Qu’est-il arrivé à la relation transatlantique ?

Qu’est-il arrivé à la relation transatlantique ?

L’Amérique vue par l’Europe : de la Guerre froide à la guerre contre le terrorisme

Michael Cox

À l’ère de l’image, l’importance que nous accordons aux grands événements peut aisément se mesurer à l’impact durable qu’ils ont sur notre conscience visuelle. La chute du mur de Berlin, les charniers en Bosnie, le massacre au Rwanda : leur portée, isolée ou globale, résulte des images dramatiques par lesquelles ces événements nous ont été transmis et non de mots bien choisis. Selon la formule des journalistes, une photo vaut plus qu’un long discours. La remarque est fondée, surtout concernant l’un des événements les plus importants de ces dernières années, l’attaque terroriste du 11 septembre contre l’Amérique. Bien entendu, les mots sont essentiels, mais à la fin de la journée, c’est l’image des avions percutant le World Trade Center à New York qui avait le mieux communiqué le caractère vraiment sensationnel de ce qui s’était produit aux États-Unis en ce clair matin d’automne . Fred Halliday a dit de ces attaques qu’elles avaient secoué le monde, et il avait raison . Un haut fonctionnaire de l’administration Bush, qui exagérait un peu, mais pas tellement, a déclaré que le 11 septembre changerait à jamais l’histoire de la nation américaine. Donald Rumsfeld a fait plus ou moins la même observation en rappelant à ceux qui espéraient peut-être le contraire, que même si le terrorisme était différent du fascisme ou du communisme, la guerre contre celui-ci ne durerait pas quelques jours, quelques semaines, ni même quelques mois, mais de longues années. Et, pour ajouter du poids à la remarque, il insista sur le fait que le combat à venir serait aussi long et « sans conteste aussi important » que celui engagé autrefois par les États-Unis contre le fascisme allemand et le communisme international . Naturellement, la comparaison avec d’autres grands conflits mondiaux du passé peut se révéler plus trompeuse qu’utile, comme le dit notamment Paul Schroeder . Néanmoins, ce genre d’analogies en dit long sur la portée que l’on attribue déjà à ce qui s’est produit ce mardi matin de septembre 2001 .
Quelle est l’importance réelle du 11 septembre ? Les avis sont partagés. Certains analystes ont d’abord mis en garde contre l’exagération . Pour eux, l’attaque ne modifierait pas la structure du système international et n’altérerait pas la dynamique de la mondialisation. D’après certains sceptiques comme Francis Fukuyama, cela ne changerait pas grand-chose aux glissements tectoniques sous-jacents qui remodelaient actuellement le monde de fond en comble . Dans la sphère des relations internationales, certains doutèrent de l’impact réel du 11 septembre, mis à part les nombreux universitaires qui allaient instantanément se transformer en « experts » du terrorisme, de l’Islam et de la religion . Ils jugeaient le 11 septembre insignifiant, sur un plan pratique et théorique, au regard des grandes mutations consécutives aux deux guerres mondiales et à la Guerre froide. Cela avait peut-être causé la mort d’un grand nombre de personnes et rendu le Moyen-Orient moins stable, mais il ne fallait pas en conclure que le monde en serait bouleversé .
Ce point de vue, compréhensible immédiatement après le 11 septembre, n’est guère soutenable quelques années après. En effet, plus le temps passe, plus le 11 septembre se révèle déterminant, pour les États-Unis notamment. Après une période d’environ dix ans où la sécurité nationale était devenue relativement peu importante – selon un haut fonctionnaire, les États-Unis se « prélassaient à la plage » – elle envahit désormais le discours politique au point de déterminer les préférences électorales, de limiter les droits des citoyens et de redéfinir la structure même du gouvernement. Comme le note Condoleeza Rice dans son fameux témoignage du 8 avril 2004, depuis le 11 septembre, les États-Unis en général et l’organisation de la sécurité nationale en particulier ont subi une refondation presque aussi importante (quoique moindre) qu’au début de la Guerre froide . Ce n’est pas tout. Entre-temps, les États-Unis ont gagné une guerre en Afghanistan, une autre en Irak, ils ont redéfini leur stratégie mondiale, « trouvé » un ennemi autour duquel articuler une politique étrangère à long terme, été impliqués dans certains manquements graves aux droits de l’homme, tué un grand nombre de terroristes, subi un lourd déficit de popularité à l’étranger et été propulsés à l’extérieur dans des engagements plus importants encore. C’est une véritable transformation. Après tout, quand Bush est devenu président, il parlait de moins intervenir à l’étranger, surtout dans des régions qui n’étaient pas réputées d’un intérêt vital pour les États-Unis. Aujourd’hui, les forces armées américaines sont actives dans plus de pays qu’ils ne l’ont jamais été depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. La crainte largement exagérée de voir les États-Unis se replier sur eux-mêmes et réduire leur présence dans le monde sous le gouvernement Bush a subi un coup rude, pour ne pas dire fatal, à cause de ce qui s’est produit le 11 septembre .
Ce qui nous amène au sujet de cet article : les conséquences des bouleversements récents sur ce régime extrêmement résistant connu sous le nom de relation transatlantique . Seule une minorité doutait de leur impact. Cependant, personne n’aurait pu prévoir qu’il serait aussi important. Au point de déplacer le débat hors des limites intellectuelles où il était confiné auparavant pour en faire le centre des préoccupations internationales modernes . On ne peut pas dire qu’il y ait eu pénurie de discussions animées depuis le 11 septembre. Si l’on en juge par les nombreux communiqués officiels, ateliers et conférences – sans parler de la polémique publique suscitée par Robert Kagan tentant d’expliquer pourquoi l’Europe (Vénus) et les États-Unis (Mars) couraient à la séparation – on pourrait en conclure qu’il y en a eu trop . Mais les époques troublées engendrent toujours des débats intenses et aucun débat n’a été aussi intense, ni n’a provoqué autant de divisions, que celui qui a fait rage à propos de ce que certains voient comme la santé défaillante de ce spécimen autrefois sain qu’on appelle la relation transatlantique.
Or, nous nous affrontons à un paradoxe bien réel. La plupart des gros titres de l’actualité depuis le 11 septembre ont oscillé entre pessimisme et catastrophisme. C’est ainsi qu’un auteur a même parlé d’expérience aux frontières de la mort pour l’alliance, un autre de relation en danger , et un troisième d’un passé qu’on ne reverrait jamais plus . Pourtant, une grande partie de ce qui a été dit à ce sujet par les professionnels de la politique semble sous-entendre que, même si les choses s’étaient détériorées, il ne fallait pas en exagérer l’étendue, ni en conclure que la relation était sur le point de sombrer. En réalité, il subsiste, aujourd’hui comme avant, une tendance quasi instinctive chez les experts pour dire que malgré ce qui s’est passé, les forces soutenant l’édifice du transatlantisme sont plus puissantes que celles qui tentent de l’abattre . Par conséquent, tout ne serait pas aussi « sombre » . La situation était peut-être critique, mais il n’y avait pas lieu de s’alarmer outre mesure. Un rapport de haut niveau publié en 2004 par le Council of Foreign Relations note que la relation transatlantique a subi l’un des grands traumatismes de l’époque récente ; ce n’est pas une raison, concluent les auteurs, pour croire que les choses sont irréversibles. Un mélange de diplomatie sensible, d’une part, et de bonne volonté, d’autre part, devrait ramener le navire endommagé à bon port .
Certains universitaires influents sont d’accord, tout aussi enclins que les politiques à prouver qu’une grande partie du discours sur la relation en chute libre n’était que circonstanciel . C’était vrai. La relation connaissait un passage très difficile, le plus grave de l’histoire de l’Alliance . Mais il ne fallait pas désespérer pour autant. Après tout, l’OTAN était toujours « opérationnel » et s’élargissait, intégrant une poignée d’États plus récents davantage engagés dans la relation transatlantique que certains États plus anciens . Les liens économiques entre les deux continents demeuraient sains eux aussi. Les Européens et les Américains paraissaient d’accord sur certaines valeurs fondamentales essentielles. Par conséquent, les deux parties du puzzle transatlantique s’emboîteraient toujours. La carcasse cabossée du multilatéralisme avait peut-être été sérieusement touchée, mais le navire ne sombrerait pas et cela, pour la simple et bonne raison que l’Europe et les États-Unis constituaient, comme dans le passé, une authentique communauté de sécurité, partageant les mêmes intérêts fondamentaux : la lutte contre le terrorisme, le maintien d’une économie mondiale ouverte et la propagation à d’autres pays des bénéfices de la démocratie et d’un bon gouvernement. Il n’y avait aucune de raison de penser que les deux continents allaient s’affronter à cause d’un glissement de pouvoir au sein du système international au sens large. Pour toutes ces raisons (il y en a sans doute d’autres), il fallait se méfier des pessimistes et de leur rhétorique excessive . Comme l’a soutenu Thomas Risse, malgré un passage extrêmement houleux, il n’y avait aucune raison de penser que la « communauté transatlantique », telle que nous l’avons connue « ces cinquante dernières années », sombrerait . « L’alliance inévitable », telle que l’a définie un autre analyste, devait donc perdurer. On avait connu des périodes difficiles dans le passé . C’en était une autre. Cela ne signifiait pas que la relation était sur le point de couler.
C’est ce raisonnement que je souhaite contester, non pas qu’il soit entièrement faux – même si, comme le note Dana Allen, « les jurés délibèrent toujours » mais parce qu’il dénote une forme dangereuse d’autosatisfaction intellectuelle fondée sur l’hypothèse, non vérifiée et très incertaine, selon laquelle le futur a plus de chances de ressembler au passé que le contraire. C’est contre cela que je m’inscris en faux. En effet, je pense que loin d’être un bon guide pour le futur, le passé est devenu, à sa façon, une sorte de boulet que nous traînons. Ceux qui nous exhortent à « nous souvenir de notre histoire » (l’implication étant que nous avons connu et surmonté d’autres crises auparavant) ne lui rendent pas seulement un mauvais service – après tout, les historiens ne s’occupent pas seulement de chronologie – mais sous-estiment sérieusement l’extraordinaire combinaison de problèmes nouveaux que connaît aujourd’hui la relation transatlantique. Et ces problèmes ne sont pas simplement fonction de Bush et de l’Irak, comme certains semblent le prétendre. Ce qui me conduit à m’élever contre une autre forme d’autosatisfaction : celle qui consiste à penser que le monde (et avec lui la relation américano-européenne) reviendra obligatoirement à la normale dès que l’on sera venu à bout de l’Irak et que Bush aura quitté son poste. Ces deux éléments ont sans doute fait une grande différence . C’est évident. Mais il serait stupide de penser que le règlement de l’un ou le départ de l’autre résoudra tout, à supposer que cela résolve quoi que ce soit. En effet, une fois Bush et l’Irak jetés dans la proverbiale poubelle de l’histoire – et rien n’est garanti avant un moment –, la relation transatlantique sera confrontée à de nouveaux grands défis .
Pour finir, je m’élève contre un troisième mythe rendu populaire par le très influent Robert Kagan, à savoir que la crise serait le reflet d’une puissance américaine croissante, d’une part, et de l’impuissance européenne, d’autre part. D’après moi, c’est un peu mince pour élaborer une thèse solide. Et terriblement partial. Un pouvoir fort n’est pas un critère insignifiant. Mais ce que Kagan oublie – comme d’ailleurs la plupart des autres points de vue américains – ce sont les deux autres facteurs qui auront d’énormes conséquences à long terme : l’influence décroissante de l’Amérique sur l’Europe (masquée par l’expansion formelle de l’OTAN) et l’assurance grandissante de l’Europe (réalité que les États-Unis ne saisissent pas car la presse est trop négative). Ces deux réalités, alliées à la mâle insouciance américaine au sujet d’une Europe féminisée, augurent de temps difficiles.
Afin d’étayer ces affirmations audacieuses, il est essentiel de se reporter en arrière avant de se projeter dans le futur. J’ai donc organisé ce qui suit autour de trois points. Le premier traite de la période qui suit la fin de la Guerre froide et de cette époque presque oubliée connue sous le nom de période post-Guerre froide. Comme on le verra, ce fut un moment de transition complexe, où tout semblait fonctionner sur un certain plan, même si de sérieux problèmes commençaient à miner les certitudes de la relation transatlantique sur un autre plan . On évoquera la période qui coïncide avec l’élection de Bush et la décision de faire la guerre en Afghanistan. On verra de quelle façon les problèmes hérités d’une époque antérieure ont commencé à avoir de graves répercussions. En effet, quand la relation a été mise à l’épreuve, l’échec a été presque total. Finalement, on abordera la guerre en Irak au moment où l’alliance, déjà fissurée, a été littéralement sapée par ce que l’on peut désormais appeler la plus grande crise de l’histoire de la relation transatlantique. Bien entendu, et les devins ont été prompts à le remarquer, il y a eu dernièrement un effort sérieux et concerté de reconstruction de la relation, afin de relever les défis « d’un monde qui change », selon les propres mots de Tony Blair . Mais ne nous réjouissons pas outre mesure. En fait, il faudrait se prémunir contre toute euphorie inutile. « L’Occident » survivra d’une manière ou d’une autre, cela ne fait aucun doute . Des réformes pourraient même nous y aider. Mais ce ne sera jamais plus « l’Occident » que nous avons connu . Il y a quelques années, des théoriciens libéraux (disciples de Karl Deutsch) pouvaient parler avec une certaine confiance de la vitalité renouvelée d’une communauté de sécurité qui non seulement avait survécu à la fin de la Guerre froide, mais prospérait dans des conditions de mondialisation . Ils seraient malavisés, je crois, de continuer à le faire.

Transatlantisme revisité – la Guerre froide et après

Historiquement, la relation transatlantique est née de trois nécessités : le besoin de traiter avec la puissance soviétique pendant la Guerre froide, de créer un cadre à l’intérieur duquel les puissances européennes résoudraient leurs désaccords au sein d’un dispositif garanti par un puissant arbitre de l’autre côté de l’Océan ; enfin, et surtout, le besoin de protéger les intérêts américains sur le continent. Naturellement, en se développant, la relation a connu des crises et subi des critiques. Pourtant, ni les unes, ni les autres n’ont provoqué en fin de compte de gros dégâts. Ce qui tendrait à prouver que la relation était solide comme un roc. Et si, comme un auteur l’a noté, il s’agissait moins d’une relation que d’un mariage conclu de plein gré – même par la partie la plus faible – il n’y avait dès lors aucune raison pour que cela ne dure pas très longtemps . L’Europe est peut-être devenue dépendante des largesses de l’Amérique et les Américains stratégiquement pris au piège. Mais cela leur assurait un niveau de sécurité respectif qu’ils n’avaient jamais atteint auparavant ; et ce, de façon largement acceptable par la plupart des Européens et la majorité des Américains ; cela a engendré un niveau de prospérité et d’unité qui a rendu l’Europe occidentale profondément – et peut-être fatalement – attirante aux yeux des pays communistes d’Europe de l’Est .
La fin de la Guerre froide a inévitablement changé le contexte dans lequel Européens et Américains devaient désormais opérer. Elle a aussi remis en question l’un des principes fondamentaux de la relation transatlantique : à savoir qu’elle était nécessaire pour préserver l’équilibre en Europe. Le corollaire étant qu’elle serait incapable de survivre à la disparition de la menace qui avait présidé à sa naissance. Cela a bien sûr été l’un des refrains constants de certains tenants du structuro-réalisme, comme Kenneth Waltz et John Mearsheimer. Sans la discipline imposée par les blocs en Europe, le futur – pensaient-ils – serait obligatoirement beaucoup moins prévisible qu’il ne l’avait été. D’après Mearsheimer, le futur ressemblerait à un passé extrêmement désordonné avec des tensions nationalistes grandissantes en Europe, accompagnées de profondes divisions de l’autre côté de l’Atlantique, faisant globalement du monde un endroit beaucoup moins stable. D’autres se sont montrés tout aussi pessimistes en concluant, à la manière réaliste classique, que si la relation s’était maintenue grâce à l’existence d’un « autre » existentiel, en l’absence d’un défi extérieur sérieux, les deux parties étaient vouées à se séparer .
En fait, certains pronostics plus spenglériens à propos du déclin de l’Occident sans un danger clair et actuel se sont révélés erronés. Certaines de leurs analyses se sont avérées tellement loin du compte qu’il était devenu à la mode dans les années 1990 de rejeter la totalité de leurs raisonnements. Effectivement, quand l’Europe ne s’est pas tournée vers le passé, que l’Allemagne n’est pas devenue une menace et que la relation transatlantique s’est maintenue, beaucoup se sont réjouis (raisonnablement), mais y ont vu la confirmation, une fois de plus, des faiblesses d’une vision réaliste excessive du monde. Comment prendre leurs avertissements au sérieux ? Car, au lieu de s’engager dans une période plus compétitive, les principales puissances atlantiques ont donné l’impression de se rapprocher. Et, loin de revenir au passé, elles ont affronté le futur avec une grande confiance.
Tout cela a bien entendu été favorisé par une diplomatie américaine active. En effet, l’autre aspect essentiel de la relation transatlantique dans les années 1990 n’est pas à quel point la politique des États-Unis envers l’Europe changeait, mais combien elle changeait peu. Comme l’a observé un analyste, si la Guerre froide a pu conduire à une refonte majeure de la politique étrangère américaine dans presque tous les domaines, il n’y a pas eu de modification substantielle dans son attitude à l’égard de l’Europe . La position des États-Unis en Europe ne semble pas en avoir souffert non plus. Au fond, leur hégémonie était plus affirmée à la fin des années 1990 qu’au début. Sans que cela suscite beaucoup de résistance . L’autre aspect notable de l’époque a été de voir certains des critiques les plus sévères de l’Amérique pendant la Guerre froide devenir ses plus ardents défenseurs. Et si d’aucuns se plaignaient, ce n’est pas parce que les États-Unis utilisaient trop souvent leur pouvoir à l’étranger, mais qu’ils ne s’en servaient peut-être pas assez. Même Clinton a eu son lot d’admirateurs européens. Son soutien (inégal certes) aux causes humanitaires, d’un côté, et à l’intégration européenne, de l’autre, ont fait de lui un leader américain particulièrement séduisant. Il n’est donc pas surprenant qu’à son départ de la présidence, on ait eu le sentiment qu’il avait été un « bon ami » de l’Europe. C’est surtout un personnage clé qui a réussi à maintenir de bonnes relations entre une Amérique qui avait un peu perdu le contact avec l’Europe et une Europe qui commençait à ne plus avoir d’affinités idéologiques avec les États-Unis .
Là réside le problème. Car, même à l’époque des bons sentiments, de sérieuses divergences commençaient à miner la confiance transatlantique . En premier lieu, le grand désaccord sur ce qu’il convenait de faire en Bosnie. Après avoir abandonné l’ex-Yougoslavie aux Européens – nous n’avons « aucun pied » dans ce combat-ci, claironna le Secrétaire d’État Baker – les Américains se sont peu à peu sentis obligés de s’impliquer ; et ce faisant, ils se sont impatientés devant les hésitations européennes, au point qu’à l’époque de l’accord de Dayton, leur opinion globale sur leurs amis d’outre-Atlantique alternait entre le peu flatteur (au mieux) et le quasiment impubliable (au pire). De toute façon, une grande partie de l’élite de la politique étrangère à Washington eut la très nette impression que lorsqu’il s’agissait de passer à l’action sur des questions de sécurité essentielles, on ne pouvait tout simplement pas prendre les Européens au sérieux .
Les deux parties commencèrent à avoir des avis de plus en plus divergents sur les priorités régionales et la façon de traiter les problèmes régionaux majeurs. Pour les Européens, la priorité restait plus que jamais le projet européen. Pour les Américains, la scène la plus importante était le monde en général. De plus, quand les Européens traitaient de problèmes plus vastes, ils se servaient essentiellement d’outils diplomatiques et économiques – reflet évident de leur faiblesse militaire – alors que les Américains avaient globalement tendance à résoudre les problèmes en utilisant leur avantage militaire. En fait, alors que les États-Unis continuaient à appréhender le monde de manière classique, en termes de menaces, d’alliés et de moyens, les Européens en général y voyaient une série de dilemmes de sécurité dont les causes, une fois correctement comprises, pourraient être traitées par des moyens beaucoup plus subtils. Dans la plupart des cas, cela ne fit pas une grande différence. Excepté un seul : la gestion du conflit israélo-palestinien. Là, le fossé se creusa de façon exponentielle au fil des années ; et bien que provisoirement unis autour de l’accord d’Oslo, quand celui-ci fut délaissé, les États-Unis et l’Europe se retrouvèrent dans une position où ils soutenaient des factions opposées dans un conflit apparemment sans fin .
Il y eut ensuite le désaccord tout aussi problématique causé par l’intervention au Kosovo. Dans un premier temps, l’union l’emporta sur la division. Mais au fur et à mesure que la campagne de l’OTAN s’intensifiait, il devint clair qu’un certain nombre de pays européens – dont certains avaient des liens avec Belgrade et d’autres pas – auraient préféré limiter la guerre, tandis que les États-Unis voulaient la gagner par la voie militaire la plus brève. Là encore, Washington en tira une leçon pas très positive, à la fois sur les Européens et sur l’OTAN. En effet, comme on le savait déjà (et cela se confirma par la suite), le Pentagone conclut après avoir fait appel à l’OTAN qu’il ne répéterait peut-être pas l’expérience, surtout s’il fallait combattre aux côtés d’alliés disposant non seulement de moyens techniques limités, mais dont les leaders devaient tenir compte d’une opinion publique peu encline à s’engager dans un combat non sanctionné par l’ONU .
Finalement, même si les Européens ont eu une opinion plus positive des États-Unis dans la période post-Guerre froide que par la suite, on ne peut éluder l’inquiétude croissante du continent devant la tendance américaine à gérer les problèmes sans témoigner d’une grande sensibilité à l’égard de ses alliés et encore moins à l’égard de cette entité qu’on nomme « communauté internationale ». Les frappes aériennes américaines en Irak, les sorties ultérieures en Afghanistan et l’attaque contre le Soudan en 1998 n’ont peut-être pas déclenché de manifestations massives à Londres, Paris ou Rome. Elles ont néanmoins laissé un goût amer dans la bouche de certains Européens et le sentiment que, même si les Américains s’efforçaient d’être aussi multilatéraux que possible, ils avaient de plus en plus tendance à agir sans en référer à leurs amis outre-Atlantique ou sans leur permission .
Donc, un glissement s’opérait déjà bien avant que l’équipe Bush n’arrive au pouvoir . Les deux parties ne se posaient pas en rivales et encore moins en ennemies dans ce processus. À une époque où l’économie mondiale était florissante et où les liens économiques transatlantiques se renforçaient, cette seule évocation aurait parue déplacée à tout le moins. Néanmoins, les liens forts unissant les deux parties à l’époque de la Guerre froide connurent de toute évidence un certain relâchement. Et il n’y eut pas non plus de mécanisme autocorrectif. Au contraire, un nouvel état d’esprit se fit jour aux États-Unis au sein d’une génération qui n’avait pas connu la Guerre froide. Cela ne conduisit pas ceux qui l’exprimaient à provoquer des querelles inutiles, mais à se demander jusqu’à quel point on pouvait désormais prendre les Européens au sérieux. À droite, en particulier, on vit naître une impatience croissante et perceptible vis-à-vis d’une Europe qui ne semblait pas seulement incapable d’agir avec force et efficacité, mais se permettait d’avoir une opinion divergente sur la façon de gérer le monde. Ce sentiment, mélange à parts égales de soupçon et de mépris, s’aggrava évidemment avec le puissant courant d’orgueil américain qui eut tendance à s’amplifier au fil de la décennie.
Il supposait (sans preuve) que si le modèle américain du libre-échange engendrait emplois, croissance et richesse, le modèle européen, avec son amas de contrôles bureaucratiques et de réglementations du travail, ne produisait que de la stagnation. Il n’y avait donc rien à apprendre de l’Europe, et tant que celle-ci ne changerait pas sa façon de faire, mieux valait l’ignorer, tandis que les États-Unis continuaient de monter en puissance, prouvant, si besoin était, qu’après avoir façonné et dominé pendant un siècle les relations internationales, ils s’apprêtaient à faire de même au siècle suivant .

Terrorisme et transatlantisme I : le 11 septembre et l’Afghanistan

Jusqu’à quel point cette vision a influencé les perspectives de la nouvelle administration Bush est une question controversée. Après tout, dans ses déclarations pré-électorales, Bush avait parlé en termes plutôt mesurés d’une Amérique « humble » qui interviendrait moins dans un monde où chaque état d’urgence risquait de l’entraîner dans un engagement inutile et coûteux. Cependant, comme le montrent certains témoignages récents, la nouvelle équipe était bien plus radicale que ne le laissait supposer sa rhétorique discrète . Considérant que les États-Unis étaient dans une position de pouvoir incontestable, on pouvait en déduire assez logiquement qu’ils seraient globalement plus concentrés sur leurs intérêts (et moins sensibles) en négociant avec d’autres que l’équipe précédente. En tout cas, ce ne serait plus comme avant. Comme pour enfoncer le clou, elle réussit en quelques mois à repenser sa politique en Irak (opérant un sérieux glissement), ses relations avec la Chine (passant de la catégorie de partenaires à celle de concurrents) et le protocole de Kyoto tellement haï, dont le rôle limité pour tenter de contrôler le réchauffement de la planète fut remis en question, à la fois pour des raisons scientifiques et de pur intérêt économique. Ce n’est pas tout. En très peu de temps, l’administration Bush rejeta formellement ou remit politiquement en question une série d’accords internationaux allant du contrôle de l’armement aux armes biologiques et aux essais nucléaires. La Cour pénale internationale en particulier fit l’objet de violentes attaques.
La plupart des commentateurs s’interrogèrent alors sur la direction que prenaient les États-Unis. Un gouvernement très différent était désormais aux affaires. Il ne se sentait plus engagé, même en théorie, par les principes du multilatéralisme. À l’aube du 11 septembre, la relation transatlantique semblait vraiment en difficulté. Certains commencèrent même à se demander si les deux continents ne se dirigeaient pas finalement vers le divorce prévu de longue date .
Dans ce contexte, l’attaque du 11 septembre représentait moins une menace pour la relation transatlantique qu’une occasion pour les Européens de se réconcilier avec leur partenaire principal, mais égaré, outre-Atlantique. Cela explique en partie la rapidité avec laquelle l’OTAN invoqua l’article 5, un jour seulement après l’attaque . Et aussi l’incroyable enthousiasme dont firent preuve de nombreux pays européens quand il fallut envoyer des troupes en Afghanistan. Alors que la guerre progressait en Afghanistan, les États-Unis se retrouvèrent dans cette situation étrange, où les membres européens de l’OTAN proposaient d’envoyer plus de soldats et de matériel que le Pentagone . Tout cela était plutôt déroutant. Mais il faut se garder d’être cynique. Les Européens étaient sincères dans leur soutien à leur allié blessé. D’ailleurs, ils avaient autant à perdre du terrorisme international que les États-Unis. Un certain nombre de pays (en particulier l’Espagne et la Grande-Bretagne) avaient déjà fait l’expérience de ce fléau et n’avaient aucun doute sur leur position et les raisons de celle-ci. Néanmoins, une partie plus vaste se jouait visiblement, dont l’un des objectifs était de ramener l’État américain sur la voie du processus multilatéral dont il s’était sérieusement écarté après le 11 septembre.
Le résultat de ces efforts frénétiques, nous le savons maintenant, ne fut pas tant de réaffirmer la relation que d’accroître les inquiétudes européennes à l’égard des États-Unis, tout en s’interrogeant sur l’attitude de l’Amérique vis-à-vis de l’OTAN en tant qu’organisation militaire (par opposition à politique). Début 2002, les relations semblaient avoir empiré en dépit des courageux efforts de certains responsables des deux côtés pour nier l’existence d’un quelconque problème. Naturellement, l’OTAN minimisait ces difficultés en insistant inlassablement sur la contribution de l’Alliance à la guerre. En fait, cela faisait plutôt penser à un chien qui n’aboie pas ou à qui les États-Unis ont interdit d’aboyer. Comme l’a dit Paul Wolfowitz, lors de la première réunion accordée par Washington aux ministres de la Défense de l’OTAN à l’automne 2001, l’utilisation des structures de l’OTAN n’intéressait pas vraiment les Etats-Unis ; ils n’avaient pas non plus l’intention de se reposer sur les forces européennes. Cette indifférence ne contribua pas à calmer les Européens. Ils se sentirent non seulement froissés, mais se demandèrent si l’insouciance américaine ne reflétait pas une impatience plus profonde vis-à-vis de l’Europe en général et de l’idée d’une alliance contraignante en particulier. Les alliés européens de l’Amérique trouvèrent la nouvelle doctrine Rumsfeld de la mission qui détermine la coalition particulièrement dérangeante . Car il y avait là une rupture conceptuelle de taille, mais aussi la possibilité de saper les bases d’une alliance stable comme l’OTAN. Un observateur avisé nota que si la vieille menace du communisme avait rapproché les amis, la nouvelle guerre contre le terrorisme semblait les séparer. L’OTAN devenait rapidement l’une des premières et des plus importantes « victimes du 11 septembre » .
Début 2002, loin de s’améliorer, la situation empira. En février, le Commissaire européen aux Affaires étrangères reprocha publiquement aux États-Unis de traiter les Européens comme de simples « flagorneurs » et non comme de véritables amis . À leur tour, les Américains réagirent en dénigrant les Européens. Un analyste alla même jusqu’à parler d’une « hystérie » européenne, en ajoutant pour la bonne mesure que ce n’était pas la direction prise par l’Amérique en politique étrangère qui était à la base des reproches européens, mais plutôt l’incapacité de l’Europe à accepter le fait qu’elle perdait sa position de partenaire privilégiée des États-Unis . D’autres adoptèrent une ligne plus dure encore et lancèrent une série d’attaques violentes contre leurs soi-disant amis – Britanniques exceptés – qui avaient la critique facile contre les États-Unis pour avoir agi de façon décisive, alors qu’eux-mêmes ne proposaient aucune alternative sérieuse . Même le langage utilisé par les uns et les autres dénotait quelque chose de plus violent que les querelles normales qui avaient ponctué la relation dans le passé . Certains Américains masquaient difficilement leur mépris pour cette bande d’Européens pleurnichards à la puissance de feu peu significative. Le talent de Paul Wolfowitz pour les sous-entendus atteignit un sommet quand il qualifia de « simplistes » les attaques européennes contre les États-Unis. Certains se montrèrent encore plus durs à l’égard de ces ingrats d’outre-Atlantique. Mais voici ce qui sous-tendait le discours des Américains : un sentiment d’indignation morale à l’égard d’un continent que les États-Unis estimaient avoir sauvé à trois reprises au cours du XXe siècle et dont certains citoyens avaient à présent l’outrecuidance de prétendre que le plus grand problème auquel le monde était confronté au début du XXIe siècle n’était pas tant le terrorisme international qu’une Amérique devenue ivre de pouvoir .
Et ainsi, alors que la guerre en Afghanistan s’achevait de façon peu concluante, il devint évident que ça n’allait pas bien dans le camp de l’OTAN. Naturellement, Lord Robertson fit de son mieux pour tenir le cap, prétendant sans vraiment convaincre que les marchands de pessimisme se trompaient lourdement. Début 2002, il déclara à un public américain assez naïf (ou poli) que l’OTAN serait aussi utile à la guerre contre le terrorisme qu’il l’avait été lors de la guerre au Kosovo . Quelques mois plus tard, l’ambassadeur des États-Unis auprès de l’OTAN répétait plus moins la même chose . Sans grand effet. Car plus les responsables s’excitaient, plus les critiques concluaient que quelque chose n’allait pas. À son retour d’une longue réunion sur les relations transatlantiques au Royaume-Uni, un journaliste américain rapporta que tous les délégués avaient beau parler la même langue, le fossé entre Européens et Américains sur la façon de gérer le problème était patent . Un autre observateur, après une réunion de la Commission trilatérale à New York, nota que les Américains présents paraissaient incapables de percevoir à quel point leur vision du monde n’était pas partagée par l’Europe. Dans le même temps, les Européens semblaient ne pas comprendre les changements profonds qui avaient eu lieu aux États-Unis à cause du 11 septembre. Visiblement, au moment où 2001 laissait la place à 2002, l’Atlantique commençait à ressembler de moins en moins à ce pont tant aimé des Britanniques et de plus en plus au fossé dépeint par les Français .

Terrorisme et transatlantisme II : l’Irak et après

La relation connaissait donc des difficultés bien avant l’Irak. Si la guerre contre le terrorisme s’était bornée à une réaction contre des menaces et des cibles bien définies, l’édifice branlant du transatlantisme aurait peut-être retrouvé son équilibre. Mais on ne lui en a pas laissé le temps – et pour des raisons bien connues. Premièrement, en janvier 2002, Bush a identifié un « axe du mal » dans trois États, parmi lesquels l’Irak, qui non seulement opprimait son peuple, mais soutenait également le terrorisme et avait possédé, ou cherchait à acquérir, ses propres armes de destruction massive – armes pouvant aisément tomber entre les mains de terroristes. En juin, il annonça une nouvelle doctrine en matière de sécurité nationale selon laquelle, à l’ère du terrorisme, si la dissuasion ne suffisait pas, le simple endiguement de certains régimes non plus. Mais c’est le discours de Rumsfeld en août qui marqua réellement le début de la campagne nationale destinée à convaincre le public américain de la nécessité d’engager une action militaire préventive contre Saddam Hussein. Pour finir, en septembre, le gouvernement publia le document annonçant sa nouvelle stratégie de sécurité nationale. Le même mois, Bush s’adressa à l’Assemblée générale de l’ONU pour appeler les nations du monde à faire respecter les résolutions du Conseil de Sécurité sur l’Irak, en avertissant de façon menaçante que si l’Irak « fournissait » des armes de destruction massive à ses « alliés terroristes, les attaques du 11 septembre ne seraient que le prélude à des horreurs bien pires » .
Les raisons précises qui ont décidé l’administration Bush à faire la guerre à l’Irak restent sujettes à de vives polémiques. Ce qui ne fait aucun doute, c’est l’impact que cette décision et la guerre elle-même ont eu sur une relation transatlantique déjà détériorée . En étendant ainsi la guerre contre le terrorisme et en justifiant cette action par une série de principes impériaux représentant une déviation majeure dans la pensée stratégique américaine aux yeux de la plupart des observateurs, il était inévitable que de nombreux Européens – encouragés par les critiques outre-Atlantique se sentent au mieux mal à l’aise et au pire totalement horrifiés par ce que Washington s’apprêtait à faire (et a fait en mars 2003). En effet, ils entraient en guerre contre un régime aux moyens affaiblis, dont on pouvait douter qu’il possède des armes de destruction massive et dont les connexions avec le type de terroristes qui avaient abattu les Tours Jumelles semblaient ténues, pour ne pas dire plus. Le fait que la guerre soit ensuite déclarée sans une deuxième résolution de l’ONU et, de surcroît, contre la majorité de ses membres, ne fit qu’accroître les doutes sur la sagesse d’une action militaire, surtout que le résultat le plus probable (d’après la plupart des sources du renseignement européen à l’époque) serait de renforcer le soutien à Al-Quaida au lieu de l’affaiblir .
De ce point de vue, ce qui nécessite une explication n’est pas le fait que tant d’Européens se soient opposés à la guerre, mais que de si nombreux gouvernements ne l’aient pas fait. Certains pays, comme les États de l’ancien bloc communiste, estimèrent sans doute qu’ils n’avaient pas le choix vu qu’ils dépendaient des États-Unis pour leur sécurité ; d’autres se rallièrent (on peut le supposer) non pas pour refléter l’opinion publique – sûrement pas dans le cas de l’Espagne et de l’Italie – mais plutôt en raison d’un sentiment de solidarité conservatrice vis-à-vis de l’administration Bush. Évidemment, le fait que plusieurs gouvernements se soient engagés témoigne en faveur de la capacité de l’Amérique à obtenir le soutien de milieux notoirement réfractaires. Quelques États, cependant, y ont vraiment cru. Blair en particulier (mais pas l’establishment des affaires étrangères en général), ne semblait pas avoir de doutes. Il allait jouer de bout en bout un rôle très critique et complexe, d’abord en aidant à mobiliser le soutien européen en faveur de la guerre, et plus tard, en tentant de jouer un rôle de médiateur entre Européens et Américains . Pourtant, en dépit de ses efforts, rien ne put combler le fossé entre les États-Unis, d’un côté, et la France et l’Allemagne, de l’autre. Il ne parvint pas à atténuer l’amertume réelle et authentique entre les deux camps, causée par la fameuse, ou infâme, décision de l’ONU de ne pas avaliser la guerre par une autre résolution du Conseil de Sécurité – chose que les Français ont encore à se faire pardonner à Washington – et par le refus de la France et de l’Allemagne de soutenir une quelconque action entreprise par la coalition en Irak .
Quand le vacarme de la guerre commença à retomber après la défaite de Saddam, beaucoup espérèrent (et certains supposèrent) que la relation transatlantique se rétablirait graduellement. Si la crise de l’Irak était spécifique, comme certains le pensaient, une fois la guerre finie, les choses allaient sûrement se stabiliser . La plupart des Européens tenaient pour acquis que le coût et les difficultés de la reconstruction en Irak seraient tels que les Américains n’auraient pas d’autre choix que de rétablir la relation, ne serait-ce que pour les aider à gérer leur nouvelle acquisition au Moyen-Orient. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles Kagan se mit à adopter un ton moins belliqueux ; après avoir prétendu en 2002 que le fossé entre les deux camps était trop profond pour être comblé, il suggérait à présent que l’Amérique rencontrait une « crise de légitimité » et que la seule façon de la surmonter était de trouver un arrangement avec les Européens aliénés. En fait, il avoua une chose qu’il n’avait jamais dite, à savoir que les Européens ne s’étaient pas opposés à la guerre seulement par faiblesse (analyse qu’il défendait au départ), mais parce que les Américains avaient déclenché la guerre sans leur soutien et leur approbation. Il y avait là un glissement très net. Il fallait trouver un moyen de faire revenir les Européens dans le giron et, concluait-il, la manière la plus évidente de le faire ne consistait pas à leur rappeler combien les États-Unis étaient bienveillants, mais à leur donner davantage voix au chapitre sur la façon dont l’hégémonie façonnait le monde. Les États-Unis avaient toutes les raisons de céder du pouvoir, estimait-il, non pas en raison d’un attachement sentimental à la relation transatlantique, mais afin de s’assurer le soutien du peuple en cas d’action future des États-Unis. En réalité, comme il semblait improbable que le peuple américain « soutienne à la fois les actions militaires et le poids de l’occupation au vu des accusations incessantes d’illégitimité » lancées par les Européens, les États-Unis se devaient de faire la moitié du chemin vis-à-vis de leurs alliés d’autrefois .
La nouvelle ligne adoptée par Kagan fut étayée par les efforts concertés de certains éléments de l’équipe de Bush pour rétablir de vrais ponts avec les alliés. Alors que la magnifique petite guerre en Irak laissait la place à une paix moins magnifique, la rhétorique officielle américaine se modifia sensiblement. Cela prit diverses formes, mais s’exprima de façon évidente par un effort de l’administration pour « remettre la relation transatlantique sur les rails ». Même Bush se mit à louer les vertus d’un « multilatéralisme efficace », tandis que d’autres commencèrent à parler avec enthousiasme de l’Europe comme « partenaire naturel » de l’Amérique dans un monde de plus en plus perturbé . Début 2004, on eut presque l’impression que la crise n’avait jamais existé !
Au même moment, certains virent un glissement important dans le fait que Powell et le ministère des Affaires étrangères sortent enfin de l’ombre projetée jusque-là par le puissant Rumsfeld et son équipe de supporters au sein du Pentagone. Rumsfeld parla de moins en moins en public, alors que le très respecté Colin Powell prenait de plus en plus la parole . Après avoir été mis sur la touche par le Pentagone, on eut l’impression que Powell le marginal faisait son retour. Dans un article capital paru dans Foreign Affairs début 2004, il plaida avec force en faveur des alliés traditionnels. Et il utilisa des arguments très rassurants. Le premier, qui a dû flatter l’oreille de nombreux Européens, était qu’on ne pouvait engager une action préventive contre des États voyous, potentiellement dangereux, que dans « certaines circonstances limitées ». En d’autres termes, les Européens ne devaient pas conclure que l’Irak était un modèle pour le futur. Et il ne fallait pas croire qu’un tournant stratégique avait été pris. Car, loin d’être philosophiquement portée à l’unilatéralisme comme certains le pensaient en Europe, la stratégie de Bush, expliquait-il, supposait de bonnes et durables relations avec l’ONU et l’OTAN. « Partenariat est le mot d’ordre de la stratégie américaine » à une époque qu’il qualifia « d’ère de la coopération ». Tel était, affirmait-il, le véritable message contenu dans le document si critiqué (et très mal compris) de septembre 2002 sur la Stratégie de la sécurité nationale et le principe qui guiderait l’avenir. « Sans relations de coopération entre les grandes puissances mondiales, concluait-il, il y a fort peu de chances de vaincre le terrorisme » .
Ce revirement apparent de la politique étrangère américaine se poursuivit durant l’été 2004, pour atteindre une sorte de paroxysme émotionnel au mois de juin, avec la commémoration du Débarquement le 6 juin – moment idéal pour insister sur ce qui unit les alliés – suivi rapidement par le sommet du G8 en Géorgie, le sommet États-Unis/Union européenne à Dublin et la réunion de l’OTAN en Turquie. En tout cas, tout semblait oublié au moment où les grandes puissances siégeaient afin d’examiner les modalités d’un retour à l’ordre et à la stabilité dans une situation irakienne dégradée.
La politique aussi a joué son rôle. En effet, quand Bush évoqua la prochaine élection présidentielle, il subit les attaques de ceux qui pointaient un fait électoralement dommageable, c’est-à-dire que loin d’accroître l’influence des États-Unis dans le monde, il n’était arrivé qu’à la réduire et ce, en s’aliénant inutilement de vieux alliés. Comme l’a fait remarquer l’un des directeurs de campagne du sénateur Kerry, le problème n’est pas de savoir si les États-Unis devaient ou non employer la force en Irak, mais qu’ils aient choisi de le faire d’une façon qui minimisait le soutien international. Comme l’a observé James Rubin, si Bush avait attendu quelques mois, « c’est le refus d’obéir de l’Irak », et non de douteuses déclarations concernant une menace, qui aurait « déclenché la guerre ». Selon lui, non seulement cela aurait facilité un engagement dans la guerre sans une résistance massive en Europe, mais « beaucoup d’autres pays auraient été prêts à envoyer des troupes et à accorder une assistance substantielle pour la reconstruction si une telle légitimité internationale avait été obtenue » .

Tout est bien qui finit bien ?

Quand la situation est revenue à la normale, le ton a commencé à changer, au grand soulagement des responsables de chaque camp. Certains furent sans doute surpris, mais pas ceux pour qui la réalité et les intérêts communs allaient obligatoirement rapprocher à nouveau les deux continents une fois l’Irak surmonté . Si l’on en croit les optimistes, on se trouvait dans la même situation qu’après les grands conflits transatlantiques du passé. On pouvait même en dégager une sorte de schéma. D’abord, les deux parties se fâchaient, comme souvent dans le passé. Ensuite, les masses protestaient dans la rue. Après quoi, les Français réfléchissaient, à la manière gaulliste, à propos du caractère autoritaire du pouvoir américain. Les Américains, à leur tour, accusaient les Français et tous les Européens critiques d’être anti-américains. Et finalement tout s’estompait, montrant ainsi aux experts que la nécessité ramenait toujours les deux membres de la famille sous le même toit . Il en avait toujours été ainsi et c’était encore le cas aujourd’hui . Alors que les mots chaleureux commençaient à circuler au-dessus de l’Atlantique en 2004, un autre analyste américain observa que les pessimistes s’en étaient donnés à cœur joie. C’était maintenant au tour des atlantistes de leur prouver qu’ils avaient tort et de leur montrer pourquoi la relation restait saine .
Il est difficile de ne pas être d’accord avec les faits et, surtout, avec le fait patent qu’une énorme quantité de temps a été employée pour recréer ces fameux ponts au-dessus de l’Atlantique . Pourtant, en dépit de ces efforts acharnés, il est impossible de cacher les tensions sous-jacentes. Visiblement, les cicatrices laissées par l’Irak mettront du temps à guérir. Si elles guérissent. Naturellement, il y a ceux pour qui tout reste ouvert. Ils estiment même qu’on pourrait conclure un nouveau pacte pour que la relation reparte d’un pied solide . Mais au fur et à mesure que les événements se sont déroulés, même en ces mois ensoleillés, il devint clair que la relation était loin d’être gaie et détendue. En effet, malgré tous les beaux discours à propos d’une « nouvelle vision » pour une relation refondée, on a pu noter le maigre travail de réparation sur le terrain . Tout d’abord, le vent n’a pas tourné en faveur des États-Unis. En Espagne, où le nouveau gouvernement a retiré ses troupes d’Irak après avoir balayé le gouvernement pro-américain en mars. En Allemagne, où l’on avait déjà clairement refusé de soutenir l’effort de l’OTAN en Irak. Et en France, inflexible sur le fait qu’elle ne tirerait pas les marrons américains du feu irakien. Quand les Américains pressèrent l’OTAN de s’engager en Irak, on leur répondit que l’enlisement de ce que beaucoup considèrent comme une opération ratée en Afghanistan était tel que ce serait totalement impossible. L’OTAN pouvait faire de la formation, mais parler d’une implication sérieuse serait un peu symbolique . Ce qui conduisit au moins deux Américains à se demander (encore une fois) à quoi servait exactement l’OTAN si elle ne pouvait pas s’engager ?
Bien sûr, on pourrait répondre – et beaucoup le font – que l’Europe et les États-Unis sont toujours unis par des valeurs et des intérêts communs. C’est vrai. Mais là aussi, les choses sont complexes ; en fait, si l’on jette un coup d’œil aux indicateurs, il est de plus en plus clair qu’ils ne sont finalement pas si unis. Ils ne sont visiblement pas sur la même longueur d’onde quand il s’agit de définir les causes profondes de la menace terroriste ; ils sont sérieusement divisés quand il s’agit d’Israël ; ils ne sont pas d’accord non plus sur la manière de traiter avec les soi-disant États voyous. Et ils ne se considèrent plus avec la bienveillance évoquée par les optimistes. Un certain nombre d’Américains ont de très sérieux doutes sur les éventuelles implications à long terme du projet européen et de nombreux Européens ont des doutes encore plus grands sur l’hégémonie américaine. Si l’on en croit les récents sondages, le niveau de suspicion des États-Unis n’a jamais été aussi élevé en Europe. Et il n’est pas certain qu’Américains et Européens partagent les mêmes valeurs. En réalité, la fin de la Guerre froide a révélé une chose, c’est que la plupart des Européens semblent prêts à relever les défis de la post-modernité (y compris vivre sans Dieu et sans notion bien définie de la souveraineté) alors que la plupart des Américains ne le sont pas . Ce fossé est encore plus marqué depuis le 11 septembre. En effet, si une chose a accentué la division ces dernières années, c’est que l’Amérique a été transformée par l’atrocité, mais pas la plupart des pays d’Europe. Heisbourg a peut-être exagéré en affirmant que, pour la plupart des Européens, les « affaires continuaient normalement » . Mais il y avait un fond de vérité essentiel. Comme l’a observé Garton Ash intelligemment, le 11 septembre a été « un moment où l’on se définit et où l’Europe “a refusé” de se définir » .
Cela nous conduit à l’Alliance atlantique, élément clé sur lequel repose traditionnellement la relation transatlantique. En un sens, les optimistes ont raison. L’OTAN survivra et continuera d’être un véhicule utile pour remplir une série de rôles nécessaires, depuis le maintien de la paix jusqu’à garder un pied américain dans le camp européen. Certains pensent en effet que l’OTAN est si utile d’un point de vue fonctionnel que, même s’il n’existait pas, il serait à inventer. Quoi qu’il en soit, on ne peut pas voiler un fait simple, mais malheureux, de la vie stratégique moderne : l’organisation se révèle plus ou moins sans objet quand il s’agit de traiter des questions de sécurité urgentes de notre époque . Naturellement, elle ne sombrera pas ; pas plus que l’Europe ne sera rayée de la carte intellectuelle de l’Amérique. Mais ni l’un ni l’autre ne sont le partenaire privilégié de l’Amérique à l’époque du terrorisme international. Voilà le point critique . L’Europe ne possède même pas ce que les Américains respectent et demandent le plus à leurs alliés : un pouvoir militaire adéquat. En effet, une chose a affaibli les liens qui existaient autrefois, le simple fait que l’Europe n’a pas les moyens d’opérer aux côtés des Américains dans une situation de combat sérieuse. Comme l’a noté un observateur, « l’énorme investissement supplémentaire » que les Américains « font dans la défense rendra pratiquement impossible une inter-opérativité avec les Alliés dans l’OTAN ou au sein de coalitions » . En d’autres termes, les chiffres sont loin du compte .
Ce qui nous conduit à la troisième source de glissement : la tendance croissante de l’Amérique à trouver ses propres réponses aux problèmes mondiaux. Évidemment, ce n’est pas aussi tranché. Dans de nombreux domaines, les États-Unis continueront à travailler avec les autres en maintenant leur adhésion à diverses organisations internationales importantes pour la simple raison que les défis d’interdépendance exigent des réponses collectives plutôt que séparées . Mais un tournant critique a été pris bien avant l’élection de Bush et bien avant le 11 septembre et la décision de faire la guerre en Irak . Et cela ne s’est pas produit en raison de facteurs à court terme, mais plutôt à cause de changements plus profonds qui ont eu lieu dans la période post-Guerre froide, notamment l’échec de plusieurs efforts multilatéraux dans les années 1990, la pression grandissante du Congrès conservateur, la naissance d’un nouveau nationalisme en Amérique et, bien sûr, l’extraordinaire renaissance de l’Amérique dans les années 1990 . En effet, à une époque où les États-Unis semblaient en progression dans un monde où ils étaient devenus la seule superpuissance sur l’échiquier, comme tout pouvoir ascendant, ils ont été (et continueront à être) de plus en plus enclins à adopter une politique qui conforte leurs intérêts plutôt que ceux des autres .
Finalement, la possibilité d’un glissement supplémentaire sera de plus en plus fonction à l’avenir de la façon dont l’Europe et les États-Unis se considèrent. Faire des prédictions est une entreprise notoirement risquée. Mais deux tendances à long terme qui ne vont pas nécessairement dans le sens du maintien de la relation commencent à se faire sentir. La première est le sentiment croissant de nombreux Européens que la profonde inégalité de l’actuelle distribution du pouvoir les rend trop dépendants d’une Amérique dans les jugements de qui ils n’ont pas toujours confiance ; et la deuxième (trop souvent écartée par les sceptiques), ce sont les énormes changements sur le continent européen, qui conduiront probablement à une définition de son identité pas seulement en termes de notion positive de l’Europe, mais en termes d’image de plus en plus négative de l’Amérique . Cela explique en partie certains aspects nouveaux de la situation moderne : le fait qu’un nombre croissant d’élites (et pas seulement en France) obtiennent désormais un soutien politique en jouant la carte anti-américaine. Naturellement, ce n’est pas une conclusion agréable pour un transatlantiste de la vieille école. D’après les eurosceptiques, cela ne correspond même pas à la réalité. En fait, si l’on prenait Niall Ferguson au sérieux, il n’y aurait qu’un seul avenir pour une Europe sclérosée et tournée sur elle-même : la dépendance envers son protecteur plus puissant et plus dynamique à l’Ouest . Mais la question principale n’est pas là. La logique de l’intégration européenne, la dynamique d’expansion, le lancement de l’euro, la nouvelle constitution européenne et le rôle émergent de l’Union européenne en tant qu’acteur international, créeront sans aucun doute des difficultés pour l’Europe à court terme. Cependant, pris ensemble, ils pointent dans une direction : vers une nouvelle Europe susceptible avec le temps de devenir de plus en plus indépendante quand il s’agira de traiter avec les États-Unis . Il faut reconnaître que façonner une politique étrangère européenne crédible pour le futur ne sera pas aisé . Pour l’instant, l’Europe préfère les certitudes du train pris en marche, plutôt que le risque de faire contrepoids avec les États-Unis. Surtout que toute tentative actuelle à cet égard diviserait autant l’Europe qu’elle ne l’unirait. Néanmoins, cette attitude passive n’est pas éternellement garantie, comme semblent le penser certains néo-conservateurs . Une période nouvelle et très intéressante – quoique plus incertaine s’annonce pour la relation transatlantique et, plus tôt ce sera reconnu par tous les analystes, mieux cela vaudra . De toute évidence, ressasser le mantra d’une relation transatlantique sûre parce qu’on estime qu’elle doit l’être ne suffit plus . Dans le passé, les experts ont invariablement négligé de prédire les changements majeurs et ce, comme l’avait noté Keynes, à cause de leur empoisonnement par une certitude alliée à la peur du changement. Vu leurs antécédents à ce jour, il y a des chances qu’un grand nombre de ceux qui ont consacré leur vie, forgé leur réputation et voué leur temps à l’étude de la relation transatlantique, aient à recommencer.

Traduit de l’anglais par Lucie Mollof