grand pourcentage de Russes, l’opposition à l’intervention de l’OTAN reflétait la crainte qu’une intervention réussie à l’étranger dans les affaires d’un petit pays ne déborde sur un engagement similaire dans les affaires russes. Il faut ajouter que les Serbes ont de profonds liens historiques avec les Russes, de la langue commune aux racines religieuses qui remontent au premier millénaire et aux efforts militaires communs d’il y a un siècle. Pourtant, la principale préoccupation était que l’engagement militaire de l’OTAN conduisît à un gâchis du type tchétchène ou somali. Ces peurs étaient apparemment sans fondement.
Les études des sociologues sur l’opinion de l’Amérique en Russie débouchent sur des conclusions relativement optimistes . Quand on demande aux gens quelle est leur opinion de l’Amérique en général, le pourcentage des sondés qui répondent « bonne » ou « très bonne » est passé de 40 à 70% en l’espace de six ans. Les mauvais scores, respectivement 39% et 38%, ont été obtenus au printemps 1999 et au printemps 2003, et s’expliquent de toute évidence par le Kosovo et l’Irak. Mais pour avoir un aperçu de ce que les Russes pensent de l’Amérique, on ne devrait pas se fier seulement aux sondages et aux études. Leur vision idéale de l’Amérique est en quelque sorte celle du « plus grand de la classe ». Il peut battre tous ses camarades s’il les prend un à un. Mais il serait facilement battu par tous ses camarades ensemble. Dans ce monde difficile, la Russie occupe étrangement la place d’un futur grand de la classe, celui à qui ses parents ont promis qu’il serait premier un jour. Il faut ajouter autre chose. La Russie a des attributs féminins, grammaticaux et traditionnels (La Mère Russie) qui sont inexistants en anglais (mais pas en français). Par conséquent, ce serait plutôt la future « plus jolie fille ». Avec une personnalité pas banale, car cette fille ne rêve pas d’un beau prince, elle rêve d’être le prince. Le prince/tyran de la classe. Cela explique peut-être la grande admiration pour Margaret Thatcher, la dame de fer, en Russie. Et le mépris (rationnel pour une fois ?) pour le système politique américain qui n’a jamais permis à cette fille de remporter des élections nationales.

Une patrie d’éléphants

Comme probablement tout autre pays ayant une longue et riche histoire, les Russes rient énormément quand le sentiment de supériorité américain se heurte à la dure réalité. Nous savons bien dans quel pays les femmes ont obtenu pour la première fois le droit de vote à un niveau régional (Russie, 1906). Et qui a inventé la radio et la théorie des probabilités (respectivement 1885 et 1930). Et qui a lancé le premier spoutnik. Inutile de montrer les camps de concentration du doigt. Les Allemands les ont utilisés plusieurs années avant les Russes. Est-ce l’Amérique qui a mis un terme à la Guerre froide et ouvert la voie à la mondialisation ? J’ai toujours pensé que c’étaient les Russes. Les plans savamment calculés de Reagan pour défier à mort une économie soviétique affaiblie ont sûrement compté, mais est-ce que ce ne sont pas les Russes ordinaires qui ont fait pression, manifesté, exigé des élections et des frontières libres et tous ces trucs démocratiques ? Les manifestations de rue, même pendant les dernières années plus douces de l’Union soviétique, exigeaient au moins autant de courage et d’amour de la liberté que le fait de militer pour un monde meilleur, dans un monde, oui, meilleur. Il s’ensuivit la nouvelle ère de la mondialisation, où le courage des Américains a consisté à se rendre à New Delhi ou Shanghai pour démarrer une affaire et où le courage des Russes a tout simplement consisté à survivre.
L’héritage soviétique a une énorme influence sur l’attitude vis-à-vis de l’Amérique. Tous les préjugés concernant l’Amérique remontent à la propagande des années soviétiques. La propagande a eu ses bonnes et ses mauvaises années. Parfois, l’Amérique était la cible principale, parfois l’objectif était la promotion des valeurs et de la qualité de vie soviétiques, les pays occidentaux faisant office de référence indirecte. Au début des années 1950, la lutte pour la succession de Staline a donné lieu à une vaste campagne contre le « cosmopolitisme » l’une des cibles favorites de Staline et de ses associés étant les personnes d’origine juive dans la politique, les arts et à l’université. Des milliers de personnes ont été persécutées. La dénonciation des répressions deux mois après la mort de Staline a été la première démarche du genre. Parmi les idées couramment promues pendant la campagne anti-cosmopolite, il y avait l’idée que presque toutes les réussites scientifiques ont une origine russe ; on a même rebaptisé certaines formules mathématiques (par exemple, le célèbre théorème de Cauchy devint le théorème Cauchy-Bunyakovsky, d’après un obscur mathématicien russe). Les conséquences de cette propagande, typique de l’époque soviétique, sont doubles. D’abord, le sentiment de supériorité dans les domaines scientifiques et éducatifs est resté gravé dans l’esprit du public russe. Deuxièmement, les intellectuels et le public en général, qui considéraient la propagande soviétique officielle comme obligatoirement trompeuse – un dicton ironique disait que la Russie était la « patrie des éléphants » – manquaient de points de repère historiques ou contemporains. Pourtant, en y regardant à deux fois, il est surprenant de voir le nombre de faits sur l’Amérique rapportés avec précision et à quel point leur interprétation a été trompeuse.
L’héritage soviétique a joué aussi un tout autre rôle. Au début de la perestroïka, une série de réformes politiques engagées par Mikhaïl Gorbatchev, dans la deuxième moitié des années 1980, ont débouché sur l’unification de deux images très importantes pour n’importe quel Russe. L’image de l’Amérique, réelle, et l’image d’une Russie idéale. Une partie invisible, mais importante, de cette image supposait que l’idéal était à portée de main. Même quand cela s’est révélé totalement faux, l’image de la Russie idéale est restée en grande partie intacte ; c’est l’image de l’Amérique réelle qui a perdu de sa splendeur. Les souvenirs des émigrés ont joué un rôle, leur expérience ayant souvent été très décevante. En général, ils rétrogradaient dans l’échelle sociale ; leur place dans la nouvelle société était moins satisfaisante. Et comme ils avaient sûrement été très enthousiastes avant d’émigrer, leur déception n’en a été que plus profonde.
Parmi les découvertes déplaisantes sur l’Amérique, il y a le fait que la liberté universelle, qui comprend tout ce dont on a rêvé pendant les années d’isolement soviétique, est très différente de ce qu’on peut observer aux États-Unis. Les Russes, qui acceptent les élections truquées et le monopole d’État sur les chaînes de télévision, se moquent des tentatives pour réglementer la consommation de tabac et d’alcool en Amérique. Le « politiquement correct », indiscutablement correct quand il n’est pas poussé à l’extrême – et parfois même quand il est poussé à l’extrême –, a été une source permanente d’inspiration pour les humoristes russes les plus en vue. Tatiana Tolstaïa, poète, intellectuelle et professeur d’études littéraires dans une université américaine, a publié autrefois un essai qui dénonçait durement le « politiquement correct » en Amérique. Dans un pays où la description de poste d’une secrétaire sous-entend qu’elle doit coucher avec son boss et où les cheveux bruns et les yeux marron sont considérés par la police comme suffisants pour un contrôle d’identité en bonne et due forme, toutes ces bêtises sur la protection des minorités sont risibles.
Il y a très peu de cohérence dans l’opinion publique. La culture américaine, considérée comme inexistante, ne rivalise qu’avec la cuisine américaine en fait de non-existence. Pourtant, un quelconque thriller hollywoodien de série B bourré d’hémoglobine l’emporte sur n’importe quelle émission télévisée. C’était vrai même pour les émissions politiques sur les « guerres oligarchiques » dans les folles années 1990. Le nombre d’exemplaires de Mario Vargas Llosa et d’Umberto Eco, les intellectuels étrangers les plus admirés en Russie, dépasse celui de Gore Vidal, mais une demi-douzaine de romans de Vidal viennent d’être traduits. Dans le domaine économique, les manuels américains dominent le marché, malgré les centaines de livres écrits par des auteurs russes. Or, les analyses des économistes américains sur les questions russes sont jugées au mieux, naïves et, au pire, nulles et non avenues.
Au bout du compte, les trois types d’Américains, les réels, les idéaux et ceux imaginés par le miroir russe, ont une chose en commun. Ils aiment tous la liberté. Ce sur quoi les premiers font vraiment erreur, c’est que l’amour de la liberté les distinguerait des autres peuples. Dans une guerre civile, que ce soit en Amérique ou en Russie, les deux camps font toujours l’éloge de la liberté. Pourtant, la liberté de votre propre classe sociale (les anti-marxistes ou les marxistes purs et durs préféreraient parler de tribus ou de groupes sociaux) n’est pas la même que la liberté de ceux qui ne sont pas dans votre classe. Au moins, les Américains idéaux croient en la liberté pour tous. Les autres ne se soucient pas vraiment de liberté ; pour eux, la liberté, c’est de pouvoir choisir entre Coca-Cola et Pepsi. Ou, de manière plus sophistiquée, la liberté de choisir son fournisseur de pétrole, que ce soit l’Arabie Saoudite, la Libye ou la Russie.

La moyenne des extrêmes

Quand on s’interroge sur ce qu’un Russe moyen pense de l’Amérique, on s’affronte immédiatement à un problème purement méthodologique. Quel que soit le sondage, la sélection de l’échantillon de sondés est d’une partialité accablante. Une personne peut émigrer en Amérique, mais pas sur Vénus, par exemple. Dans le monde moderne, les chances qu’a une personne d’émigrer dépendent énormément des points de vue comparatifs entre son pays et le pays cible. Faire la moyenne d’un groupe qui n’a pas bougé de chez lui conduit à des résultats partiaux – et dans le cas de figure, anti-américains. Au premier abord, le nombre d’émigrants est très faible comparé à la taille de la population. Cependant, le pourcentage d’émigrés au sein de l’élite culturelle, et surtout universitaire, est assez significatif. Si l’on pousse les choses à l’extrême, l’aptitude à parler anglais (et donc la propension plus élevée à émigrer) est certainement liée, par exemple, à une capacité intellectuelle. Donc, le parti pris de survie dans l’échantillon de ceux qui sont restés, quand on contrôle le niveau de QI, est très important.
Par exemple, dans le groupe des mathématiciens professionnels, répartis dans plus de cent universités et instituts de recherche à Moscou, il y a une sorte d’homogénéité politique : leurs votes vont aux communistes ou aux nationaliste purs et durs, alors que l’Amérique est vue uniquement comme un État-nation arrogant. Il n’y a rien de surprenant si l’on considère que des milliers (d’après certains chiffres) de mathématiciens professionnels ont émigré de Russie en Occident au cours des deux dernières décennies.
Le même genre de phénomène explique pourquoi, dans les pays qui ont le plus souffert du communisme, il y a tant de gens qui l’admirent. La plupart de ceux qui n’admireraient pas le communisme aujourd’hui n’ont pas survécu aux années communistes. Une majorité malchanceuse a péri. Une minorité plus chanceuse a émigré. Le problème est que le survivant moyen est peut-être très différent du survivant moyen potentiel, si l’histoire avait pris une autre tournure. En effet, comment se fait-il que les blessures causées par la guerre civile américaine n’aient pas guéri cent ans plus tard, alors que la guerre civile russe de 1918-1922, qui a été le théâtre de tant d’atrocités, n’est plus un sujet de polémique dans la Russie contemporaine ? Peut-être parce que beaucoup de perdants de la guerre civile américaine ont survécu, alors qu’en Russie, les survivants étaient les vainqueurs, ceux qui n’avaient pas de blessures à panser.
Même si ce que le Russe moyen pense de l’Américain moyen est à peu près juste, ce que le Russe moyen pense qu’un Américain moyen pense du Russe moyen est extrêmement bizarre. Même les intellectuels russes, aussi bien ceux qui détestent l’Amérique que ceux qui l’adorent, ont tendance à surestimer la quantité de temps et d’efforts que l’Américain consacre à réfléchir pour se forger une opinion sur la Russie. Bien entendu, la foule analytique russe se sent autant concernée par le langage corporel de George W. Bush que les kremlinologues des années 1970-1980 l’étaient par la santé de Brejnev. Chaque analyste classe les présidents américains et les candidats à la présidence en fonction de leur attitude à l’égard de la Russie : Bush père, Clinton et Gore sont catalogués comme définitivement pro-russes, alors que Bush fils, Dole et Carter sont anti-russes une incertitude plane pour Nixon. Une fois encore, Kennedy avait vu juste à propos de son dédoublement de personnalité. En parlant de celui-ci, il reste catalogué comme fortement pro-russe, malgré la guerre qu’il a menée lors de la Guerre froide et son soutien à McCarthy. Mais la question n’est pas là : ce que George W. Bush pense de la Russie, c’est ce que n’importe quel citoyen ordinaire de l’Ohio, du Wisconsin ou de Floride (la Virginie est-elle un État-pivot cette année ?) pense de la Russie. Et c’est assez mince. Il y a deux ans, le président Bush avait lancé une guerre commerciale sans avertissement : il avait augmenté les tarifs douaniers de l’acier pour tenter d’apaiser les mineurs de Virginie. Du pur électoralisme !

Le club des sauveurs de la France

Très peu de pays au monde se targuent d’avoir sauvé au moins deux fois la France au cours du XXe siècle. L’Amérique a le droit de le dire, mais la Russie aussi. Dans les écoles soviétiques, on apprenait aux élèves que la Russie avait sauvé de nombreux pays de l’Est, revendication qui a récemment été sujette, au mieux, à controverse. Dans le même temps, la France n’est sûrement pas le seul pays qui a une dette envers l’Amérique. Au cours du XXe siècle, l’Amérique a aidé deux fois la Russie de façon capitale. Premièrement, en fournissant de l’aide alimentaire pendant la famine « Povolzh’e » des années vingt (programme dirigé par le ministre du Commerce, Herbert Hoover), elle a sauvé des milliers de vies humaines. Deuxièmement, le programme d’aide militaire en prêt-bail à la Russie durant la Deuxième Guerre mondiale a joué un rôle capital dans la victoire russe.
Ce n’est pas une coïncidence si les deux événements ont été minimisés pendant l’ère soviétique. Le programme de prêt-bail n’était pas un secret, mais les écoliers minimisaient son rôle. En effet, le volume global de l’aide militaire a été relativement faible, quoique pour certains équipements, comme les pièces de moteurs d’avion, l’Amérique a fourni 90% de la quantité totale utilisée par l’armée de l’air russe. La fourniture de médicaments et de nourriture en prêt-bail a également été notable. Comme disait souvent le cousin de mon grand-père, qui avait servi trois ans sur le front pendant la Deuxième Guerre mondiale : « Le pain américain avait un goût horrible, mais il n’y avait pas d’autre pain ».
Il existe aussi une théorie post-freudienne à ce sujet. Les Russes n’aiment pas les Américains parce qu’ils se sentent redevables vis-à-vis d’eux. En revanche, ils aiment bien les Serbes et les Bulgares, qu’ils considèrent comme redevables aux Russes pour leur libération de cinq cents ans de joug turc. Est-ce un trait particulier de l’âme russe ? Les Mexicains, qui rêvent d’émigrer en Amérique et se reposent souvent sur le soutien financier de ceux qui ont déjà émigré, ne se montrent pas très déférents quand on les sonde à propos des valeurs américaines.
Il est donc extrêmement difficile de comprendre pourquoi l’attitude de la Russie envers l’Amérique est tellement hostile sans expliquer l’obsession russe pour le prestige. Excepté pendant la Guerre froide, qui n’a pas été une guerre à maints égards, l’Amérique et la Russie ont été de nombreuses fois alliées depuis la création de l’État américain. Et ils n’ont jamais été impliqués dans une guerre ouverte. (Si l’on considère les guerres napoléoniennes comme la guerre mondiale numéro zéro, alors l’Amérique et la Russie étaient bien sûr dans des camps opposés. Assez paradoxalement, chacun a gagné ses guerres respectives). La statue de la Liberté, cadeau du peuple français au peuple américain, a été faite en Russie.
Si l’on demande à un expert russe pourquoi l’élite politique russe a une opinion aussi mauvaise de l’arrogante nation américaine, il invoquera sûrement « le sentiment d’humiliation nationale » comme une cause majeure. La Russie a effectivement perdu la Guerre froide ; des légions de vétérans de la Guerre froide sont encore en vie et actifs. Pourtant, il n’y a eu ni force d’occupation, ni dommages à indemniser. Au contraire, les bénéfices résultant de la perte ont certainement dépassé son coût. Que la transition vers un système capitaliste ait amélioré ou non la qualité de vie du Russe moyen est une question ouverte et difficile ; mais que l’ouverture de l’économie ait profité largement à tous les groupes sociaux ne fait visiblement l’objet d’aucune polémique. On peut en conclure que le sentiment d’humiliation nationale s’est accompagné de la jouissance des bénéfices réels de ce qui avait causé cette humiliation nationale. L’histoire ne s’arrête pas là. Le mythe le plus résistant de l’époque soviétique au sujet de l’Amérique est peut-être celui de deux pays engagés dans une compétition. Ce mythe n’est pas uniquement dû à la propagande soviétique. L’estimation de responsables américains du PIB par habitant dans les années 1970 était bien plus favorable que la réalité. La Russie a perdu une compétition qu’elle n’avait aucune chance de gagner et n’a pas vraiment souffert de cet échec. Par conséquent, ce n’est pas une cause d’humiliation nationale à la Weimar. Cependant, selon l’une des hypothèses les plus solidement ancrées et empiriques de l’histoire, les sentiments et la conscience priment sur les faits réels qui les amoindrissent.
Tout récemment, deux universitaires américains en Russie – Andrei Shleifer et Daniel Treisman – ont publié dans Foreign Affairs un article intitulé « Un pays normal. » À la surprise du lecteur, qui a visiblement adopté une définition spécieuse de la « normalité », ce pays normal, c’est la Russie. Pour Shleifer et Treisman, si l’on situe la Russie dans l’échelle mondiale unidimensionnelle du PIB par habitant (ce qui la situerait quelque part entre l’Argentine et le Venezuela), la plupart des caractéristiques, dont le taux de criminalité, le niveau de santé publique et la liberté de la presse, sont très proches de celles de ses voisins sur l’échelle. Alors que n’importe quel expert s’accorderait à dire qu’au niveau mondial, la Russie n’est pas vraiment sur un pied d’égalité avec l’Amérique, un politicien russe, soucieux de sa popularité, se doit de parler en termes de compétition internationale avec la superpuissance mondiale. Dire que la Russie d’aujourd’hui connaît des problèmes de relations internationales du même type que ceux que la France avait rencontrés il y a un siècle, serait perçu comme une volonté de diminuer le rôle prestigieux de la Russie. Ce désir systématique de considérer la Russie comme extérieure, et supérieure, à tout classement conduit parfois à d’étranges résultats. Les penseurs politiques ont récemment fait d’énormes efforts pour tenter d’attribuer à la Russie une histoire politique et culturelle « eurasienne » unique. Mais d’un point de vue historique, la Russie a toujours été très européenne. Le détour de soixante-dix ans a changé pas mal de choses, mais n’a pas effacé une bonne partie de l’héritage commun avec la plupart des pays européens occidentaux.
Prendre le parti de la France et de l’Allemagne sur la question irakienne a peut-être été une coïncidence politique sans raison profonde, mais l’aversion des Européens en général pour la guerre s’est manifestée de nombreuses fois au cours du XXe siècle. Le soutien du peuple américain à la guerre (en tout cas de l’opinion russe) vient d’une absence d’expérience de la guerre. En Europe, même dans les pays qui ont soutenu officiellement la guerre en Irak, une grande partie de la population s’y est opposée.

Une peur mouvante

Certaines constantes universelles ont façonné le comportement russe à l’égard de toute action dans l’espace des relations internationales. Pour simplifier, la Russie a peur d’être dépossédée de ses ressources naturelles : pétrole, gaz, territoires, etc. D’où la nécessité d’être une grande puissance militaire. Avec pour corollaire le désir et la capacité de voir toute action d’un autre pays comme un pion placé sur l’échiquier du monde et dont l’enjeu serait le pétrole de la Caspienne, le gaz de Sibérie ou le poisson d’Extrême-Orient. Ces peurs sont exploitées au maximum par les politiciens, mais la simple possibilité d’une telle exploitation montre que ces peurs sont une composante incontournable de l’âme politique russe. Le Russe moyen pense que la soumission à une plus haute autorité et l’obéissance aux droits de l’homme sont deux notions qui recouvrent une seule et même chose : permettre à quelqu’un de profiter de votre pétrole.
On peut estimer que la politique de l’actuelle administration américaine a donné aux Russes l’image d’une Amérique arrogante plus que d’un pays idéal. Il y a pourtant de nombreuses raisons de penser que c’est la volonté russe d’être perçue comme un pays important et prestigieux qui les fait voir l’Amérique comme une rivale. Et on ne peut pas rivaliser avec un idéal. Dans une compétition, il faut non seulement un rival, mais un rival qu’on a envie de battre.
On peut en dire autant de l’avenir : il est possible que l’image américaine aux yeux des Russes sera plus fonction de ce qui se passe avec le miroir qu’avec l’objet lui-même. Les données intérieures font qu’il est plus facile pour un président russe de geler la relation américano-russe que de dégeler l’économie russe. La tendance actuelle, qui est de brider les institutions démocratiques en Russie, peut donner l’impression qu’on érige un nouveau « rideau de fer ». Le plus troublant est qu’un ralentissement en Russie pourrait coïncider avec une augmentation de l’insécurité dans de nombreuses parties du monde. Concentrées sur leurs propres problèmes, les démocraties mondiales adultes sont susceptibles de tolérer, pour garantir leur sécurité, des régimes autoritaires à l’extérieur du monde développé.
Que ce soit dans une Russie démocratique ou une Russie autoritaire, la réconciliation d’une Amérique imaginée et de l’Amérique réelle n’est pas plus garantie à l’avenir que dans le passé. L’amalgame entre État idéal et nation bien réelle est difficile à opérer et l’habitude de réfléchir par métaphores claires ne fait que compliquer la tâche. Alors, que pensent les Russes de l’Amérique ? Écoutez-les, ôtez l’espoir, éliminez la peur, corrigez les partis pris, et vous aurez la réponse. Libre à vous ensuite de l’utiliser ou de la négliger.

Traduit de l’anglais par Lucie Mollof