L’anti-américanisme en Turquie

L’anti-américanisme en Turquie

Hamit Bozarslan

Allié stratégique des États-Unis, pays lié à Washington par une lutte commune contre le bloc de l’Est, « gendarme de l’impérialisme », « poste avancé du dispositif militaire américain »… Il s’agit là seulement de quelques-uns des clichés et des certitudes d’experts qui passèrent par une rude épreuve le 1er mars 2003, lorsque, faisant fi des recommandations de son gouvernement, le Parlement turc refusa à Washington le droit d’ouvrir un deuxième front dans la guerre contre l’Irak. Ce refus était d’autant plus étonnant qu’il faisait suite à de nombreuses concessions que les États-Unis avaient accordées à Ankara (un don financier exceptionnel de six milliards de dollars, le droit de stationner quelque 60 000 soldats turcs au Kurdistan irakien, le désarmement éventuel des forces kurdes irakiennes…).
La crise ouverte par ce refus fut aussi fulgurante que – en apparence du moins passagère. Après maintes péripéties, dont il n’est pas nécessaire de faire état ici , le voyage de Recep Tayyip Erdogan, Premier ministre turc à Washington en janvier 2004 et celui de George W. Bush à Ankara dans le sillage du sommet de l’OTAN à Istanbul en juin, permirent aux deux alliés de tourner officiellement la page. Mais une crise de cette ampleur ne passe jamais sans laisser de traces et quelques méfiances. Entre les deux alliés, les sujets qui fâchent ne manquent pas, notamment l’alliance entre Ankara, Téhéran et Damas contre les Kurdes irakiens. On peut cependant penser que la volonté américaine de promouvoir un « islam démocrate et modéré » et le pragmatisme du gouvernement d’Erdogan sauront éviter toute nouvelle crise ouverte entre les deux États.
Plusieurs dynamiques et tensions, qu’on ne peut attribuer à la seule sensibilité « musulmane » de l’AKP (Parti de la Justice et du Développement) au pouvoir depuis novembre 2002 ou à la kurdophobie des militaires turcs, semblent avoir été à la base de la crise de 2003. Force est en effet de souligner que, tout en tirant une rente sécuritaire importante de ses relations avec Washington, Ankara dispose d’une autonomie infiniment plus importante que par le passé par rapport à son allié-protecteur. Plutôt que d’une situation de dépendance simple, on peut parler d’une relation bilatérale structurellement précaire, où les marges de manœuvre des deux États sont constamment ré-négociées. À l’instar des autres alliés des Américains, notamment dans le monde musulman, la Turquie fait partie de ce que Pierre Hassner définit joliment comme la « complexité du monde » . Les « régimes amis » de ces pays ne peuvent assurer leur pérennité sans la protection assurée par la « puissance-monde » et, sous peine d’être classés parmi les « États-voyous », formuler une politique ouvertement hostile à son encontre. Mais ils ne sont pas moins les fruits d’une certaine histoire et d’une culture politique et sont animés par des enjeux et obsessions sécuritaires et des « traumatismes nationaux » qui peuvent aller à l’encontre des intérêts américains.
De même, il faut avoir à l’esprit qu’en Turquie comme dans le reste du monde musulman (et au-delà), l’alliance de l’État avec la puissance américaine n’est guère synonyme de l’« alliance du peuple », ni même celle du « pouvoir » ou des « pouvoirs » qui ne se rédui(sen)t pas aux gouvernements comme organes officiels. En raison d’une tradition politique et intellectuelle remontant à la période de Guerre froide, mais couvrant aussi les souvenirs et les peurs de la période d’après la dissolution de l’URSS, les opinions publiques de ces pays sont souvent profondément hostiles aux États-Unis. Cette inimitié n’est guère spécifique aux milieux contestataires ou radicaux. Les pouvoirs eux-mêmes peuvent partager, à divers degrés, les sentiments anti-américains, les reproduire ou les alimenter par des constructions langagières et symboliques complexes, se servir d’un registre ambigu ménageant des impératifs contradictoires de « loyauté » et d’« opposition », et l’utiliser comme source de légitimité. Ainsi, aussi bien en Turquie que dans le reste du Moyen-Orient, une déclaration publique comprise par Washington comme un acte d’allégeance, peut comprendre un sous-texte (portant sur la « globalisation » ou les « intérêts nationaux », ou encore la « souffrance palestinienne ») présenté comme un signe de résistance anti-américaine sur le plan intérieur.
Enfin, l’anti-américanisme est un macro, voire méta-registre, qui peut facilement être redéployé pour donner sens aux enjeux et conflits locaux sans aucun rapport avec les politiques américaines. Comme nous le verrons plus loin, il peut être utilisé en Turquie au service d’un nationalisme ethniciste anti-kurde ou d’un discours prônant ouvertement la guerre civile contre les islamistes. Comme on peut se l’imaginer, ce type d’hostilité va de pair avec l’anti-européanisme et le renforce en retour. Depuis quelques années, en effet, des voix isolationnistes militantes, anti-américaines et anti-européennes, anti-kurdes, anti-islamistes et anti-réformistes se rencontrent et se confondent sur les mêmes plate-formes pour s’exprimer à la marge de la société et au centre… de l’establishment militaire, civil ou bureaucratique.

L’anti-américanisme « historique » en Turquie

Les États-Unis firent leur entrée en Turquie et dans les réalités et les imaginaires politiques turcs au-lendemain de la Deuxième Guerre mondiale (doctrine Truman, Plan Marshall…) pour occuper d’emblée une place ambiguë, paradoxale et tendue. D’un côté, ils se présentaient comme les protecteurs du pays contre la « menace communiste » et étaient acceptés comme tels par les détenteurs du pouvoir. La neutralité, on ne peut plus « bienveillante », de la Turquie à l’égard de l’Allemagne nazie, telle qu’elle était largement documentée dans les documents allemands, avait en effet provoqué une crise grave entre Moscou et Ankara, poussant la Turquie à chercher une protection du côté américain. De même, l’alliance avec Washington lui permettait de s’intégrer à l’économie mondiale, de profiter des crédits internationaux et d’assurer, à peu de frais, la modernisation et l’encadrement de son armée.
De l’autre côté, cependant, presque d’emblée, les Américains étaient soupçonnés de vouloir imposer, à l’instar des « grandes puissances » du XIXe siècle, une mainmise économique, politique et militaire sur le pays. Selon les opposants à la politique du rapprochement avec les États-Unis, dont les voix commencèrent à s’élever dès les années 1950, Washington utilisait la Turquie comme un poste avancé dans sa stratégie expansionniste et comme un vivier humain dans ses guerres impérialistes (la participation des forces turques à la guerre de Corée créa un véritable traumatisme : 721 morts dans un pays inconnu de l’opinion publique et pour une cause sans rapport avec ses réalités). L’installation des bases militaires américaines, sur lesquelles la Turquie avait renoncé à toute souveraineté, était pareillement interprétée comme un signe de la mainmise militaire sur le pays. L’arrivée massive des coopérants américains, notamment dans le domaine de l’éducation et l’entraînement des services de renseignement turcs, était également vue comme une intrusion incompatible avec l’indépendance nationale. Enfin, la « crise des missiles » de 1963, qui montra à la Turquie le sens de la Guerre froide qui commençait à ses frontières, et la crise « chypriote » de 1964, pendant laquelle le président américain Johnson rappela sèchement au gouvernement turc qu’il ne pouvait utiliser les armes importées des États-Unis sans son aval, amplifièrent les méfiances à son encontre.
Bien que disposant de quelques spécificités sur lesquelles je reviendrai, l’anti-américanisme turc des décennies 1950-1970 partageait nombre de points communs avec l’anti-américanisme qu’on observait ailleurs dans le monde. Il s’inscrivait simultanément ou alternativement dans deux registres qui pouvaient se combiner ou se contredire : le nationalisme et l’internationalisme. Le premier était étroitement lié à la culture politique et à l’héritage du kémalisme : bien qu’acceptant le pluralisme politique, les élites militaires et civiles avaient en effet transformé le kémalisme en « idéologie officielle » du pays. Une grande partie d’entre elles considérait la « dépendance » à l’égard des États-Unis comme incompatible avec les acquis de la « révolution kémaliste ». Dans l’imaginaire politique d’une partie de ces élites, les anciennes puissances occidentales, la France et la Grande-Bretagne notamment, qui avaient, par le traité de Sèvres (1920), tenté de partager ce qui restait de l’Empire ottoman, avaient été remplacées par un nouvel avatar : les États-Unis. Celui-ci avait réussi là où les précédents avaient échoué ; en réduisant à néant l’indépendance de la Turquie, obtenue par un autre traité, celui de Lausanne (1923), ils avaient transformé la Turquie en un pays « semi-colonisé ». Le sous-développement économique du pays était la conséquence de l’exploitation de sa paysannerie et de sa classe ouvrière et du pillage de ses ressources économiques et minières par les compagnies américaines. Quant aux pouvoirs civils ou militaires (1960, 1971, 1980) pro-américains – même s’ils cherchaient à élargir leur marge de manœuvre , ils étaient accusés de constituer les « suppôts de l’impérialisme » à l’intérieur, confirmant ainsi la vieille prédiction de Mustafa Kemal, le fondateur de la République, à propos de probables « ignorance, complicité, voire trahison » des futurs dirigeants du pays .
Rapidement cependant, et sans totalement disparaître, ce registre fut dépassé par un anti-américanisme de type internationaliste. Le premier facteur explicatif de ce passage se trouvait dans la naissance d’une mouvance de gauche robuste , attirant d’abord une jeunesse issue des classes moyennes et d’une intelligentsia déboussolée, puis, dans les années 1970, une jeunesse paupérisée, pour l’essentiel kurde et/ou alévie, issue de l’exode rural. Dans un Moyen-Orient et dans une Turquie en pleine mutation, traversés par des radicalismes sans précédents et par des discours plus ou moins socialistes, cette gauche ne pouvait s’enfermer dans l’« anti-impérialisme » autarcique, turco-turc, dans lequel l’intelligentsia néo-kémaliste tentait de l’enfermer. Aussi bien dans sa perception du monde que dans son regard sur le kémalisme, elle connut, à des cadences rapprochées, plusieurs phases de radicalisme. Dans un premier temps, elle procéda à une relecture critique de l’histoire dans laquelle la Guerre de l’Indépendance turque (1919-1922) fut réinterprétée comme résultant d’une alliance mondiale entre les forces « progressistes » et anti-impérialistes des années 1920. Ainsi, l’Union soviétique dont le fondateur avait renoncé aux ambitions de la Russie tsariste financièrement et moralement soutenu les forces kémalistes, cessa d’être perçue comme une menace pour devenir pour certains intellectuels un horizon d’attente. La publication de la correspondance entre Lénine et Mustafa Kemal dans les années 1960 fit ainsi l’effet d’une bombe, brisant l’image d’un Mustafa Kemal « anti-communiste ». Cette réhabilitation ne concernait certes pas l’Union soviétique « réelle », tant la mouvance de gauche se divisa rapidement entre les pro-Soviétiques et les pro-Chinois ; mais elle ne contribua pas moins à alimenter le registre de l’anti-impérialisme et de l’« alliance des peuples opprimés ».
Le deuxième facteur à la base de l’anti-américanisme internationaliste est à chercher dans l’image que les États-Unis renvoyaient d’eux-mêmes dans l’ensemble du monde. Ainsi, la guerre du Vietnam (un socialiste turc, Mehmet Ali Aybar siégea dans le jury du Tribunal Russel) et la politique moyen-orientale de Washington (problème palestinien, Guerre des six jours, Septembre noir, soutien inconditionnel apporté aux « régimes réactionnaires » arabes…) suscitaient un émoi considérable en Turquie. À la grande honte des radicaux turcs, il semblait que les « régimes révolutionnaires » (à commencer par l’Égypte de Nasser), issus d’un monde arabe si longtemps oublié, sinon méprisé, réussissaient là où le kémalisme avait échoué : créer un pays indépendant et engagé « sur la voie du socialisme ». Dès lors, il était inévitable que les rôles se renversent et que le tiers-monde devienne le symbole d’une indépendance nationale, apportant, dans son sillage, d’autres modèles, d’autres figures et d’autres mots d’ordre, qui soit renforcèrent l’image du kémalisme comme l’une des premières résistances anti-impérialistes, soit permirent son dépassement radical comme une résistance qui n’avait pas abouti à accomplir ses objectifs initiaux .
Tout au long des décennies 1960 et 1970, l’anti-américanisme kémaliste disposait des forteresses au sein de l’intelligentsia. Elle pouvait aussi compter sur quelques soutiens au sein de l’armée (bien qu’à la marge de la « chaîne de commandement »). Ainsi, les officiers de « gauche » (secondés par certains intellectuels putschistes) tentèrent un coup d’État le 9 mars 1971, qui fut déjoué par la hiérarchie militaire. Mais le 12 mars de la même année celle-ci organisa à son tour un coup d’État, en partie dans le but d’empêcher d’autres tentatives qui auraient pu venir du bas. Le règne de la hiérarchie militaire, acquise à la « lutte anti-communiste » et aux doctrines sécuritaires de Washington, constitua une période de répression massive de la gauche radicale, mais aussi des kémalistes anti-américains. Presque une décennie après (12 septembre 1980), un autre coup d’État, dont le bilan dans le domaine des droits de l’homme fut désastreux, inaugura une nouvelle période de règne des militaires acquis à l’« anti-communisme ». Ce nouveau putsch avait également un aspect « préventif », l’un de ses buts étant d’empêcher l’éclatement de la chaîne de commandement et l’autonomisation des « officiers de gauche ».

1980-2004 : Le destin de la gauche ou de l’anti-américanisme internationaliste au repli sur le nationalisme

Le régime militaire de 1971-1973, se présentant également comme chantre du kémalisme, décima la gauche radicale turque, dont les chefs mythiques furent exécutés ou tués, mais il ne fit que renforcer la combativité des militants survivants. Sa durée relativement courte et l’amnistie générale de 1974 permirent à cette gauche de se renouveler. Tel ne fut pas le cas du régime militaire instauré le 12 septembre 1980. Certes, il fut également de courte durée, mais parvint pratiquement à réaliser son objectif majeur, à savoir la destruction physique et morale, quasi totale, de la gauche radicale. De même, les dispositifs juridiques et coercitifs qu’il mit en place furent maintenus pratiquement jusqu’à 1991. Certains militants ne purent quitter leurs geôles que dans la deuxième moitié des années 1990.
Ces conditions particulières, auxquelles il faut ajouter les transformations sociales considérables qui eurent lieu en Turquie, expliquent que la gauche radicale turque passa largement à côté des transformations qui secouèrent la Chine post-maoïste, puis l’Union soviétique. Le chemin qui amenait les militants des prisons au « monde » n’était plus balisé comme ce fut le cas après l’amnistie de 1974. À son « réveil », pratiquement une décennie après le coup d’État, alors que se maintenaient vivaces les traumatismes de la répression, la gauche se trouvait confrontée à une perte de repères et à une « crise épistémologique ».
Certes, elle cultivait son radicalisme comme une déchirure et un rêve de vengeance. Le soutien absolu que l’administration Reagan avait apporté au régime militaire ne pouvait que la confirmer dans son hostilité. Mais elle ne disposait plus de grille de lecture pour comprendre l’évolution des États-Unis d’après la Guerre froide et d’après-Reagan et d’interpréter la période Clinton et sa philosophie de political correctness. Non seulement ses références fondatrices avaient disparu (la fin de l’URSS et la sortie de la Révolution culturelle de la Chine), mais les expériences révolutionnaires du Moyen-Orient avaient échoué ou donné naissance aux régimes militaristes et ultra-répressifs. La guerre Iran-Irak, l’usage des armes chimiques au Kurdistan irakien par un « régime arabe révolutionnaire », la marginalisation de la référence palestinienne comme modèle de résistance et les accords d’Oslo, etc., ne pouvaient guère être compris à partir de la dichotomie « impérialisme » et « anti-impérialisme ». L’évolution du PKK , qui adopta dès les années 1990 une ligne de conduite fondée sur la Realpolitik et chercha à améliorer son image de marque, affaiblit davantage la confiance de cette gauche dans ses repères pour aboutir à sa marginalisation comme mouvement contestataire.
La décomposition de la gauche radicale ne marquait cependant pas la fin de l’anti-américanisme ; dans les faits, celui-ci se déplaçait vers d’autres sphères : l’islamisme et la droite radicaux et, de nouveau, une certaine intelligentsia kémaliste. Avec la disparition de l’Union soviétique, l’islamisme et la droite radicaux, anciennement proches des États-Unis, se trouvaient privés d’« ennemi traditionnel », une privation qu’ils ne purent surmonter que dans l’hostilité aux États-Unis. Certes, la politique américaine dans les Balkans avait redoré pendant un temps l’image des États-Unis, mais dans l’ensemble, les questions irakienne (embargo américain et politique d’« endiguement ») et palestinienne ne cessèrent d’alimenter des sentiments d’inimitié à leur encontre.
Mais c’est surtout au sein des milieux kémalistes qu’un anti-américanisme d’un nouveau type, étroitement lié aux enjeux et aux traumatismes de la politique intérieure, vit le jour. Pour comprendre ce nouvel avatar, il convient de rappeler que pendant la décennie 1990, une nouvelle ingénierie politique, fondée sur la gestion de la société par des crises successives et sur la mobilisation des « amis » contre les « ennemis de l’État ou du régime », à savoir les nationalistes kurdes, les islamistes, et, dans une certaine limite, également les intellectuels libéraux pro-européens, fut mise en place. Ce qu’on appelle en Turquie l’État profond, regroupant une partie des establishments civil, judiciaire et militaire, ainsi que nombre d’intellectuels kémalistes, vécut cette décennie dans la peur (indépendance du Kurdistan, établissement d’un régime islamiste, trahison des élites et du peuple…), une peur transformée en rente politique, symbolique, voire économique et militaire. La syntaxe politique officielle sacra durant ces années le kémalisme et ses symboles (le mausolée d’Atatürk, le Discours d’Atatürk de 1927) en un système quasi transcendantal et hégémonique. Résultat d’un traumatisme historique, le kémalisme devint à son tour une source de traumatisme collectif, cultivant le spectre de l’immanence de complots fomentés par les ennemis de l’intérieur, inévitablement à la solde des ennemis de l’extérieur.
C’est aussi dans ce contexte qu’une partie de l’ancienne gauche (aussi bien radicale que centriste) se convertit, d’abord à ce nouveau kémalisme, puis à la théorie du complot qui remplaçait dans son vocabulaire la « lutte des classes ». De la même manière, les « classes opprimées » laissèrent place à la « turcité » ou à l’« ethnie turque » opprimée et menacée par les ennemis de l’intérieur et ceux de l’extérieur, l’Union européenne et les États-Unis. État, peuple et ethnie turcs se fusionnèrent dans cette syntaxe pour ne constituer qu’une seule entité méta-historique.
Le Parti de la Gauche démocratique de Bülent Ecevit, le Parti de la République indépendante de Mümtaz Soysal, le journal Cumhuriyet, un cercle d’anciens maoïstes (Parti ouvrier), une revue dénommée Turk Solu (la gauche turque), les Associations de la pensée atatürkiste, un nombre impressionnant de sites Internet et d’initiatives « civiles » constituent les fers de lance de ce nouveau courant. Cette nébuleuse, qui inclut aussi des figures emblématiques comme Yekta Güngör Özden ou Vural Savas, respectivement anciens présidents de la Cour Constitutionnelle et de la Cour de Cassation, se trouve désormais parfaitement en diapason avec la droite radicale, également mobilisée autour des mêmes sentiments pro-turcs et, partant, anti-européens et anti-américains.
Ainsi, aussi bien pour ces milieux kémalistes que pour cette gauche et cette droite nationalistes, toute demande de démocratisation, toute revendication dans le domaine des libertés fondamentales ou de la reconnaissance du fait kurde, toute initiative en vue de la résolution de la question chypriote ou de la reconnaissance du génocide arménien représenteraient de chevaux de Troie destinés à démanteler la « turcité » et à réactiver le projet de disséquer la Turquie. Ainsi, les négociations à Chypre sont interprétées comme la volonté d’expulser la turcité de la Méditerranée, le projet de résolution du Congrès américain (dont le vote est sans cesse retardé pour des motifs politiques) de reconnaître le génocide arménien comme la volonté de constituer une Arménie sur le sol turc. Ce plan manichéen viserait non seulement la turcité et la Turquie, mais également toute autre entité étatique indépendante, comme la Russie, la Syrie, l’Irak, l’Iran, voire la Chine. Ainsi, la « globalisation », bête noire des militaires turcs , serait un euphémisme, ou, pire encore, un nom de code, pour dire « guerre mondiale des Américains contre les peuples opprimés » et les « États indépendants ». L’anti-américanisme devient ainsi une méta-référence, qui permet de donner sens à toute crise que la société traverse ou à tout défi auquel le système politique fait face et qui renforce le sentiment de menace. Dans un pays où de 40 à 50% de la population trouve ses origines dans les anciens territoires ottomans, la peur de « perdre » la « dernière patrie » ne manque pas d’alimenter des réflexes « nationalistes », voire autistes, que d’aucuns n’hésitent à utiliser comme ressource politique.
Les nouveaux anti-Américains mentionnent, comme preuves accablantes du « complot euro-américain », les cas irakien et palestinien, et, au risque de s’aliéner une population très sensibilisée aux causes bosniaque, kosovarde et tchétchène, le démembrement de la Yougoslavie et de l’URSS et la « fragilisation » de la Fédération de Russie. La Turquie serait en première ligne de ce front. Nonobstant le soutien sans réserve des États-Unis à la Turquie tout au long des années 1990 dans sa lutte contre le PKK (et dans l’arrestation d’Abdullah Öcalan au Kenya), les plans de Washington (secondé en cela par Israël) viseraient à la création d’un État kurde. Cette nouvelle entité serait appelée, à court terme, à inclure aussi les Kurdes de Syrie et de l’Iran et, à moins de déjouer le complot déjà bien avancé, à former un axe israéolo-kurde au Moyen-Orient. Dans cette grille d’interprétation, l’anti-américanisme se fait kurdophobe et ethniciste. Les frontières qui sépareraient les deux « ethnies », les Turcs et les Kurdes, ne seraient d’ailleurs pas déterminées exclusivement par leur positionnement par rapport aux plans américains : elles seraient aussi celles départageant le bien et le mal, l’opprimé et l’oppresseur.
Mais les Kurdes ne constitueraient pas, dans cette vision, le seul ennemi « à la solde de Washington ». Une partie des islamistes, entendons par là ceux qui sont au pouvoir, le seraient tout autant. Les Américains tenteraient, en utilisant la carte islamiste (et un gouvernement qu’incarne l’irtica et qu’ils auraient totalement infiltré), de saper les fondements mêmes de la révolution kémaliste et partant de détruire le régime laïc turc. Ainsi, une Turquie amputée du kémalisme, la seule valeur positive qui lui donne sens et identité, et par conséquent « aseptisée » et édentée, n’aurait d’autre choix que de capituler devant les États-Unis. Et ce n’est qu’à cette condition qu’elle deviendrait le « modèle » d’assujettissement du monde musulman dont les Américains auraient cruellement besoin .
Ainsi, tout en introduisant un méta-ennemi dans l’imaginaire politique turc et en alimentant les « théories du complot » que le sociologue Serif Mardin qualifie de « philosophie de l’histoire en Turquie » , le nouvel anti-américanisme en Turquie se lit à l’aune des enjeux et des peurs locaux. Contrastant avec l’anti-américanisme du passé, il ne s’articule guère à un mouvement social ou à une contestation.
Certes, cette version ethniciste de l’anti-américanisme ne trouve que peu d’échos au sein de la société et les partis que la prônent ouvertement arrivent rarement à dépasser quelques pourcents de votes . De même, son anti-islamisme (« défense de la Révolution kémaliste ») la condamne à une marginalité certaine (d’où la recherche, par certains, d’une synthèse « islamo-kémaliste »). Mais elle ne travaille pas moins la société depuis ses marges. Et, ici comme ailleurs, les « marges » reflètent les peurs, les obsessions, les traumatismes et les radicalismes qui pourraient secouer puissamment un pays. Elles disent sur lui plus qu’il n’ose exprimer ou accepter par une démarche réflexive. Dans un pays comme la Turquie, dont les quatre dernières décennies furent marquées par de multiples phénomènes de violence et de radicalismes, cet anti-américanisme ethniciste montre aussi combien la stabilité qui y règne depuis à peine quelques années reste fragile.
S’agit-il d’ailleurs exclusivement de marges ? Dans les faits, les thèmes d’inimitié ethniciste sont largement relayés par les déclarations des figures imposantes de l’establishment civil, judiciaire et militaire, les gestes des officiers en service ou encore les pétitions publiques de hauts fonctionnaires et de généraux retraités . Les « marges » de la société ne se juxtaposent donc pas aux « marges » des pouvoirs non élus. Certes, l’anti-américanisme de l’establishment est souvent accompagné d’un pragmatisme qui évite une crise ouverte avec Washington, mais il déclenche aussi, volens nolens, des processus que personne n’est en mesure de « domestiquer ». Sans en être le seul facteur explicatif, ce type d’anti-américanisme joua un rôle important dans la crise entre Ankara et Washington en mars 2003.
Enfin, au-delà de son impact électoral, l’anti-américanisme trouve des échos aussi en dehors de l’électorat ultranationaliste, les sondages à répétition l’attribuant à quelque 80% de la population. Ne pas voter pour les formations ouvertement hostiles à Washington ne signifie donc pas ne pas accorder quelque crédit à leur message et à leurs théories du complot. Ainsi, plus d’un « éditorialiste » libéral peut mentionner le « soutien américain au séparatisme du PKK », plus d’un sondé peut expliquer la crise économique du début des 2000 par le « complot des Américains » qui ne souhaiteraient pas voir une Turquie prospère. Les discours élaborant une ligne directe entre le Traité de Sèvres et l’occupation de l’Irak et les interprétant comme autant de phases d’un même projet anti-turc, ou présentant les États-Unis comme marionnette d’un « État secret » qui dirigerait le monde depuis un quelconque bunker à Jérusalem ou à Tel-Aviv, exercent une influence considérable sur la société et produisent le « savoir » et, partant, le « sens » communs. Un sens qui peut aisément se faire « turc », « musulman » ou « eurasiste », passer d’un registre à l’autre, et se situer en décalage impressionnant avec le soutien électoral apporté au parti d’Erdogan (42%) cherchant une alliance pragmatique avec Washington.

Critique non « anti » de la politique américaine

Il convient cependant de souligner, ne serait-ce que pour dresser un tableau plus nuancé, qu’il existe aussi en Turquie une critique radicale des États-Unis, formulée notamment par certains milieux de gauche, comme la revue Birikim ou certains intellectuels libéraux. Celle-ci n’est cependant pas « anti- », tant elle s’exprime sous forme d’une réflexion autour des thèmes de pouvoirs et de puissance, de démocratie et de justice, de domination et de résistance. Ces milieux intellectuels, il faut bien le reconnaître, très marginaux, sont résolument opposés à l’establishment militaire et civil en Turquie ainsi qu’à tout discours et politique nationaliste et/ou ethniciste.
C’est sans doute là, dans cette opposition non « anti », qu’on peut trouver quelques espoirs de dialogue avec les États-Unis. Mais pour que celle-ci parvienne à jouer le rôle constructif qu’elle se cherche, il faudra qu’elle rencontre une autre Amérique, une Amérique capable de se projeter dans l’avenir autrement que sous forme d’une « puissance-monde », qui refuse de se réaliser comme un système de domination se légitimant par lui-même. À défaut d’une telle Amérique, les critiques constructives que formulent nombre d’intellectuels en Turquie – et dans le monde musulman risquent bel et bien de se transformer en un cri lancé dans le désert.