L’anti-américanisme en Chine

L’anti-américanisme en Chine

Gan Yang

Le monde de l’après 11 septembre a vu l’escalade d’un anti-américanisme planétaire. Dans un récent article du Journal of Democracy, Ivan Krastev, un analyste pro-américain d’Europe de l’Est, est allé jusqu’à prédire la fin du siècle américain et « l’avènement d’une ère qu’on se rappellera comme le siècle anti-américain » . L’image des États-Unis s’est en effet ternie dans de nombreux pays, comme le montrent les sondages du Pew Research Center . Selon les termes assez frappants de Salman Rushdie, « L’anti-américanisme occidental est un phénomène globalement plus exacerbé que sa contrepartie islamique et, bizarrement, nettement plus personnalisé. Les pays musulmans n’aiment pas le pouvoir de l’Amérique, son arrogance, son succès ; pour l’Occident non américain, la principale objection concernerait plutôt le peuple américain » . De la même manière, Krastev conseille aux Américains de ne pas se méprendre sur la situation en Europe de l’Est, car il y a en réalité une forte majorité anti-guerre (70 à 75%) dans tous les pays post-communistes, même si les gouvernements de la région ont soutenu la guerre menée par les Américains en Irak. S’inscrivant en faux contre les Américains unis sous la bannière « n’importe qui sauf Bush » et pour qui l’autorité morale des États-Unis serait restaurée dans l’opinion mondiale si le président Bush quittait la Maison Blanche, Krastev envisage une perspective beaucoup moins rose. « Il devient clair, observe-t-il, que l’anti-américanisme n’est pas un sentiment éphémère résultant uniquement de l’impopularité de l’administration Bush ou de la guerre menée par les Américains en Irak ». Selon lui, l’anti-américanisme imprègne désormais les courants politiques dominants et « l’attrait de l’anti-américanisme transcende le clivage droite-gauche et fonctionne aussi très bien avec les gouvernements inquiets et les populations en colère ».

L’anti-américanisme : une identité de substitution ?

Mais pourquoi l’anti-américanisme séduit-il à ce point le monde d’aujourd’hui ? L’une des explications à la mode est que l’anti-américanisme n’a pas grand-chose à voir avec l’Amérique ou avec la façon d’agir de l’Amérique, mais plutôt avec les propres problèmes des autres peuples. Cet argument pourrait s’intituler « la thèse de l’Amérique irréprochable ». Pour Russell Berman, par exemple, l’anti-américanisme en Europe de l’Ouest ne serait pas une réaction à une quelconque politique américaine, mais simplement « le fruit de l’imaginaire européen ». Le problème, ce n’est pas l’Amérique, dit-il, mais comment s’inventer une identité européenne post-nationale. Au fur et à mesure que l’Europe s’unifiait, l’anti-américanisme a constitué une idéologie pratique pour définir la nouvelle identité européenne comme une alternative aux États-Unis : « L’anti-américanisme européen est la substance culturelle et idéologique première d’un processus d’unification qui, autrement, n’aurait été que bureaucratique » . Dans la même veine, Krastev affirme, dans l’article mentionné ci-dessus, que l’anti-américanisme en Europe de l’Est post-communiste n’est pas né de préoccupations concernant l’Amérique, mais de ce qu’il appelle « les contradictions intrinsèques de la politique post-idéologique ». Selon ses termes, « [le] vide des politiques post-idéologiques et post-utopiques, leur uniformité subversive, sont l’une des raisons majeures du pouvoir de séduction du discours anti-américain. Les gens sont contre l’Amérique parce qu’ils sont contre tout – ou parce qu’ils ne savent pas exactement contre quoi ils sont ».
D’un point de vue chinois, ces arguments sont plutôt tirés par les cheveux. La Chine connaît aussi une escalade de l’anti-américanisme depuis 1995 et il y a eu aussi une forte majorité opposée à la guerre (76%) au sein de la population chinoise urbaine, comme le montre un sondage effectué en mars 2003 à Pékin, Shanghai, Guangzhou, Shenzhen et d’autres grandes villes . On pourrait aisément rétorquer que l’anti-américanisme chinois n’a aucun rapport avec ce que font les Américains, mais que le gouvernement chinois a simplement besoin d’un « ennemi national » afin de maintenir la cohésion du pays. Ce genre d’argument est trop facile pour être intéressant. Il serait tout aussi ridicule de prétendre que l’anti-américanisme existe en Chine parce que ce pays est contre tout ou ne sait pas contre quoi il est. Si les gens étaient contre tout en Chine, ils maudiraient leurs propres gouvernements, qu’ils soient locaux ou nationaux, mais ne prendraient pas l’Amérique pour cible sans raison. Si l’on considère Hongkong, aujourd’hui région chinoise sous administration spéciale, les gens semblent opposés à tout, mais ils ne s’élèvent pas contre l’Amérique ; ils protestent contre le gouvernement de Hongkong ou les autorités de Pékin. Il n’y a aucune raison de penser, contrairement à ce que prétend Krastev, que dans le monde d’après la Guerre froide, l’angoisse, la frustration ou tout autre marasme se convertiraient en anti-américanisme quoi que fassent les Américains.

Un anti-américanisme fondé sur des réalités

J’irais même jusqu’à affirmer qu’il faudrait abandonner l’argument de « l’Amérique irréprochable » pour comprendre l’anti-américanisme de ces dernières années. Ce type d’explication soi-disant profonde ne peut que nous détourner de la vérité. On ne devrait pas négliger l’évident ou le superficiel. Pour citer Leo Strauss : « Le problème inhérent à la surface des choses, et seulement à la surface des choses, est le cœur des choses » . En l’occurrence, la sagesse populaire n’est pas à négliger : l’anti-américanisme est globalement né parce que les peuples du reste du monde ont éprouvé une irritation croissante vis-à-vis des États-Unis qui, pour l’opinion mondiale, sont devenus plus arrogants, plus agressifs et plus militaristes dans leur politique étrangère et militaire après la Guerre froide.
Chalmers Johnson, l’un des plus éminents analystes de l’Amérique en Asie, dépeint avec un réalisme cru le danger de « l’escalade du militarisme américain ». Dans la décennie qui a suivi la fin de la Guerre froide, écrit Johnson, les États-Unis ont en grande partie abandonné le recours à la diplomatie, à l’aide économique, à la loi internationale et aux institutions multilatérales dans la mise en œuvre de leur politique étrangère, en leur substituant la plupart du temps l’intimidation, la force militaire ou la manipulation financière. D’après Johnson, les politiques malencontreuses de l’Amérique sèment les graines d’un désastre futur . Dans cette perspective, la montée de l’anti-américanisme mondial devrait inciter les États-Unis à repenser leur politique étrangère et militaire et à reconsidérer la façon dont ils engagent, en tant que superpuissance, le reste du monde en ce moment crucial de l’histoire. Cela ne contredit en rien le fait que la perception des États-Unis dans un pays quelconque est toujours le résultat d’une série de circonstances locales. Mais il serait tout simplement déraisonnable et irresponsable d’exonérer l’Amérique de toute responsabilité dans la montée de l’anti-américanisme mondial auquel nous assistons aujourd’hui.

Genèse de l’anti-américanisme chinois

En Chine, l’anti-américanisme, qui a émergé dès 1995, a directement à voir avec l’Amérique. Il vient essentiellement de préoccupations concernant la volonté américaine « d’endiguer la Chine », ainsi que d’inquiétudes à l’égard de la prédisposition impérialiste de l’Amérique, obsédée par le maintien d’une domination militaire absolue sur le monde après la fin de la Guerre froide. Beaucoup de Chinois sont persuadés que le désir américain d’endiguer la Chine depuis les années 1990 ne vient pas d’une opposition au « communisme en Chine », mais à la Chine elle-même. Endiguer la Chine n’est qu’une partie du plan de domination mondiale de l’Amérique ; ce qui signifie, à l’inverse, que pour maintenir cet ordre mondial fondé sur une Pax Americana, les États-Unis doivent contenir la Chine à tout prix, quel que soit le type de régime à l’œuvre en Chine. Cette perception de la politique américaine vis-à-vis de la Chine après la fin de la Guerre froide est un facteur essentiel du changement dramatique des années 1990, lorsque de nombreux jeunes Chinois, citadins et instruits, sont passés d’un pro-américanisme à un anti-américanisme. En Chine, ce sont les citadins les plus jeunes, les plus instruits et les plus occidentalisés, ainsi que les étudiants, qui expriment le plus violemment leurs sentiments anti-américains. Ils ne sont ni contre la mondialisation, ni contre McDonald/Coca-Cola, et leur anti-américanisme n’est pas « l’anti-capitalisme déguisé » qui, selon Jean-François Revel, serait l’essence de l’anti-américanisme européen . En Chine, au contraire, ces jeunes gens instruits, énergiques et tournés vers l’avenir, sont les produits de l’économie de marché à croissance rapide de la Chine et la plupart adoptent avec enthousiasme la mondialisation et la culture de la consommation. Ils ne sont pas contre l’Amérique pour ce qu’elle est, mais pour ce qu’elle fait.
Lorsqu’on parle à des Chinois de Chine, on rencontre rarement un anti-américanisme en temps de paix. Apparemment, de nombreux Chinois aiment bien le contact avec les Américains dans la vie quotidienne et, d’après ce que je sais, peu de Chinois éprouvent du dégoût pour ce qui est américain. L’anti-américanisme chinois en général ne s’élève pas contre l’Amérique en tant que telle, mais contre l’arrogance hégémonique de l’Amérique et son attitude anti-chinoise après la fin de la Guerre froide. « L’anti-américanisme chinois » dont nous parlons ne concerne pas la politique du gouvernement, ni même le courant intellectuel dominant de la Chine actuelle. L’anti-américanisme chinois est plutôt un mouvement populaire (un mouvement de jeunes à l’origine) qui s’est développé indépendamment des classes politiques ou intellectuelles. C’est pourquoi l’anti-américanisme chinois va de pair avec un fort sentiment anti-gouvernemental et anti-intellectuel. Alors que les hommes politiques et les journalistes américains ont généralement interprété tout signe de mécontentement chinois comme le produit de la manipulation et de la propagande du gouvernement chinois, les analystes américains plus sophistiqués n’ont pas ce genre de point de vue simpliste. Joseph Fewsmith, par exemple, a explicitement souligné la nature populaire de l’anti-américanisme chinois, qu’exprime très bien le premier livre anti-américain en Chine, qui a été un best-seller en 1996, China Can Say No. Il a remarqué que la couverture exhaustive de ce livre par les médias américains a été assez partiale. « Il est important de noter, écrit Fewsmith, un autre aspect de China Can Say No que les lecteurs chinois ont relevé, mais qui a été largement ignoré aux États-Unis : le populisme du livre a une tonalité nettement antigouvernementale. Les auteurs y accusent le gouvernement chinois de s’être montré naïf et mou dans ses rapports avec les États-Unis, alors qu’il devrait être plus direct et dire non tout simplement » . D’ailleurs, le ministre chinois des Affaires étrangères (Waijiaobu) est souvent affublé du nom de Maiguobu (littéralement, ministre de la trahison du pays) par de nombreux citoyens chinois ordinaires. « Les porte-parole de la propagande étatique sont aujourd’hui les voix les plus résolument pro-américaines en Chine, malgré leurs protestations occasionnelles contre l’hégémonie américaine », note un autre commentateur . Jamais auparavant la politique étrangère chinoise n’avait été l’objet d’une telle pression du public et, depuis le milieu des années 1990, le gouvernement chinois est obligé de prendre en compte cette opinion publique critique. Selon les termes de Fewsmith, l’anti-américanisme en Chine « fait le jeu de l’opposition politique » ! Depuis la création de la République populaire de Chine, jamais l’État n’avait autorisé une critique publique de la politique étrangère officielle. Mais aujourd’hui, « les livres et les journaux sont remplis de critiques de la politique officielle », observe Fewsmith. Le résultat est que le gouvernement a dû affronter de plus en plus ses critiques dans l’arène publique. Il ne s’agit pas (tout du moins pas encore) de l’émergence tant attendue d’une « sphère publique » en Chine, mais cela montre que l’époque des déclarations gouvernementales et de « l’éducation » de l’opinion publique par les médias est révolue. Il y a non seulement un dialogue plus clair entre l’État et la société, mais le champ de ce dialogue s’est considérablement étendu .

L’anti-américanisme chinois est-il « démocratique » ?

Il n’est pas étonnant que les anti-Américains en Chine embrassent l’idée démocratique, qu’ils insistent sur le fait que l’anti-américanisme chinois a une résonance démocratique et que ceux qui veulent faire taire la voix anti-américaine sont antidémocratiques. Vus sous cet angle, les critiques anti-américains affichent non seulement leur scepticisme à l’égard du gouvernement, mais aussi leur hostilité à l’égard de la classe intellectuelle dominante pour son élitisme et son pro-américanisme. Lors des débats enflammés autour de China Can Say No en 1996, dans un journal de Shanghai, un commentateur a accusé violemment « toute la communauté des intellectuels chinois de ne tolérer aucune critique des États-Unis. Pour les intellectuels chinois, « aucune critique de l’Amérique » ne correspond au « politiquement correct ». Celui qui ne suit pas ce « politiquement correct est coupable d’hérésie, attaqué et éjecté sur-le-champ de la communauté intellectuelle » . Cette description du sentiment pro-américain des intellectuels chinois n’est absolument pas exagérée. Pendant plus de vingt ans, depuis la première visite de Richard Nixon en Chine en 1972 jusqu’au milieu des années 1990, les intellectuels chinois ont toujours eu une opinion extrêmement favorable des États-Unis. Si le livre China Can Say No a tellement attiré l’attention lors de sa publication en mai 1996, c’est précisément parce qu’avant cette époque, le pro-américanisme semblait ancré dans l’esprit chinois au point que l’anti-américanisme était quasiment impensable pour les gens instruits, ne parlons pas des intellectuels. Le pouvoir de séduction de China Can Say No, devenu instantanément un best-seller avec deux millions d’exemplaires vendus, vient aussi du fait que les auteurs, cinq jeunes gens, tous sortis de l’université, avaient eux-mêmes été pro-américains. Ce livre n’est pas un ouvrage savant, plutôt une confession émouvante, dans laquelle ces jeunes auteurs racontent pourquoi ils sont passés du pro-américanisme à l’antiaméricanisme. Les auteurs précisent au début qu’ils ont grandi, comme presque toute la jeunesse chinoise, avec une qinmei xingtai [une mentalité pro-américaine]. Et puis, ils ont été dégoûtés par la frénésie avec laquelle les médias américains réprouvaient la Chine et par l’hostilité hystérique que les hommes politiques américains témoignaient à la Chine, particulièrement après la fin de la Guerre froide. De leur point de vue, le syndrome anti-Chine de l’Amérique est pathétique, névrotique, une sorte de caractéristique narcissique de la xénophobie à l’Américaine. Les auteurs y accusent la politique étrangère américaine d’être « malhonnête et irresponsable ». Malhonnête parce que le gouvernement américain, tout en parlant de démocratie et de droits de l’homme, n’hésite jamais à soutenir une dictature ou un régime autoritaire (y compris la dictature de Taiwan depuis presque quarante ans). Et « irresponsable » parce que les États-Unis sont les plus grands vendeurs d’armes du monde, comme l’a montré la récente vente (1992) de 150 avions de combat F-16 à Taiwan, en violation du communiqué commun des États-Unis et de la Chine en 1982 (dans ce communiqué, les États-Unis promettaient « de ne pas chercher à mettre en œuvre une politique de vente d’armes à Taiwan sur le long terme », « de les réduire progressivement », et que les ventes d’armes à Taiwan « ne dépasseraient pas, sur un plan qualitatif ou quantitatif » le niveau de livraison des « dernières années »). Pour les auteurs, les Chinois devaient se débarrasser d’urgence de cette qinmei xingtai [mentalité pro-américaine] car il devenait clair que les États-Unis cherchaient à affaiblir et à diviser la Chine en jouant la « carte de Taiwan ». C’était à cela que les Chinois devaient dire « non ». Selon les auteurs, le problème fondamental entre l’Amérique et la Chine après la fin de la Guerre froide vient de ce que les États-Unis veulent diriger et dominer le monde et que les Chinois ne veulent pas être dirigés ou dominés par les Américains. Les auteurs de China Can Say No ont préfacé ainsi leur ouvrage : « L’Amérique ne peut diriger personne sauf elle-même. La Chine ne veut diriger personne sauf elle-même » .
La réaction initiale de la classe intellectuelle chinoise devant la montée de l’anti-américanisme populaire a été terriblement négative. Pour une grande partie de l’élite intellectuelle, l’origine de cet anti-américanisme était totalement incompréhensible. Ils furent consternés de voir que China Can Say No avait bénéficié d’une couverture médiatique internationale aussi large et que ses auteurs anti-américains avaient eu droit à une avalanche d’interviews, en particulier dans les médias occidentaux. De plus, l’ambassade des États-Unis à Pékin se précipita pour convier les auteurs à des dîners et leur offrir un voyage organisé aux États-Unis (mais l’offre fut déclinée). Pour les intellectuels chinois, les attentions prodiguées à China Can Say No par les Américains ne pouvaient qu’aboutir à des opinions erronées sur la Chine en Occident et à gonfler le statut et la célébrité non mérités des auteurs du livre dans leur pays. Le pro-américanisme demeurait pour eux un courant majoritaire en Chine, alors que l’anti-américanisme exprimé dans China Can Say No n’était qu’une farce inventée par quelques jeunes fous, ignorants, irrationnels et immatures. Mais le mépris de l’élite intellectuelle vis-à-vis de l’anti-américanisme populaire n’a fait que susciter un retour de manivelle des auteurs anti-américains. Une suite de China Can Say No fut publiée fin 1996, China Still Can Say No, dans laquelle les auteurs attaquaient durement la classe dirigeante intellectuelle pro-américaine. Pendant ce temps, alors que le tabou « aucune critique de l’Amerique » était pulvérisé par China Can Say No, de nombreux autres ouvrages populaires anti-américains sortaient les uns après les autres. De toute évidence, un large public avait attendu des livres comme China Can Say No.
En fait, les sentiments anti-américains au sein de la jeunesse chinoise étaient déjà présents en 1995, même avant la publication de China Can Say No, mais les intellectuels n’avaient pas pris la chose au sérieux à l’époque. Cette année-là, il y eut deux grands sondages qui mirent particulièrement l’accent sur le comportement des jeunes. Du 30 mai à la fin juin 1995 (environ un an avant China Can Say No), China Youth Daily effectua un premier sondage à l’échelle nationale, « Comment la jeunesse chinoise voit le monde », au sein d’un échantillon de 100 000 personnes (pour la plupart de jeunes citadins instruits). Les résultats furent rendus publics le 14 juillet. Ils révélèrent que pour 87,1% des sondés, les États-Unis étaient le pays « le plus dur » avec la Chine, tandis que pour 57,2 % d’entre eux, les États-Unis étaient le pays qu’ils « détestaient le plus » . Quelques mois plus tard, entre le mois de novembre et le mois de décembre 1995, l’Institut de la Jeunesse chinoise effectua un autre sondage parmi un échantillon de personnes de moins de 35 ans dans deux grandes villes, Shanghai et Pékin, et quatre grandes provinces : Shandong, Sichuan, Jiangsu et Anhui. Ce sondage révéla que 90,3% des personnes occupant des professions ou des métiers urbains (professeurs, scientifiques, professionnels, employés de bureau et ouvriers) et, étonnamment, 95,7% des étudiants, considéraient l’attitude des États-Unis à l’égard de la Chine comme hégémonique et inamicale. Et plus de 80% affirmaient que les États-Unis n’avaient pas l’intention de promouvoir la démocratie dans le monde, mais ne cherchaient qu’à dominer le monde au service de leurs intérêts nationaux .

Pourquoi la Chine s’est-elle détournée de l’Amérique ?

Le fort sentiment anti-américain au sein de la jeunesse chinoise mis en avant par ces deux sondages était presque inimaginable avant 1993. Au début des années 1990, le sentiment pro-américain demeurait fort chez les Chinois. En 1991, pendant la première guerre du Golfe, on prétendit que certains jeunes Chinois aimaient tellement l’Amérique qu’ils se rendirent à l’ambassade des États-Unis à Pékin, ou dans les consulats, pour demander s’ils pouvaient rejoindre l’armée américaine en Irak afin de combattre aux côtés des États-Unis. L’histoire est peut-être inventée, mais il ne fait aucun doute que les sentiments pro-américains l’emportaient, malgré la mauvaise relation officielle américano-chinoise de l’époque. Pourtant, après 1993, l’image positive des États-Unis commença peu à peu à céder la place à la suspicion, et parfois même à l’hostilité, bien que le mécontentement populaire à l’égard de l’Amérique ne se fût pas réellement exprimé avant 1995. Cela donna finalement lieu à une explosion de colère en 1996, comme le raconte China Can Say No. Rétrospectivement, les années 1993-1995 furent sans aucun doute les plus critiques pour la formation de l’anti-américanisme populaire en Chine après la Guerre froide. Et, ironiquement, le revirement de l’opinion chinoise à l’égard des États-Unis, n’a pas eu la politique pour origine, mais le sport. En août 1993, quand la Chine s’est battue pour que Pékin accueille les Jeux Olympiques de 2000, le Congrès américain a voté une résolution pressant le Comité international olympique de refuser à la Chine le droit de concourir. Finalement, Pékin a perdu l’appel d’offres à deux voix près. Le gouvernement chinois n’a pas incriminé publiquement Washington dans les médias officiels, mais a exprimé au contraire son « respect » pour la décision, adoptant un ton cosmopolite : « Le peuple chinois sait que dans la compétition pour accueillir les Jeux Olympiques, une seule ville gagne, mais aucune ne perd ». Or, tous les Chinois furent intimement persuadés qu’ils avaient perdu parce que les États-Unis avaient politisé les Jeux Olympiques et mobilisé l’ensemble du monde occidental contre la Chine. Même si les intellectuels se sont d’abord montrés cyniques devant les efforts du gouvernement, nombre d’entre eux considéraient tout de même les Jeux Olympiques comme une bonne opportunité d’intégration pacifique de la Chine dans le monde international. Ils furent donc étonnés de voir l’Amérique s’opposer à la Chine dans le domaine sportif, mais ne s’autorisèrent pas pour autant à fustiger les États-Unis, parce que cela aurait été politiquement incorrect de leur part. Cependant, la jeunesse instruite des villes et les étudiants commencèrent à éprouver de la rancœur à l’égard des États-Unis. Les compétitions sportives internationales font partie de leur vie et ils voient le sport comme un passe-temps totalement apolitique et cosmopolite. Ils veulent tout naturellement être parties prenantes plutôt qu’exclus de la culture sportive internationale. De façon plus générale, les étudiants et les jeunes gens instruits des villes sont enthousiastes à l’idée de participer à la vie contemporaine internationale et détestent se sentir exclus. Or, ils ont eu le sentiment amer que les États-Unis voulaient exclure les Chinois du monde international, même dans le domaine sportif. C’est à ce moment-là qu’une attitude négative, et même hostile, envers les États-Unis a commencé à se faire jour au sein de la jeune génération. Quelques années plus tard, les auteurs de China Can Say No ont clairement admis que c’était l’opposition de l’Amérique à la participation de la Chine à l’appel d’offres pour les Jeux Olympiques de 2000 qui les avait poussés à se retourner contre l’Amérique.
À peu près à la même époque, un autre événement majeur a changé de façon significative l’opinion que les Chinois avaient des États-Unis. Le 23 juillet 1993, le gouvernement Clinton a accusé un navire cargo chinois, le Yinhe, de transporter des substances sous embargo destinées à la fabrication d’armes chimiques en Iran. Des bateaux et des avions militaires américains ont arraisonné le bateau avant qu’il ne pénètre dans le Golfe persique pour rejoindre l’Iran. Le gouvernement chinois a nié avec force l’accusation, mais a opté pour une approche coopérative en proposant l’inspection du cargo par une tierce partie. Lors de l’inspection conduite le 4 septembre en Arabie Saoudite, les Américains n’ont trouvé aucune substance sous embargo destinée à la fabrication d’armes chimiques. Pendant cette période, qui a duré plus d’un mois, les navires et avions militaires américains ont surveillé le navire de commerce chinois, tandis que le gouvernement américain pressait les pays du Golfe de ne pas laisser le bateau accoster, décharger ses marchandises ou même embarquer de l’eau et de la nourriture fraîches. Quand les soupçons se révélèrent totalement infondés, le gouvernement américain ne présenta aucune excuse à la Chine, comme s’il n’avait rien fait de mal. Étant donné que cet incident a été presque concomitant avec l’opposition des États-Unis à la participation de Pékin à l’appel d’offres pour accueillir les Jeux Olympiques, certains Chinois ont soupçonné Washington de ne pas être mal informé, mais d’avoir voulu délibérément humilier la Chine. L’incident rappelait aux Chinois l’histoire des humiliations subies, depuis l’impérialisme occidental lors de la guerre de l’Opium en 1840, jusqu’à la capitulation du Japon en 1945. La réaction rationnelle du gouvernement chinois provoqua le mépris dans le pays, qui le considéra comme manquant de courage. Cet incident ne fit qu’augmenter le cynisme des Chinois à l’égard de l’Amérique. Pour eux, les Américains défient toutes les lois internationales. Il n’y a pas moyen de faire valoir aux Américains, comme l’a fait le gouvernement chinois, que toute interférence avec une navigation commerciale pacifique en haute mer viole les lois internationales, car les Américains ne connaissent qu’une seule loi : la puissance.
Ce récent sentiment anti-américain chez les Chinois est sans rapport avec un quelconque ressentiment enraciné dans l’histoire, mais résulte d’une réaction à la politique de l’Amérique à l’égard de la Chine depuis la fin de la Guerre froide. À cet égard, l’anti-américanisme chinois est très différent du sentiment anti-japonais des Chinois, ce dernier reflétant encore la haine profonde due à la guerre du Japon contre la Chine durant la Deuxième Guerre mondiale, tous les événements consécutifs ne représentant que des facteurs ajoutés ; en outre, le sentiment anti-japonais des Chinois est souvent extrêmement personnalisé. Comme le révèle un sondage de 1996 sur l’attitude des jeunes Chinois envers le Japon, 83,9% des personnes interrogées ont répondu que le simple mot « Japon » leur évoquait instantanément le « Massacre de Nanjing » et 56,1% choisirent le mot « cruel » pour qualifier les Japonais . En comparaison, l’anti-américanisme chinois est moins personnalisé. Les jeunes Chinois anti-américains ne se souviennent même pas des autres périodes anti-américaines en Chine.
Les vieux Chinois, par exemple, se rappellent le fort mouvement anti-américain de 1947 dans la Chine pré-communiste, lorsque trois ou cinq soldats américains avaient violé une étudiante de l’université de Pékin ; mais ce célèbre fait divers n’a pas été mentionné dans les récents ouvrages anti-américains tels que China Can Say No. Apparemment, les critiques populaires se soucient plus de l’orientation politique impersonnelle prise par l’actuel gouvernement américain envers la Chine et ils sont également troublés par les récentes manifestations d’hostilité américaine à l’égard de la Chine. De nombreux écrits anti-américains insistent souvent sur le fait que les Chinois n’ont aucun problème avec les Américains et ne leur créent jamais d’ennuis, alors que les Américains, surtout ces derniers temps, semblent avoir des problèmes avec les Chinois et ne cessent de leur faire des difficultés. En effet, quelles intentions sous-tendent la politique américaine post-Guerre froide vis-à-vis de la Chine ? C’est apparemment la question centrale qui a intrigué de nombreux Chinois après 1993.

Les États-Unis ont-ils une stratégie chinoise ?

Vers 1995-1996, les critiques populaires anti-américains pensaient avoir trouvé la réponse : à un niveau psychologique plus profond, les décideurs politiques américains souhaitent voir la désintégration de la Chine dans un avenir proche. Les auteurs de China Still Can Say No ont préfacé leur livre avec une page de description de la Chine désintégrée souhaitée par certains Américains : le Tibet, le Xinjiang, la Mongolie intérieure, la Mandchourie, Taiwan et Hongkong deviennent des États indépendants séparés de la Chine. Même si la description paraît très exagérée, les auteurs ne font que paraphraser les mots de James Lilley, ancien ambassadeur des États-Unis à Pékin. En juillet 1991, un mois seulement après avoir achevé sa mission, James Lilley prononça à Taiwan un discours célèbre, dans lequel il défiait ouvertement l’unité nationale de la Chine en déclarant : « La notion chinoise de la souveraineté achoppe sur la question du Xinjiang, du Tibet et de Hongkong », sans parler de Taiwan. Et la proposition de réunification avec Taiwan de Deng Xiaoping, « un pays, deux systèmes », constituait selon Lilley, « une vision dépassée du droit à la souveraineté ». D’après lui, « la Chine d’aujourd’hui est un empire déclinant avec un armement nucléaire du XXe siècle et une vision de la souveraineté du XIXe ». Ce discours fut largement relayé par la presse de Taiwan et les journaux de Pékin. À peu près au même moment, Stephen Solarz, président de la sous-commission des affaires de l’Asie et du Pacifique à la Chambre des Représentants américaine, affirmait que « les Taiwanais ont un droit à l’autonomie en vertu du traité de San Francisco signé juste après la Deuxième Guerre mondiale ». Peu après, le sénateur Claiborne Pell, président du Comité des relations étrangères au Sénat, proposait « la révision du texte sur la destinée de Taiwan » . Visiblement, ces politiciens américains semblaient plus enclins à promouvoir l’indépendance de Taiwan que la plupart des Taiwanais eux-mêmes, si l’on en croit un sondage effectué à Taiwan à la même époque (juin 1991) et selon lequel seulement 17,7% des gens estimaient que Taiwan devait être indépendant. Il y a plus grave. Après l’élection de Bill Clinton à la Maison Blanche en 1993, le gouvernement américain a pris officiellement des dispositions pour réajuster sérieusement sa politique envers Taiwan. Ce réajustement a donné lieu à la révision annoncée officiellement le 7 septembre 1994, qui a finalement conduit à la grave décision du 22 mai 1995 d’accorder à Lee Teng-Hui, le président de Taiwan à l’époque, un visa d’entrée aux États-Unis. En changeant ouvertement la politique interdisant aux dirigeants de Taiwan de se rendre aux États-Unis, que les gouvernements américains précédents avaient respectée depuis l’avènement des relations États-Unis/Chine, cette décision a ébranlé indubitablement les bases mêmes de la politique de reconnaissance d’une seule Chine par les États-Unis. La suspicion des Chinois se confirmait, à savoir qu’en prenant des mesures successives destinées à améliorer les relations entre les États-Unis et Taiwan, le gouvernement américain allait de plus en plus loin pour créer ouvertement « une Chine et un Taiwan » en dépit des promesses sans cesse renouvelées par les trois communiqués communs États-Unis/Chine.
Il n’est donc pas étonnant que l’anti-américanisme populaire ait connu son premier point culminant en 1995, en relation directe avec l’autorisation accordée à Lee Teng-Hui de se rendre aux États-Unis, qui a instantanément provoqué un scandale en Chine. Les deux sondages cités plus haut ont été une réponse à la nouvelle politique américaine envers Taiwan et le premier a d’ailleurs été lancé le 30 mai, une semaine après l’annonce de l’octroi du visa américain à Lee Teng-Hui. Aux États-Unis, la communauté d’étudiants et de chercheurs chinois en visite dans des universités américaines a même lancé une campagne massive pour demander au président Clinton de revenir sur sa décision de laisser Lee Teng-Hui se rendre aux États-Unis. Il faut savoir qu’après l’incident de Tienanmen en 1989, la communauté des étudiants et intellectuels chinois présents dans les universités américaines avait collectivement rompu tout lien avec l’ambassade de Chine et les consulats chinois aux États-Unis. Cette communauté s’était aussi vue accorder le statut de résident américain permanent avant 1995. D’ailleurs, de nombreux étudiants et intellectuels chinois, qui avaient une opinion extrêmement positive des changements démocratiques à Taiwan, ont été invités à plusieurs reprises par le gouvernement de Taiwan entre 1989 et 1995. Malgré cela, ils furent profondément ébranlés par la décision américaine d’accorder un visa à Lee Teng-Hui, parce que c’était de toute évidence un signal d’encouragement pour les forces indépendantistes de Taiwan. Et ils n’ignoraient pas que, si le gouvernement américain était perçu comme soutenant l’indépendance de Taiwan, une majorité de Chinois ne lui feraient plus confiance et l’avenir des relations États-Unis/Chine serait psychologiquement menacé. Et c’était la dernière chose qu’ils avaient envie de voir arriver. En réalité, si cette communauté de Chinois s’est élevée contre la décision d’accorder ce visa à Lee Teng-Hui, c’est précisément parce qu’ils souhaitaient ardemment une relation saine entre la Chine et les États-Unis, surtout après 1992, époque où Deng Xiaoping avait défendu les réformes en Chine lors de sa fameuse tournée dans le Sud. À l’arrivée de Lee Teng-Hui aux États-Unis, les étudiants et intellectuels de Chine territoriale et de Taiwan se sont divisés en deux camps opposés. Le premier manifestait contre la visite de Lee et le deuxième lui souhaitait la bienvenue. Après 1995, la plupart des étudiants et des intellectuels chinois présents dans les universités américaines ont repris leurs relations avec la Chine et se sont détachés de Taiwan. En réalité, l’année 1995 aura peut-être marqué l’avènement d’un nouveau schéma de la relation sino-américaine qui caractérisera le XXIe siècle, alors que Taiwan menace de devenir un fardeau permanent pour les États-Unis et pour la Chine. Nous le savons tous aujourd’hui, il n’est pas improbable que les deux grands pays soient amenés à se faire la guerre à cause de Taiwan. Ce danger de guerre découle directement de la décision américaine de changer sa politique en 1995 et d’autoriser Lee Teng-Hui à se rendre en visite aux États-Unis, ce qui a sapé les bases du maintien de la paix dans le détroit de Taiwan depuis l’avènement des relations États-Unis/Chine. Avant 1995, le détroit de Taiwan a été en paix pendant presque deux décennies. Au début des années 1990, les populations des deux côtés du détroit semblaient promises à un avenir pacifique et prospère. Mais après l’octroi du visa à Lee Teng-Hui en 1995, ce qui a encouragé les forces indépendantistes de Taiwan, les deux rives du détroit ont commencé à manifester une hostilité mutuelle et la guerre dans la région est devenue plus probable. Il importe peu de savoir qui sera à blâmer ou qui « l’emportera » dans le conflit, les conséquences seront de toute façon désastreuses, non seulement pour le détroit de Taiwan, mais pour l’ensemble de la région Asie/Pacifique.
Selon moi, si le gouvernement américain n’avait pas opéré un glissement de sa politique à l’égard de Taiwan, le sentiment anti-américain populaire ne se serait probablement pas répandu à ce point en Chine. En d’autres termes, l’anti-américanisme récent de la Chine, provoqué en grande partie par la nouvelle politique chinoise agressive de l’Amérique après la Guerre froide, a commencé sous la première administration Clinton (1993-1996) . Cela nous ramène à une vieille polémique : est-ce que la décision d’accorder un visa à Lee Teng-Hui a été une simple erreur ou résulte d’un plan stratégique délibéré du gouvernement américain ? Les intellectuels américains et chinois s’accordent en général pour dire que la politique chinoise sous la première administration Clinton a été désastreuse sur le plan politique et a conduit finalement au dangereux « affrontement » entre la Chine et les États-Unis dans le détroit de Taiwan en 1996 . Du point de vue américain, le problème se résume à une erreur politique aux conséquences non voulues. Comme l’affirment certains intellectuels américains de premier plan, Clinton « n’était pas convaincu de l’importance des relations sino-américaines » jusqu’à son deuxième mandat ; au cours de son premier mandat, Clinton « n’a jamais défini de stratégie pour éviter les graves mouvements de balancier au sein de la relation sino-américaine. Ses carences initiales en matière de relations internationales ont largement contribué à instaurer une méfiance mutuelle, de piètres relations avec le Congrès et à rater une occasion de consolider les relations sino-américaines » . De leur côté, le gouvernement et les intellectuels chinois préféraient croire que les Américains commettaient simplement des erreurs. Pour adopter le langage officiel typique du gouvernement chinois, après l’une ou l’autre erreur, le gouvernement américain remettra les relations États-Unis/Chine sur « la bonne voie ». Or, du point de vue de la critique populaire chinoise, la politique du gouvernement Clinton envers la Chine n’est pas le fruit d’une erreur, mais d’un changement de politique délibéré, avec l’intention de mettre en péril la souveraineté et la sécurité de la Chine. Le jeu américain de « l’engagement » vis-à-vis de la Chine se caractérisant par « un engagement dans les mots et un endiguement dans les faits ». Sous cet angle, le gouvernement chinois s’est révélé mal préparé au changement de politique envers la Chine après la fin de la Guerre froide et trop naïf dans ses rapports avec les États-Unis. En réalité, la décision américaine d’accorder un visa d’entrée à Lee Teng-Hui a pris le gouvernement chinois par surprise, car le ministère des Affaires étrangères américain avait régulièrement assuré que Lee ne serait pas autorisé à se rendre en visite aux États-Unis. Quand les dirigeants chinois ont accusé publiquement les Américains d’avoir manqué à leur promesse, cela n’a fait que renforcer la conviction de nombreuses personnes que le gouvernement chinois avait tout simplement été trompé par le gouvernement américain et que la politique américaine modérée envers la Chine n’avait plus cours. Après 1995, aussi bien la crédibilité du gouvernement américain que les capacités du gouvernement chinois ont été mises en doute par de nombreux Chinois.

Un découplage entre le peuple et l’État ?

Ainsi, après la dangereuse confrontation de 1996 lors de la crise du Détroit de Taiwan, alors que le gouvernement chinois s’efforçait de rétablir une relation sino-américaine détériorée, le mécontentement et la méfiance vis-à-vis de la politique étrangère américaine en général, et de la politique chinoise en particulier, ont commencé à prévaloir au sein de la société chinoise. En termes de relations d’État à État, la période 1997/1998 fut plutôt cordiale, comme l’atteste la visite de Jiang Zeming aux États-Unis fin 1997 et celle de Clinton en Chine au milieu de l’année 1998. Les fameuses « trois négations » de Clinton concernant Taiwan lors de son discours du 30 juin 1998 à Shanghai avaient particulièrement plu aux Chinois : « Le gouvernement des États-Unis ne soutient ni l’indépendance de Taiwan, ni le principe de deux Chines, ni celui d’une Chine et d’un Taiwan ; le gouvernement des États-Unis ne croit pas que Taiwan doive faire partie d’une organisation dont seul un État peut être membre ».
Mais le peuple n’était pas certain que le gouvernement américain respecterait sa promesse. Au même moment, il y eut d’autres signes « d’engagement dans les mots et d’endiguement dans les faits ». Les États-Unis continuaient à vendre des armes à Taiwan et, surtout, un nouveau traité de sécurité plus agressif fut conclu avec le Japon et un dialogue stratégique avec l’Inde, le Vietnam et d’autres, fut engagé. De nombreux Chinois ont commencé à observer avec inquiétude toutes les actions militaires américaines et la stratégie globale des États-Unis en matière de sécurité, préoccupés de voir une Chine vulnérable et fragile dans un monde dominé par les États-Unis. Les relations cordiales entre les deux pays n’ont connu qu’une brève éclaircie. Très vite, on assista à une montée de l’anti-américanisme chinois en mai 1999 juste après le bombardement américain de l’ambassade de Chine à Belgrade, qui tua trois journalistes chinois, et dont le bâtiment fut entièrement détruit par cinq missiles de croisière américains. Il est intéressant de constater que presque tous les Chinois, y compris les intellectuels, ont immédiatement pensé que le bombardement avait été délibéré et ont refusé l’explication du gouvernement américain, à savoir qu’il s’agissait d’un accident. Il y eut en particulier une explosion de colère parmi les étudiants et la jeunesse urbaine, qui attaquèrent à coup de briques et de bouteilles l’ambassade américaine à Pékin et les consulats du reste du pays. Ce déchaînement de colère trouve sûrement son origine dans la perception chinoise selon laquelle, depuis 1995, les États-Unis veulent « endiguer la Chine » et qu’on ne peut pas se fier au gouvernement américain.

Menace chinoise ou menace américaine ?

Vers la fin des années 1990, la plupart des Chinois apparaissaient convaincus que les Américains ne seraient jamais favorables à une ascension de la Chine, même si c’était un pays démocratique, car cela entrerait directement en conflit avec les intérêts américains, qui sont de maintenir leur domination sur le monde. En 1997, le livre à sensation de Richard Bernstein et Ross Munro, The Coming Conflict with China, fut immédiatement traduit en chinois et les lecteurs chinois découvrirent avec surprise que les États-Unis percevaient la Chine comme une menace militaire pour l’ordre mondial américain. Avant 1997, le gouvernement et les analystes chinois n’avaient même pas pris la peine de contredire le discours sur la soi-disant « menace chinoise », mais ils furent alarmés par le pouvoir de séduction de celui-ci. L’argument clé de Bernstein et Munro a été entendu en Chine : « Contrairement à l’Union soviétique, il est frappant de noter que la Chine n’est pas une puissance militaire forte fondée sur une économie faible, mais une économie puissante créant une force militaire crédible. La clé est la croissance stable de la puissance chinoise, pas seulement en Chine, mais en Asie et ailleurs dans le monde » . Ce genre d’argument montra aux lecteurs chinois que la relation entre les États-Unis et la Chine était devenue un cas typique de « paradigme réaliste » comme on le voit exposé dans les théories des relations internationales : c’est-à-dire la confrontation entre une puissance suprême en place et une puissance montante postulante. Ainsi, le problème entre les États-Unis et la Chine viendrait d’une tension inhérente entre une puissance hégémonique établie, cherchant à défendre et à définir les règles du jeu au sein du système international, et une puissance ascendante tentant de trouver sa juste place dans le monde. À partir de là, la croyance que les États-Unis avaient choisi de jouer « la carte de Taiwan » pour empêcher la réunification nationale de la Chine et son ascension en tant que grande puissance a fait rapidement son chemin et s’est ancrée chez les Chinois en général. Et les gens commencèrent à penser que les États-Unis ne cesseraient jamais de causer des ennuis à la Chine. Deux ans après le bombardement de l’ambassade de Chine et cinq mois seulement avant le 11 septembre 2001, l’anti-américanisme chinois a connu un troisième pic en avril 2001, quand un avion espion américain Ep-3 a percuté un avion de combat chinois F-8 au large des côtes de l’île de Hainan, tuant un pilote chinois. Les gens s’émurent énormément de cet événement dans le pays et demandèrent avec colère pourquoi les Américains ne cessaient de créer des problèmes et de fourrer leur nez partout. Le gouvernement chinois retint l’équipage américain pendant onze jours à Hainan avant de le laisser partir. De nombreux Chinois questionnèrent le gouvernement chinois sur le fait que des Américains aient pu tuer un pilote chinois impunément et demandèrent que le gouvernement Bush présente des excuses solennelles. Pendant ce temps, les forums chinois BBSS et Internet ne cessaient de relayer un sentiment anti-américain de plus en plus exacerbé.
Lors de son accession au pouvoir, l’administration Bush avait affirmé son intention de traiter la Chine en rivale stratégique plutôt qu’en futur partenaire, mais les attaques du 11 septembre ont changé l’orientation de la politique américaine. Depuis cette époque, les relations d’État à État entre les États-Unis et la Chine se sont quelque peu améliorées, et Colin Powell, le ministre des Affaires étrangères américain a même affirmé que les relations États-Unis/Chine n’avaient jamais été aussi bonnes depuis trente ans. Dans le même temps, le public chinois manifestait son hostilité à la guerre américaine contre l’Irak. En fait, de nombreux Chinois craignaient de voir les États-Unis régler les problèmes du Moyen-Orient, puis se tourner ensuite vers l’Extrême-Orient et prendre à nouveau la Chine pour cible. Les Chinois ont de très bonnes raisons de s’inquiéter de « la montée du militarisme américain ». Comme le note Chalmers Johnson dans son nouveau livre de 2004 sur les racines du militarisme américain, l’Amérique a bâti un empire de bases militaires et non un empire colonial. Selon Johnson, le nombre important de bases militaire (à l’heure actuelle, 725 bases militaires officielles américaines à l’étranger et 969 sur le sol américain) prouve que les « États-Unis préfèrent traiter avec les autres pays en utilisant, ou en menaçant d’utiliser, la force, plutôt que par le biais de la négociation, du commerce ou des échanges culturels » . C’est exactement ce que les Chinois craignent. Du point de vue chinois, Taiwan n’est qu’une des plus grandes bases militaires américaines de la région Asie/Pacifique et les dirigeants de Taiwan ne s’engageront sur la voie de l’indépendance qu’avec l’aval de leur « patron » américain et à la vitesse décidée par celui-ci. Dans un proche avenir, l’impact des sentiments anti-américains sur le public chinois et sur la politique étrangère chinoise dépendra en grande partie de la question de Taiwan. Aussi longtemps que la situation restera sous contrôle à Taiwan, l’anti-américanisme chinois populaire restera également stable. Mais si Taiwan franchit la ligne, comme James Hoge en formule l’hypothèse dans un article récent paru dans Foreign Affairs, l’Extrême-Orient « pourrait basculer dans une guerre à grande échelle qui fera ressembler les conflits actuels au Moyen-Orient à des opérations de police » .

Traduit de l’anglais par Lucie Mollof