Les meilleurs amis de l’Amérique en Europe

Les meilleurs amis de l’Amérique en Europe

Les perceptions et les politiques de l’Europe centrale et de l’Est à l’égard des États-Unis

Jacques Rupnik

À l’aube de son unification proclamée de longue date, l’Europe se révèle profondément divisée, moins par la crise irakienne en tant que telle qu’en raison des perceptions et des politiques à l’égard du pouvoir américain. La division transatlantique est devenue également intra-européenne quand les pays d’Europe centrale et d’Europe de l’Est ont fait pencher la balance du côté du leadership américain. Le document intitulé « United we stand » (« l’union fait la force ») , une initiative de la Grande-Bretagne et de l’Espagne à laquelle se joignirent les dirigeants de la Pologne, la Hongrie et la République tchèque, symbolise cette division. Elle réaffirmait la primauté du « lien transatlantique comme garantie de notre liberté » et fut suivie, le 5 février, de la lettre des « Dix de Vilnius » (de l’Albanie à l’Estonie), qui se déclaraient prêts à participer à une coalition internationale en vue de désarmer l’Irak .
« Pour moi l’Europe, ce n’est pas la France et l’Allemagne. Ça, c’est la vieille Europe. Si vous regardez l’ensemble de l’Europe, son centre de gravité s’est déplacé vers l’Est », déclara le secrétaire d’État américain à la Défense, ajoutant que la caractéristique de la « nouvelle Europe » résidait précisément dans le fait « qu’elle n’était pas avec la France ou l’Allemagne, mais avec les États-Unis ». La manque de diplomatie de la déclaration de Donald Rumsfeld ou sa terminologie controversée (la plupart des capitales d’Europe de l’Est sont au moins aussi « vieilles » que celles d’Europe de l’Ouest ; la « nouvelle Europe », c’est celle née de l’élargissement de l’Union européenne à dix nouveaux pays), ne doivent pas masquer l’élément de vérité qu’elle contient : l’ensemble des pays de l’ancien bloc communiste « de la Baltique à l’Adriatique », pour reprendre les mots de Churchill lors de son fameux discours sur le « rideau de fer » ont manifesté, avec plus ou moins d’enthousiasme, leur soutien aux États-Unis.
D’où la question : l’ancien bloc soviétique serait-il devenu un « bloc américain », la nouvelle colonne vertébrale d’un « parti américain » au sein d’une Europe élargie ? La crise provoquée par la guerre en Irak fait-elle figure de perturbation transatlantique temporaire, comme les nombreuses crises qui se sont succédé, depuis celle de Suez en 1956 jusqu’à la Bosnie quarante ans plus tard, ou bien est-elle le révélateur d’une évolution plus profonde des perceptions et des politiques à l’égard des États-Unis ? Si tel est le cas, et si la période de transition s’étendant de la fin de la Guerre froide en 1989 au 11 septembre 2001 est désormais terminée, il convient de voir les réactions contrastées des nations ayant forgé l’Union européenne et des nouveaux venus d’Europe centrale et de l’Est comme faisant partie d’un réalignement plus vaste dans le cadre de l’après-Guerre froide. Cela justifie également une brève comparaison entre la perception de l’Amérique dans un pays comme la France, désormais considéré aux États-Unis comme l’archétype de l’anti-américanisme européen, et les perceptions des Européens de l’Est, qui se proclament les « meilleurs amis » des Américains sur le continent.
Plusieurs précautions s’avèrent nécessaires. Tout d’abord, il faut user du terme « anti-américanisme » avec précaution en raison des sens différents qu’il recouvre et de ses ambiguïtés (l’association fréquente d’un ressentiment à l’égard du pouvoir américain combiné à l’attrait persistant pour le « rêve américain »). Dans la mesure du possible, on doit s’efforcer de distinguer entre, d’une part, la renaissance d’un discours politique anti-américain (dans le doute, on blâme « l’hyper-puissance ») ou l’expression de prétendues menaces contre l’identité culturelle d’une nation (« on se pose en s’opposant ») et, d’autre part, la formulation de différends légitimes sur de nombreux sujets politiques ou économiques, voire sur la nature véritable du « nouvel ordre international ». De nombreux pays européens ont exprimé leur opposition à la politique menée par l’actuelle administration américaine au sujet de l’environnement (Kyoto), de la Cour pénale internationale, ou même de l’usage de la force sans mandat de l’ONU ; cela ne justifie pas de les qualifier « d’anti-américains » pour autant (même si certains des arguments avancés ont aussi leur place dans un discours anti-américain). Quand un hebdomadaire londonien titre en couverture « Unjust, unwise, un-American » , et critique le plan américain prévoyant la création de commissions militaires pour juger les terroristes suspects, Washington pourrait y voir une illustration de ce fameux préjugé anti-américain, jusqu’au moment où il apparaît que le commentaire vient d’un journal (The Economist) connu pour son atlantisme indéfectible et sa tendance à assimiler le rôle international des États-Unis à son programme libéral. De la même façon, dire qu’une lutte efficace contre le terrorisme implique un effort politique concentré sur les conditions qui ont permis son émergence, peut être considéré, dans certains cercles proches de l’actuelle administration américaine, comme « la faiblesse d’experts européens dans la guerre contre le terrorisme » ou une façon d’excuser la terreur anti-américaine, à moins que l’auteur ne se trouve être un ancien conseiller du Président des États-Unis pour la sécurité nationale, dont les liens étroits avec la « nouvelle Europe » remontent à l’époque de la Guerre froide .
Si l’on veut étudier ou évaluer l’intensité de l’anti-américanisme européen, il est tout aussi important, pour remettre les choses à leur vraie place, d’étudier parallèlement le sentiment anti-européen en Amérique . Les deux phénomènes, qui se renforcent mutuellement, ont chacun des implications qui aident à comprendre les différences d’attitudes en Europe.
Deuxièmement, l’évaluation des perceptions de l’Amérique après le 11 septembre nécessite une mise en perspective historique. L’histoire de l’anti-américanisme européen suggère qu’il s’agit là d’un phénomène cyclique . L’anti-américanisme français d’après-guerre décline dans les années 1970 et 1980, parallèlement au déclin du gaullisme et du communisme dans le paysage politique français, pour ressurgir dans un nouveau contexte vingt ans plus tard. De la même façon, dans la mesure où l’accès d’américanophilie en Europe de l’Est est, en partie du moins, une réaction aux années de domination soviétique justifiée par l’opposition aux États-Unis, on peut s’attendre à une évolution dans les années à venir.
Troisièmement, il existe une diversité de perceptions de l’Amérique en Europe centrale et orientale, qui est loin d’être un bloc monolithique. Les Polonais, les Baltes ou les Albanais sont, pour des raisons différentes (l’opposition à Moscou pour les premiers, à Belgrade pour les seconds), les plus étroitement associés à la politique étrangère américaine. Les Hongrois, les Tchèques et les Slovènes affichent un soutien plus réservé et modulé en fonction des implications sur la scène européenne. Et surtout, comme le montrent les réactions vis-à-vis de l’engagement militaire américain en Irak, il faut différencier les élites politiques et intellectuelles de l’opinion publique.
Ce qui était une spécificité française l’obsession à l’égard de la puissance américaine est devenu un sujet d’inquiétude plus largement partagé en Europe de l’Ouest. Le récent accès d’anti-américanisme est au moins aussi aigu en Allemagne qu’en France. Comme l’a fait remarquer Josef Joffe, rédacteur en chef de l’hebdomadaire Die Zeit, jamais dans l’histoire de la République fédérale allemande un chancelier ne s’en était pris aussi violemment à son ancien allié. Plus encore que l’attitude néo-gaulliste de Chirac, la défiance ouvertement affichée par G. Schroeder à l’égard des États-Unis marque la fin du consensus transatlantique . Et c’est précisément pour cette raison que les pays d’Europe centrale, soucieux de préserver ce consensus, ont commencé à rivaliser pour décrocher le titre d’allié le plus fidèle des États-Unis. Ces deux attitudes vis-à-vis des États-Unis sont liées aux différentes réactions par rapport aux réalignements opérés en Europe après la fin de la Guerre froide et à l’affirmation de la puissance américaine sur la scène internationale au lendemain du 11 septembre. Les perceptions contradictoires de l’Amérique en Europe occidentale et en Europe centrale et orientale peuvent être analysées à bon escient en se concentrant sur les trois principaux piliers non de la sagesse mais de l’anti-américanisme français : la peur (du pouvoir), le mépris (pour la culture de masse) et le ressentiment (à l’égard du modèle économique) :
1. Attitudes contrastées à l’égard de la centralité de la puissance américaine après la Guerre froide. L’avenir de l’OTAN et de son leadership américain participent de cette division.
2. Attitudes contrastées vis-à-vis de la suprématie américaine dans le processus de globalisation et de la pertinence, dans ce contexte, d’un modèle socio-économique « anglo-saxon ». C’est-à-dire, un modèle de libre marché, considéré en Europe de l’Ouest comme une menace directe pour l’État-providence et comme la source du démantèlement de l’étatisme hérité du communisme à l’Est de l’Elbe.
3. Les réactions sont tout aussi contrastées à l’égard de la pénétration de la culture de masse et du style de vie américains et ses répercussions sur l’identité nationale (ou européenne).

« Hyper-puissance » américaine ou « indispensable nation » ?

Depuis la fin de la Guerre froide, « small is beautiful », « big is powerful » (le petit est beau, le grand est puissant), le « moyen » est devenu inconfortable. C’est de toute évidence la situation de la France, qui a perdu une partie de la marge de manœuvre que lui garantissait la Guerre froide. Dans ce « moment unipolaire » selon la formule de Charles Krauthamer, la France s’est sentie mal à l’aise, plaidant au contraire, sous la présidence de François Mitterrand, comme celle de Jacques Chirac, pour un monde multipolaire. La crise irakienne n’a donc fait qu’accentuer une tendance déjà bien enracinée. À cet égard, la position des dirigeants du Monde et la politique éditoriale du journal en général est éclairante. Auteur d’un article paru juste au lendemain du 11 septembre sous le titre « Nous sommes tous Américains. Le monde après le 11 septembre », son directeur, Jean-Marie Colombani, avait signé quelques années auparavant, en première page du journal, un article intitulé « Arrogances américaines », dans lequel il détaillait quelques-unes des principales figures du ressentiment français à l’égard du pouvoir américain . Il y affirmait que « ce qui était supposé être un “nouvel ordre international” n’était rien d’autre qu’une hégémonie, la revendication d’un monopole, celui des États-Unis ». Il conseillait à la politique étrangère américaine, mélange de puissance et d’esprit de clocher, « d’éviter de parcourir la planète au gré de tel ou tel lobby ou des humeurs du sénateur Helms » . Il opposait l’unilatéralisme et le recours à la force à la négociation et à la légitimité de la communauté internationale. L’idée que cette dernière ait pu parfois être efficace grâce à la menace de la première, comme l’ont montré les guerres des Balkans, ne lui avait apparemment pas traversé l’esprit.
Il est important de noter que les arguments dénonçant l’unilatéralisme américain et prônant la recherche de contrepoids du côté des Nations unies ou au sein de l’Union européenne étaient antérieurs au 11 septembre et à l’administration Bush. Ce discours s’est progressivement répandu en Europe à la faveur de la participation de différents pays de l’Union à de nombreuses tentatives multilatérales contrées par les États-Unis. Parmi les plus connues : la signature en décembre 1977 à Ottawa d’un traité sur les mines antipersonnel, que les États-Unis ont refusé d’entériner, en compagnie de la Russie et de la Chine, le Protocole de Kyoto sur les mesures contre le réchauffement climatique en 1998, la création d’une Cour pénale internationale soutenue par tous les pays européens et à laquelle les États-Unis se sont opposés, exigeant que les pays d’Europe de l’Est se dispensent d’engager des poursuites à l’encontre de ressortissants américains.
Au début de l’année 2003, la crise irakienne et l’opposition franco-allemande au concept de guerre préventive sans la légitimité d’un mandat de l’ONU doivent être comprises comme l’effet des griefs cumulés des deux côtés. Le refus du chancelier allemand de participer à ce qu’il qualifiait « d’aventure », et même d’y contribuer financièrement, l’opposition de l’opinion publique européenne à la guerre, ont poussé les Français à franchir un pas supplémentaire par rapport à la formule de Hubert Védrine : « amis, alliés, mais pas alignés » . Le partenariat franco-allemand opposé à la politique américaine en Irak semblait présider à l’émergence d’une position « euro-gaulliste », cherchant à présenter l’Europe comme un contrepoids à la puissance et au leadership américains en matière de politique étrangère et de sécurité. C’est précisément le moment qu’ont choisi les nouveaux membres de l’Alliance atlantique pour se séparer de la France et de l’Allemagne.

Pourquoi l’Europe centrale et orientale est-elle « pro-américaine » ?

Si la centralité de la puissance américaine est un sujet d’inquiétude pour ces « vieux Européens » que sont la France et l’Allemagne, elle n’est assurément pas ressentie comme telle par les citoyens d’Europe centrale et orientale. Ceux-ci, notamment les Polonais, considèrent en effet que la fin du système soviétique doit plus au combat de Ronald Reagan contre « l’empire du mal » qu’à l’accent mis par les Occidentaux sur la détente et l’Ostpolitik. La Guerre froide avait resserré leurs liens transatlantiques, alors qu’ils se distendaient dans les perceptions occidentales depuis les années 1990. Ils se sentent européens dans la mesure où ils appartiennent à l’Ouest , alors que les Français et les Allemands appartiennent à l’Ouest parce qu’ils sont européens. Les deux Europe ne sont pas synchrones concernant les implications de la fin de la Guerre froide. Aux yeux des Occidentaux, l’américanophilie de l’Est est au mieux anachronique. Du point de vue des Européens de l’Est et du Centre, le défi franco-allemand au leadership américain apparaît au contraire comme une menace pour leur sécurité.
Les pays d’Europe centrale et orientale considèrent en effet que leur sécurité est étroitement liée à l’OTAN et à la présence américaine sur le continent. Si les Français sont inquiets devant un monde unipolaire, les Européens de l’Est ne ressentent aucune nostalgie pour le monde bipolaire. C’est le résultat d’une certaine lecture de l’histoire que l’on peut résumer ainsi : après la Première Guerre mondiale, les États-Unis ont quitté le vieux continent, ce qui n’annonçait rien de bon pour l’Europe, notamment pour sa partie orientale. Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis sont restés, ce qui a permis à la moitié de l’Europe de rester libre et de préparer ainsi l’émancipation de la partie orientale du continent. Les États-Unis apparaissent donc comme les protecteurs de l’Europe contre ses démons du passé . À cela s’ajoute la méfiance de l’Europe centrale et orientale à l’égard des institutions internationales de sécurité collective, comme envers le pacifisme, assimilé depuis Munich à une conciliation avec les dictateurs. Paris voudrait restreindre la puissance américaine, tandis que Budapest, Prague ou Varsovie soulignent le fait que les Nations unies n’ont rien fait pour empêcher 1956, 1968 et 1981, sans compter l’Afghanistan ou la Bosnie. Parmi les trois principales formes d’organisation du système international (hégémonie, sécurité collective/multilatéralisme, ou encore équilibre des pouvoirs), les Européens de l’Ouest ont tendance en ce moment à préférer la seconde, alors que les Européens de l’Est ne se formalisent pas de la première, dès lors qu’elle reste bienveillante. Quant à « l’équilibre » reposant sur un axe diplomatique Paris-Berlin-Moscou, sa seule évocation suffit à faire naître en Pologne la peur d’un « nouveau Rapallo ».
Au-delà des leçons de l’histoire, il y a celles que l’on peut tirer des guerres dans les Balkans. La politique étrangère et de sécurité commune de l’Union européenne a été inexistante dans les années 1990 et c’est en réalité l’intervention militaire conduite par les États-Unis sous l’égide de l’OTAN, qui a mis fin au nettoyage ethnique en Bosnie et au Kosovo. L’OTAN représente donc aux yeux des nouveaux venus du bloc de l’Est la seule véritable garantie de sécurité, dans la mesure où cela implique les forces américaines de « sécurité dure ». L’Union européenne est considérée comme une institution de « sécurité molle » et en aucune façon capable de se substituer à la puissance américaine .
Cette profession de foi est d’autant plus fortement réaffirmée que des doutes sont apparus ces dernières années quant à l’engagement américain au sein de l’OTAN. À la veille du premier élargissement en 1999 (Pologne, Hongrie et République tchèque), trois conceptions de l’avenir de l’Alliance étaient exprimées. L’approche américaine pouvait se résumer par la formule : « hors de la zone, hors des affaires » (out of area or out of business). La priorité française allait à la construction d’une « identité de défense européenne ». Les pays d’Europe centrale et orientale souhaitaient « mettre fin à l’incertitude » pesant sur leur statut géopolitique et n’auraient pas rechigné à adhérer à la formule bien rôdée du premier secrétaire général de l’OTAN, qui définissait ainsi son objectif : « Garder les Américains à l’intérieur, les Russes en dehors et les Allemands en bas ». C’est ce qui explique l’anxiété des nouveaux membres lorsqu’ils assistèrent, après le 11 septembre, à l’érosion de l’intérêt américain pour l’Alliance atlantique. Le partenariat avec la Russie de Poutine et la « coalition des volontés » sont devenus les priorités de Washington dans la « guerre contre le terrorisme ». Les Français et les autres Occidentaux y ont vu la confirmation du déclin de la signification de l’Alliance. Redoutant cela tout autant qu’une marginalisation stratégique de l’Europe centrale et orientale, les nouveaux venus à l’OTAN cherchèrent à compenser cette situation par un alignement toujours plus étroit sur les positions américaines. Ce qui revenait à adapter l’OTAN à la nouvelle doctrine stratégique américaine, « hors zone » signifiant à présent « hors d’Europe » , et à suivre les États-Unis au Moyen-Orient afin de préserver leur engagement en Europe orientale.
Dans la course au titre d’allié le plus loyal de Washington – au moment où « la vieille Europe » prend ses distances – la Pologne est certainement difficile à battre. La crise irakienne a fourni l’occasion d’un test de loyauté à l’administration Bush, auquel Français et Allemands ont échoué, contrairement à certains Européens de l’Est pleins de zèle. Lorsque le Président Kwasniewski déclara : « Si telle est la vision du président Bush, c’est aussi la mienne » , comment s’empêcher de penser que les vieilles habitudes d’obéissance ont la vie dure ? Il est significatif que les dirigeants les plus impliqués dans le soutien au leadership américain et à la guerre en Irak aient été les vétérans du bloc soviétique, à l’instar du Premier ministre polonais, Leszek Miller, ou du président roumain, Ion Illiescu . Tous deux, comme leur parti, s’étaient opposés au sein de leurs parlements respectifs à la façon dont l’Amérique menait l’intervention au Kosovo. Une fois aux affaires, dans le conflit opposant la « vieille Europe » à l’Amérique, ils choisirent de manière pragmatique le plus puissant. Cela leur procurait un double avantage : d’une part, d’achever la reconversion des ex-communistes en démocrates respectables recevant de Washington le titre d’alliés les plus fiables, et de leur donner, d’autre part, la perspective, ou du moins l’espoir, d’en retirer des dividendes plus tangibles. Varsovie espérait que sa position inciterait les Américains à transférer leurs bases de l’Allemagne, ingrate, vers l’accueillante Pologne. La Roumanie et la Bulgarie avaient offert leurs bases militaires sur la Mer Noire pour se substituer à la défection de la Turquie, espérant que cette situation serait pérennisée. Que cette idée de substituer la Pologne et la Roumanie à l’Allemagne et à la Turquie , les deux principaux pivots de la présence américaine et militaire en Europe, ait été un calcul douteux du point de vue américain, cela fut certainement perçu comme un gain stratégique majeur à Varsovie comme à Bucarest.
Certes, le glissement de la politique polonaise « dans l’orbite de Washington » s’est fait progressivement depuis le début des années 1990. Le ministre des Affaires étrangères polonais a défini cet objectif comme « un renforcement de la position polonaise en tant que principal partenaire dans la région et aussi acteur majeur en Europe. Il est de notre intérêt national d’assurer la continuité de la présence des États-Unis en Europe, et de son implication dans ses affaires » . Historiquement, le dilemme géopolitique de la Pologne était entre la Russie et l’Allemagne. Aujourd’hui, elle est prise entre l’Europe et les États-Unis. Elle espère revenir, après une longue éclipse, au premier plan de la scène européenne grâce à ses liens avec les États-Unis (ce qui inclut le commandement d’une zone d’occupation en Irak), une sorte de levier au sein de l’Union européenne. Il est possible cependant qu’elle n’ait pas pris toute la mesure de l’usage qu’en ont fait les Américains pour « semer le trouble » parmi les Européens, dans le but déclaré de diluer, voire même de « désagréger » l’Union européenne . Un tel résultat serait bien entendu désastreux pour la Pologne, comme pour les autres pays d’Europe centrale rejoignant l’Union dans l’espoir qu’elle fera sur le plan de la modernisation économique ce qui a été réussi pour l’Europe du Sud il y a vingt ans. En se plaçant aux côtés des États-Unis, l’Europe centrale donne la primauté à ce qu’elle considère comme une priorité stratégique pour sa sécurité au détriment de ses intérêts économiques à long terme.
Au-delà des réalignements en matière de politique étrangère des nouveaux États souverains et du pur pragmatisme des ex-dirigeants communistes, on trouve encore une autre forme « d’américanophilie », celle des anciens dissidents. Ces intellectuels accréditent la « mission démocratique » de l’Amérique consistant à mettre à bas les dictatures : de la même manière que les États-Unis ont concouru à la chute du communisme, ils peuvent aujourd’hui, avec eux, contribuer à celle d’autres foyers du totalitarisme.
Au cours des années 1980, T. Garton Ash a publié un essai définissant les nouvelles politiques d’Europe centrale à travers trois figures intellectuelles à la pointe du mouvement dissident : Vaclav Havel en Tchécoslovaquie, Adam Michnik en Pologne et György Konrad en Hongrie. Il est intéressant de noter que ces trois adeptes des changements sans violence dans leur propre pays ont tous trois soutenu la guerre en Irak au nom du « changement de régime » démocratique. Havel a signé la « lettre des huit », le dernier jour de sa présidence , Michnik a rejoint le Comité pour la libération de l’Irak et Konrad a publié un article intitulé « pourquoi je soutiens la guerre » arguant du fait que « la mise à bas d’un tyran sanguinaire ne pouvait qu’être sympathique aux yeux des anciens dissidents » . En réponse aux critiques allemandes qui voyaient dans le soutien apporté à la guerre par les trois anciens dissidents la dernière illustration de la « trahison des intellectuels » (par référence à La trahison des clercs de Julien Benda), Michnik justifiait le soutien aux États-Unis sur un plan à la fois moral et politique. Il invoquait en substance la menace d’un nouveau totalitarisme venu se substituer au communisme : la terreur de l’islam fondamentaliste . Milan Simecka, ancien dissident slovaque, désormais directeur du quotidien SME de Bratislava, qualifie l’Amérique de « puissance dissidente », en faisant référence à sa volonté d’affirmer les valeurs démocratiques, même isolée au sein des autres nations . Veton Suroi, éditeur de Koha Ditore à Pristina au Kosovo, dresse un parallèle entre la façon dont les États-Unis étaient prêts à recourir à la force contre Milosevic et l’intervention militaire qui a mis fin à la dictature de Saddam Hussein . Pour les anciens dissidents, l’Amérique reste la « nation indispensable » dans la mesure où la « mission démocratique » dans le monde de l’après-Guerre froide est restée une chose vivante pour elle. La transformation, depuis le 11 septembre, du concept d’intervention humanitaire défini dans les années 1990 en logique de puissance, la modification de ce que Samantha Power appelait le « libéralisme sans la puissance » de l’époque Clinton, en « puissance sans libéralisme » sous la présidence Bush ne semblent pas les détourner de cet avis.
Le fait que les gouvernements et les élites aient si largement soutenu l’affirmation de la puissance américaine sur la scène internationale doit être nuancé par la prise en compte de la diversité des opinions et la profonde division entre les élites et l’opinion publique (le bloc soviétique n’a pas été remplacé par le « bloc américain »). Ceci s’est trouvé confirmé par une série d’enquêtes indépendantes réalisées auprès des opinions publiques qui montrent que les nations candidates d’Europe de l’Est partagent avec les citoyens des États membres une forte répugnance à l’égard de l’intervention américaine en Irak . Ce rejet est même plus fort que celui des États membres de l’Union européenne, dans le cas où des armes de destruction massive seraient trouvées en Irak et un accord atteint au sein du Conseil de sécurité .
Ces données concernant la guerre américaine en Irak doivent être mises en regard des autres enquêtes menées en 2002 et 2003 par le Pew Research Center. Dans leur ensemble, les citoyens d’Europe de l’Est partagent les objectifs de lutte contre le terrorisme définis depuis le 11 septembre, mais n’adhèrent pas à l’unilatéralisme américain. À la proposition : « les États-Unis tiennent compte des avis des autres » dans la lutte contre le terrorisme, entre 60 et 70% des Européens de l’Est ont répondu « non » (un taux plus élevé que dans parmi les États membres). À la proposition : « Le monde serait plus dangereux si un autre pays égalait les États-Unis », la « vieille Europe » (France 64%, Allemagne 63%) a répondu « oui », alors que les Tchèques (53%) et les Polonais (46%) semblent moins inquiets . La proposition : « lorsque des différences apparaissent avec l’Amérique, c’est en raison des valeurs différentes (de mon pays) », considérée comme un indicateur clé de l’affirmation de l’anti-américanisme, est partagée par seulement un tiers des Français ou des Allemands, mais par 62% des Tchèques. En bref : il y a une différence frappante concernant les réponses quant à la primauté écrasante des États-Unis sur la scène internationale entre l’Europe occidentale et les gouvernements et élites d’Europe centrale et orientale. Il existe néanmoins un consensus partagé par les citoyens de l’ensemble de l’Europe qui permet de mettre sérieusement en doute l’idée d’une scission entre une « vieille Europe » et une « nouvelle Europe » dans l’attitude envers les États-Unis.

Globalisation et modèle socio-économique américain

Le second aspect de la puissance américaine qui suscite des réticences de la part des Français, mais aussi d’autres Européens, concerne l’économie. La globalisation et la promotion du marché libéral sont au centre de l’image que donne l’Amérique, au moins depuis la présidence Reagan. Le modèle libéral américain, avec ses taux de croissance élevés et ses fortes inégalités combinés à un chômage bas et à une faible protection sociale, est considéré comme le principal défi au « modèle social européen » caractérisé par l’État-providence, soit un haut niveau de dépenses publiques et un taux de chômage élevé. C’est ainsi qu’on peut résumer l’opposition entre ce que Michel Albert appelle un « modèle anglo-saxon », d’un côté, et le « capitalisme rhénan », de l’autre , auquel adhèrent depuis la Seconde Guerre mondiale les sociaux-démocrates occidentaux comme les chrétiens-démocrates. Après la remise en question de l’époque Reagan-Thatcher dans les années 1980, vint la version Clinton-Blair, sous la bannière de la globalisation, de la « troisième voie » comme seule réponse plausible à ces défis. Pendant ce temps, le modèle de l’État-providence connaissait une crise, qui n’est nulle part plus forte qu’en Allemagne et en France, les « hommes malades de l’Europe » d’un point de vue économique. Ainsi dans le débat inégal entre les « souverainistes », conduits par les Français, et les « globalisateurs » menés par les Américains, l’Europe de l’Est post-communiste se range-t-elle de façon prévisible aux côtés des seconds. Il existe une forte corrélation en Europe occidentale, notamment en France, entre les critiques adressées au marché et à la dérégulation des années 1990, sans parler de celles qui s’élèvent contre la globalisation, et le ressentiment contre la puissance économique américaine et son influence.
Aux yeux des habitants d’Europe centrale, le modèle de libre marché américain semble en revanche doublement attractif en période de transition post-communiste. Après un demi-siècle de contrôle étatique sur la vie économique et sociale, il ne s’agit pas seulement d’améliorer celui-ci, mais de le démanteler. Pour cette raison, le libéralisme, promu par les États-Unis, et le mythe de l’Amérique comme société sans État, s’avèrent particulièrement séduisants.
Pour l’Europe centrale et orientale d’après 1989, l’Amérique présente le grand avantage de n’avoir jamais eu rien à voir avec le socialisme. Certes, rares étaient ceux à Varsovie ou Budapest à être familiers de la thèse de Sombart expliquant « l’exception américaine » par le rôle de la frontière et l’impact des flux d’immigration permanents. Ils connaissaient en revanche Milton Friedmann et cette vérité simple que, sous la « Reaganomics » comme sous Clinton, l’Amérique comptait sur le marché et qu’elle obtint des résultats, alors que l’Europe continentale (France et Allemagne) connaissait une décennie de croissance zéro et 10% de chômage. D’où ce paradoxe : l’école libérale de Chicago fut introduite en Europe centrale et orientale sous la bannière d’un syndicat nommé Solidarité !
Dans le recul du modèle post-socialiste, le modèle américain séduisit les adeptes du libéralisme économique et politique, Vaclav Klaus comme Vaclav Havel. Pour les partisans du marché en Europe centrale, chargés de la conversion à l’économie libérale immédiatement après la chute du communisme, le seul débat était celui qui opposait, comme l’a dit T. Garton Ash, les partisans de Hayek et ceux de Friedmann. La plupart avaient des « gourous » américains pour se lancer dans une « thérapie de choc ». Si l’on en croit Leszek Blaczerowicz, ce furent Jeffrey Sachs en Pologne, Milton Friedmann (et Margaret Thatcher) pour Vaclav Klaus en République tchèque. Cet enthousiasme pour le modèle américain subsista d’une certaine manière au-delà du retour de balancier à Varsovie et Prague, lorsque Vaclav Klaus fut obligé de démissionner à la fin de l’année 1997 quand on révéla que les financements occultes des partis ne se résumaient pas à un « déjeuner gratuit ». L’orientation principale demeura inchangée lorsqu’ils furent rejoints par les autres pays : l’Estonie, championne du libéralisme, et la Slovaquie post-Meciar, s’inspirant des réductions fiscales de Bush et optant pour un taux uniforme de 19% d’impôt sur le revenu des individus comme sur les sociétés (sans comparaison possible avec l’Europe rhénane, où les taux d’imposition représentent plus du double).
La seconde source de ce recul de l’État vient du mouvement des droits de l’homme et du libéralisme politique. La redécouverte par les dissidents du langage des droits et du concept de société civile les a également orientés, même si cela est moins explicite, dans le sens du modèle anglo-saxon. « Lorsqu’on rencontre un problème de quelque importance, on trouve en France l’État, en Angleterre un seigneur, aux États-Unis une association volontaire ». Cette observation d’Alexis de Tocqueville n’est pas entièrement déplacée eu égard à la façon dont les habitants de l’Europe de l’Est post-communiste envisagent leurs « problèmes de quelque importance » : l’État est en recul, l’aristocratie n’existe plus, quant à la société civile, c’est un espoir à long terme. Dans la mesure où les partisans d’un libéralisme politique et ceux d’un libéralisme économique se rejoignent pour voir dans l’État l’ennemi sur lequel les libertés ont été conquises, ils partagent ce qu’Isaiah Berlin appelait les « libertés négatives ». Pour profiter de nouvelles libertés, l’État doit cesser d’intervenir dans les domaines où il avait l’habitude d’agir. D’où l’attrait que provoque aussi le modèle américain d’un État minimum. Un article paru dans un quotidien tchèque résumait ainsi ce sentiment : « En Amérique, tout ce qui n’est pas interdit par la loi est autorisé. En Allemagne, tout ce qui n’est pas autorisé par la loi est interdit. En Russie, tout est interdit dans la mesure où la loi le permet. En France, tout est permis même si la loi l’interdit. En Suisse, tout ce qui n’est pas interdit par la loi est obligatoire ».
Ce qui importe ici n’est pas bien entendu la véracité du jugement, mais ce qu’il révèle d’une perception largement partagée : le sentiment que l’Amérique est synonyme de liberté individuelle là où l’Europe continentale est associée à la contrainte imposée par des lois et règlements proliférant sous l’égide de l’État ou de l’Union européenne, même si ceux-ci ne sont pas toujours respectés. Ce contraste apparaît plus net encore lorsqu’on le rapporte aux attitudes de l’Europe occidentale et de l’Europe centrale et orientale à l’égard de la domination américaine au sein du processus de globalisation. L’Union européenne est-elle un instrument de la globalisation ou un moyen de lui résister et de mettre les nouveaux venus à l’abri de ses effets négatifs ? La modernisation de l’Europe centrale et orientale après 1989 est, en effet, un processus à double face : en partie ajustement au processus d’intégration dans l’Union et, en partie également, transformation des économies et des sociétés sous l’influence du modèle américain ou de la globalisation. Selon l’économiste hongrois J.M. Kovacs : « En rejoignant l’OTAN, en accueillant des entreprises multinationales, en introduisant les marchés de capitaux sur le modèle américain et les régimes de protection sociale, ou en suivant les courants globaux de la culture de masse, certaines des nouvelles démocraties d’Europe de l’Est pourraient se différencier, dans certains domaines importants, des modèles sociologiques offerts par l’Europe occidentale. D’autant plus qu’en reprenant des idées globales, on voit poindre le danger de produire de curieux hybrides d’héritages communistes » .
L’idée selon laquelle les pays d’Europe centrale et orientale s’orientent plus volontiers vers un modèle « américain », plutôt que vers un modèle « européen », mérite d’être nuancée si l’on quitte le terrain de la rhétorique pour celui des faits, depuis les impulsions initiales jusqu’à la phase actuelle. L’impact du capitalisme américain (allant de la gouvernance par l’entreprise à la responsabilité sociale) est en grande partie lié à la présence du capital américain. Les investissements réalisés en Europe centrale et orientale montrent, cependant, un grand déséquilibre en faveur de l’Union européenne. En 2001, ses investissements directs à l’étranger représentaient 6,37 milliards d’euros en Pologne (comparés aux 37 millions à peine d’investissements américains). En République tchèque, l’investissement de l’Union européenne représentait un montant dix fois supérieur à celui des États-Unis (2429 millions comparés aux 249 millions américains). Les mêmes différentiels valent pour le reste de l’Europe centrale et orientale : en Hongrie 1247 millions pour 10 millions investis par les Américains, en Slovaquie 888 contre 28, en Slovénie 391 contre 21, en Lettonie 220 millions contre 1 million. En Estonie, comme en Lituanie, les investissements américains sont totalement absents. Quant aux investissements européens, ils représentent respectivement dans ces pays 228 et 171 millions . En bref, quels que soient les discours, la dynamique actuelle de l’intégration économique relie bien plus solidement la région à l’Europe de l’Ouest qu’aux États-Unis.
Il faut noter également que les différences déjà mentionnées entre Européens de l’Ouest et Européens de l’Est sur les sujets liés au modèle économique et à la globalisation ne sont pas confirmées par les enquêtes effectuées auprès des différentes opinions publiques. L’enquête « Pew Global attitudes » révèle un certain nombre de convergences entre les États membres de l’Union et les pays nouveaux entrants sur les principaux sujets, comme le développement des liens du commerce et des affaires . Les conséquences de la globalisation sont considérées de façon positive (pour les pays donnés) par un nombre analogue de Tchèques et de Slovaques (environ les deux tiers) comme par les Occidentaux . Seuls les Polonais se montrent plus circonspects avec seulement 38% d’opinions positives. Un même modèle émerge, avec une large acceptation de l’économie de marché, combinée au besoin affirmé d’un réseau de sécurité sociale. Les Américains, selon ces enquêtes, sont les seuls parmi les populations des pays riches à accorder davantage d’importance à la liberté individuelle qu’à la promesse gouvernementale d’un filet de sécurité économique. Environ 60% accordent de la valeur à la liberté d’atteindre des buts individuels sans interférence gouvernementale, alors que seul un tiers pense qu’il est plus important que le gouvernement s’assure que personne ne soit dans le besoin. Par contraste, les Européens pensent en majorité le contraire .
La seule divergence entre les pays membres de l’Union européenne et les nouveaux venus de l’Est concerne l’attitude des opinions publiques à l’égard des mouvements de protestation anti-globalisation, associant souvent dans leur discours l’influence américaine et une vision négative de celle-ci. Alors qu’un nombre important d’Occidentaux pensent que les anti-mondialistes ont une « bonne influence » (39% des Britanniques, 44% des Français, 33% des Allemands), seule une poignée d’Européens de l’Est partagent ces vues (18% des Tchèques, 16% des Bulgares, 21% des Polonais) . Le contraste est apparu particulièrement sensible pendant le sommet de la Banque Mondiale et du Fonds monétaire international en septembre 2000 à Prague, où les violentes manifestations anti-globalisation furent considérées par la population tchèque comme le résultat de l’importation d’une rhétorique anti-capitaliste et anti-américaine étrangère, d’une culture de la violence et d’un anti-américanisme sans aucun écho dans la population tchèque .
Comme pour le sentiment de primauté de la puissance américaine sur la scène internationale, la perception de l’influence économique américaine, souvent identifiée aux défis de la globalisation, révèle un désaccord entre les élites politiques et économiques de la décennie qui a suivi la chute de l’ancien régime et l’opinion publique. Les citoyens de l’Est partagent beaucoup plus que leurs élites les perceptions et les priorités des citoyens de l’Ouest, même s’ils sont moins tolérants envers les dérives politiques des opposants radicaux à la globalisation.

Une « américanisation » de la culture ?

La troisième dimension du ressentiment anti-américain en France (et dans certaines parties de l’Europe de l’Ouest) concerne la pénétration de la culture de masse. L’opposition à la globalisation libérale associée aux États-Unis tend à se situer politiquement à gauche. L’opposition à « l’américanisation » de la culture provient, elle, plutôt de la droite nationaliste : la peur de voir la modernité et la culture de masse détruire les valeurs traditionnelles et dissoudre les identités nationales . Elle a tendance à se focaliser sur deux sujets. Tout d’abord, l’opposition à la commercialisation de la culture et à l’idée d’une culture considérée (surtout aux États-Unis) comme une industrie soumise aux lois de l’offre et de la demande. Pour les élites françaises, l’art et la culture ne peuvent être assimilés à de simples marchandises. La culture et les identités nationales sont des sujets trop importants pour être laissés aux forces du marché, une culture nationale économiquement faible courant le risque d’être soumise au rouleau compresseur américain .
Dans cette « guerre culturelle », si l’on en croit Le Nouvel Observateur, « l’Amérique doit sa domination mondiale et son hégémonie culturelle à son pouvoir économique » . D’où la défense par la France de « l’exception culturelle », comme garantie de la diversité et d’une culture d’élite menacée par la culture de masse et la puissance de l’industrie du loisir . La France en a fait l’une de ses priorités lors de la Convention sur l’avenir de l’Europe et a réussi à introduire un amendement qui donne aux différents États un droit de veto en matière culturelle . L’amendement sur « l’exception culturelle » signifie qu’un État de l’Union peut bloquer les accords commerciaux avec des pays extérieurs à l’Europe dans le domaine des productions culturelles, du cinéma et de la musique. Personne n’a douté un seul instant que cet amendement désignait les États-Unis.
Quelles sont les réponses apportées à « l’américanisation de la culture » dans les pays qui furent historiquement des nations culturelles, avant de devenir des nations politiques et où, jusqu’en 1990, écrivains et philosophes étaient considérés comme l’ultime rempart de la résistance spirituelle en face du totalitarisme ?
La situation du bon vieux temps a été décrite par le romancier américain Philip Roth, à son retour de Prague dans les années 1980, par ces mots : « À l’Ouest, tout marche, rien n’a d’importance ; à l’Est, rien ne marche, tout compte ». Dans les pays communistes, certains ont fait de vertu nécessité : la culture du samizdat, indépendante, fut le dernier bastion d’une culture non commerciale, avec des œuvres d’art « ayant pour seul but d’apparaître » (pour reprendre l’expression de H. Arendt) hors de la société de consommation. D’où l’idée, défendue aussi bien par M. Kundera que par A. Soljenitsyne, que le dernier refuge d’une haute culture non corrompue par le mercantilisme américano-occidental résiderait paradoxalement là où elle avait été menacée par le « socialisme venu du froid ». Il est intéressant de noter qu’un argument quasi similaire a été développé par le pape et l’Église catholique polonaise concernant un possible renouveau spirituel à l’Est devant la décadence matérialiste de l’Ouest .
L’héritage de la contre-culture communiste et dissidente est en réalité plus complexe que ce stéréotype flatteur. Si la « haute culture » dissidente (les traductions de samizdat, les séminaires) dans la Prague d’avant-1989 devait plus à l’Europe de Heidegger, de H. Arendt, Levinas ou Ricœur, qu’aux États-Unis, sa contre-culture s’inspirait en revanche de la Californie et de la culture new-yorkaise de la fin des années 1960-1970 (Frank Zapa, Lou Reed et le Velvet Underground) . Toutes deux contenaient des éléments de critique à l’égard d’une culture commerciale dominante. Vaclav Havel, symbole de la « nouvelle » Europe centrale, attaché aux valeurs « atlantiques » communes, a aussi été un critique de la modernité. Il a mis en garde contre un monde dominé par la logique des « mégamachines impersonnelles », dont la version communiste en Europe de l’Est a été à la fois la plus extrême et la plus inadmissible, bien que ce ne soit pas la seule . En cela, Havel et les intellectuels dissidents tchèques trouvaient leur inspiration dans les écrits de Jan Patočka et Martin Heidegger. Après tout, ce dernier n’avait-il pas écrit que « l’Europe était prise en tenailles entre la Russie, d’un côté, et l’Amérique, de l’autre » et que « d’un point de vue métaphysique, la Russie et l’Amérique sont une seule et même chose ; la même frénésie tristement technologique, la même organisation illimitée de l’homme ordinaire » ?
Lorsqu’on demanda pourquoi cet auteur revêtait une telle importance aux yeux des dissidents (il y avait sans doute des sources philosophiques plus pertinentes pour une réflexion sur la démocratie et l’Occident), le traducteur tchèque de l’édition samizdat d’Être et Temps attribua la présence de Heidegger à l’influence de Patočka (dont les maîtres à penser furent Husserl et Heidegger) avant d’ajouter comme une boutade qu’à cette époque « il n’y avait pas beaucoup “d’Être”, mais nous avions beaucoup de temps » .
Qu’il s’agisse de la critique de la modernité occidentale par les intellectuels dissidents tchèques (dont l’Amérique était pour eux l’incarnation la plus avancée) ou de l’affirmation par les Polonais que la démocratie occidentale et notamment son leader incontesté, l’Amérique, devrait s’accompagner d’une renaissance spirituelle parallèle en Europe, ces deux énoncés sonnent également creux aujourd’hui. La Pologne serait donc le Piémont spirituel de l’Europe dans la mesure où, comme disait le pape, « grâce à son expérience du totalitarisme, c’est l’Europe orientale qui a atteint la plus grande maturité ». Nous savons ce qu’il en est advenu. Après la chute du totalitarisme et de son économie de la pénurie, on a assisté au triomphe débridé du consumérisme et de la culture commerciale de masse associée à l’influence américaine. « Nous avons un nouveau Dieu-loisir ! », s’exclamait l’écrivain tchèque Ivan Klima, commentant la situation de la culture dix ans après la « révolution de velours ». Selon les mots de Vaclav Havel : « Je ne suis pas sûr que nous ne soyons pas en train de rattraper l’Occident précisément là où il devrait précisément être mis en garde » . L’Occident et pas seulement l’Amérique.
Bien que certains intellectuels d’Europe centrale aient redécouvert dans les années 1990 certaines préoccupations de leurs collègues français concernant l’influence de la culture de masse, notamment celle de la culture américaine, ils ne partagent pas pour autant la posture protectionniste et défensive de ceux-ci concernant la diffusion de l’anglais. Les citoyens d’Europe de l’Est ont toujours su que ceux qui accepteraient de fournir l’effort nécessaire pour accéder à leur culture et à leur langue seraient peu nombreux ; de ce fait l’apprentissage de la lingua franca impériale – aujourd’hui l’anglais américain – est un impératif pour les petites nations de la périphérie. À cet égard, celles-ci sont rassurées de se trouver en compagnie des Allemands, des Italiens et, bien sûr, des Français.

Conclusion

Les perceptions et les attitudes contrastées concernant le rôle de l’Amérique comme seule superpuissance, et modèle de prétendue démocratie et de société ouverte, ne sont pas seulement liées aux différentes expériences historiques et à l’opinion que chacun se fait de son rôle. Les Français ont quelque difficulté à s’adapter à leur statut actuel de puissance moyenne, tandis que les petits pays d’Europe orientale apprécient dans l’Amérique le facteur d’équilibre sur la scène européenne, corrigeant le déséquilibre avec la France et l’Allemagne. L’attitude contrastée à l’égard des États-Unis est également liée à l’héritage de la Guerre froide et, dans le cas de la France, à une perception différente des révolutions pacifiques de 1989. Les Français ont d’abord tenté d’y voir une contribution aux cérémonies du bicentenaire de la Révolution Française. Du point de vue de l’Europe centrale, 1989 a marqué la fin délibérée de l’ère ouverte par la Révolution française (suivie par la Révolution russe de 1917) fondée sur l’idée qu’une société meilleure pouvait s’imposer par la violence. 1989, c’est le triomphe de l’idée démocratique sur l’idée de révolution et, en ce sens, il est plus aisément associé à l’héritage de la révolution américaine ou du « modèle » américain de démocratie.
Le contraste entre la « vieille » et la « nouvelle » Europe, évoqué ici dans trois domaines importants (la puissance américaine, le modèle socio-économique, la culture de masse) n’est en aucun cas aussi clair que le laisseraient supposer les circonstances politiques actuelles. En ce sens, il serait intéressant d’examiner dans quelle mesure il peut y avoir, au sein d’une Europe intégrée, une diffusion de certaines figures de l’anti-américanisme occidental en Europe de l’Est. Il faudrait, à l’inverse, étudier dans quelle mesure des éléments d’europhobie ou de francophobie américains ont été exportés en Europe centrale et orientale. Il y a dix ans, l’écrivain tchèque Milan Kundera, qui vit à Paris, écrivait qu’il trouvait « l’arrogance francophobe personnellement aussi offensante que celle des grands pays envers les petites nations dont je viens » . Apparemment, ce n’est pas là une idée largement partagée.
Les divisions actuelles en Europe à propos des États-Unis débouchent également sur l’idée trompeuse que les anciens pays communistes d’Europe centrale et orientale se trouveraient aujourd’hui à un tournant de leur histoire, où il leur faut choisir entre Washington et Bruxelles, l’OTAN et l’Union européenne. Rien n’est plus éloigné de la réalité. La Pologne et les autres nations d’Europe centrale et orientale n’ont pas l’option du type « statut de Porto-Rico ». Leur avenir est bien dans l’Union européenne et non comme 51e État des États-Unis, et les deux côtés de l’Atlantique sont également responsables d’avoir confronté ces pays à un choix qu’ils auraient préféré éviter.
Enfin, les forts contrastes soulignés ici concernent les élites intellectuelles et politiques bien plus que l’opinion publique en général. Les choses peuvent aussi évoluer dans le temps. En attendant, les Français devraient se consoler en pensant que l’engouement de l’Europe de l’Est pour la mission démocratique des États-Unis n’est que passager : « Nous sommes tous américains à la puberté, mais nous mourrons français » (Evelyn Waugh).

Traduit de l’anglais par Perrine Simon-Nahum avec la collaboration de Vincent Stanek et de Lucie Mollof, revu par l’auteur