France – États-Unis : regards croisés

France – États-Unis : regards croisés

Gilles Finchelstein

« Et si nous avions perdu tout sens de la mesure dans la critique d’un pays que, finalement, nous adorons détester ? ». Telle est la question que posait récemment Bruno Tertrais, l’auteur de La guerre sans fin, l’Amérique dans l’engrenage. « Tout est pour le mieux entre la France et les États-Unis aujourd’hui… au moins dans le meilleur des mondes leibniziens possibles ». Telle est l’affirmation, pleine d’une jubilatoire provocation, qu’avançait non moins récemment Alexandre Adler . Entre cette question et cette affirmation, et au-delà des symboles, des déclarations, des images qui ont accompagné les célébrations du soixantième anniversaire du débarquement allié en Normandie, il est nécessaire, en effet, de revenir sur le regard qu’Américains et Français portent aujourd’hui l’un sur l’autre.
On doit d’abord, à cette fin, recourir à l’analyse historique. C’est ce à quoi s’est livré, mieux que tout autre, Philippe Roger dans L’ennemi américain . L’antiaméricanisme n’est pas de retour : il n’a jamais disparu. Il montre que celui-ci « ne date pas, comme on le croit souvent, ni de la guerre du Vietnam, ni de la guerre froide, ni même des années trente où il atteint des sommets ». Il ajoute que « dès la fin du XIXe siècle, tous les ingrédients sont réunis : ses schémas narratifs sont largement constitués, son argumentaire fourbi, sa rhétorique rodée ». Il souligne que « fait plus frappant encore : il est déjà consensuel » .
Il y a un an, après la victoire militaire des États-Unis en Irak, le tableau suivant pouvait être dressé .
Où en était-on, aux États-Unis, dans la relation avec la France ? Si l’on scrutait l’opinion américaine, toutes les études témoignaient d’une détérioration rapide et brutale de l’image de la France : il y avait, en septembre 2002, 10% des Américains qui éprouvaient de l’antipathie pour la France ; en mars 2003, près de 50% en avaient une mauvaise image. Si l’on regardait les élites américaines, on constatait que c’étaient davantage les wasp de Manhattan que les farmers du Middle West qui éprouvaient du ressentiment contre la France. Si, enfin, on revenait sur les déclarations de l’administration Bush, on pouvait s’en tenir à une formule : « ignorer la Russie, pardonner à l’Allemagne, punir la France » – elle était peut-être apocryphe, mais elle était en tout cas significative.
En France, à l’inverse, où en était-on dans la relation avec les États-Unis ? Comme l’avait remarqué Le Débat, « l’anti-américanisme est en train d’acquérir une ampleur et une légitimité qu’il n’avait jamais connues » .
Et aujourd’hui ? Nous disposons de beaucoup de données qui n’ont pas été exploitées et grâce auxquelles on peut livrer un nouveau « Regards croisés franco-américains ». Ce travail doit être conduit avec distance : Philippe Roger, encore, a montré que c’est « manquer à coup sûr l’antiaméricanisme que de vouloir le saisir à travers telle variation saisonnière ». Mais il peut néanmoins être conduit utilement : Philippe Roger, toujours, ajoute que « la statue de l’Ennemi américain érigée par les Français reste inachevée : chaque génération y travaille, en resserre les boulons ». Où en sont donc les derniers boulons ? Ipsos a mené une enquête, en France et aux États-Unis, qui a l’intérêt d’apporter des éléments de réponse quant aux sentiments réciproques éprouvés des deux côtés de l’Atlantique, mais plus instructif encore, quant aux valeurs qui structurent chacune de nos sociétés .

De la guerre et de ses conséquences

La lecture optimiste

Il y a une lecture optimiste qui peut se résumer en quelques propositions simples : le différend a été réel mais circonstanciel ; il s’est cristallisé sur un homme, Georges W. Bush ; il n’a produit que des évolutions limitées quant à l’image des deux pays. Explications.

Sur la guerre. Sans surprise, Français et Américains portent un jugement substantiellement différent sur l’attitude de la France et des États-Unis dans le conflit avec l’Irak. On constate cependant que, aux États-Unis, la majorité qui considère que la France a eu tort – 55% contre 40% – est supérieure à celle qui considère que les États-Unis ont eu raison – 50% contre 46% (tableau 1). On constate aussi que ce ne sont pas des majorités de même nature qui ont été réunies ici et là. En France, nous avons une opinion rassemblée – pour ne pas dire unanime. Aux États-Unis, nous avons une nation divisée .

Au-delà de ces chiffres globaux, si l’on regarde l’évolution dans le temps, une double évolution peut alimenter une lecture optimiste. D’une part, par rapport à l’année dernière, la position de la France est beaucoup mieux comprise et approuvée. D’autre part, et c’est évidemment lié, la position de Georges W. Bush est de moins en moins partagée, y compris par rapport au mois de mai 2004 : ainsi, pour la première fois, il y a eu, à la mi-juillet, une majorité d’Américains – 51% contre 45% pour considérer que les États-Unis ont eu tort d’intervenir en Irak .
Si l’on place sur un continuum les positions des différentes familles politiques , on constate que, pour l’essentiel, c’est la position de la droite française et sa divergence abyssale avec les Républicains américains, qui explique l’ampleur de la différence entre la France et les États-Unis.

Explication méthodologique : les chiffres ci-dessus représentent la différence entre ceux qui considèrent que les Américains « ont eu raison » d’intervenir militairement en Irak et ceux qui estiment qu’ils « ont eu tort ». À titre d’exemple, les sympathisants républicains sont 79% contre 19% à estimer que les États-Unis « ont eu raison », ce qui donne une différence, que l’on appelle « indice », de + 60. À l’inverse, les sympathisants de la gauche française sont 89% contre 8% à estimer que les États-Unis « ont eu tort », ce qui donne un indice de – 81. Ces chiffres n’ont donc pas de signification par eux-mêmes mais ils permettent de visualiser clairement l’éloignement, ou le rapprochement, des différentes positions.

Sur Georges W. Bush. Deuxième argument pour les tenants d’une lecture optimiste : le différend franco-américain a ceci de positif qu’il s’explique et se cristallise pour l’essentiel autour d’un homme – Georges W. Bush ; c’est, selon la formule de Laurent Cohen-Tanugi, « le bush émissaire » .
Il est frappant, en effet, de constater à quel point la question des souhaits de réélection du président américain suscite des réponses contrastées (tableau 2).

Aux États-Unis, en pleine période préélectorale, l’opinion est à la fois partagée et divisée. Partagée, car il y a à peu près autant d’Américains à souhaiter qu’à ne pas souhaiter la réélection de Georges Bush (46% contre 51%). Divisée car, ce qui est très rare dans les enquêtes d’opinion, les adversaires comme les partisans concentrent leurs positions sur les items les plus radicaux : ainsi, 31% répondent souhaiter « tout à fait » sa réélection et 42% « pas du tout ».
En France, l’opinion est, à l’inverse, quasiment unanime : 84% des Français ne souhaitent pas la réélection de Georges Bush dont, chiffre exceptionnel, 68% « pas du tout ». Les Républicains ont perdu le soutien de la droite parlementaire française : seuls 8,5% des sympathisants de l’UMP souhaitent la réélection de Georges Bush. Il n’y a plus guère… qu’à l’extrême droite que le président américain puisse encore trouver un niveau de soutien significatif avec 22% des sympathisants du Front national.

Sur la perception. Quelles sont les conséquences, sur la perception de la France et des États-Unis, de ces différences de jugement sur le conflit irakien et sur la réélection de Georges Bush ?
Il y a, globalement, une indéniable « dérive des continents ». « Un fort sentiment de sympathie réunit les deux pays » analysait Bernard Spitz fin 2000 . En l’espace de deux ans, en France comme aux États-Unis, les sentiments de sympathie ont régressé et les sentiments d’antipathie ont progressé (tableau 3).

Cependant, au-delà du « pic », déjà évoqué, de mars 2003, c’est plutôt à un éloignement qu’à un divorce auquel nous assistons. En effet, les évolutions de l’opinion ne sont pas négligeables mais elles ne sont pas massives. Par rapport à septembre 2002, la sympathie n’a régressé que de 6 points en France et de 8 points aux États-Unis ; l’antipathie est restée stable en France et a progressé de 5 points aux États-Unis.
Surtout, on constate que la perception est politiquement clivée. 24% de la gauche française éprouve de la sympathie pour les États-Unis : c’est peu. 25% des Républicains américains éprouvent de l’antipathie pour la France : c’est beaucoup. Et, donc, logiquement, ce sont autour de ces deux camps-là que les difficultés se concentrent.

La lecture réaliste

La lecture optimiste n’est pas fausse : il est vrai que c’est pour beaucoup autour d’un sujet – l’Irak et d’un homme – Georges Bush que s’est cristallisé le différend franco-américain. Mais cette grille de lecture optimiste pèche… par excès d’optimisme. Il semble, en effet, que si la sympathie demeure, la confiance est rompue ; que le divorce n’est pas circonstanciel mais durable et, plus important encore, révèle des divergences stratégiques.

Une rupture de confiance. La France n’est plus, ni pour les Français ni pour les Américains, un allié fidèle des États-Unis. C’est, majoritairement dans les deux pays, un « allié pas toujours fidèle ». Mais derrière ce constat de bon sens, se cachent deux données plus instructives.
D’une part, si l’on regarde la photographie au mois de mai 2004, on constate qu’il y a désormais substantiellement plus d’Américains pour considérer la France comme « un adversaire » que comme « un allié fidèle » 24% contre 13%. Si les Républicains partagent davantage ce constat, les Démocrates n’en sont guère éloignés (tableau 4). Au total, il n’y a pas plus, sur ce sujet, de divergence américano-américaine que franco-française.

D’autre part, si l’on regarde le film, c’est-à-dire l’évolution entre septembre 2002 et mai 2004, on doit souligner l’ampleur des mouvements, notamment du côté américain. Ainsi, le pourcentage d’Américains considérant la France comme « un allié fidèle » a reculé de 28 points et, à l’inverse, le sentiment que la France est « un adversaire » a progressé de 15 points. Dit autrement : il y avait autant d’Américains (41% contre 41%) à considérer notre pays comme un « un allié fidèle » que comme « un allié pas toujours fidèle » en septembre 2002 ; l’écart est aujourd’hui de – 45 (58% contre 13%).

Un divorce durable. En dépit à la fois des niveaux atteints et des évolutions constatées, on pourrait continuer de défendre la thèse de l’accident et ne voir dans ces données que les conséquences conjoncturelles de la crise irakienne. Tel est d’ailleurs, pour partie, le sentiment de l’opinion américaine. Mais tel n’est pas, très largement, le sentiment de l’opinion française.
En effet, à la question de savoir si la crise irakienne est une exception ou si, à l’inverse, la France et les États-Unis s’opposent de plus en plus sur les grands débats politiques, économiques et culturels mondiaux, les Français sont nets. Il y a à peine un an, les Français étaient, comme les Américains aujourd’hui, partagés sur cette question. Aujourd’hui, pour 60% contre 31%, le conflit est structurel et cette opinion est à peu près autant partagée à droite qu’à gauche.

Une divergence stratégique. Deux questions – qui, chacune à leur manière, portent sur l’hégémonie américaine illustrent cette différence de visions de l’avenir des deux côtés de l’Atlantique. Elles apportent du crédit au jugement brutal de Victor Davis Hanson qui, dans son Adieu à l’Europe, affirmait que « loin d’être un artefact temporaire de rapports de forces, l’état présent de tension transatlantique est la condition la plus naturelle ; il s’agit d’une tension qui repose sur des cultures et des histoires foncièrement différentes ; j’estime que la situation risque fort de se dégrader » .
La première question concerne le monde multipolaire et l’une de ses traductions possibles que constitue la défense européenne. Le système de sécurité perçu comme étant le plus efficace pour la paix dans le monde est radicalement opposé. Du côté français, une défense européenne totalement indépendante à 60% même si la gauche est plus enthousiaste que la droite sur ce sujet-là (69% contre 57%). Du côté américain, un système de défense commun à 69% et Démocrates comme Républicains partagent largement cette conviction stratégique
La seconde question concerne l’organisation du monde et l’une de ses traductions qui est la légitimité des interventions militaires unilatérales. On retrouve en l’espèce le même type de structuration de l’opinion que celui que nous avons observé sur l’intervention en Irak elle-même. D’un côté, l’opinion française est quasi unanime : 78% des personnes interrogées ne considèrent pas « légitime » d’intervenir, même dans des circonstances exceptionnelles, sans l’accord de l’ONU ; 60% estiment même que cela n’est « pas du tout » légitime ; et, à l’exception du Front national, dont 35% des sympathisants jugent cette position légitime, la droite comme la gauche partagent ce sentiment. D’un autre côté, l’opinion américaine est, là encore, à la fois partagée et divisée. Partagée parce que 53% des Américains contre 46% acceptent le principe d’une intervention unilatérale – même si ce partage est moins fort sur la question de principe que sur son application pratique. Divisée car Républicains et Démocrates sont sur des positions radicalement opposées : les premiers répondent « oui » à 74%, les seconds répondent « non » à 65%.

Des valeurs et de leurs divergences

Français et Américains, au-delà de ces divergences, partagent-ils ou non les mêmes valeurs ? Georges Le Guelte a-t-il raison d’affirmer que « Américains et Européens partagent les mêmes idées fondamentales sur l’organisation de la société, ils se veulent également défenseurs de la démocratie, des droits de l’homme, du respect de l’état de droit » ?
Lorsqu’elle est posée directement, cette question montre des opinions publiques interrogatives. Elle révèle, une nouvelle fois, une gauche française et des Républicains américains qui, dans des proportions analogues, considèrent que, du point de vue des valeurs, les deux pays sont éloignés : à 52% contre 44% pour la première ; à 55% contre 43% pour les seconds. Tout cela n’est pas dénué d’enseignements. Mais rien de cela n’est véritablement éclairant.

Lorsqu’elle est posée indirectement, à travers le jugement sur le caractère positif ou négatif d’un certain nombre de valeurs ou de concepts, la question laisse, sur le point central du libéralisme, l’analyste circonspect. Que constate-t-on en effet ? Que, première surprise, le libéralisme fait plutôt partie des concepts qui ne divisent pas en profondeur Français et Américains . Que, deuxième surprise, les Français portent un jugement plus favorable sur le libéralisme que les Américains : le solde des opinions positives est +35 ici et de +15 là-bas. Que, troisième surprise, les positions politiques par rapport au libéralisme semblent relever de logiques peu cohérentes : la droite française est proche des Démocrates américains et, surtout, la gauche française se retrouve à égale distance des Démocrates… et des Républicains.

Les positions relatives des différentes familles politiques : l’ appréciation du libéralisme (différence entre les opinions positives et négatives)

- 33 +18 +56 + 59
Républicains Gauche Droite Démocrates
Américains française française américains

Il y a, évidemment, une explication naturelle à ces données apparemment incohérentes : le libéralisme, on le sait, recèle une signification différente – voire divergente – en France et aux États-Unis. Soutenu ici et là-bas dans sa dimension politique, il serait rejeté pour des raisons symétriques : ici pour sa dimension économique – qui le classe à droite , là-bas pour sa dimension sociétale – qui le classe à gauche, voire à la gauche de la gauche.
Cette grille d’interprétation, sans être erronée, mérite d’être précisée. Car, ce qui est passionnant dans cette enquête, c’est de mesurer jusqu’à quel point le libéralisme, dans ses différentes dimensions, divise la France et les États-Unis et divise en France comme aux États-Unis. C’est vrai pour les questions de société comme pour les questions économiques .

Les questions de société

Lorsque l’on interroge Français et Américains sur un certains nombre de questions de société et lorsque l’on mesure l’écart entre les opinions des uns et des autres, on peut procéder à un regroupement autour de trois catégories.

Les points communs. Il y a, d’abord, les points communs – ceux pour lesquels l’écart se situe aux alentours de l’indice 10. Il s’exprime, en simplifiant, par un refus analogue du libertarisme sociétal et par une recherche commune de normes et de protection.
Exemple ? La légalisation des drogues douces. Elle est rejetée, avec un écart voisin, par les Français et par les Américains, par la gauche et par les Démocrates, par la droite et par les Républicains. Cela veut dire que, par rapport à une position moyenne – rejet aux alentours de 70%, soutien aux alentours de 30% , la « gauche » est plus « libérale », la « droite » est plus normative mais que le glissement qui s’opère est de même ampleur en France et aux États-Unis.
Le même constat peut être fait à partir d’autres exemples : l’interdiction des films pornographiques à la télévision ; la régularisation de tous les sans-papiers ; l’octroi plus facile du statut de réfugié politique. Sur toutes ces questions, le mécanisme est semblable : relative proximité franco-américaine, glissement dans des proportions analogues de la gauche vers le libéralisme et de la droite vers l’autorité.

Les divergences mineures. Ce sont les questions pour lesquelles l’écart entre les opinions françaises et américaines se situe autour d’un indice aux alentours de 20 (tableau 10). Elles concernent, pour l’essentiel, le rapport au progrès, à la science, aux techniques. En France, l’opinion est partagée sur l’abandon de l’énergie nucléaire ou l’interdiction des OGM. Aux États-Unis, il y a, au contraire, une majorité de vingt points en faveur des positions les plus « scientistes ». Au total, il n’y pas, sur ces questions, un gouffre infranchissable entre la France et les États-Unis mais un écart réel – un écart qui devient même significatif entre la gauche française et les démocrates américains, notamment sur les OGM (la première est favorable à l’interdiction à 51% contre 43%, la seconde y est opposée à 57% contre 31%).

Les divergences majeures. Ce sont les questions pour lesquelles l’écart entre la France et les États-Unis est supérieur à 50 points – autant dire les questions sur lesquelles Français et Américains soutiennent des positions radicalement opposées. Or, c’est pour l’essentiel autour du libéralisme sociétal ou culturel que se structurent ces divergences majeures. C’est vrai de l’avortement, de la peine de mort et de l’euthanasie.
Sur toutes ces questions, la différence entre la France et les États-Unis est forte : ici majorité massive pour l’avortement (84% contre 14%), là majorité serrée (54% contre 13%) ; ici majorité nette contre la peine de mort (59% contre 37%), là majorité de même ampleur en faveur de la peine de mort (64% contre 33%).
Sur l’ensemble de ces thèmes, le clivage entre la gauche et la droite est, en France, peu opérant – y compris, vingt ans après les débats passionnés de 1981, avec une nette majorité des sympathisants de droite opposée à la peine de mort (59% contre 36%).
À l’inverse, le clivage entre Républicains et Démocrates est très éclairant : les premiers sont massivement pour la peine de mort (81% contre 18%) et largement contre l’avortement (58% contre 38%) ; les seconds sont partagés sur la peine de mort (51% contre 46%) et très largement favorables à l’avortement (66% contre 31%).
Sur tous ces débats, enfin, et c’est l’un des enseignements majeurs de cette enquête, il y a un divorce idéologique entre la droite française et les Républicains américains. Les écarts supérieurs à 85 points le montrent : les uns ont été gagnés par le libéralisme culturel, les autres y demeurent totalement rétifs.

Convergences sur l’économie de marché et sa nécessaire régulation. Contrairement à l’image couramment répandue, la France n’est pas, loin s’en faut, hostile à l’économie de marché et les États-Unis ne versent aucunement dans le libéralisme béat. Mieux encore, la France et les États-Unis affichent une proximité inattendue, et jouent parfois même à fronts renversés, sur ces deux questions.
S’agissant de l’économie de marché, il n’y a guère d’écart dans la perception de concepts comme la « concurrence » ou même les « privatisations ». La concurrence est jugée positivement par 87% des Américains et 81% des Français. Les privatisations recueillent l’assentiment de 60% des Américains (contre 34%) et de 51% des Français (contre 44%).
S’agissant de la régulation de l’économie de marché, que constate-t-on ? D’une part, les concepts qui évoquent des contrepoids sont, là aussi, appréciés positivement des deux côtés de l’Atlantique et aussi positivement aux États-Unis qu’en France. C’est vrai, même si le sens des mots n’est pas identique, de l’État (avec, respectivement, 69% et 72% d’appréciations positives), du secteur public (68% et 73%) ou des syndicats (60% et 69%). D’autre part, l’intervention de l’État est jugée globalement aussi nécessaire dans tous les grands secteurs (cf. tableau 13) – en soulignant une différence attendue sur la culture et une inattendue sur l’économie avec 50% d’Américains contre 41% de Français à juger l’intervention de l’État « indispensable ».

Divergences sur le modèle de société. Cependant, au-delà de ces convergences, les divergences sont à la fois nombreuses et profondes car elles portent sur ce qui constitue le cœur de nos modèles de société : nous n’avons pas plus hier qu’aujourd’hui le même rapport au capitalisme, à l’enrichissement et à l’égalité.
Si l’on regarde à nouveau quelles sont les attitudes des deux pays à l’égard d’un certain nombre de valeurs et d’évocation (cf. tableau 12), on constate que les quatre mots qui suscitent les divergences les plus aiguës appartiennent à une même famille : il s’agit des « stock-options », du « profit », du « capitalisme » avec un écart compris entre 45 et 76 points et, dans une moindre mesure, de la « bourse ».
Sur toutes ces questions, on l’a dit, les différences entre la France et les États-Unis sont fortes. Les stock-options sont jugées assez négativement en France (46% contre 24%) et très positivement aux États-Unis (75% contre 21%). Il en est de même pour le capitalisme (avec, respectivement, un rejet de 54% contre 40% et une approbation de 64% contre 33%). Il en va de même – et l’on mesure sur ce point le poids des héritages religieux – du profit qui est encore jugé négativement par 39% des Français quand il est jugé positivement par 86% des Américains.
Mais il y a plus intéressant encore : de la même manière que les questions de société révélaient un clivage droite/droite, les questions économiques dévoilent un clivage gauche/gauche. Sur le plan économique, en effet, la droite française est plus « libérale » et se rapproche des Républicains : elle n’a guère de problème avec le capitalisme (58% contre 36%), ni avec le profit (65% contre 30%) et moins encore avec la bourse (66% contre 26%).
En revanche, les divergences entre la gauche française et les Démocrates américains sont nettes (cf. tableau 14) : la première est partagée sur le profit (49% contre 48%) quand la seconde plébiscite le concept (84% contre 16%) ; la première rejette nettement les stock-options (50% contre 24%) quand la seconde les approuve massivement (80% contre 18%).

Si l’on regarde maintenant le rapport à l’égalité – qui constitue l’avers et le revers de la même médaille , on observe logiquement des divergences du même ordre. Le principe de l’intervention de l’État dans les grands secteurs de l’économie est consensuel. Mais les objectifs de cette intervention ne le sont pas. Pour les Américains, il ne fait guère de doute que l’intervention de l’État doit « se limiter à assurer l’égalité des chances pour tous ». Une proportion importante de Français considère, à l’inverse, que, au-delà de cet objectif, l’État « doit intervenir de façon à garantir une distribution des richesses équitable » (cf.. tableau 15).

Sans surprise, le clivage entre la droite et la gauche à l’intérieur de chacun des deux pays est marqué sur cette question, confirmant la thèse de Noberto Bobbio selon laquelle « l’idéal de l’égalité a toujours été comme l’étoile polaire que la gauche fixait et continuait de fixer » .
Plus instructif, le clivage à l’intérieur de chacun des camps oppose surtout, là encore, la gauche française et les Démocrates américains : les premiers partagent à une courte majorité (51% contre 48%) une vision redistributrice classique ; les seconds s’en tiennent massivement (75% contre 23%) à une vision libérale tout aussi classique.

Au terme de cette analyse, une dernière question se pose toutefois. Et si l’antiaméricanisme français était aussi un antiaméricanisme européen ? Et si, à l’inverse, la francophobie américaine était aussi une europhobie ?
Il ne s’agit pas, évidemment, de nier ce qu’ont de spécifiques les relations compliquées entre la France et les États-Unis et qui ont été bien explicitées par Simon Serfaty : « Les États-Unis et la France s’admirent, mais ils n’admettent pas d’être comparés dans ce qu’ils ont de similaire : la mission civilisatrice française aurait pu avoir se place dans l’histoire américaine tout comme le Manifest destiny dans celle de la France » .
Il s’agit, en revanche, d’être attentifs à quelques évolutions récentes. C’est Timothy Garton Ash qui souligne que « le degré d’irritation à l’égard de l’Europe et des Européens est encore plus élevé qu’il ne l’était lors de son dernier pic notable au début des années 90 » . C’est Nicole Gnesotto qui note : « Deux visions coexistent dans le discours américain : soit les Européens sont taxés “d’irrelevance” par déficit de capacités et de sérieux militaires, soit ils deviennent potentiellement dangereux par excès d’organisation ou d’ambition politique. D’un côté, l’inutilité, le fardeau, la contrainte ; de l’autre, la concurrence, la menace, la trahison » .
Mais au-delà même de ces analyses, l’évolution des opinions européennes mérite d’être méditée car il n’y a pas qu’en France que l’image des États-Unis s’est dégradée. Les différentes enquêtes réalisée par le Pew Research Center montrent que, en l’espace de deux ans, le pourcentage d’opinions défavorables aux États-Unis a progressé considérablement : +18 points en Grande-Bretagne, +24 points en Allemagne, davantage encore ailleurs .
Il y a plus. Il y a quelques mois, une polémique a éclaté à propos d’une étude commandée par la Commission européenne et au terme de laquelle il apparaissait qu’Israël était placé par les opinions publiques européennes en tête des pays qui constituaient une « menace pour la paix ». Ce faisant, nul n’a regardé les autres réponses à cette question et notamment celles qui concernaient les États-Unis. Or, sur une liste de quinze pays testés , que constate-t-on ? Avec 53% de citations de la part des Européens, les États-Unis arrivent en deuxième position – certes ex æquo avec… l’Iran et la Corée du Nord . Ce faisant, ils sont considérés comme menaçant la paix un peu plus que l’Irak, l’Afghanistan ou le Pakistan, beaucoup plus (15 points) que la Syrie, la Libye ou l’Arabie Saoudite, infiniment plus (25 points) que la Chine, l’Inde ou la Russie. Enfin, si l’on regarde les réponses non plus globalement mais par pays, les États-Unis arrivent en tête des menaces dans des pays de l’Europe du sud comme la Grèce ou l’Espagne comme dans des pays de l’Europe du nord comme la Finlande ou la Suède ; ils sont dans le trio de tête aussi bien en Belgique qu’en Irlande, aux Pays-Bas qu’en Autriche et même en Grande-Bretagne. Et quels sont les pays dans lesquels ils figurent, à l’inverse, dans le peloton de queue ? L’Allemagne. L’Italie. Et la France…
On peut relativiser ces résultats. On peut les attribuer au moment. On peut contester la question. Mais alors, une dernière enquête mérite d’être évoquée. À la question de savoir si « les Européens et les Américains ont des valeurs culturelles et sociales différentes », Européens comme Américains répondent massivement par l’affirmative (respectivement 79% et 83%) .
Alors ? Peut-être le problème est-il plus vaste qu’un simple différend franco-américain. Peut-être le mal est-il plus profond que l’antiaméricanisme et la francophobie traditionnels. Peut-être faudrait-il étendre aux Européens en général – et, d’ailleurs, réciproquement, aux Américains – la conclusion de Philippe Roger : « Et si l’antiaméricanisme n’était plus aujourd’hui qu’un esclavage mental que s’infligent les Français, une paresse masochiste, une routine du ressentiment, un pavlovisme sans passion ? Ce serait alors peut-être qu’il y aurait lieu d’espérer. Il est peu de vices, mêmes intellectuels, qui résistent longtemps à l’ennui qu’ils suscitent ».