Brèves (19-20)

Brèves

Armand ABÉCASSIS, L’univers hébraïque. Du monde païen à l’humanisme biblique, Albin Michel, 2003, 442 pages.

Voici un maître-ouvrage aux orientations multiples : histoire de l’Israël ancien et passage déterminant, vers le VIe ou le Ve siècle avant Jésus-Christ, de l’hébraïsme au judaïsme, introduction au monothéisme biblique, lecture approfondie de la Torah qui noue, de manière indissociable, l’histoire et la Loi, inscrivant la seconde dans la première et soumettant celle-ci à celle-là, la narration étant aussi imbriquée avec un propos narratif, exégèse morale et politique d’un texte indépassable (l’antériorité ne signifie pas l’infériorité) dans la perspective d’une étude de la relation, de l’homme avec l’autre homme et avec le monde et de l’homme avec Dieu, guide de lecture aussi et, d’une certaine manière, d’écriture, en tant qu’Abécassis nous donne à comprendre comme le texte fut écrit – c’est-à-dire choisi – et comment, aujourd’hui, on peut le lire. La compréhension du judaïsme est également inséparable d’une connaissance du dialogue qu’il entretient avec d’autres civilisations, notamment celle de la Grèce ancienne. Une seule réserve, ou plutôt un point important de discussion, qu’on ne peut détailler ici : l’utilisation par l’auteur du concept de transcendance et son application à l’interprétation de nombreux passages de la Torah. Une lecture du judaïsme, précisément, comme religion de l’immanence est, pour le moins possible, sinon plus exacte.


Giuseppe ALBERIGO (dir.), Histoire du Concile Vatican II. IV L’Église en tant que communion, Paris et Louvain, Cerf/Peeters, 2003, 822 pages.

Nous avons déjà souligné dans de précédentes livraisons du Banquet tout l’intérêt qui s’attachait à cette histoire du Concile, dont on n’attend plus désormais que la publication du dernier volume, tant pour les férus d’histoire religieuse que pour ceux qu’intéressent la politique, l’histoire ou la dynamique des organisations. Le présent volume retrace la période qui court de septembre 1964 à septembre 1965, soit la troisième session et la troisième intercession. Plus encore peut-être que dans les précédents volumes, on y mesure l’importance des dissensions publiques au sein de l’Église – y est retracée par le menu l’histoire de la fameuse « semaine noire », marquée notamment par une contestation minoritaire de Paul VI. Bien des questions cruciales y sont abordées, notamment les relations avec les autres religions du Livre (et notamment le judaïsme), la liberté religieuse, la nature de la collégialité épiscopale, le rôle des laïcs et la place de Marie. Une entreprise unique par son ampleur et sa rigueur.


Agnès ANTOINE, L’impensé de la démocratie. Tocqueville, la citoyenneté et la religion, Fayard, 2003, 410 pages.

À l’origine de ce travail remarquable, une grande thèse, exemplaire d’intelligence et de précision. L’ouvrage a gardé de la thèse le caractère démonstratif et la rigueur des références ; en même temps, il est écrit avec une plume d’une rare qualité littéraire. Avant d’avoir lu ce livre, nous pensions tout connaître de Tocqueville, du moins l’exposé de sa conception de la démocratie, mélange d’approbation et de reconnaissance de sa nécessité et de son lien avec la liberté politique moderne, d’une part, et de critique de ses dévoiements – dictature de l’opinion, conformisme, insensibilité à l’idée de bien commun , d’autre part. Agnès Antoine parvient à nous faire découvrir des facettes quasiment inconnues de l’auteur de la Démocratie en Amérique, en particulier grâce à une lecture approfondie de la seconde Démocratie où se révèle un Tocqueville métaphysicien, soucieux non pas seulement du devenir de la société et de l’espace politique, mais aussi de l’homme lui-même. Comme l’indique le sous-titre, c’est l’analyse tocquevillienne de la religion qui constitue l’un des guides essentiels que choisit l’auteur pour explorer son œuvre. Le souci majeur de Tocqueville, à travers l’interprétation qu’en donne Agnès Antoine, consiste à tenter de percevoir ce qui peut sauver la démocratie, ou du moins l’homme démocratique, et qui lui est extérieur : un esprit civique et la religion – mais une religion précisément délestée de son caractère traditionaliste et imposé. La confrontation que propose l’auteur entre Tocqueville et Pascal est l’une des plus intéressantes qui soit. Elle restitue à son œuvre une dimension d’analyse politique de la condition humaine.


Philippe AUBERGER, La démocratie à l’épreuve des marchés, Économica, 2003, 231 pages.

Au-delà des désaccords toujours possibles avec les analyses et les propositions de l’auteur et quelques interprétations contestables d’auteurs classiques (Polanyi notamment, orthographié qui plus est à quatre reprises « Polyani »), il faut saluer l’effort, trop rare en France, d’un homme politique (en l’occurrence député-maire UMP de Joigny), par ailleurs inspecteur des finances, consistant à mettre noir sur blanc, de manière claire et argumentée, les éléments de ce qui ressemble fort à un projet politique, placé justement sous le signe d’une maîtrise des marchés (et non, heureusement, de leur rejet). On saura gré aussi à l’auteur de reconnaître le travail effectué par certains de ses collègues de l’autre bord politique et de citer des auteurs qui, pour la plupart, sont de gauche, sinon d’extrême gauche. Cet ouvrage examine donc, dans ses trois parties et ses quatorze chapitres, des sujets aussi divers que la défense du consommateur et de l’environnement, la diminution du chômage et la réduction des inégalités, la lutte contre la corruption, le déficit démocratique de l’Union européenne, le rôle des médias, le pouvoir des groupes de pression, etc. Un long chapitre est aussi consacré à l’OMC, un autre à la maîtrise des crises financières ou encore à la protection des investissements étrangers. Un regret toutefois : les chapitres consacrés au fonctionnement de la démocratie et aux élites auraient gagné à être plus précis, plus développés et plus audacieux. Il y a là un champ majeur à explorer et sur lequel il faut proposer des réformes radicales si l’on souhaite que la désaffection à l’égard de la démocratie n’entraîne pas un nouveau 21 avril 2002 ou quelque chose de pire encore.


Robert BAER, La chute de la CIA. Les mémoires d’un guerrier de l’ombre sur les fronts de l’islamisme, Gallimard, coll. « Folio documents », 2003, 392 pages.

Ce livre intéressera naturellement les amateurs de romans d’espionnage, mais pas seulement. Ancien cadre de la direction des opérations spéciales de la CIA, spécialiste du Moyen-Orient où il résida longtemps, Baer nous emmène dans les coulisses des plus dramatiques affaires des trente dernières années. Pour qui s’intéresse aux coulisses du conflit israélo-arabe, au rôle de l’Iran, à la politique irakienne, à la géostratégie du pétrole, mais aussi à la manière dont les hommes politiques américains traitent ces questions, son livre est d’un apport précieux (même si peu pourront vérifier les éléments, souvent nouveaux, qu’il avance sur la complicité de certains acteurs dans tel attentat – cf. le chapitre sur Arafat ou sur les liens cachés des organisations terroristes, y compris Al Qaïda – dont Baer affirme qu’elle n’a pas agi seule le 11 septembre). Baer a démissionné de la CIA en 1997 et ce livre est l’histoire d’une déception. Critiquant la CIA pour avoir délaissé le renseignement humain au plus près du terrain, affirmant, éléments à l’appui, que certains attentats auraient pu être déjoués si certaines informations avaient été prises au sérieux, son livre est un plaidoyer pour la lucidité et l’absence de complaisance, suicidaire, de certains responsables envers des pays ou des personnalités qui se conduisent comme les ennemis du monde libre.


Ulrich BECK, La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, Flammarion, coll. « Champs », 2003, 521 pages.

L’édition de poche de ce classique, d’abord paru chez Aubier en 2001 et en Allemagne en 1986, est bienvenue. Beck est, en effet, plus souvent évoqué que lu et, à ne retenir que le titre de son livre, on risque de commettre de nombreux contresens. Si, effectivement, le sociologue allemand accorde une place déterminante à la technique dans la compréhension des sociétés modernes, le risque dont il parle n’est pas seulement celui dû à la technologie. C’est le risque tout entier qui façonne nos comportements, notre manière d’être ensemble et nos relations politiques et sociales. Le propos de Beck embrasse large : il nous propose pas moins qu’une analyse de la société dans son ensemble – processus d’individualisation, rapports entre les sexes, évolution des classes, inégalités, place du travail – et son ouvrage a également une intention épistémologique Il interroge le statut de la science et de la connaissance dans le cadre de ce qu’il appelle la « modernité réflexive ». En même temps, il ne présente pas une Weltanschauung définitive. Sans doute, presque vingt ans après sa première parution, certaines assertions pourraient être nuancées, complétées et corrigées, sans que l’auteur en soit choqué. Mais son livre constitue le point de départ de toute réflexion actuelle.


Ulrich BECK, Pouvoir et contre-pouvoir à l’ère de la mondialisation, Aubier, 2003, 561 pages.

Sans doute faut-il faire un effort conséquent pour se glisser dans les méandres de la pensée de Beck et pour dépasser l’aversion que peut provoquer un style souvent lourd et une terminologie, certes précise et rigoureuse, qu’il faut apprendre à décrypter. Une fois ceci accompli, on ne peut que saluer l’entreprise de Beck de bâtir ce qu’on pourrait appeler une théorie générale de la mondialisation, qui couvre aussi bien les champs sociologiques, politiques qu’économiques. L’ouvrage, écrit après le 11 septembre, non seulement reconnaît la mondialisation comme un fait, mais considère que le cosmopolitisme sera aussi la réalité de nos sociétés. Sans doute existe-t-il une lecture de ce livre comme un plaidoyer en ce sens, qui s’accompagne d’une critique en règle des mythologies de l’État-nation et des crispations identitaires inutiles. Pour autant, dans un chapitre central de plus de cent pages intitulé « Stratégies de l’État : entre renationalisation et transnationalisation », Beck montre que celui-ci ne disparaît pas ou, du moins, ne disparaîtra pas s’il parvient à transformer son action, mais aussi les représentations qu’il provoque (chargées d’une signification politique), dans le sens d’une appropriation de cette mondialisation. Bien des observations intéressantes concernent aussi les droites et les gauches. Sans doute Beck n’évite-t-il pas malgré tout un certain penchant théoricien et parfois utopiste et le décalage de langage avec celui qui pourrait être politiquement audible est frappant. Mais nul ne pourra voir en lui un critique de la mondialisation et d’un libéralisme raisonnable – ce qui, par les temps qui courent, est déjà beaucoup.


Marie-Thérèse BITSCH, Histoire de la construction européenne, Éditions Complexe, 2003, 358 pages.

Nouvelle édition augmentée et mise à jour de ce livre fort utile qui retrace dans le détail, de 1948 à 2000, l’ensemble des organisations européennes tout en faisant le bilan de la pensée européenne au XIXe siècle et dans l’entre deux guerres.


Michaël BIZIOU, Adam Smith et l’origine du libéralisme, PUF, 2003, 298 pages.

Parmi la série d’ouvrages qu’il faut lire pour rectifier les erreurs et les approximations fréquentes sur le libéralisme figure naturellement celui-ci. Exploration minutieuse de la pensée d’Adam Smith sous un angle philosophique, cet ouvrage, issu d’une thèse de doctorat, remet en cause certaines notions parfois rapidement invoquées, comme celle de « main invisible », dont il retrace de façon savante la genèse. Biziou n’a pas de difficultés non plus à articuler la pensée économique de Smith à ses idéaux moraux, à une conception de l’ordre social et à une certaine idée des devoirs de l’État. Il insiste aussi à raison sur le caractère de système non seulement de la pensée de l’auteur de L’Enquête, mais également de son projet politique – dont on ne peut d’ailleurs que relever ce qu’il doit à l’héritage de la pensée utopique. C’est d’ailleurs ce concept de système qui sert de fil rouge à l’interprétation de l’auteur. Il montre également l’intention de Smith de « promouvoir une technocratie » (p. 253), marquée par le simple plaisir de gérer. En somme, le libéralisme économique de Smith correspond bien à un projet normatif et l’économie ne jouit dans sa théorie d’aucune autonomie. Enfin, l’auteur rappelle, de manière conclusive, que la liberté chez Smith est avant tout « capacité de juger, laquelle se trouve menacée de mutilation par la pauvreté » (p. 278). Cela suppose aussi de faire du libéralisme une doctrine d’émancipation – tout le contraire du « refus de la politique » qu’on lui prête trop souvent. Sans doute Smith n’est-il pas l’archétype (ni la vérité) du libéralisme économique. Il reste que rétablir la vérité à son sujet nous empêche de souscrire à des interprétations réductrices de ce mouvement.


Pierre BORDREUIL, Françoise BRIQUEL-CHATONNET, Le temps de la Bible, Gallimard, coll. « Folio », 2003, 461 pages.

La réédition en collection de poche de cet ouvrage initialement paru chez Fayard est particulièrement heureuse. Il constitue l’une des meilleures introductions érudites qui soit à la lecture de l’Ancien Testament. Suivant pas à pas le texte, sans recours à un commentaire des commentaires, il nous éclaire sur son arrière-plan historique – sans pour autant raconter une histoire – et sur les intentions idéologiques de ses rédacteurs (qui ont écrit au cours des siècles qui suivent le retour de l’exil à Babylone). Le texte y apparaît comme un tout cohérent, mû par la force d’une pensée autant politique et sociale que religieuse.


Raymond BOUDON avec Robert LEROUX, Y a-t-il encore une sociologie ?, Odile Jacob, 2003, 251 pages.

À tous ceux qui voudraient découvrir l’œuvre de Boudon, certainement l’un des sociologues français les plus rigoureux et dont l’apport épistémologique est fondamental, nous ne pouvons que recommander ces entretiens très bien conduits par le professeur canadien. Après un aperçu de la formation intellectuelle du sociologue, ce livre retrace les principaux thèmes de son œuvre : l’individualisme sociologique, les rapports entre la sociologie et les sciences cognitives, la critique des idéologies, la question des valeurs, le rôle de l’éducation, la mission de l’université et la manière dont la vie intellectuelle devrait être conduite. Cet ouvrage nous invite aussi à une relecture des sociologues classiques, de Durkheim à Weber, mais aussi de philosophes comme Foucault ou d’anthropologues comme Geertz, et bien sûr de Tocqueville. Un vade-mecum important pour ceux qui tentent de comprendre la société et la politique en se gardant des errements de ceux qui préfèrent la théorie à la réalité.


Franz BRENTANO, L’origine de la connaissance morale suivi de La doctrine du jugement correct, Gallimard, coll. « Bibliothèque de philosophie », 2003, 322 pages.

Le nom de Brentano est, en général, connu par ceux qui ont une culture philosophique moyenne, mais rares sont ceux qui peuvent le situer, encore plus ceux qui l’ont lu ou parcouru. Pour le public français, cela s’explique : aucune œuvre de Brentano n’était jusqu’à aujourd’hui accessible dans notre langue. C’est tout l’intérêt de la présente traduction due à Marc de Launay et à Jean-Claude Gens que de combler cette lacune. Le paradoxe tient, en effet, à ce que son influence fut considérable sur Husserl et Heidegger, mais aussi Scheler et Hartmann, et quasiment l’ensemble de la philosophie analytique, à commencer par Frege. La lecture de cet ouvrage nous permet aussi d’apprécier la cohérence d’une pensée aussi importante dans le domaine de la philosophie morale (conférence de 1889) que dans celui de la logique (la Doctrine, dont seule la première partie est traduite ici, est le point d’aboutissement de la philosophie de la connaissance de Brentano). La présente édition comprend aussi une autre conférence de 1889 intitulée Le concept de vérité et une série de Dictées posthumes qui éclairent la pensée de l’auteur. Une très dense et subtile introduction de Jean-Claude Gens offre une clef de lecture indispensable au lecteur peu familier avec la pensée et la position de Brentano.


Monique CANTO-SPERBER, Les règles de la liberté, Plon, 2003, 313 pages.

Cet ouvrage, de philosophie politique et de politique, est l’un de ceux qui doivent compter dans le débat public et inspirer l’action. D’une rigueur sans failles, cet ouvrage entend montrer que, loin de s’opposer, libéralisme et socialisme participent d’une même inspiration : la promotion de la liberté de l’homme qui doit, selon la belle formule de Carlo Rosselli, « arriver dans la vie des gens les plus pauvres ». Plaidant pour ce qu’elle appelle un « libéralisme normatif », Monique Canto-Sperber montre avec justesse que le libéralisme n’est pas, sauf dans sa version la plus caricaturale, oublieuse des finalités que doit se donner un groupe humain, et en particulier de l’émancipation de ses membres. Le libéralisme est certainement un réalisme et, dans une formule saisissante, l’auteur nous rappelle qu’« une vertu majeure de la pensée libérale est de nous conduire à l’ascèse de l’utopie » (p. 26). Mais ce réalisme n’est aucunement un fatalisme : le libéralisme n’est pas plus anti-social qu’il n’est anti-étatique. Ainsi, « les droits sociaux ne sont pas compris comme une aberration de l’État libéral, mais comme les conséquences du développement de l’État libéral dans un État de libertés démocratiquement garanties » (p. 43). On peut aussi parler d’un « républicanisme libéral » (p. 45) et, plus fondamentalement encore, d’un « libéralisme de valeurs » (p. 46). Explorant de manière novatrice la tradition du socialisme libéral, largement occultée en France, Monique Canto-Sperber en montre l’actualité, sans dissimuler non plus les contradictions et les apories qu’il a pu aussi véhiculer. Il y a bien une tension aussi entre libéralisme et socialisme et un équilibre qui peut paraître parfois instable. L’auteur n’en reste pas à l’exposé de principes et à l’analyse historique, mais propose aussi de manière convaincante et actuelle des pistes pour traduire en acte la philosophie du socialisme libéral. Elle aborde ainsi, dans la dernière partie de l’ouvrage, des questions aussi déterminantes que l’égalité, le renouveau de la démocratie, la place des traditions et des hiérarchies, le rôle de l’État et le problème posé par la culture de masse. Elle aborde, ce faisant, des débats aussi importants que ceux qui ont trait à l’individualisme et à la « société civile ». Insistant avec justesse sur le caractère non choquant de l’expression « société de marché », elle montre en quoi ce concept illustre une transformation positive de la société. Elle conclut aussi avec pertinence son propos par une défense de la « mondialisation libérale » qui, si l’on entend le concept avec rigueur, est le meilleur antidote au jeu dévoyé (et non libéral) des puissances et des marchés. Un grand et beau livre.


Monique CANTO-SPERBER avec Nadia URBINATI, Le socialisme libéral. Une anthologie : Europe-États-Unis, éd. Esprit, 2003, 312 pages.

Il faut lire cette utile anthologie en contrepoint des Règles de la liberté à la fois pour redécouvrir une facette largement méconnue de la pensée socialiste et pour fourbir des arguments contre ceux qui, à gauche, considèrent toujours que le libéralisme est l’ennemi. Les cinq parties de l’ouvrage sont consacrées à la France, à l’Italie, au Royaume-Uni, à l’Allemagne et aux États-Unis et sont introduites, pour les deux premières, par des présentations des directrices de l’anthologie, et pour les autres par Steven Lukes, Otto Kallscheuer et Mitchell Cohen. Deux longues introductions de Monique Canto-Sperber définissent le socialisme libéral et en retracent la philosophie. Cette anthologie permet de découvrir des textes d’auteurs largement méconnus ou guère lus aujourd’hui (Charles Renouvier, Charles Andler, Saverio Merlino, Hobhouse, Crosland, Franz Oppenheimer, etc.) ou plus connus, mais pas toujours pour leur contribution à ce courant de pensée (Jean Jaurès, Léon Bourgeois, Benedetto Croce, Norberto Bobbio, David Marquand, Hermann Cohen, Friedrich Neumann, Jürgen Habermas, John Dewey, Irving Howe, Michael Walzer, etc.). Pour tous ceux qui entendent essayer de comprendre ce que peut être un « socialisme libéral » expression que Monique Canto-Sperber préfère à celle de « libéralisme social » , la lecture de ce livre est indispensable. Elle permet de sortir d’une vision pauvre de la compréhension de la politique et, avant cela, de la dynamique des sociétés.


Robert CASTEL, L’insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ?, Seuil/La République des idées, 2003, 95 pages.

Cet ouvrage est d’une grande importance, à la fois parce qu’il nous donne un aperçu lumineux de l’histoire de la mise en place de nos systèmes de protection et de leur ébranlement, parce qu’il nous permet de mieux comprendre les ressorts sociaux de notre vie en commun et parce qu’il est de nature à nous conduire à adopter les bonnes solutions pour l’avenir. De manière parfaitement fluide et à l’aide d’une argumentation impeccable, Castel rétablit une idée simple, parfois absurdement méprisée : dans la société telle qu’elle va, bannir le besoin de sécurité conduirait à la catastrophe. Pour autant, il s’emploie à distinguer les différents types de sécurité dans le champ social, non sans indiquer les effets pervers qu’ils sont parfois susceptibles d’engendrer. Au passage – mais c’est parfaitement lié à son propos , il revient avec finesse sur des débats fondamentaux : les rapports entre le renforcement de l’État et la constitution de l’individu moderne, la question de l’égalité et de la hiérarchie, le concept de risque – dont il critique pertinemment l’usage intempestif, idéologique et souvent simplificateur – et remet en cause certaines fausses solutions, comme le revenu d’existence sur lequel il a cette phrase d’une profonde justesse : « C’est peut-être une utopie, mais il peut y avoir aussi des utopies dangereuses si elles détournent de la recherche d’autres » solutions (pp. 77-78, note 68). Il évoque aussi la question du statut de l’emploi et de la nouvelle condition salariale ainsi que de l’individualisation des politiques sociales. Sa conclusion est claire et simple : « Récuser le mythe d’une sécurité totale conduit à défendre simultanément que la propension à être protégé exprime une nécessité inscrite au cœur de la condition de l’homme moderne » (p. 88). Refusant de remettre en cause le marché, il entend lutter contre l’insécurité sociale dans ce cadre-là, parce qu’il n’en est pas d’autres. Tel est bien le défi : mettre en place un libéralisme de sécurité.


Centre international d’études géopolitiques, Géopolitique, religions et civilisations. Quelles perspectives pour le XXIe siècle ?, L’Âge d’Homme, 2003, 104 pages.

Diverses contributions du colloque organisé à Genève en juin 2002 sont regroupées ici. Elles explorent la place et le rôle de la religion comme facteur identitaire, aux côtés des autres éléments traditionnels que sont l’histoire, l’ethnie, la culture ou la langue. La religion depuis plus de deux décennies tend à devenir l’un des facteurs dominants. D’où l’importance qu’elle a pris dans la genèse et le déroulement des conflits ou des luttes de pouvoir, dans un espace déterminé, ce qui est la définition même de la géopolitique. On trouvera dans les différentes contributions maints rappels historiques, mais peu d’études de cas en dehors de celui de la Chine aux prises avec la minorité du Sin-Kiang. Aussi reste-t-on sur sa faim : beaucoup de citations d’auteurs, des références historiques, mais pas assez de réflexion de fond.


Gérard CHALIAND, Atlas du nouvel ordre mondial, Robert Laffont, 2003, 128 pages.

Par rapport à l’ouvrage de François Géré (cf. infra), celui-ci ne comporte qu’un bref rappel historique (Les Balkans d’hier à aujourd’hui, La Russie bolchevique et la question nationale, le monde en 1998). L’essentiel porte sur les grands ensembles géopolitiques, les zones de conflit, l’élargissement de l’OTAN, les bases américaines sur la masse eurasiatique et au Moyen-Orient. Quelques thèmes extra militaires sont abordés : pauvreté et mondialisation, les circuits de la drogue. Les cartes sont plus grandes, mais on trouve peu de dates ou de chiffres, sauf quelques-uns sur la population. Quelques cartes apparaissent originales (monde turc, voies de communication de l’espace russe, zones de commandement des forces américaines couvrant le monde). Mais dans l’ensemble un degré trop faible de précision qui laisse sur sa faim.


Paul CHAMPION (coord.), La France de la technologie, ministère des Affaires étrangères, 2003, 226 pages.

À ceux que le dossier du Banquet sur la recherche aura intéressé, nous ne pouvons que recommander la lecture de cet ouvrage, placé sous l’égide de l’Association pour la diffusion de la pensée française (ADPF) et le CNAM. Illustré par de nombreuses photographies en couleur, il montre que, dans de nombreux domaines, la France fut à la pointe de l’innovation technologique. Dix-huit chapitres sectoriels sont notamment consacrés à l’histoire des cinquante dernières années dans des domaines tels que les matériaux, la chimie, l’énergie, le bâtiment, la marine, les télécommunications et l’informatique. Deux chapitres de fin décrivent le système français de recherche et d’innovation (Rémi Barré) et l’histoire des ingénieurs français (André Grelon). À saluer aussi, les 23 pages de bibliographie.


Jean-Pierre CHANGEUX (dir.), Gènes et culture, symposium annuel du Collège de France, Odile Jacob, 2003, 306 pages.

Des scientifiques et des spécialistes des sciences humaines ont participé à ce symposium pour à la fois faire le point sur l’état des connaissances en matière de génétique – il faut rappeler qu’en 2001 la séquence presque complète du génome humain a été publiée , apprécier l’impact de celles-ci sur d’autres domaines du savoir scientifique et en mesurer quelques conséquences sur notre compréhension de l’homme et de la société. À travers ce prisme, qui ne doit comporter aucun déterminisme, bien des questions classiques peuvent être explorées à nouveaux frais : les rapports entre l’inné et l’acquis, le poids de la culture et du milieu (y compris peut-être sur des évolutions physico-chimiques), la création et la « gestion » de la diversité, etc. En même temps, il importe de limiter ce qu’on peut dire et contrer par la prudence les risques d’interprétations idéologiques dangereuses (cf. notamment la communication de Jean Gayon). Les articles ici réunis, qui témoignent de la nécessité d’une approche pluridisciplinaire de la question, relèvent, pour ne parler que des sciences humaines, de la linguistique, de l’économie, de l’anthropologie, de la paléo-histoire, et, souvent d’ailleurs, de disciplines à cheval entre la science dure et les sciences de l’homme, comme la biologie historique. Les contributions de ce livre ne se lisent pas sans un effort et une attention qui obligent à ne sauter aucune étape du développement pour en comprendre la portée. Aucun des articles n’est toutefois inaccessible au profane normalement cultivé, ce qui constitue une belle réussite pour un ouvrage d’abord scientifique.


Philippe CHENAUX, Pie XII. Diplomate et pasteur, Cerf, 2003, 462 pages, 32 planches noir et blanc hors texte.

Disons-le tout de go : cette biographie « scientifique » du pape Eugenio Pacelli (1876-1958) est du plus haut intérêt. Non seulement elle retrace l’ensemble de la vie de l’homme et pas seulement son long pontificat (1939-1958), mais elle nous éclaire également sur les négociations diplomatiques et le rôle de l’Église au cours d’une longue période sombre. Diplomate de l’Église depuis 1903, nonce apostolique en Allemagne avant le nazisme, nommé secrétaire d’État le 9 février 1930, poste auquel il devait rester jusqu’à son accession au pontificat, le pape romain devait être aussi celui de la Deuxième Guerre mondiale et de la Guerre froide. Récusant tout jugement de valeur, adoptant un style empreint toujours de la plus grande objectivité, Chenaux pourra dérouter ceux qui attendent d’abord une condamnation du « Vicaire » dont le silence devant le génocide commis par les nazis est insoutenable. Sans le moins du monde le justifier et quoiqu’il récuse les accusations portées contre le pape d’antisémitisme, Chenaux l’explique bien par plusieurs facteurs : le tempérament du pape, d’abord, froid, sans faculté d’empathie, avare de ses mots (il n’a d’ailleurs laissé aucun journal et aucun témoignage personnel et nul ne peut savoir, à la lecture de ce qu’il a laissé, ce qu’il pensait réellement), sa formation diplomatique, ensuite, qui le pousse par construction à l’apaisement et à l’arrangement (l’Église, de ce point de vue, n’est guère spécifique), son souci « pastoral », qui le conduit à être d’abord attaché au sort des membres de la communauté des croyants, son anticommunisme viscéral naturellement, mais aussi la réalité de l’Église d’alors, marquée par un esprit pré-conciliaire qui rend difficile toute appréciation avec les lunettes de l’homme d’aujourd’hui. En revanche, pour l’auteur, sa germanophilie, réelle, ne constitue pas un motif suffisant d’explication. Il montre bien aussi l’importance des débats sur les premiers témoignages des déportations et des exécutions massives de juifs au sein de l’Église et il apparaît clair que le pape aurait pu – et dû – parler. Est aussi troublant le silence du pape sur les exactions commises dans la Pologne catholique de l’après-guerre (p. 304). Chenaux ne dissimule pas non plus les caractéristiques générales du règne de Pie XII marqué, surtout vers la fin, par une totale solitude du pouvoir, une fermeture à toute évolution de l’Église et un tempérament dictatorial (qu’on retrouve déjà chez le secrétaire d’État, qui ne laisse passer aucun détail). Un travail remarquable qui devra certainement être poursuivi lorsque l’ensemble des archives sera ouvert.


Noam CHOMSKY, Le profit avant l’homme, Fayard, 2003, 246 pages.

Force est de reconnaître que, dans la littérature qui pourfend allégrement le « néo-libéralisme », l’ouvrage du linguiste tranche heureusement. Sans doute chacun pourra-t-il nuancer ses positions et contester le point de vue « socialiste et libertaire » à partir duquel il s’exprime, mais il faudra lui reconnaître d’abord la sincérité – et le caractère souvent peu contestable – de ses indignations. Le mérite de l’ouvrage de Chomsky qui, sans doute, ne surprendra pas par ses constats et ses dénonciations, est qu’il oppose le discours néo-libéral à la pratique. Il n’a pas de difficultés à montrer que, notamment aux États-Unis, le jeu du marché ne domine pas, mais qu’au contraire les marchés sont le plus souvent protégés. De même, loin que le « néo-libéralisme » s’apparente à une absence d’intervention de l’État, celui-ci est totalement présent pour protéger et aider les groupes en position dominante et les clientèles électorales proches du pouvoir en place, et ce de manière discrétionnaire. Comme quoi, pour tout démocrate conséquent et pour toute personne attachée à la justice et à la transparence, il est important de défendre les règles du libéralisme contre ses déviations et de réaffirmer le rôle d’un État, garant précisément de leur respect, et non suspect de partialité.


Samy COHEN, La résistance des États. Les démocraties face aux défis de la mondialisation, Seuil, 2003, 263 pages.

Ce livre tranche par rapport aux précédents travaux de Samy Cohen, l’un des meilleurs spécialistes français des mécanismes de prise de décision. Alors que ses autres livres se voulaient essentiellement neutres et apparaissaient comme des descriptions à plat des rouages de la politique étrangère et de défense française – même s’ils remettaient en cause bien des idées reçues , celui-ci est engagé et soutient une thèse à contre-courant, démontrée avec rigueur et précision et nourrie de nombreux exemples. Alors que beaucoup feignent de considérer que l’extinction des États est programmée et que les organisations non gouvernementales (ONG) constituent l’avenir et la chance des relations internationales, Cohen entreprend de démontrer que ceux-ci ont de beaux restes et que celles-là sont souvent plus faibles et plus dépendantes des États qu’on ne le dit. Pour autant, cette situation ne lui apparaît pas comme une source naturelle de progrès et il ne partage pas la conception au mieux négligente d’un Védrine par exemple à l’endroit des ONG. Bien des lenteurs dans la mise en place, par exemple, de systèmes efficaces de lutte contre la criminalité organisée transfrontières, de mesures de combat contre la dégradation de l’environnement, d’endiguement des grandes pandémies, etc. sont dues d’abord aux réticences des États. Inversement, c’est par eux que passent les progrès effectués et des organisations nouvelles, comme la Cour pénale internationale, auront besoin d’eux pour bien fonctionner. Quant aux ONG, singulièrement françaises, on sait qu’elles n’ont souvent pas la taille critique et sont trop souvent en proie à des luttes dérisoires entre elles. Quant aux autres, elles ne parviennent effectivement à exercer leur influence qu’en raison de la profondeur des liens qui les unissent avec leurs États d’origine. Cohen montre aussi que la thèse du déclin de l’État est également idéologique, c’est-à-dire qu’elle sert aussi les intérêts de ceux qui ont avantage à répandre cette vision du monde. Sa contestation ne signifie certes pas que l’État n’ait pas, pour exercer quelque influence, à utiliser une stratégie plus compliquée et plus détournée, ni qu’il puisse agir seul pour faire prévaloir ses vues. Cet ouvrage nous aide à remettre en place ces quelques vérités essentielles.


Robert DAMIEN, Le conseiller du Prince de Machiavel à nos jours, PUF, 2003, 445 pages.

On ne trouvera pas ici une histoire et une analyse du rôle ou de l’influence des conseillers du Prince, fussent-ils ou non philosophes. Rien non plus n’alimentera la curiosité du lecteur sur l’usage que le gouvernant, notamment actuel, peut faire du conseil du philosophe ou de l’intellectuel, ni sur la place de celui-ci dans le processus d’aide à la décision. Le propos de l’auteur est tout autre et il commence par balayer l’opposition classique entre le conseiller un peu grotesque qui fait tout de travers ou celui dont l’idéologie emporte des effets monstrueux sur le gouvernement des hommes. Il faut donc déplacer la problématique et entreprendre de réfléchir aux raisons qui ont permis à certains philosophes de produire de l’analyse politique qui repose sur une « bibliothèque » de conseils. C’est à travers cette figure de la bibliothèque que Damien trace un fil directeur qui va de Machiavel à Bachelard, en passant notamment par Montesquieu, l’Encyclopédie, Tocqueville et Proudhon. Une réflexion originale sur la constitution et l’utilisation du savoir en démocratie.


Pierre-Edouard DELDIQUE, Faut-il supprimer l’ONU ?, Hachette, 2003, 282 pages.

Sous un titre provocateur, tyrannie des éditeurs, un livre-enquête assez bien venu sur un problème décisif. Il est si facile de dénoncer les tares, les insuffisances et les blocages de l’ONU que l’on tend à réduire d’ailleurs à ses seules fonctions politiques (maintien de la paix et sécurité internationale). Elle n’est pourtant, après tout, que le reflet des rapports de force entre États. Mais il faux de dire qu’elle ne sert à rien. D’abord, contrairement à la SDN elle a résisté aux épreuves et son bilan ne saurait être jugé nul. C’est tout un système qui inclut la FAO, l’UNESCO, l’UNICEF, et bien d’autres organisations, comme l’OIT, dont l’activité, souvent silencieuse, est réelle. Que l’ONU, qui approche les soixante ans, ait besoin d’un aggiornamento, qui en douterait ? Élargissement du Conseil de sécurité, réforme du système d’inspection, renforcement de son rôle en matière de défense des droits de l’homme, création, comme le demande la France, d’une véritable organisation mondiale dans le domaine de l’environnement. Toutes ces questions sont abordées ici avec lucidité, sans pédanterie, mais souvent au détriment de la profondeur.


Jean-Pierre DERRIENNIC, Les guerres civiles, Presses de Sciences Po, 2001, 281 pages.

Voici un riche ouvrage qui expose, de manière minutieuse et avec une grande économie de moyens, la réalité des guerres civiles. Mêlant avec rigueur une perspective théorique et une analyse de conflits civils réels, il nous oblige à remettre en cause nos préjugés et nos certitudes sur un phénomène multiple. La guerre civile pure n’existe pas et il existe un continuum entre celle-ci et la guerre inter-étatique. Les deux, en particulier au cours des cent dernières années, sont étroitement imbriquées et l’intervention de tiers, pour attiser, manipuler ou exploiter le conflit, mais aussi pour tenter de le résoudre ou d’en atténuer les conséquences, est devenue une réalité plus fréquente. Une typologie est néanmoins utile et le professeur québécois distingue finement (ce sont les trois premiers chapitres du livre) les guerres partisanes, socio-économiques et identitaires. Il passe en revue également, suivant en cela d’illustres prédécesseurs (de Machiavel à Aron), les déterminants sociaux de la violence et détaille la nature et le rôle des forces armées (qui, suivant leurs caractéristiques, modifient aussi le visage de la guerre civile). Un chapitre, original et qui porte sur l’ordre politique interne, détaille les conditions politiques, sociales et économiques de la paix civile (ou de limitation des conflits internes). Enfin, le dernier traite, logiquement, dus contrôle des guerres civiles dans et par la société internationale – ce qui va de la prévention (impossible selon l’auteur) à l’aide à la réconciliation, en passant par l’intervention bienveillante, la prévention de l’extension et l’aide aux victimes et la séparation des adversaires. Pierre Hassner, dans son élogieuse préface, oppose toutefois son propre pessimisme au relatif optimisme de l’auteur. Cela n’empêche pas ce dernier de mettre en avant neuf facteurs (pp. 267-268) qui favorisent ou entravent l’apparition d’une guerre civile. Il n’est pas sûr toutefois que les facteurs de limitation soient vraiment dominants.


Frédéric ENCEL, Géopolitique de l’Apocalypse. La démocratie à l’épreuve de l’islamisme, Flammarion, coll. « Champs », 2003, 211 pages.

Un an après sa publication, cet ouvrage paraît en collection de poche avec une postface consacrée à l’évolution du débat en France et une annexe consacrée à rectifier certaines accusations inexactes portées par Pascal Boniface sur la première édition du livre. De fait, cet ouvrage n’échappe pas à certaines critiques : son ton est parfois un peu sentencieux et son style souvent lourd et dit en trop de mots ce qui pourrait être énoncé de manière concise. Sur le fond surtout, manque une analyse quelque peu approfondie des principales sources de l’islam (7 pages – pp. 33-39 – seulement) et de ses différentes branches. L’absence d’anticipation, à la mi-2002, de la guerre contre l’Irak (cf. p. 119) surprend aussi d’un esprit lucide. Même si le propos ne nous choque pas sur le fond, la partie intitulée « Notre démocratie face au troisième totalitarisme », classiquement républicaine, est somme toute assez convenue et n’apporte guère de réflexion nouvelle par rapport à ce qui a déjà été écrit souventefois. Encel aurait sans doute gagné à se concentrer sur les analyses géopolitiques, quitte à les développer et à leur donner une profondeur historique un peu plus grande. Il est, en effet, assez bon sur l’Afghanistan, l’instrumentalisation de la cause palestinienne et la situation pakistanaise et assez subtil lorsqu’il montre les erreurs d’appréciation de Ben Laden sur les suites du 11 septembre et en explique les raisons. Tel est le vrai centre du livre.


Frédéric ENCEL, Olivier GUEZ, La Grande Alliance. De la Tchétchénie à l’Irak : un nouvel ordre mondial, Flammarion, 2003, 304 pages.

La grande alliance dont il est question dans cet ouvrage est celle qui lie les États-Unis et la Russie. De fait, celle-ci constitue un élément majeur dans l’organisation du monde et porte en elle, suivant qu’elle se renforce ou se délite, une grande partie de l’avenir des relations internationales. Malgré les dissensions sur l’Irak – plus vite oubliées du côté de la Maison Blanche que celles avec la France , c’est bien d’une alliance nouvelle dont on peut parler, illustrée dans les domaines de la lutte contre le terrorisme, de la coopération militaire, de la stratégie pétrolière, de l’économie, etc. On connaît aussi le silence américain – et pas seulement – sur l’action sanglante de l’armée russe en Tchétchénie ; on connaît moins l’aide apportée par l’Oncle Sam à la Russie dans le Caucase (avec une contrepartie importante : la fourniture de renseignements par les Russes et l’installation dans la région des forces et des intérêts américains, alors qu’il s’agissait d’un échelon manquant dans leur stratégie globale). Si le chapitre, intéressant au demeurant, consacré à l’Arabie Saoudite est un peu déconnecté du reste du livre, on sait gré aux auteurs d’avoir conduit une analyse claire (même si elle est bien connue) de la nouvelle école stratégique américaine. Les auteurs ne cachent pas les « risques » qu’encourt cette alliance : la non-résolution du cas tchétchène qui, à terme, en conditionne l’acceptabilité par les opinions occidentales, la contestation interne de la stratégie de Poutine et la permanence d’une hostilité à l’Occident et singulièrement aux États-Unis, la permanence des liens qu’entretient la Russie avec l’Iran, la Corée du Nord, l’approfondissement de la crise économique interne et, pourrait-on ajouter, la montée d’oppositions externes, notamment de la Chine qui a tout à perdre à son approfondissement. Reste aussi à savoir si un retour de l’Europe est encore possible.


Rachel ERTEL, Brasier de mots, Liana Levi, 2003, 374 pages.

L’auteur du Roman juif américain (Payot, 1980) explore, à la suite d’un voyage en Pologne qu’elle avait traversée en 1945 à son retour d’URSS avec sa mère, les contours mythiques de cet Yddish land qui a uni pendant des décennies des centaines de milliers d’êtres, continent qui a sombré dans l’oubli, englouti par la Shoah, mais qui a laissé des œuvres flamboyantes. Elle montre aussi à quel point cette culture, cette sensibilité affleurent chez des auteurs comme Saul Bellow, Philip Roth, mais aussi Robert Bober et tant d’autres. Lieux et citations défilent, la littérature, espace de vie et dynamique sociale reflète le destin des communautés dispersées dans l’ancien empire des tsars, en Allemagne.


Didier FISCHER, Le mythe Pétain, Flammarion, 2002, 330 pages.

Voici un ouvrage fascinant et inquiétant sur la construction sociale et politique d’un mythe. Si le choix de Pétain paraissait « s’imposer » en 1940 et si l’adhésion à son nom et à sa personne fut si massive, bien au-delà de la droite traditionnelle, c’est parce que, au cours des années qui précédèrent, une image mythifiée sur l’homme s’était enracinée dans le pays. C’est patiemment que Fischer décortique les éléments de ce mythe et sa transmission, notamment à travers la presse, à partir de quelques moments clés. Le premier est naturellement la guerre et l’épisode de Verdun – première apparition du mythe et du façonnement d’une représentation de l’homme et de son comportement sans rapport évident avec la réalité. La fabrication d’une stature de héros national de celui qui devint en 1917 chef de l’armée française devait se poursuivre dans l’entre-deux-guerres, avec la consécration par l’entrée à l’Académie française. Pour autant, rien de tout ceci n’était le résultat d’une stratégie de communication : l’auteur montre bien combien le Maréchal fuyait les journalistes et, surtout, devait jouer jusqu’à la fin, Vichy compris, du thème « je ne fais pas de politique ». C’est dans un tel contexte, qui devait voir le « héros » devenir un « sauveur » que Doumergue fit appel à lui, en 1934, pour diriger le ministère de la Guerre. Certes, Pétain, non content d’entretenir de manière systématique ses relations avec le monde des anciens combattants, tenait de plus en plus clairement des discours « réactionnaires » : pensée de l’ordre, refus du Front populaire, priorité du combat contre « l’hydre communiste » sur celui contre la montée des fascismes, etc. Mais sa personne restait intouchable et il est significatif que, lors de sa nomination comme ambassadeur en Espagne en 1939, pour Blum, son caractère inacceptable tenait à l’honneur qui était ainsi fait au régime franquiste… En 1939, Daladier voulut en vain le faire entrer dans son gouvernement et, en mai 1940, il fut nommé vice-président du Conseil dans le gouvernement de Philippe Raynaud, avant d’être appelé aux fonctions qu’on connaît. L’impossibilité de combattre et de dévoiler ce mythe en dit toute l’irrationalité et il participe d’une imbécillité de la France qui va au-delà du peuple mais s’étend à des penseurs ou à des politiques lucides par ailleurs. On attend désormais avec une grande impatience un ouvrage qui porterait sur la période d’après la guerre – après tout un président de la République socialiste faisait encore régulièrement fleurir sa tombe.


Michel FOUCAULT, Le pouvoir psychiatrique. Cours au Collège de France. 1973-1974, Hautes Études/Gallimard/Seuil, 2003, 399 pages.

On peut naturellement lire ce cours comme fortement marqué par l’émergence de l’anti-psychiatrie, comme le souligne Jacques Lagrange dans sa postface, et comme y ayant apporté une contribution majeure. Cette lecture est difficilement contestable et certaines des limites de ce mouvement trouvent leur écho dans les propres apories de Michel Foucault : si les institutions et notamment l’hôpital « construisent » la folie en produisant du discours et en plaçant le fou en position d’examen, cela signifie-t-il qu’on ne puisse rien dire d’objectif sur la folie qui ne soit réductible à un artifice ? Il est aussi important de relever, si l’on s’intéresse à l’œuvre de Foucault, le processus de constitution et de correction de sa pensée : de manière explicite, dans ce cours, il se démarque de certaines hypothèses de L’histoire de la folie et entreprend de les rectifier de manière systématique. Enfin, on peut lire le texte de Foucault pour ce qu’il est également : une exploration historique fascinante et terrible dans les premiers univers psychiatriques – ceux de Pinel, Charcot, Esquirol et Leuret notamment , entendre leurs discours et discerner l’idéologie à l’œuvre dans le processus de constitution d’un savoir, puisque finalement, fût-ce par des détours, constitution d’un savoir il y a eu. Même si l’on sait tout de Foucault, si l’on connaît ses modes opératoires et sa méthode, si certaines inférences – sur la vérité ou sur le pouvoir – sont sans surprise, le texte ne laisse d’être fascinant. Si bien des déductions de Foucault ont depuis été critiquées (cf. notamment les travaux majeurs de Marcel Gauchet de Gladys Swain), il demeurera utile pour longtemps de se référer à ce cours.


Pascal FROISSART, La rumeur. Histoires et fantasmes, Belin, 2002, 280 pages.

Cet ouvrage, issu d’une thèse, n’est pas à proprement parler une histoire des rumeurs (même si trois chapitres montrent bien que chaque rumeur a une histoire : conditions de naissance, mise en place, diffraction et mort), mais plutôt une analyse critique du discours, moins scientifique qu’il n’y paraît, qui tente de théoriser la rumeur. Bien sûr, la rumeur existe et l’auteur n’a pas de mal à en montrer les ressorts de diffusion – dont le démenti constitue l’un des plus puissants. Mais cela ne signifie pas qu’on puisse en produire une « loi », au-delà de la simple constatation de son existence et de son infiltration dans les pores de la société. L’auteur isole ainsi trois catégories de théorisation de la rumeur qu’il nomme « rumorographie » on pourrait comprendre de manière exacte la naissance de la rumeur, notamment en étudiant les « détails » de son apparition , « rumorancie » construction d’une interprétation de la rumeur, qu’on pourrait décrypter comme les lignes de la main ou l’inconscient du psychanalyste – et « rumorocratie » on pourrait et devrait contrôler la rumeur pour garantir l’ordre social et l’on pourrait se rendre maître de la « circulation du sens » dans la société. Un ouvrage plein d’humour en même temps que de sérieux dans sa critique des pseudo-sciences. La rumeur a encore de beaux jours devant elle !


Pierre-Marie GALLOIS, Le sang du pétrole Guerres d’Irak, L’Âge d’homme, 2003, 342 pages.

Le général Gallois a ajouté un chapitre à son précédent ouvrage, lequel lui-même était le second volet d’un diptyque sur le sang du pétrole, le premier portant sur la Bosnie. Il ne mâche pas ses mots en dénonçant le « militantisme-militariste » déployé par les États-Unis et en rappelant les mots de George Bush père : « Si tu as des ennuis, cogne sur Saddam Hussein », précepte qui sera appliqué par son vainqueur Bill Clinton et dépassé par son fils, pour lequel la lutte contre le terrorisme était le véritable problème. On trouvera ici quelques précisions chiffrées sur la consommation pétrolière américaine (21 millions de barils/jour), celle-ci devant augmenter d’ici 2002, ce qui nécessitera d’importer 16 à 18 millions de barils jour, soit dix fois la production potentielle du seul Angola. Au regard de la situation actuelle, les dernières lignes de son chapitre final visaient justes : « Comment le président des États-Unis obtiendrait cet Irak paradisiaque ? Dans ce pays multiethnique et multiconfessionnel n’unissant que les antagonismes, l’autocratie est de rigueur »… même si le renversement du régime criminel de Saddam Hussein était en elle-même une nécessité évidente. En tout cas, sa relation du cas irakien, empreinte d’une passion dénonciatrice étonnante chez un octogénaire, est des plus argumentées et abonde de précisions stratégiques, militaires et énergétiques.
Antoine Garapon, Ioannis Papadopoulos, Juger en Amérique et en France, Odile Jacob, 2003, 322 pages. – Cet ouvrage pionnier est important à de nombreux titres – juridique, politique, philosophique, sociologique et géostratégique. Notre monde sera celui de la concurrence des systèmes juridiques et d’un nécessaire dialogue entre eux. D’ores et déjà, comme le juge de la Cour suprême Stephen Breyer le montre subtilement dans son introduction, les échanges et les emprunts existent, y compris de la part de la juridiction des États-Unis. Pourtant, notre connaissance des systèmes juridiques étrangers, et en particulier du système américain, demeure balbutiante et nos représentations et les médias charrient le plus souvent des idées approximatives et caricaturales. Garapon et Papadopoulos examinent avec minutie et de manière très documentée les différences en partant de la notion de culture juridique et en recadrant la notion de common law, souvent elle aussi mésinterprétée. Ils conduisent ensuite leur analyse en suivant un ordre quasiment chronologique : l’accès au droit, le procès, la preuve, le juge, le jury, le jugement, la justice et la peine. Ils montrent d’ailleurs que, bien souvent, les mêmes mots ne renvoient pas aux mêmes réalités et aux mêmes perceptions. Leur dernier chapitre porte sur les trois notions de concurrence, de convergence et de dialogue des cultures. Il nous faut à tout prix résister à l’idée d’une sorte d’immuabilité du droit et nous aurions tort de penser que les systèmes juridiques pourraient « s’assimiler » ou de décréter on ne sait quelle « résistance » juridique. Quelques défauts annexes, pour finir, qu’on aimerait voir corriger dans une prochaine édition : manquent une bibliographie et des index (des noms, des notions et des décisions de justice) qui seraient particulièrement utiles pour cet ouvrage de référence.


Robert GELLATELY, Avec Hitler. Les Allemands et leur Führer, Flammarion, 2003, 449 pages, 42 photographies noir et blanc hors texte.

Cet ouvrage important nous plonge au cœur de la société allemande sous le IIIe Reich. Il démontre, documents à l’appui, que non seulement une majeure partie des Allemands savaient ce que faisait le régime, mais qu’elle l’approuvait et lui prêtait renfort, jusques et y compris lors de l’effondrement final. Les camps étaient connus, même si leur ampleur n’était pas et ne pouvait être exactement mesurée ; les dénonciations étaient fréquentes – de juifs, « d’asociaux », etc. ; la justice prêtait renfort aux persécutions et son radicalisme rencontrait un large écho dans la population ; l’armée n’était pas non plus un lieu à l’écart des persécutions. Loin des thèses de Goldhagen, l’auteur n’accorde pas ici un poids majeur à l’idéologie ; c’est bien le succès d’une entreprise de ralliement et de fanatisation qui est expliqué à l’aide de sources de première main.


François GÉRÉ, Pourquoi les guerres ? Un siècle de géopolitique, Larousse, 2003, 216 pages.

Comprendre les principaux enjeux du monde qu’ils portent sur la compétition à propos des ressources naturelles (eau, matières stratégiques) des flux financiers ou de la drogue, qu’ils portent sur des questions territoriales plus classiques, qu’ils relèvent encore des tensions ethniques, religieuses ou idéologiques, telle est l’ambition de cet atlas dont les cartes sont accompagnées de commentaires circonstanciés. Bien sûr, compte tenu du champ couvert, tout le XXe siècle, du nombre des acteurs et de la multiplicité des enjeux, il ne peut s’agir que d’une approche générale qui va cependant au-delà d’une simple vulgarisation. Quelques bases historiques sont rappelées : Europe des nations, Grande guerre, écroulement des Empires. On ne voit pas partout une carte représentant les Empires centraux, les Alliés et les Neutres pendant la Première Guerre mondiale, le système de Versailles, ainsi que les variations de territoire de la Russie, de l’URSS, puis de la Fédération russe. Les principaux conflits sont analysés (Proche-Orient, Corée, Vietnam, Inde-Pakistan, Afrique australe, Balkans, Caucase notamment). Autre originalité, les principaux acteurs sont présentés : Whitehall, le « Quai », le Pentagone, la Tcheka et le FBS, le Vatican, la Commission, l’ONU, l’OPEP, le G 7, etc. Une page de bibliographie.


Louis GINZBERG, Les légendes des Juifs IV. Moïse dans le désert, Cerf, 2003, 529 pages.

Lors de chaque parution d’un nouveau tome, attendue avec impatience, nous nous faisons un plaisir de redire l’exceptionnel intérêt du livre de Ginzberg. Intérêt d’érudition naturellement, en raison des notes passionnantes retraçant les différentes variantes de l’histoire ou de son interprétation – 150 pages dans le présent volume , mais aussi plaisir tout simplement de la lecture, le lecteur ayant d’abord intérêt à se lover dans le texte et à se laisser entraîner par lui. Le récit de la mort de Moïse est ainsi d’une beauté poétique saisissante. Cette œuvre majeure et originale du savant lituanien exilé aux États-Unis retrace, en effet, l’histoire telle que la Bible la raconte, mais une histoire enrichie par la littérature rabbinique ultérieure autant que par des légendes populaires. Le présent volume, centré sur l’histoire de Moïse, constitue, de par son importance, le cœur du récit de Ginzberg.


Carlo GINZBURG, Rapports de force. Histoire, rhétorique, preuve, Hautes Études/Gallimard/Seuil, 2002, 126 pages, 36 ill. noir et blanc, hors texte.

C’est le sous-titre qui rend compte sans doute de la manière la plus explicite de l’unité des cinq études rassemblées ici et précédées d’une dense introduction. L’historien italien poursuit ici ses investigations sur le rapport à la preuve, essentiel à la compréhension de l’écriture de l’histoire, mais aussi à celle de la fabrication des œuvres d’art. Le premier article est consacré à la vision aristotélicienne de l’histoire et, mieux, de l’historiographie et s’appuie sur une analyse détaillée de certains textes fondamentaux de la Rhétorique. Le deuxième porte sur la démonstration effectuée par Lorenzo Valla en 1440 de la fausseté de la Donation de Constantin (par laquelle il faisait don à l’Église de Rome d’un tiers de son empire). Poursuivant une intention éminemment politique, Ginzburg dévoile sa conception de l’écriture de l’histoire à travers un texte qui mélange preuves, démonstration, analyses philologiques et linguistiques, propos péremptoires, narrations et fictions. Le troisième article analyse la narration d’une révolte indigène dans les îles Marianne par le jésuite Charles Le Gobien (1700), dont l’auteur montre le « procédé » (en de multiples sens) de construction. Enfin, les deux derniers articles sont des études de la construction de l’histoire chez Flaubert et de la fabrication des Demoiselles d’Avignon de Picasso. L’introduction de trente pages constitue un morceau de bravoure d’épistémologie de l’histoire. Un ouvrage brillant et fascinant par sa capacité à retracer la vérité historique d’un texte ou d’une œuvre.


Valéry GISCARD D’ESTAING présente La Constitution pour l’Europe, Fondation Robert Schuman/Albin Michel, 2003, 396 pages.

Après 17 mois de travaux, la Convention sur l’avenir de l’Europe, composée de 105 représentants des pays membres de l’Union européenne et des pays candidats, présidée par l’ancien président français, a élaboré un projet de traité instituant une Constitution pour l’Europe, texte remis à Rome au président du Conseil européen le 18 juillet 2003. C’est ce texte de quelque 310 pages, constitué de quatre parties (I. Définitions et objectifs de l’Union, droits fondamentaux et citoyenneté, compétences, institutions, exercice des compétences ; vie démocratique de l’Union ; II. Charte des droits fondamentaux ; III. Politiques et fonctionnement de l’Union ; IV. Dispositions générales et finales) que commente Valéry Giscard d’Estaing. Il s’agissait pour les conventionnels d’unifier les différents traités existants et de doter l’Union de la personnalité juridique. S’ils ont pu accomplir leur mission, c’est en raison de leur diversité même qui représentait celle de l’Europe. Ils ne furent pas les porte-parole de leurs institutions ou gouvernements et de cette relative liberté est née une sorte de bien commun que les différentes conférences intergouvernementales précédentes n’avaient pas pu atteindre. En cela résident le premier apport et l’originalité de la Convention. Cette diversité s’est d’ailleurs traduite dans l’architecture de l’Europe qui reste une organisation et n’est pas encore une entité politique. Mais à défaut d’être perçue comme une entité politique, l’Europe peut être ressentie comme une espèce commune, raison pour laquelle la Convention a voulu améliorer la gouvernance économique de la zone euro. C’est dans cet esprit que Valéry Giscard d’Estaing commente l’architecture de l’Union, décrit ses objectifs, valeurs et compétences, met l’accent sur les principaux débats qui l’ont animé (méthode communautaire plutôt que fédérale, inclusion de la référence aux valeurs religieuses, exception culturelle). Sans entrer dans les détails techniques, saluons la distinction plus nette du domaine des compétences exclusives, celui des compétences partagées et celle des actions d’appui, de coordination ou de complément, la réduction des instruments d’actions qui, au nombre de 12 à 20 personne ne sut les dénombrer ont été réduits à 6 (lois, lois-cadres, règlements, décisions, recommandations et avis), l’institution d’une présidence durable du Conseil européen, ainsi que d’un poste de ministre européen sur lequel Valéry Giscard d’Estaing s’étend.


Jean-Dominique GIULIANI, Quinze + Dix. Le grand élargissement, Fondation Robert Schuman/Albin Michel, 2003, 277 pages.

Voici un livre précis, pédagogique et engagé, dont l’utilité est évidente à l’heure où dix nouveaux membres vont intégrer l’Union Européenne. Après avoir brossé un paysage actuel de l’Europe, l’auteur établit un portrait, économique, social et politique, des dix nouveaux adhérents. Il montre surtout qu’au-delà des risques l’élargissement est non seulement une nécessité – géopolitique – pour l’Europe, mais aussi, à terme, un atout. Il fait le point sur les difficultés, mais entreprend aussi de combattre la peur que l’élargissement continue d’inspirer. À l’évidence, le processus sera encore long avant d’être complètement réalisé et semé d’embûches. Mais cet élargissement ne sera sans doute pas le dernier et Giuliani présente aussi les étapes futures que devraient être l’adhésion de la Bulgarie, de la Roumanie, la Croatie, peut-être un jour aussi les autres États des Balkans. À propos de la Turquie, l’auteur pose la question des frontières, en laissant la réponse ouverte. Comme pour dessiner le seul futur de l’Europe, la conclusion propose le concept « d’échelle d’intégration européenne ».


David GROSSMAN, Chroniques d’une paix différée, Seuil, 2003, 202 pages.

Le titre anglais de ces chroniques, initialement parues dans différents journaux israéliens, allemand, italien et français, rend sans doute mieux compte de l’intention de l’auteur : Death as a Way of Life. Comme il le dit fortement dans l’introduction, quels que soient ses actes ou ses prises de position politique, « chacun, Israélien ou Palestinien, […] comprend […] que sa vie s’épuise et se gâche en un combat inutile » (p. 7). Ce livre demeure, malgré l’insoutenable de la vie quotidienne à Jérusalem où vit l’auteur, malgré les illusions brisées, malgré le sentiment que les solutions les mieux pesées et les plus apparemment rationnelles ne deviendront jamais les solutions effectives, un ouvrage d’espérance en même temps que de combat. Au sein d’un Moyen-Orient que Grossman sait hostile et menaçant – tant il est vrai que, pour beaucoup de gouvernements arabes, la suppression pure et simple de l’État d’Israël est la seule solution , il estime néanmoins que la coexistence pacifiée entre Palestiniens et Israéliens est une possibilité et, au demeurant, la seule solution possible. Favorable au processus de paix d’Oslo (et certainement à celui proposé de manière non officielle à Genève en décembre 2003, même si le livre est antérieur), il ne ménage pas le gouvernement Sharon, pas plus d’ailleurs que l’Autorité palestinienne d’Arafat et les fondamentalistes du Hamas et du Djihad islamique et les États voisins. En somme, il demande qu’on comprenne, selon l’expression d’un chef de la lutte protestante d’Irlande du Nord, que « cette guerre ne pouvait pas être gagnée » (p. 169). Mais cela avait pris sept cens ans… Ne pas croire à la paix n’empêche pas d’y travailler.


Romain GUBERT, Emmanuel SAINT-MARTIN, L’arrogance française, Balland, 2003, 270 pages.

Ce pamphlet bien écrit, cinglant, œuvre de deux journalistes au service étranger du Point, s’inscrit dans la ligne des critiques de positions adoptées par la diplomatie française lors de la crise irakienne, mais il en dépasse le cadre pour se livrer à une présentation générale du comportement de la France sur la scène internationale. Les deux auteurs se gaussent de l’aveuglement narcissique des élites, de la recherche permanente du rayonnement français, unique objet de désir des politiques. Tout y passe : la recherche éperdue de postes dans les organisations internationales (Union européenne, BCE, OCDE, ONU), l’américanophobie, le syndrome de l’omniscience, le comportement des négociateurs français à Bruxelles, la manière dont on traite ses amis, etc. Certes, bon nombre de travers dénoncés ici sont vrais, mais il y a lieu aussi de tenir compte de l’attitude des autres puissances qui ne manquent pas de défendre opiniâtrement leurs intérêts (compromis de Fontainebleau de 1984 sur la contribution britannique, refus de céder sur la fiscalité, sur le concept de « fédéralisme »), sans parler d’un certain lynchage médiatique à l’égard de certains représentants français. Mais il vrai que nous subissons les conséquences de nos intellectuels médiatiques (cf. le livre d’Henri Lottman, qui s’applique à la mission de BHL en Afghanistan), que nous restons trop enfermés dans nos certitudes germanopratines et que nous manquons de modestie, d’où les déconvenues comme celle du choix de Pékin pour accueillir les Jeux Olympiques.


Patrice GUENIFFEY, La politique de la Terreur. Essai sur la violence révolutionnaire 1789-1794, Gallimard, coll. « Tel », 2003, 376 pages.

Voici un livre important, paru d’abord chez Fayard en 2000, qui nous introduit au cœur d’une compréhension plus juste de l’histoire. L’ouvrage de Gueniffey n’est pas une histoire de la Terreur au sens où les historiens la définissent habituellement (5 septembre 1793 – 27 juillet 1794), mais un essai de compréhension des ressorts de celle-ci qui ne peuvent se limiter à l’idéologie ou à une forme de passion d’un peuple fanatisé. L’auteur montre ainsi qu’elle est étroitement liée à la Révolution française (sinon à toute révolution) et il fait d’ailleurs débuter son ouvrage en 1789 afin d’en montrer la genèse. De même, elle ne se clôt pas définitivement avec le 9 thermidor. Gueniffey nous conduit ainsi dans les méandres de l’installation progressive d’un régime de terreur qu’on peut considérer comme un outil de politique révolutionnaire ou une pièce indispensable d’un système de la révolution. Par sa méticulosité et son refus des explications monistes, cet ouvrage, qui constitue un modèle d’histoire politique et philosophique, nous permet d’accéder à la compréhension des mécanismes à l’œuvre dans l’une des périodes les plus noires de notre histoire.


Jean-Claude GUILLEBAUD, Le goût de l’avenir, Seuil, 2003, 366 pages.

Ce livre est l’expression d’une inquiétude qui trouve son explication dans le dernier chapitre du livre : nous avons perdu le sens de la gaieté et même de la joie, signe de l’innocence et de la gravité de l’ensemble. De fait, l’avenir nous semble barré, muré par l’inquiétude et l’incapacité de penser. Afin de tenter de le retrouver, Guillebaud propose, dans un langage simple qui fait appel à une multitude de références – peut-être trop, d’ailleurs, puisqu’on a vite le tournis devant la jonglerie des noms cités , une explication de la rupture que nous connaissons et qui lui paraît inédite. Refusant de proposer des solutions concrètes, puisque tel n’est pas le propos, il passe en revue les principaux éléments de l’ébranlement actuel, de la question du mal au relativisme, des conflits religieux à la tolérance, du problème de l’autonomie à celui de la culpabilité, non sans aborder des situations actuelles telles que le rapport à l’Amérique, la pénalisation des sociétés, les dérives de la médiatisation, la tendance au manichéisme, les incivilités, le rapport au corps, etc. De manière pertinente, il remet ainsi la question des valeurs au centre des enjeux politiques, quand bien même ce dernier terme n’est quasiment jamais employé. Nous ne savons si l’auteur pourra ainsi redonner à ses lecteurs « le goût de l’avenir », mais il aura au moins posé les bonnes questions et déblayé la voie à ceux d’entre eux qui ne sont pas familiers avec ces problématiques.


Catherine GUISAN, Un sens à l’Europe. Gagner la paix (1950-2003), Odile Jacob, 2003, 292 pages.

Voici un curieux livre, quelque peu baroque, mais qui est loin d’être inintéressant. Son propos semble multiple : raconter et par là comprendre les origines de la construction européenne, en apprécier le déploiement et la dynamique en même temps que les contradictions, affirmer un optimisme indécrottable au-delà de tous les scepticismes, montrer que l’absurdité apparente de certaines attitudes des acteurs (l’auteur enseigne la science politique aux États-Unis) non seulement doit se comprendre mais ne mérite pas non plus qu’on en tire une inquiétude excessive, rappeler quelques évidences sur les buts de l’Europe, confronter la réalité à certaines leçons de philosophie politique – de Hannah Arendt, d’Isaiah Berlin, de Charles Taylor et de quelques autres, donner la parole aux pères fondateurs et à quelques acteurs actuels (trop peu nombreux, malgré tout) et l’interpréter, etc. La première moitié du livre, davantage historique, est sans doute plus passionnante que la seconde – actuelle. C’est aussi un signe et il nous paraît difficile de jeter la pierre à quiconque.


Adolf VON HARNACK, Marcion. L’évangile du Dieu étranger. Contribution à l’histoire de la fondation de l’Église catholique, Cerf, 2003, 587 pages.

Marcion, qui prêcha au deuxième siècle de l’ère chrétienne, est à l’origine de l’une des hérésies les plus vitupérées par l’Église. Le marcionisme consiste, en effet, à séparer de manière radicale le Dieu de l’Ancien Testament et celui du Nouveau. Les conséquences de cette doctrine sont considérables en termes religieux (fin de l’unité de Dieu, doctrine du salut, etc.) et politiques (séparation totale entre le judaïsme et le christianisme qui peut conduire au rejet du premier par le second). Écrit en 1924 par l’un des plus grands théologiens protestants, ce texte entend non tant défendre Marcion et approuver a priori ses thèses que montrer que son apport ne doit pas être minimisé au motif de sa condamnation. Il entreprend aussi de le relire et de nous prémunir contre les interprétations fausses et trop rapides. Il s’agit d’abord d’un penseur important et éclairant pour qui veut comprendre l’évolution de l’Église. L’édition du texte de Harnack est accompagnée par de très utiles compléments : une grande étude de Bernard Lauret sur « l’idée d’un christianisme pur », un article d’Émile Poulat sur la réception de Harnack – et de Marcion – en France et une analyse détaillée de Michel Tardieu sur « Marcion depuis Harnack » qui fait un point précis sur les progrès de la science sur le sujet depuis quatre-vingts ans (ce texte est accompagné d’une étude bibliographique d’une grande utilité pour les chercheurs).


François HARTOG, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Seuil, 2003, 262 pages.

Faire de l’histoire ne peut se réaliser sans une réflexion sur le temps. Mais de quel temps s’agit-il ? Du temps comme forme dans laquelle se déploie l’action, du temps écoulé qui permet le recul et autorise l’écriture, du temps qui est condensé dans la mémoire, du reste du temps tel que le vit l’historien qui écrit l’histoire dans un temps toujours présent et en portant son regard aveugle vers le futur ? De tout cela bien sûr, mais aussi d’autre chose que l’historien traque plus ou moins distinctement : le rapport au temps et à l’histoire elle-même de ceux qui sont l’objet de l’histoire. Comprendre l’histoire passée est ainsi, dans une large mesure, appréhender la manière dont chaque société peut être définie par une temporalité particulière, c’est-à-dire un rapport spécifique à son présent comme à son passé et à son avenir – ce que l’auteur appelle un « régime d’historicité ». L’auteur explore dans cet ouvrage certains de ces régimes et nous conduit des îles de Marshall Sahlins à la Grèce d’Ulysse, des premiers chrétiens et de saint Augustin à Chateaubriand, de Fustel de Coulanges aux Lieux de mémoire conçus par Pierre Nora. Convoquant références philosophiques (Arendt, Ricœur, Benjamin), ethnologiques (Lévi-Strauss) et historiques (Koselleck, Braudel et naturellement Hérodote), il nous emmène au cœur des débats contemporains sur l’histoire et la mémoire, le débat sur le patrimoine, la responsabilité devant l’histoire (y compris dans sa dimension pénale) et le « présentisme » défini comme hypertrophie du présent destructrice de l’histoire. Un livre exigeant, dont les interrogations sont aussi fécondes que les réponses.


Patrick HASSENTEUFEL (dir.), Administrer l’Union européenne, Politique européenne, n° 11, automne 2003, L’Harmattan, 176 pages.

Valéry Giscard d’Estaing qui avait perdu le contact depuis quelques années s’est ému, lors de sa prise de fonction à la tête de la Convention, des puissantes rivalités existantes au sein des différentes administrations européennes. C’est précisément l’objet de ce numéro qui, dans une perspective de sociologie administrative, examine ces bastions successifs, la Commission, le secrétariat du Parlement et celui du Conseil, « chancellerie du Prince ». Chaque structure bureaucratique tend non seulement à perdurer mais aussi à en sécréter de nouvelles comme ce fut le cas pour la naissance de la direction audiovisuelle issue de la DG III, « marché intérieur ». En revanche, les jours de la DG développement sont comptés du fait de la réforme de la gestion des aides communautaires. Beaucoup d’information sur l’expertise comme mode d’administration, le statut de la fonction publique européenne, les différentes logiques technocratiques et les stratégies d’alliance.


Pierre HASSNER, La terreur et l’empire. La violence et la paix II, Seuil, 2003, 414 pages.

Avec ce recueil d’articles, qui s’échelonnent de 1971 à 2003 et dont la plupart ont été écrits dans les années quatre-vingt-dix, Pierre Hassner apparaît comme le plus pénétrant analyste français des relations internationales. Combinant continuellement l’analyse philosophique et le retour aux faits, il nous propose, de page en page, une analyse cohérente et globale du système international dans toutes ses dimensions. Prenant en compte aussi bien les conséquences de la fin de la Guerre froide (premiers articles du recueil) que celles liées au 11 septembre (avec des articles pénétrants sur la stratégie américaine et une réponse virulente aux thèses de Robert Kagan), il s’emploie toujours à distinguer, avec prudence et rigueur, les éléments de permanence et ceux de nouveauté. Quatre articles sont consacrés à « l’implosion yougoslave » et trois aux phénomènes idéologiques. D’autres évoquent le problème des réfugiés et des migrations et permettent à l’auteur d’analyser la notion classique de territorialité. Le dernier grand article, consacré à une analyse philosophique du 11 septembre, propose notamment une exploration lumineuse de la dialectique du bourgeois et du barbare. Engagé, mais refusant une explication moniste et idéologique du monde, Hassner pointe davantage les zones d’incertitude qu’il ne dessine une évolution probable du monde et l’on ne pourra que le suivre dans son pessimisme foncier, y compris lorsqu’il affirme possible le retour du phénomène totalitaire (p. 50). Un seul regret peut-être, mais sans doute est-ce la contrepartie de l’honnêteté de sa pensée analytique qui répugne aux synthèses définitives : qu’il n’ait pas écrit un vrai livre.


Pierre HASSNER, Roland MARCHAL (dir.), Guerres et sociétés. État et violence après la Guerre froide, Karthala, 2003, 615 pages.

Voici un ouvrage important et d’une particulièrement grande richesse, issu d’un colloque placé sous l’égide du Centre d’études et de recherches internationales (CERI). Certes, le colloque a eu lieu en 2000, donc avant le 11 septembre 2001 et la guerre en Irak, et seules l’introduction et la conclusion font allusion au premier de ces deux événements. Mais sur la plupart des points les analyses des mutations du monde qu’il contient demeurent parfaitement valides et éclairantes. On trouve dans cet ouvrage, d’un côté, des monographies approfondies tant que sur certaines transformations des pays occidentaux (l’opinion russe et la Tchétchénie, l’Allemagne et l’emploi de la force militaire, Israël, les Américains et la guerre) que sur certains aspects des évolutions sociales et politiques reliées à la problématique des conflits des pays en développement ou en transition (Corne de l’Afrique, Amérique latine, Afghanistan, Inde, Congo). Deux chapitres très riches sont consacrés aux Balkans. Si la place des monographies est essentielle, on trouve aussi quelques articles de synthèse, dont un article historique passionnant sur la guerre de Trente ans. Il sera aussi intéressant de relire, à la lumière des événements des trois dernières années, le papier de Martin Shaw sur « Guerre et globalité » ou celui de Neil MacFarlane sur l’intervention. D’autres textes sont consacrés aux conflits civils actuels considérés dans leur généralité et à la judiciarisation. On relèvera également le texte remarquable de Béatrice Pouligny sur « l’humanitaire non gouvernemental ». L’un des mérites essentiels de cet ouvrage, on l’aura compris, est sa précision et son souci de coller aux faits. On ne saurait dès lors en tirer une conclusion globale, encore moins une théorie générale des relations internationales dans la période de l’après-Guerre froide. C’est ce qui fait la pertinence de l’approche retenue.


Christophe JAFFROLET (dir.), Démocraties d’ailleurs. Démocraties et démocratisations hors d’Occident, Karthala, 2000, 638 pages.

Cet ouvrage est issu des travaux du Centre d’études et de recherches internationales (CERI) et regroupe une série d’analyses sur le fonctionnement démocratique et le processus de démocratisation de nations situées pour l’essentiel en dehors de la zone occidentale. Elle soulève en contrepoint la question de la nature exacte de la démocratie, qu’il est trop simple d’appréhender à partir des « modèles » des États européens ou nord-américains. C’est d’ailleurs à cette analyse théorique que s’essaie le directeur de l’ouvrage dans une introduction subtile et très documentée. L’ouvrage se divise en deux parties, intitulées, l’une, « les genèses précoces », et l’autre, « la transitologie revisitée ». La première comprend une analyse du fonctionnement, d’une certaine manière « dérogatoire » par rapport au modèle dominant de huit pays, dont deux classiquement assimilés à des pays du « Nord » (Sénégal, Sri Lanka, Inde, le Chili du XIXe siècle, le Mexique et le Chili d’après Pinochet, Israël, Japon, Turquie). La seconde partie pose directement la question des transitions démocratiques, de leurs difficultés et de leurs échecs et montre la nécessité de faire intervenir aussi bien les facteurs strictement politiques que l’évolution des sociétés (et pas seulement de leurs élites et des compromis entre les différentes couches qui les composent), le facteur économique et, naturellement, le rôle, facilitateur ou d’entrave, volontaire ou non, que peut jouer l’étranger. Un très beau travail, même si, tous les mois, l’histoire du monde en écrit de nouveaux chapitres, décevants ou prometteurs.


John KEEGAN, La Première Guerre mondiale, Perrin/Agnès Viénot éditions, 2003, 557 pages.

Cet ouvrage constitue un récit saisissant de conflit « inutile » et littéralement « incompréhensible » que fut le premier conflit mondial, qui constitue la première monstruosité du siècle passé et explique en large partie les autres. Aidé par une écriture sobre et précise comme un scalpel lorsqu’il décortique les grandes étapes de cette guerre (dans une perspective résolument internationale, qui constitue l’un des apports fondamentaux du livre), Keegan montre qu’au début de la guerre, il était encore possible d’y mettre un terme. On trouvera dans ce livre peu de portraits, mais une abondance de faits, rigoureusement ordonnés, qui nous réconcilient, si besoin en était, avec l’analyse stratégique et militaire. Les événements intérieurs de chaque pays ne sont pas ignorés, lorsqu’ils éclairent le conflit, et les relations internationales, si l’on peut dire, sont clairement analysées lorsqu’elles permettent de comprendre les évolutions du conflit.


Barbara KOEHN, La résistance allemande contre Hitler 1933-1945, PUF, 2003, 400 pages.

La résistance allemande contre Hitler fut certainement minoritaire et son existence ne remet pas en cause la subjugation que provoqua le Führer sur la société allemande. Elle ne fut pas non plus un mouvement de masse, ce qui était exclu compte tenu de l’emprise d’un régime totalitaire. Elle fut aussi hétérogène et composée d’éléments qui ne pouvaient, sans un danger extrême, être fédérés. Mais elle ne fut pas nulle et son héroïsme même interdit de la passer sous silence. C’est dire toute l’importance du travail réalisé par Barba Koehn, fondé sur des investigations détaillées et des témoignages, qui parvient à briser le silence dont elle fut traditionnellement entourée (et qui trouve pour partie son origine dans l’indifférence, sinon le mépris, dont l’entourèrent les forces alliées). Compte tenu de la diversité même de cette résistance, l’auteur a choisi d’aborder son sujet en en distinguant les composantes (résistance de la jeunesse, des ouvriers, des églises, de la population juive, des immigrés allemands, des conservateurs). Un long chapitre fait aussi le point, abordant des éléments nouveaux, sur l’attentat manqué contre Hitler du 20 juillet 1944, conçu par Claus von Stauffenberg, qui fut l’acte le plus héroïque de celle-ci et qui aurait pu aboutir. Barba Koehn montre aussi – et là aussi elle fait œuvre nouvelle – que des projets germèrent en son sein pour inventer le visage d’une nouvelle Allemagne. Cette résistance paya aussi un lourd tribut et ce bel ouvrage répare une injustice.


Justine LACROIX, Communautarisme versus libéralisme. Quel modèle d’intégration politique ?, Bruxelles, éditions de l’Université de Bruxelles, 2003, 186 pages.

Cette étude, issue en partie d’une thèse de doctorat, constitue une exploration intelligence et nuancée du défi que le communautarisme a jeté aux sociétés modernes. Le communautarisme dont il est question ici est naturellement philosophique et représenté par des auteurs – qui, au demeurant, en récusent parfois le terme – tels Michael Sandel, Michael Walzer, Alasdair MacIntyre et Charles Taylor, et non pas « vulgaire » on pense à la quasi-injure que représente ce terme dans le débat français où il est assimilé à multiculturalisme. Après avoir longuement et de manière minutieuse présenté les grands axes du libéralisme philosophique tel qu’on peut l’entendre aujourd’hui – de Constant et Tocqueville à Rawls , Justine Lacroix examine les raisons du surgissement du communautarisme en tant que critique des insuffisances du libéralisme à rendre compte de la constitution de l’individu et de la société et de leurs attachements. Elle en restitue, dans un premier temps, l’ampleur et la nécessité. Restait dès lors à se poser la question d’un accord possible entre les deux perspectives, accord que certains philosophes communautariens ont revendiqué, puisqu’ils s’inscrivent quasiment tous (à l’exception notamment de MacIntyre) dans le cadre de la modernité libérale. Justine Lacroix conclut là à un constat d’échec – et sur ce point nous pouvons diverger. Pour autant, elle est convaincante lorsqu’elle pointe les apories du communautarisme : quelle est exactement la communauté dont il parle ? Peut-on ne pas y discerner une crispation, malgré des dénégations, sur la nation ? Résout-il vraiment la question de la pluralité des références ? Il reste que, sous son influence, le libéralisme pourra se corriger. On accordera sans peine à Justine Lacroix qu’il ne peut exister de sortie du libéralisme, sinon catastrophique pour la politique, la société et l’individu. Reste à savoir si certains éléments contenus dans le communautarisme – notamment la notion de valeurs et le travail de nature anthropologique sur la constitution du sujet – ne seront pas de nature à conférer au libéralisme une solidité et une force d’attraction qu’il semble avoir en partie perdues. On l’aura compris : ce livre pédagogique et profond constitue désormais la base de toute réflexion sur une discussion majeure de notre siècle.


Bruno LATOUR, Un monde pluriel mais commun, entretiens avec François Ewald, La Tour d’Aigues, Éd. de l’Aube, 2003, 66 pages.

Anthropologue de terrain, s’étant longtemps intéressé aux sciences, après avoir travaillé en Afrique, Bruno Latour a étendu son champ d’investigation aux techniques, au droit et à la nature. C’est de ces thèmes qu’il s’entretient avec l’auteur de L’État-providence. L’une de ses préoccupations principales porte sur les relations entre les cultures. Comment entretenir entre elles des relations sinon par la négociation, dès lors que l’âge de l’impérialisme qui se voulait avant tout éducateur est révolu ? Cela est d’autant plus nécessaire que la modernisation à l’occidentale ne pourra plus être étendue uniformément et dans le même horizon temporel à tous les peuples, États ou nations. Aujourd’hui que tout est relatif, la « diplomatie interdit d’unifier trop vite ou à l’avance les autres et nous ». Mais que fait-il des valeurs universelles, de la défense des droits humains et principes humanitaires ou règles communes qui sous-tendent notre communauté mondiale et dont l’ONU est l’expression, même imparfaite ? Plus stimulante apparaît sa conception des risques ou des menaces. S’appuyant sur le livre du sociologue allemand Ulrich Beck, La société du risque, dont il a préfacé l’édition française (Flammarion, 2001), il discerne que, dans la seconde modernisation, la nôtre, il n’est désormais plus possible d’externaliser quoi que ce soit. On ne peut plus dire « les autres », la communauté s’en chargera. La distinction du dedans et du dehors a disparu. Nous vivons dans un univers de risques fabriqués alors qu’auparavant nous connaissions l’illusion de les maîtriser par des procédures. C’est ainsi qu’il en vient à l’écologie politique qu’il a l’ambition de refonder, reprochant aux Verts de prétendre connaître mieux que quiconque les lois de la nature et, forts de cette assertion, de l’imposer aux politiques. Or, Bruno Latour ambitionne, lui, de détacher la politique de la nature en se fondant sur des choix scientifiques, voire sur la raison scientifique. Vaste ambition qui consisterait à accorder aux scientifiques un pouvoir décisionnel en accord certes avec les politiques, mais un pouvoir décisionnel réel et non plus une simple posture d’experts !


Jacques LE GOFF, L’Europe est-elle née au Moyen Âge ?, Seuil, 2003, 347 pages.

À la question posée par le titre de l’ouvrage, la réponse est sans conteste positive, à condition de considérer ce que Le Goff appelle le « long Moyen Âge » (IVe au XVe siècle). Le terme même est un vocable usité, même s’il ne désigne pas une réalité géographique bien précise et s’il ne s’agissait pas, à cette époque, de construire l’unité de l’Europe. On connaît la phrase de Lucien Febvre, nuançant une affirmation antérieure et plus affirmative de Marc Bloch : « L’Europe devient une possibilité dès que l’Empire [romain] se désagrège » (cité p. 12). Sans doute n’est-ce pas l’Europe actuelle qui s’affirme dès cette période, mais une série de tendances objectives et de représentations qui portent en elles l’Europe d’aujourd’hui : la dialectique de l’unité et de la diversité, un rapport progressivement unifié à la culture, la circulation des idées (notamment avec les universités), « l’indécision de la frontière orientale », les coupures actuelles entre le nord et le sud comme entre l’est et l’ouest, la chrétienté naturellement, qui emporte aussi bien des progrès de la conscience de soi que des crispations parfois meurtrières, le modèle urbain, le droit – en l’occurrence romain, ainsi que « l’idéologie trifonctionnelle indo-européenne » (p. 24) chère à Dumézil. L’Europe ne naît pas de nulle part et se caractérise autant par son héritage que par sa transmission. Ce sont les différentes strates de cette construction de l’Europe et de l’émergence d’un sentiment européen que décrit Le Goff dans cet ouvrage aisément accessible. Il en profite pour démontrer la fausseté de certaines idées, ainsi par exemple de la vision européenne de Charlemagne, dont il explique qu’elle fut le premier exemple d’une « Europe pervertie », puisqu’elle était d’abord « nationaliste » allaient suivre les « anti-Europe » de Charles-Quint, Napoléon et Hitler (p. 47). Il procède aussi à certaines rectifications, ainsi à propos des croisades : d’un côté, elles ont aggravé les relations avec l’Islam et avec Byzance – les musulmans en invoquent le souvenir aujourd’hui encore , de l’autre, les ont marqué « la fin d’une illusion de la Chrétienté européenne, l’idée que la capitale de la Chrétienté est à Jérusalem. À cet égard, l’échec des croisades fut une condition très favorable à l’unité de l’Europe. Il scelle l’adéquation de l’Europe et de la chrétienté pour longtemps » (p. 132). En même temps, les croisades ont appauvri l’Europe et avivé la rivalité entre les États européens. Mais cette compétition n’a jamais empêché l’Europe d’exister dans les esprits et dans les mentalités. Une remarquable bibliographie.


Emmanuel LEMIEUX, Pouvoir intellectuel. Les nouveaux réseaux, Denoël, 2003, 756 pages.

L’édition et la presse françaises se sont fait une spécialité de publier livres et articles qui décrivent, de manière plus ou moins complaisante et exacte, les « réseaux » qui lient les différentes parties d’une certaine « élite » française, à cheval sur la politique, l’administration, « l’intellocratie », les affaires et les médias. Malheureusement, le phénomène désigné est souvent réel et Paris est un Clochemerle bien provincial avec ses « familles », ses règlements de comptes et parfois ses délateurs. Cet ouvrage tranche dans cette littérature, par le caractère approfondi de son enquête, qui va des différents cercles intellectuels à ses clubs de « pensée », de ses journaux à ses groupuscules. À l’évidence, le paysage intellectuel n’en sort pas grandi dans son ensemble et les jeux de pouvoir et les captations de places l’emportent souvent sur l’exigence et le désintéressement de la réflexion. Il comporte certains morceaux de bravoure, notamment lorsqu’il décrit la cabale contre Pierre-André Taguieff et l’égarement de quelques intellectuels dans la complaisance avec la Serbie. Le livre évite aussi les approximations et, sauf de manière exceptionnelle, les silences. Bien sûr, ce livre comporte des limites inhérentes à l’exercice : la plupart des enjeux de fond sont comme éludés, la part du travail intellectuel plus solitaire et moins médiatisé est quasiment absente (et notamment les revues) et, plus gravement peut-être, les querelles internes à l’université ne sont guère retracées. Comme tel, le paysage intellectuel est naturellement présenté sous un angle biaisé, mais ce n’est somme toute que le reflet des médias.


Bernard LEWIS, L’Islam en crise, Gallimard, 2003, 185 pages.

Aisément accessible, cet ouvrage de l’un des meilleurs connaisseurs de l’islam, constitue le bréviaire indispensable de ceux qui veulent comprendre les événements tragiques qui puisent leur source dans le fondamentalisme islamique. Nul ne peut comprendre Ben Laden et Al-Quaïda sans une référence à l’histoire et à une idéologie qui n’est pas née il y a quelques années. Un premier chapitre revient sur la nature de l’islam, qui n’est certainement pas un phénomène monolithique et qui engendre des attitudes différentes de ses fidèles à l’égard de l’Occident. Un deuxième retrace l’histoire de la conception de la « Maison de la guerre » (par opposition à la Maison de l’islam) et de la notion de Djihad, même s’il a pu aussi exister, comme y insiste Lewis, un état intermédiaire, une Maison de la trêve ou une Maison de l’alliance. Le troisième revient sur un élément essentiel de la mythologie islamique, reprise par Ben Laden, celle de la croisade, dont il restitue l’histoire. Les quatrième et cinquième chapitres portent sur la reconstruction idéologique de l’Amérique et la relative impunité dont bénéficia l’Union soviétique. Ces chapitres sont complétés par une analyse de la faiblesse des démocraties devant un phénomène, l’islamisme radical, qu’elles ont du mal à comprendre et à juguler. Enfin, Lewis revient sur un thème fondamental pour tous les historiens de l’islam : l’échec de la modernité dans le monde islamique. Les deux chapitres de fin portent sur l’Arabie saoudite et la doctrine wahhabite et sur la montée du terrorisme qui, lui aussi, puise sa source loin dans l’histoire. Si rien, dans l’islam, ne justifie la terreur, s’il existe bien une voie moderne possible de l’islam, s’il l’hostilité du monde musulman à l’égard du monde occidental n’est pas « naturelle », les tendances extrêmes dominent de plus en plus la scène. On ne prétendra pas que Lewis soit optimiste, même s’il esquisse des sorties possibles pour autant que l’Occident parvienne à jouer le jeu des forces modérées et à les susciter.


Herbert LOTTMAN, L’écrivain engagé et ses ambivalences De Chateaubriand à Malraux, Odile Jacob, 2003, 290 pages.

L’un des plus célèbres journalistes américains résidant à Paris, biographe de Camus, Colette, Flaubert et Pétain, se penche sur une figure bien connue du paysage intellectuel français, celui de l’écrivain engagé. On croyait ce thème oublié ou disparu. Est-il réapparu à la faveur de la guerre en Irak ? Personne ne semble s’être posé la question. D’abord, qu’est-ce que l’engagement ? Quand a-t-il commencé ? Sur ce point, il aurait pu commencer par Voltaire, toujours cité comme pionnier en la matière. Mais la figure du Vicomte, plus proche de nous, apparaît vraiment fondatrice. Il inaugure une lignée illustre qui passe par Lamartine, Victor Hugo, Malraux et qui a trouvé en Bernard Henry Lévy un digne prétendant. Mais Lottman, plus prudent, clôt sa liste avec l’auteur des Conquérants et de La Voie royale. Alors, entre l’auteur des Mémoires d’Outre-tombe et celui des Antimémoires, même combat ou même recherche de gloire dans les colonnes, la chambre à coucher et sur les tribunes ? À cette catégorie restreinte de dandys, romantiques ou voyageurs, il convient pourtant d’ajouter d’autres figures plus transparentes comme celle du bon Zola qui trouva dans l’affaire Dreyfus le combat de sa vie mais qui acheva sa carrière littéraire. Quant à Gide et son Retour d’URSS ou son engagement antifasciste, Proust et sa position dreyfusarde, peut-on les mettre sur le même pied qu’un Charles Maurras ou un Maurice Barrès dont les motivations politiques étaient, pour les causes qu’on sait, plus claires et profondes ? On le voit, il n’y a pas une figure unique d’écrivain engagé dont Sartre a longtemps constitué le modèle le plus parfait. On oubliait George Sand, seule femme figurant dans la liste de Lottman, qui épousa en 1848 la cause du peuple. Personne n’écrit pour soi-même, personne ne peut être insensible aux pressions du temps. L’exemple de Tzvetan Todorov (cf. recension supra de son dernier ouvrage) le montre. Le linguiste a laissé de côté ses recherches, passionné par l’affaire irakienne. Son engagement est-il circonstanciel, exceptionnel, permanent ? Pour en revenir à la littérature, c’est la forme de celle-ci qui a changé, d’où des postures très diverses des écrivains envers la politique.


Malorie MANI, L’Union européenne contre le blanchiment d’argent, L’Harmattan, 2003, 246 pages.

En complément du rapport de Transparency international (cf. infra), on pourra se plonger dans cette récente synthèse de la question du blanchiment puisqu’elle dépasse le seul cas de l’Union européenne en décrivant tous les instruments juridiques existants en la matière, principalement dans le cadre de l’ONU ou de structures comme le GAFI, créé en 1989. S’agissant de l’action propre de l’UE, malgré certaines avancées comme le renforcement de la transparence des systèmes bancaires et financiers, l’alourdissement du risque pénal pour les dirigeants, le début de la construction d’un espace pénal européen (de Tampere, en 1999, au Conseil de Laeken, en décembre 2001), avec notamment l’adoption d’un mandat d’arrêt européen, les résultats concrets ne sont pas à la hauteur des enjeux. Et ce en raison des ambiguïtés des objectifs des politiques de prévention, de la persistance du secret bancaire, de la réticence de certains États à lutter avec fermeté contre les paradis fiscaux.


Philip MANSEL, Paris capitale de l’Europe 1814-1852, Perrin, 2003, 639 pages.

Nous avons déjà écrit tout le bien que nous pensions de l’ouvrage de l’historien anglais consacré à Constantinople . Nous ne pouvons que donner la même appréciation sur celui-ci, dont l’objet, plus spécifique, dénote le même attachement à ce qui fait la grandeur d’une ville : son caractère cosmopolite. Le propos de Mansel est, en effet, de nous décrire un Paris européen, à la fois par le rayonnement de sa pensée et de son mode de vie et par sa composition. L’ouvrage, écrit de manière alerte, est toujours d’une précision parfaite, sans effets de style inutiles, et nourri par des références clairement mentionnées : presque cent pages de notes et une bibliographie de 25 pages font de cette histoire de Paris une somme et une référence. Si l’Europe est si présente pendant ces années-là, c’est aussi en raison des conditions dans lesquelles la France et les Français furent débarrassés de l’Empire napoléonien. Le retour des exilés fut aussi, en quelque sorte, les retrouvailles de la France et de l’Europe. Au-delà de portraits saisissants – notamment des écrivains et artistes de cour , le livre de Mansel constitue une histoire politique de cette période, une histoire des idées et une histoire internationale. De manière permanente, l’histoire sociale et révolutionnaire y croise les arts et la vie des salons la culture populaire. Peut-être pourra-t-on trouver le livre assez touffu, pas toujours très ordonné, sans synthèse cartésienne. Mais c’est aussi ce qui constitue la séduction de cette plongée dans un Paris révolu. On connaît la vraie fin de ce Paris européen : 1870, sur lequel l’ouvrage se conclut. La France comme les autres pays européens s’étaient comme refermés sur eux-mêmes, le nationalisme agressif et la volonté impériale l’emportant sur la liberté et l’ouverture. Chacun connaît la suite de l’histoire.


Henry MÉCHOULAN, Les juifs du silence au siècle d’or espagnol, Albin Michel, 237 pages.

Ce petit livre de poche représente une excellente introduction au cryptojudaïsme espagnol des XVIe et XVIIe siècles – il distingue d’ailleurs, dès l’introduction, les cryptojuifs des marranes, qui pouvaient, eux, avoir embrassé sincèrement la foi catholique, quand bien même ils n’étaient pas toujours crus, certains ayant même accédé à des postes élevés dans la hiérarchie de l’Église. C’est l’histoire de ces cryptojuifs, qui continuèrent à pratiquer leur religion en silence, que nous raconte Henry Méchoulan de manière simultanément précise et alerte. Le premier chapitre est historique et nous raconte l’histoire des juifs d’Espagne et du Portugal, constamment marquée par les persécutions de l’État et du peuple. Le deuxième chapitre nous renseigne sur la pratique du cryptojudaïsme et sur le messianisme qui l’accompagna parfois. Un troisième chapitre raconte le climat de peur et de délation dans lequel vivaient ces juifs du silence. Le quatrième est consacré à la monographie de cinq grands procès effectués par l’Inquisition. Le cinquième chapitre fait en quelque sorte retour du côté des chrétiens et montre comment cette traque des cryptojuifs suscita une peur chez les premiers, beaucoup craignant qu’on ne remît en cause la « pureté » de leur sang et que quelque vengeance ne les désignât faussement comme des convertis pratiquant en secret une religion non chrétienne. Enfin, le livre se clôt par un chapitre consacré à six grandes figures de cryptojuifs. Un modèle de synthèse, qui s’appuie sur une exploitation des documents de l’époque.


Albert MEMMI, Portrait d’un Juif, Gallimard, coll. « Folio », 2003, 346 pages.

Ce texte, devenu classique, était initialement paru en 1962. La présente édition, revue par l’auteur, montre toute l’actualité de ce texte d’un juif laïque qui brosse un portrait, le sien. Quatre parties structurent ce petit livre : le malheur d’être juif, le Juif mythique, le Juif réel : ce qu’il n’est pas, et l’héritage. La judéité naît certes d’une confrontation perpétuelle avec l’histoire, mais aussi d’une question perpétuelle sur soi et sur son rapport avec la société, la politique et le monde. Ce n’est que pour les autres qu’il est une essence du Juif ; pour soi, il n’y a que l’instabilité permanente qui nourrit aussi ce penchant à l’abstraction – en tous les sens du terme – que souligne Memmi. Sans doute, pourra-t-on faire d’autres lectures que la sienne et avoir une conception différente de la famille ou de l’oppression. Mais ce n’est pas son moindre mérite que de nous inciter à jeter sur notre condition un salutaire ébranlement.


Yves MICHAUD (dir.), La Chine d’aujourd’hui, Odile Jacob, 2003, 268 pages.

Cet ouvrage à plusieurs voix, issu d’une série de conférences de l’Université de tous les savoirs, est une très belle réussite. Il constitue l’une des introductions les plus rigoureuses à ceux qui s’intéressent à l’évolution de la Chine dans ses diverses dimensions. Les articles de début (Yves Chevrier) et de fin (Jean-Luc Domenach) tentent d’apprécier les tendances générales à l’œuvre dans la Chine contemporaine. On y voit coexister des éléments indéniables d’ouverture et de mondialisation, d’un côté, et de fermeture, de l’autre, caractérisée par « la volonté déterminée des autorités d’épargner le coût politique de leur entrée dans le monde » (p. 258). Cette réalité trouve un écho dans l’analyse approfondie de Michel Bonnin du régime politique chinois et de Marie-Claire Bergère sur les évolutions du capitalisme dans l’Empire du Milieu. Anne Cheng revient avec son érudition et sa finesse coutumières sur la manière dont les intellectuels et penseurs chinois « réinventent » leur tradition en ne rompant jamais avec le passé et en entretenant un rapport toujours compliqué avec l’Occident (ce dont témoignent aussi d’autres articles). Le texte de François Godement constitue une analyse particulièrement utile et déterminante de la politique internationale chinoise, tandis que Joël Thoraval s’intéresse aux ethnies. Sans vouloir citer tous les articles de ce petit bréviaire indispensable, comment ne pas distinguer de manière particulière la contribution émouvante de Charles Chauderlot, illustrée de douze dessins, sur la « destruction du patrimoine humain et historique à Pékin », sur laquelle le moins qu’on puisse dire est que la mobilisation internationale a été faible ?


Jean-Claude MICHÉA, Orwell éducateur, Castelnau-le-Lez, éd. Climats, 2003, 169 pages.

Il convient de lire ce livre comme une manière de « tombeau d’Orwell », c’est-à-dire non pas un essai sur la pensée de l’auteur des Animaux de la ferme, mais une réflexion à partir de ses intuitions les plus fortes sur la société actuelle. Ce que nous décrit Michéa est un monde dont a disparu toute perspective d’émancipation effective, dominé par la « société du spectacle » et la marchandisation. On se laisse emporter par le caractère implacable de la démonstration de Michéa, qui trouve l’une de ses clés dans son analyse de l’oubli du mal et du tragique. On ne peut naturellement qu’adhérer à ses questions, trop rarement, sinon jamais, formulées dans le champ politique, qui mettent en jeu les objectifs que doit s’assigner tout mouvement progressiste. Comme Christopher Lasch, qu’il a édité et auquel il fait souvent référence, il a raison de mettre au centre du débat la question de la culture. En même temps, on est souvent agacé par ses imprécations, même lorsqu’elles frappent juste, et plus encore par sa propension à voir dans le « libéralisme » la source de tous les maux, sans qu’il lui vienne à l’esprit que les dérives de la société actuelle, certaines pratiques du capitalisme et les contradictions de la démocratie ne lui sont pas aussi évidemment imputables. Il est à craindre que ces nombreuses scories d’une novlangue mécanique et figée sur laquelle Orwell aurait été le premier à ironiser finissent par avoir un effet répulsif.


Claude NICOLET, La fabrique d’une nation. La France entre Rome et les Germains, Perrin, 2003, 361 pages.

Il y a un certain temps déjà que nous ne psalmodions plus « Nos ancêtres les Gaulois » et il faut constater – sans doute avec un regret ambigu – que nous ne nous interrogeons plus guère sur nos origines nationales – malgré « l’épisode » commémoratif de Clovis ou celui de Hugues Capet d’une tout autre nature. Somme toute, ces interrogations furent aussi la source de passions nationalistes, de conflits idéologiques et de discordes nationales. Cet éloignement de l’histoire originaire est somme toute récent. L’enjeu de nos origines fut longtemps central dans le débat politique et pas seulement académique : la nation française tient-elle essentiellement de Rome, fut-elle à l’origine gauloise (d’une Gaule au demeurant romanisée par César) ou est-elle d’essence germanique ? C’est cette histoire conflictuelle du débat sur nos origines, en grande partie d’essence mythique mais qui fait appel aux investigations les plus érudites et savantes, que restitue le grand historien de la Rome antique et du républicanisme contemporain. Elle court du XVIIIe siècle à la IIIe République et à Vichy (plus brièvement) et l’on y rencontre les figures de Montesquieu, Boulainvilliers, l’abbé Dubos, Guizot, Augustin Thierry, Fustel de Coulanges, Camille Jullian, et tant d’autres moins connus. Bien sûr, ces débats ne furent pas indépendants de luttes politiques ni étrangers à l’émergence d’autres concepts tels ceux de République et de nation, mais aussi de progrès et de civilisation. À la fin de cette étude passionnante et superbe de maîtrise de son érudition, il est difficile de conclure à une vérité historique bien établie, sinon – selon une interprétation peut-être implicite de l’ouvrage de Nicolet que la Gaule fut certainement barbare (malgré la fascination d’un ancien président de la République pour le mont Beuvray), que les influences germaniques furent reconstruites et non originaires (car il n’y eut pas plus de race que de nation germanique), que l’influence de l’Empire romain fut déterminante, mais en même temps dépassée dans les formes modernes que devaient revêtir la nation et l’État. Il n’y a pas de vérité de l’origine.


Organisation internationale de la francophonie, La francophonie dans le monde 2002-2003, Larousse, 2003, 320 pages.

Un bilan complet, bien présenté de l’ensemble du monde francophone qui dénombre le nombre des États francophones, décrit le statut des langues, la place du français dans les organisations internationales. Le nombre des francophones dans le monde est d’environ 110 millions et celui des francophones partiels de 65 millions (tableaux complets pages 16-17). Cette partie descriptive s’enrichit d’apports plus qualitatifs comme ceux portant sur la coopération entre les aires linguistiques, les enseignements du français dans le monde (alphabétisation des adultes, enseignement à distance). Les parties les plus novatrices portent sur les questions de diversité culturelle, des médias et de la communication, sans compter le chapitre fort fourni sur l’économie et la solidarité. Tous les domaines d’intérêt ou d’action intéressant ou touchant les pays francophones ou les organes de la francophonie sont passés en revue (syndicalisme, environnement). Que l’on en juge : 12 pages décrivent comment le monde francophone pèse sur la mondialisation, des réunions du G-8 aux sommets de l’ONU, 24 sont consacrées à l’action en matière de développement, etc. Ainsi, les pays de la francophonie ont reçu, en 2000, 12,4 milliards de dollars d’aide soit 20,97 % de l’aide publique au développement (APD) distribuée dans le monde.


Mouzayan OSSEIRAN-HOUBBALLAH, L’enfant-soldat, Odile Jacob, 2003, 234 pages.

Le phénomène de l’enfant soldat, déjà ancien, a été relativement étudié, au moins dans l’édition française. Selon l’UNICEF, il toucherait 300 000 enfants, enrôlés de force, drogués ou endoctrinés, ou volontaires, car n’ayant guère d’autres moyens de subsister. L’explosion des guerres civiles, toujours sanglantes et interminables, a multiplié ce phénomène. L’auteur, psychanalyste, qui a été confrontée à cette situation lors de la crise civile libanaise, l’étudie sous l’angle de sa discipline. Après s’être livrée à une présentation de l’adolescence et de ses caractéristiques psychiques, elle passe en revue la névrose psychique d’anéantissement, les pulsions de mort, l’affirmation de soi, tout en relevant les traumatismes ou lésions qui en résultent, ainsi que les manières de les traiter médicalement. Aussi, l’analyse des différents modes de recrutement, de formation et d’encadrement de ces enfants soldats, comme des études de cas sont peu développées ; à l’exception de quelques témoignages liés à la guerre civile libanaise. On en apprend plus sur la défaillance des pères, la destruction des ordres symboliques que sur la manière dont ces enfants-soldats se conduisent sur le terrain, phénomène, il est vrai difficile à appréhender.


Charles SANDERS PEIRCE, Pragmatisme et sciences normatives. Œuvres II, Cerf, 2003, 344 pages.

Le présent volume constitue le deuxième de la traduction des œuvres choisies de Peirce (1839-1914) qui doit en comporter dix. L’année dernière, les éditions du Cerf avaient publier Pragmatisme et pragmaticisme et, en 1995, en dehors de cette collection des œuvres, Le raisonnement et la Logique des choses. Philosophe, mathématicien, logicien, le philosophe américain voit son importance de plus en plus reconnue par les milieux philosophiques et il paraît se situer au centre d’une tradition qui mêle, avant la coupure qui allait survenir un peu plus tard, les préoccupations classiques de la philosophie continentale et celles de la philosophie analytique. Souvent assimilé au courant pragmatique (James, Dewey, etc.), il s’en écarte aussi. Le présent volume donnera un bon aperçu de ses préoccupations, même s’il ne s’agit pas d’un ouvrage rédigé, mais d’extraits puisés dans l’ensemble de son œuvre (au total, elle ferait, comme le précisent les éditeurs, Claudine Tiercelin et Pierre Thibaud, 104 volumes de 500 pages) qui donnent des aperçus sur sa conception du pragmatisme, sa logique et son éthique. Bornons-nous à citer ici quelques extraits issus d’une conférence intitulée « La philosophie et la conduite de la vie » : « La condition infantile actuelle de la philosophie […] est due au fait qu’au cours de ce siècle elle a principalement été étudiée par des hommes qui n’ont pas été élevés dans des salles de dissection et autres laboratoires et qui, en conséquence, n’ont pas été animés du véritable Éros scientifique mais qui sont, au contraire, venus de séminaires de théologie et ont en conséquence brûlé du désir d’amender leur vie ainsi que celle d’autrui » (p. 258). Dès lors, il « considère toute application pratique [de la philosophie] au domaine de la religion et de la conduite comme extrêmement dangereuse » (ibid.). Et de définir sa propre ligne de conduite : « Je ne vous promets pas le moins du monde des marchandises philosophiques faisant de vous des hommes meilleurs ou réussissant mieux » (p. 259).


Marc PERRIN DE BRICHAMBAUT, Jean-François DOBELLE, Marie-Reine d’HAUSSY, Leçons internationales de droit public, Presses de Sciences Po et Dalloz, 2002, 523 pages.

On ne saurait trop recommander la lecture de cet ouvrage à d’autres que les étudiants auxquels il est prioritairement destiné. Nul ne peut comprendre le monde international contemporain, ses lignes de fracture et son évolution sans recourir à une analyse juridique de celui-ci et sans apprécier la manière dont le droit agit sur les relations entre États et entre sociétés et dont il modifie nos perceptions. Au-delà de rappels classiques sur le droit international et la souveraineté et la manière dont il traite la question de l’État, cet ouvrage examine des problèmes aussi déterminants que l’État palestinien, la réunification allemande, le traité ABM, le rôle du Conseil de sécurité des Nations unies, les cas du Kosovo et de l’Afghanistan, la Cour pénale internationale, l’affaire Pinochet, l’environnement et l’organe de règlement des différends de l’OMC. Une belle réussite qui renouvelle considérablement la discipline et la plonge dans l’actualité politique.


Édouard POMMIER, Winckelmann, inventeur de l’histoire de l’art, Gallimard, « Bibliothèque des histoires », 2003, 288 pages, 12 photographies noir et blanc hors texte.

Rares sont, en dehors des milieux spécialisés, ceux qui connaissent Johann Winckelmann (1717-1768). Ce ne fut pas toujours le cas puisqu’il eut son heure de célébrité dans la France de l’Ancien Régime et de la Révolution et que les plus grandes têtes couronnées d’Europe, comme le rappelle Pommier dans son introduction, apportèrent leur souscription au monument commémoratif inauguré en 1833. À travers neuf chapitres repris de revues savantes, Pommier nous restitue l’apport novateur de Winckelmann à la création de l’histoire de l’art, nous éclaire sur son esthétique marquée par les notions de grâce et de beau, nous explique sa conversion profonde au catholicisme et nous introduit à ce qu’il convient d’appeler sa philosophie de l’histoire. Historien de l’histoire de l’art de l’Antiquité et propagandiste du néo-classicisme – qui est d’abord, comme l’écrit Pommier, un « classicisme critique, pessimiste et révolté » (p. 19) , il n’était pas non plus étranger à une conception politique de l’histoire, marquée par une vision de l’art assimilée à la liberté, qui explique aussi ce que Pommier appelle son « dialogue avec la France des Lumières ». Un travail d’une très grande beauté.


Jacques POTIN et ValentineZUBER (dir.), Dictionnaire des monothéismes, Bayard, 2003, 560 pages.

Les trois grandes religions du Livre, judaïsme, christianisme, islam, sont présentées ici sous forme de 600 mots clés courants, essentiels et pourtant mal connus. Qu’est-ce que la Chema Israël ? Quelle est la fonction d’un imâm ? Quelle est la différence entre un amish, un anabaptiste, un pentecôtiste et un quaker ? Par un jeu très complet de renvois, on peut faire le tour d’une question. Ainsi orthodoxie (pages 330-331) comporte plus de 30 renvois de filioque à Credo, icône, Métropolite, pope… La partie couvrant l’islam est cependant la plus courte. Ce dictionnaire déborde d’ailleurs le strict domaine religieux puisqu’il consacre, par exemple, deux pages à la Palestine et aux Palestiniens, avec des renvois à l’État d’Israël, Tsahal, etc. Bien des termes d’usage courant sont définis comme hidjâb, wahhabisme. Le tout énoncé en termes clairs.


Nadège RAGARU et Didier BILLION (dir.), Les nouveaux visages de l’Europe élargie, IRIS PUF, 2003, 160 pages.

Cet ouvrage, qui rassemble les interventions prononcées le 27 mars 2003 lors des 5e Journées européennes de Lille-Nord-Pas-de-Calais organisées par l’Institut des relations internationales et stratégiques avec le concours de l’IEP de Lille, déçoit. Il a beau avoir rassemblé quelques personnalités Jorge Semprun, Michel Delebarre, Jean-Louis Bourlanges, Jean Deflassieux , chacun s’en est tenu à quelques maigres pages générales. En définitive, seules comptent la chronologie et la bibliographie, chacune forte de 10 pages.


Ignacio RAMONET, Ramon CHAO, WOZNIAK, Abécédaire partiel et partial de la mondialisation, Plon, 2003, 440 pages.

Quelques jours avant le Forum social européen de Saint-Denis, sortait ce dictionnaire qui présente le point de vue des alter mondialistes. Il est l’œuvre d’un trio conduit par le rédacteur en chef du Monde diplomatique. Ouvert par une préface d’une vingtaine de pages, il comprend près de 120 entrées assez diversifiées puisque, aux côtés de termes appartenant au cœur du sujet (commerce équitable, développement durable, ATTAC, taxe Tobin), on trouve également l’axe du Mal, les États voyous, le terrorisme, traité en six pages. Au total, un panorama actuel et assez complet (Georges Soros, Patriot act), empreint d’un langage militant. Chacun des termes est doté d’une biographie de quatre à huit titres.


Henri REGNAULT (dir.), Intégration euro-méditerranéenne et stratégies économiques, L’Harmattan, 2003, 350 pages.

Anciennes et vitales, les relations euro-méditerranénnes n’ont peut-être jamais revêtu la forme qu’elles devraient avoir tant il est vrai que l’avenir des pays des deux rives est intimement lié. Ce recueil traite des stratégies économiques des acteurs, mais il convient de ne jamais perdre de vue que les autres volets (dialogue politique et stratégique, ouverture culturelle) sont tout aussi importants. Les auteurs analysent les différents accords d’association avec libre-échange signés successivement entre 1995 et 2002 par la Tunisie, le Maroc, la Jordanie, l’Égypte, le Liban, l’Algérie. Pour tous ces pays, la perspective d’un libre échange industriel représentera un double choc, budgétaire, pour ce qui en est des pertes fiscales, puisque 50 à 80 % des importations des pays méditerranéens proviennent de l’Union européenne, et industriel par la fermeture de nombreux établissements. Le secteur agricole fait l’objet d’un traitement spécifique. Maints problèmes sont ici traités comme celui de l’immigration, de la formation professionnelle ou des investissements étrangers. La comparaison à laquelle se livre Henri Regnault, entre l’ALENA et ces accords euro-méditerranéens est fort utile.


Olivier REY, Itinéraire de l’égarement. Du rôle de la science dans l’absurdité contemporaine, Seuil, 2003, 333 pages.

L’égarement dont il est question ici est double. Il y a, d’une part, celui dont parle explicitement le livre, celui de la science ou, plus exactement, de ses prétentions et des illusions qu’elle suscita, d’autre part, celui qui fut à son origine, de l’auteur cette fois (mathématicien de renom), qui se plongea dans la science comme si elle pouvait apporter une raison à son existence et l’éclairer sur lui et sur le monde. Bien sûr, ce livre ne doit pas être lu comme un pamphlet contre la science qui en appellerait à je ne sais quel enchantement ou à une mystique salvatrice, mais comme une étude profonde et brillante des fausses routes suivies par la science lorsqu’elle a entendu dire ou promettre plus que ce qu’elle pouvait tenir. C’est aussi l’histoire d’une réception de la science à laquelle, malgré les scientifiques, une partie de la société et du pouvoir politique a voulu faire jouer un rôle qui n’était pas le sien et qui a conduit, sans qu’il y ait d’ailleurs une intention et une volonté clairement précisées, à une domination de l’idéologie scientifique. C’est à partir de ce moment enfin – et c’est l’une des thèses majeures d’Olivier Rey – que la science a fini par exercer tous ses effets : elle domine le monde, impose ses paradigmes, pénètre la société par toutes ses pores, mais au lieu de cohabiter avec la pensée et la liberté a fini par les annihiler. On le voit : la thèse de l’auteur est extrême et guidée par sa propre biographie. Nous n’en partagerons pas tous les attendus. La domination nous paraît moins forte qu’il ne le dit. En même temps, sa critique des aspects les plus réducteurs de la science – et il a raison de ne pas épargner les sciences humaines et la philosophie – et, partant, son souci de lui assigner une place limitée dans le savoir et dans l’imaginaire collectif est l’une des plus nécessaires qui soit.


Philippe ROGER, L’ennemi américain. Généalogie de l’antiaméricanisme français, Seuil, 2002, 602 pages.

Cette étude passionnante et remarquablement documentée nous plonge au cœur de l’un des grands mythes français qui, même s’il n’eut pas les conséquences meurtrières de l’antisémitisme, procède parfois des mêmes ressorts. La question n’est pas ici d’examiner la critique des positions américaines, ni actuelles, ni passées, mais de comprendre comment s’est forgée en France une certaine représentation des États-Unis, comment elle a été véhiculée et à quelle inquiétude sur la France elle renvoyait. Bien sûr, on savait déjà que l’antiaméricanisme est également partagé entre la droite et la gauche et qu’il convoque des représentations pour partie communes, pour partie différentes. On savait peut-être moins – et c’est l’un des apports de l’étude de Philippe Roger de nous le rappeler, preuves à l’appui – qu’il est assez ancien. Il existe même une préhistoire de l’antiaméricanisme qui remonte à la deuxième moitié du XVIIIe siècle, avec notamment le naturalisme de Buffon. Il ne cessa de s’étendre, avec notamment Joseph de Maistre et même Talleyrand, Stendhal et Baudelaire, et si Tocqueville déroge à la règle, sa récupération par le clan anti-américain n’est pas pour rien dans les erreurs de lecture dont il fut longtemps victime. L’auteur s’étend longuement sur l’origine moderne de l’antiaméricanisme, qui remonte à la guerre de Sécession, avant de culminer avec le premier socialisme français et l’extrême droite maurrassienne, Georges Duhamel, André Siegfried, Bernanos et même Bergson, puis Robert Aron, Mounier, Sartre, Claudel et Morand, plus récemment Baudrillard et Debray. Dans cette mythologie anti-américaine dont le sottisier est infini, se mêlent et s’entrecroisent des éléments de critique spiritualiste, l’anti-capitalisme, la dénonciation du modernisme et d’un monde prétendument sans art ni culture, l’indigence intellectuelle, une mondialisation des cultures placée sous la domination américaine, etc. Et l’auteur de pointer la déformation des réalités qu’entretient cette critique et le syndrome de la ligne Maginot qu’elle révèle. Malheureusement, comme le démontre le directeur de Critique dans sa conclusion, cet antiaméricanisme a encore de beaux jours devant lui et ce n’est pas rassurant pour l’esprit public de la France et de ce qu’on n’ose plus appeler son intelligentsia.


Yannick RUMPALA, Régulation publique et environnement. Questions écologiques, réponses économiques, L’Harmattan, 2003, 373 pages.

Dans une littérature consacrée aux politiques publiques qui, souvent, mélange la méconnaissance des réalités, la faiblesse théorique (accompagnée d’un ton prétentieux), l’ennui de la lecture et, finalement, l’inutilité tant d’un point de vue scientifique que pratique, le présent ouvrage tranche de manière lumineuse. Issu d’une thèse de doctorat, il constitue une analyse d’un exceptionnel intérêt de l’intégration de plus en plus forte des préoccupations environnementales dans les processus de décision publique et sa confrontation de plus en plus serrée avec le raisonnement économique. S’appuyant sur trois grands domaines – les déchets, le paysage et le transport routier , Rumpala décrit le lent processus d’acclimatation des questions écologiques dans la sphère publique au sens large (politique, administration, acteurs, opinion) et les processus institutionnels à l’œuvre. Appuyée sur des modèles théoriques remarquablement décrits et critiqués dans son introduction, il est d’une parfaite rigueur dans sa description des faits et réussit à faire le départ entre le langage officiel et la réalité. Il parvient surtout à démontrer sa thèse de la manière la plus convaincante qui soit : loin de s’opposer à la prise en compte des enjeux environnementaux, leur intégration dans une logique économique est un facteur de reconnaissance et la seule voie de solution possible. Elle participe aussi du processus d’institutionnalisation et même de rationalisation dont témoigne notamment la densification juridique de ces questions. Si l’auteur, sans prendre parti, ne dissimule pas les lenteurs et les échecs, toute son analyse nous rend finalement optimiste… pourvu qu’un nouveau discours fondé sur l’opposition entre économie et écologie, reprenant les vieilles antiennes des débuts, ne vienne pas tout ruiner.


Philippe-J. SALAZAR, L’art de parler. Anthologie de manuels d’éloquence, Klincksieck, 2003, 260 pages.

La démocratie est censée donner la parole à tous et la rhétorique instrumente cette égalité de parole. La conjonction entre la démocratie et l’art de parler affirme et consolide l’idée que la politique est de l’ordre de l’individuel et du transactionnel et que tout peut être débattu, ce que l’élitisme des acquis et l’arrogance des experts ressentent comme une violence ou une perte d’énergie. Tel est le sens de la parole inventée par la démocratie : l’art de parler s’enseigna à Athènes. Cette anthologie fournit neuf textes d’Aristote, des sophistes, et d’orateurs gréco-romains de Platon à Aelius Théon. L’Église, naturellement dogmatique, estime Salazar, eut grand mal par la suite à incorporer la rhétorique délibérative à son enseignement, même à la haute époque des prédicateurs, comme saint Antoine de Padoue. Le livre fournit trois extraits dont celui de saint Augustin, fondamental. Le reste est consacré à la grande tradition rhétorique française, avec ses nuances et ses conflits mais aussi ses ramifications politiques : la diplomatie, la formation royale. Le débat était extrêmement animé au temps des Lumières sur l’utilité ou l’inutilité d’un « art de parler ». On trouvera ici d’utiles techniques oratoires. Pourtant, dès la fin du XIXe siècle, on assiste à un duel entre l’éducation oratoire et l’installation de la bureaucratie, qui bataillera contre la parole pour installer la « circulaire ». Motivation démocratique louable mais qui a eu pour effet de supprimer, en 1902, l’enseignement de la rhétorique ainsi que les classes portant ce nom : « les premières ». De larges pages d’un manuel de l’époque, celui d’Eugène-Nicolas Géruzez, figurent à la fin de l’anthologie : elles pourraient aisément être adaptées pour un enseignement actuel. Dans la civilisation française, l’art de la parole et celui de la conversation ont cohabité, fixant harmonieusement les rôles et délimitant les territoires, l’Église et le palais, masculins, le boudoir et la ruelle, plutôt féminins. Il serait temps de dépasser cette vieille distinction et d’affronter le problème en face. L’art de parler s’enseigne, se perfectionne, il conduit à l’action, égalise les chances entres les citoyens et solidifie le lien social. Les extraits proposés dans ce livre, judicieusement choisis, frappent par leur perspicacité et peuvent être d’une grande utilité.


Thomas SANDERS, Boulevard de la mort, Éd. de Fallois, 2003, 413 pages.

On entre dans l’ouvrage comme dans un cauchemar et celui-ci dure jusqu’à ce qu’on l’ait refermé. L’ouvrage est d’une brutalité totale et certaines des scènes qu’il raconte sont insoutenables. Mais il ne s’agit pas, semble-t-il, d’un roman noir, mais d’un récit vrai. L’auteur fut engagé très jeune dans l’armée allemande et dirigea un petit groupe chargé d’effectuer des missions spéciales à travers le Rideau de fer entre 1977 et 1989 pour le compte de la CIA. Aucun autre document ne parle de ces opérations ultra-secrètes qui n’ont jamais, apparemment, fait l’objet d’une révélation publique et d’une reconnaissance par l’Allemagne réunifiée. De fait, ces opérations, autant d’exfiltrations de dissidents emprisonnés par la Stasi que de sabotages, se sont aussi accompagnées de meurtres sans état d’âme, parce que telle était aussi la condition de réussite de l’opération. Le livre est écrit dans un style direct, parsemé de nombreux dialogues nécessairement reconstitués et d’histoires personnelles. Vérité ou affabulation ? Qui pourra le dire avec certitude. Plausibilité certainement. On regrette à ce propos que le livre n’ait pas fait l’objet d’une introduction circonstanciée qui aurait permis de mettre le livre en perspective et de le confronter à d’autres témoignages ou enquêtes.


Christian SAVÈS, Démystifier la politique. Pour un nouvel ethos politique, Ellipses, 2003, 254 pages.

Ce petit manuel sur la politique constitue un livre personnel et engagé. Parcourant de nombreux auteurs, sans jamais offrir une vision didactique de leur pensée, il entreprend de confronter les grands concepts de philosophie politique à la politique réelle, telle qu’elle se fait. Démystifier la politique, pour l’auteur, c’est rendre en quelque sorte les idées à la réalité. Pour ce faire, l’auteur tient ensemble deux propos : d’un côté, bien comprendre les risques majeurs de la pensée téléologique, dès lors que ces finalités visent à transformer de manière brutale, voire totalitaire, la société, d’autre part, définir une éthique propre au politique, c’est-à-dire des règles d’action qui valent en vertu des devoirs propres du responsable de la cité. En cela, l’auteur entend réconcilier un idéalisme qui se lit dans toutes ses pages et un réalisme dont il sait qu’il est seul susceptible de résister à l’épreuve du temps. En somme, une introduction généreuse à la politique pour ceux qui en désespèrent.


Jean-Louis SCHLEGEL, La loi de Dieu contre la liberté des hommes. Intégrismes et fondamentalismes, Seuil, 2003, 142 pages.

Ce petit livre est destiné au grand public plus qu’à un milieu spécialisé. Volontairement simple et pédagogique, il retrace en termes clairs les raisons de la montée des fondamentalismes et des intégrismes (qu’il prend bien soin de distinguer) et insiste notamment sur la manière dont les différentes religions s’affrontent à la modernité. Il montre aisément que la religion n’est pas par nature fondamentaliste ou intégriste, mais qu’il s’agit là de dérives, voire de maladies. À ceux qui seraient tentés par un durcissement religieux, il démontre avec conviction qu’ils font fausse route – même si l’on peut douter qu’il puisse être entendu. Bien sûr, il se garde de conclure quant à l’avenir et montre qu’on peut aussi bien pronostiquer une diminution de ces pathologies religieuses que leur exacerbation.


Alexandre SOLJÉNITSYNE, Deux siècles ensemble 1917-1972. II. Juifs et Russes pendant la période soviétique, Fayard, 2003, 609 pages.

Après un premier tome consacré à la période antérieure à la Révolution, cette étude couvre la période la plus récente. Instinctivement, nous sommes comme pris d’une appréhension : nous connaissons tous l’antisémitisme traditionnel d’une partie de la société russe – antisémitisme que n’a point aboli, au contraire, le régime soviétique – et nous savons aussi que l’auteur sublime du Pavillon des cancéreux a embrassé la cause d’un nationalisme grand-russien et d’une défense de l’âme slave dont on mesure l’incompatibilité a priori avec l’esprit du judaïsme, tant dans sa variante tentée par l’universalisme et le cosmopolitisme que, plus frontalement encore, dans sa version marquée par un particularisme « national » ou « religieux ». Enfin, plus précisément, on sait que de nombreuses personnalités d’origine juive jouèrent un rôle majeur d’abord dans la révolution d’octobre, ensuite dans la direction de l’appareil du Parti communiste d’Union soviétique, et l’on ne pouvait qu’attendre de Soljénitsyne qu’il explique certaines décisions moins par l’idéologie communiste que par l’origine de ses concepteurs. En fait, on cherchera vainement dans ces pages tout penchant vers l’antisémitisme – qui n’est jamais tu et est toujours condamné, même si Soljénitsyne tente de « l’expliquer » et l’on trouvera plutôt une admiration souvent affirmée pour le « peuple juif » et le judaïsme en général. L’ouvrage commence d’ailleurs par une très passionnante introduction, qui restitue la pluralité des conceptions possibles, sur la définition même du « juif », entre l’appartenance religieuse et son émancipation. Reste évidemment la question qui taraude Soljénitsyne : deux « peuples » aussi « exceptionnels » peuvent-ils cohabiter ? La question n’est pas celle de la haine ou de la tolérance, mais pour lui celle de l’ontologie. On sent bien que, pour lui, la seule solution durable est celle de l’assimilation, dont il indique clairement qu’elle fait disparaître toute appartenance à la judéité. La rencontre des deux âmes, slave et juive, était nécessaire, mais elle ne peut, selon lui, signifier une cohabitation durable. Ce retour à la pureté du slavisme, qui finit inéluctablement par la mise à l’écart de tout ce qui lui est étranger, n’est pas l’aspect le moins inquiétante de ce livre qu’on peut lire aussi comme une grande histoire, remarquablement documentée, du peuple russe en ses années noires.


Bettina STIEKEL (dir.), Pourquoi le ciel est-il si bleu ? …et autres questions aux Prix Nobel, Jean-Claude Lattès, 2003, 269 pages.

L’idée du livre, qui avait fait originellement l’objet d’une publication dans le magazine de la Süddeutsche Zeitung, est incontestablement excellente : demander à des personnalités scientifiques éminentes, en l’occurrence des Prix Nobel, de répondre aux questions simples sur des réalités évidentes que posent parfois les enfants et auxquelles la plupart des adultes sont incapables de répondre de manière rigoureuse. Le succès de l’édition originale de ce livre s’explique par son caractère en quelque sorte « pratique ». Outre la question comprise dans le titre, on relèvera : « Pourquoi la crème caramel est-elle molle et la pierre dure ? », « Pourquoi faut-il manger autre chose que des frites », « Comment ça marche, le téléphone ? », « Qu’est-ce que l’air ? », « Pourquoi les feuilles des arbres sont-elles vertes ? », « Pourquoi 1 + 1 font-ils 2 ? », etc. Parmi ces 21 questions, certaines concernent aussi des domaines étrangers aux sciences « dures » et portent sur l’amour (Dalaï-Lama), la politique (Shimon Peres), le théâtre (Dario Fo) ou l’école (Kenzaburô Oe). Bien sûr, ces réponses-là peuvent être considérées comme plus « contestables » et moins « scientifiques ». Mais elles n’en conservent pas moins un grand intérêt. Chacun pourra prolonger les questions et les réponses comme il l’entendra.


Georges SUFFERT, Le Pape et l’Empereur, éd. de Fallois, 2003, 223 pages.

Il faut prendre ce livre pour ce qu’il est : un ouvrage de vulgarisation sur la querelle entre le pape et l’empereur qui agita une bonne partie du Moyen Âge et dont les répercussions s’étendent au-delà et qui, par ailleurs, donna lieu à des querelles théologiques fondamentales (non évoquées ici) qui sont, pour partie, à l’origine de la modernité politique (séparation des domaines notamment). L’épisode qui est raconté ici, de manière plaisante et imagée, mais sans réelle profondeur, oppose le pape Alexandre III et Frédéric 1er Barberousse. Le lecteur peu familier avec cette époque se remémorera des événements majeurs (tel l’assassinat de Thomas Becket) et aura une bonne illustration des mœurs politiques de l’époque.


Le Talmud. Traité Pessahim, Gallimard, coll. « Folio », 2003, 757 pages.

Grâce à cette édition, l’un des plus importants traités du Talmud de Babylone (consacré ici, comme son nom l’indique, à la Pâque juive) devient accessible en poche. Accompagné d’un utile glossaire, d’un index et d’un imposant appareil critique, dus au grand rabbin Israël Salzer, traducteur du texte, il nous introduit non seulement au cœur de la pensée juive, mais aussi de sa pratique. On sait que le Talmud est le complément indispensable de la lecture de la Tora écrite. Il rend compte des débats les plus importants propres à une tradition juive qui n’a cessé et ne cesse encore de puiser sa force dans la discussion, la controverse et l’exégèse.


Étienne TASSIN, Un monde commun. Pour une cosmo-politique des conflits, Seuil, 2003, 318 pages.

Nous ne saurions cacher que cet ouvrage nous a déroutés. D’un côté, il comporte des analyses remarquablement menées, bien documentées, toujours intelligentes, des grands concepts de la philosophie politique (État, violence, cosmopolitique, guerre, communauté), de l’autre, nous restons désemparés devant son projet : établir une sorte de philosophie normative du politique à laquelle la politique, même si Tassin reconnaît aisément qu’elle n’en prend pas le chemin, devrait se comparer et, finalement, se ranger. Placé sous l’égide d’une philosophie de l’agir inspirée par Hannah Arendt – à laquelle l’auteur avait consacré un riche ouvrage, Le Trésor perdu. Hannah Arendt, l’intelligence de l’action politique (Payot, 1999) – dont il s’écarte parfois, l’ouvrage donne le sentiment non seulement d’une forte abstraction – ce qui n’est pas un tort pour un livre de philosophie politique sérieux , mais aussi d’un étrange éloignement par rapport au monde réel. Certes, il y fait sans arrêt référence, lorsqu’il parle notamment de violence, de globalisation, de guerre et d’exclusion, même si, parfois, sa conception des réalités économiques paraît insuffisamment informée. Mais que vaut le projet explicitement énoncé – dont l’auteur reconnaît certes les difficultés – d’une cosmopolitique comme réponse aux trois formes d’acosmisme (politique, technoscientifique et économique) que repère l’auteur ? Si le choix politique est entre le tout et le rien, reconnaissons que c’est quelque peu désespérant !


Justin TAYLOR, D’où vient le christianisme ?, Cerf, 2003, 205 pages.

Voici une étude originale sur le christianisme ancien qui entend expliquer sa véritable origine. Au-delà de la parole de Jésus, le christianisme s’est développé autour de disciples qui ont progressivement mis en place des institutions. Comme l’affirme l’auteur, prêtre mariste et professeur à l’École biblique de Jérusalem, on ne peut comprendre la religion chrétienne en dehors de la mort de Jésus et de la résurrection, qui constitue son élément spécifique et original. Accepter ce fait lui permet d’autant plus aisément de soutenir, sans dommage pour l’Église à laquelle il appartient, que « les traits les plus caractéristiques du christianisme, y compris l’eucharistie, la Trinité et le signe de croix, en tant qu’institutions, sont d’origine juive, même si leur signification a changé » (p. 21). C’est l’histoire du siècle au cours duquel le christianisme s’est individualisé et détaché de la tradition juive que raconte l’auteur – histoire riche en rebondissements et en incertitudes qui n’était pas écrite d’avance.


Frédéric TELLIER, La société et son double. Essai sur les formes sociales, Castelnau-le-Lez, Climats, 2003, 175 pages.

Cet ouvrage profond et original, même si sa lecture n’est pas toujours aisée, constitue l’une des critiques les plus intéressantes qui soit de notre condition sociale. À l’origine du livre, une intuition forte de l’auteur, docteur en études politiques : si le lien social paraît si faible, c’est que ses conditions esthétiques se sont comme érodées. Pour qu’une société soit, il faut qu’elle ait en quelque sorte un double, constitué de « fictions communes ». Il doit exister un écart par rapport au réel, une dimension qui ne soit pas seulement celle de la connaissance rationnelle. Point d’irrationalisme toutefois chez l’auteur, ni de mystique ou de quête d’un sens dans une transcendance, mais seulement la recherche d’une distance qui lui permet de s’appréhender, pour ainsi dire comme en équilibre instable. On l’aura compris, cet apport à la possibilité d’une société réside dans le roman et de manière générale les représentations d’un théâtre social. L’auteur explore donc la littérature, conçue comme « philosophie du sensible » (p. 100). Dans ce long parcours, dans lequel Balzac occupe une place centrale, Tellier nous convie à un autre mode de compréhension de notre être social dont l’oubli est catastrophique.


Jacques TÉNIER, Intégrations régionales et mondialisation. Complémentarité ou contradiction, La Documentation française, 2003, 232 pages.

Le monde se construit pas à pas et les progrès de l’ordre international reposent, comme Kant en avait déjà eu l’intuition, sur des unions partielles. Plutôt que d’adopter une vision du tout ou rien, il est essentiel de penser les modalités d’un rééquilibrage politique et une accession progressive aux conditions du libre-échange par le biais d’une intégration régionale qui lie d’abord plusieurs pays et mettent en place des institutions et des financements communs. Jacques Ténier distingue plusieurs types d’intégration, dont les plus faibles s’assimilent à une simple coopération : la coopération interétatique, la zone de libre-échange, l’union douanière, le marché commun, l’union monétaire et un au-delà qui pose nécessairement la question de l’intégration politique et de la citoyenneté. Après une riche introduction politique et philosophique, l’auteur examine la manière dont l’intégration s’est réalisée dans les différentes zones du monde : Amérique, Afrique, Asie du Sud, du Sud-est et Pacifique, Asie centrale, Asie mineure et Eurasie, Afrique du Nord, Proche- et Moyen-Orient. Un dernier chapitre situe ce processus dans la mondialisation, en examine les chances de succès et les obstacles. Peut-être ces zones d’intégration relèvent-elles en partie d’une utopie politique, mais les progrès constatés sont réels et elles constituent sans doute à la fois un complément de la mondialisation et l’une de ses conditions de réussite – et d’acceptation.


Jean DE TONQUEDEC avec Jérôme MARCHAND, Marchand d’armes, Flammarion, 2003, 358 pages.

Ingénieur électronicien de formation, après avoir travaillé dans l’industrie pétrolière, Jean de Tonquedec, a exercé pendant trois décennies la profession de « marchands de la mort », comme sont souvent brocardés les hommes de sa corporation. Aidé de Jérôme Marchand, spécialiste de la gestion de l’information sensible, il livre ici les mille et un petits et grands secrets de sa profession où se mêlent violence, corruption, espionnage et contre-espionnage ; mais qui exige surtout, comme il le démontre exemples à l’appui, de la patience, de l’humilité, de la flexibilité et un minimum de sens de la discrétion. Il cherche à démystifier bien des idées reçues selon lesquelles ce commerce serait hautement rémunérateur (mais n’apporte aucune démonstration pour étayer ses dénégations), dresse une typologie personnalisée des « as » du métier, décrit son parcours personnel. C’est donc plus la description d’un état des lieux qu’une présentation complète des circuits de vente, de l’assistance ou des mécanismes financiers. On y trouve néanmoins de-ci de-là des informations plus précises sur les critères d’exportation retenus par le Conseil de l’Europe, au nombre de huit, une description du système français, qu’il juge bureaucratique et vieilli. On est bien loin de l’âge d’or des années 1970 et 1980. Une bonne partie porte sur les techniques de vente, les circuits parallèles, la gestion des commissions, les litiges, les risques du métier, les circuits du renseignement. Une incursion dans un domaine où la part d’ombre, savamment entretenue, reste dissimulée, mais qui comporte maints enseignements.


Transparency International, Rapport sur la corruption 2003, Karthala, 2003, 424 pages.

Deuxième rapport mondial sur la corruption, celui de 2003 traite surtout de l’accès à l’information, question qui revêt une importance capitale dans la lutte contre la corruption, définie comme « la mauvaise utilisation du pouvoir dont on est investi pour servir des intérêts personnels ». Le cœur du rapport est constitué par les rapports régionaux qui dressent des tableaux du degré de corruption des États après avoir examiné l’état de leur législation et le rôle des ONG. Ce qui constitue cette année un effort supplémentaire, c’est la recherche d’indices plus fiables pour mesurer la gouvernance à l’aide de cinq critères (liberté d’expression, transparence du secteur public, respect des droits, accès à la justice, responsabilité des politiques et des fonctionnaires) ; un tableau synthétique (pages 348-349) fournit l’indice de perception de la corruption 2002, faisant apparaître la Finlande, le Danemark, la Nouvelle-Zélande et l’Islande, dans l’ordre, aux premiers rangs et l’Angola, Madagascar, le Paraguay, le Nigeria et Le Bangladesh en derniers. La France se situe au 25e derrière le Botswana devant le Portugal, la Slovénie et la Namibie. Un rapport à mieux connaître, commenter et critiquer à l’occasion, mais à ne pas ignorer.


Michel VAKALOULIS, Jean-Marie VINCENT, Pierre ZARKA, Vers un nouvel anticapitalisme. Pour une politique d’émancipation, éd. du Félin, 2003, 184 pages.

Voici un ouvrage sans surprise qui sera utile à ceux qui doutent encore de la possibilité, aujourd’hui, de répéter les antiennes simplistes d’un marxisme mécaniciste. Le projet des auteurs est clair : détruire le capitalisme, dire non à la mondialisation, dénoncer le saccage des services publics, lutter contre le libéralisme et la concurrence, etc. En somme, le « totalitarisme capitaliste » est la cause de tous les maux – et on retrouve même ici l’explication de l’arrivée de Hitler au pouvoir par « le grand capitalisme allemand » ou, sur un autre plan, la notion de « guerre des classes ». Sans doute, tout n’est-il pas toujours faux : il est vrai que l’aliénation due à la marchandisation est une réalité, que la souffrance sociale est souvent dramatique, que les inégalités atteignent un niveau peu conforme à l’idéal démocratique, que la société de communication est, en grande partie, un leurre, que nos institutions politiques sont malades, que la social-démocratie peine à laisser entrevoir une société à la fois meilleure et possible, etc. Mais est-ce vraiment en proposant un contre-schéma extrême qu’on fera, dans les faits, avancer le progrès social ? Est-ce à l’aide d’une explication moniste du monde qu’on peut le comprendre ?


Max WEBER, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme suivi d’autres essais, Gallimard, « Bibliothèque des sciences humaines », 2003, LXVI et 533 pages.

De l’avis de la plupart des spécialistes de Max Weber, la traduction réalisée par Éric de Dampierre (Plon, 1974, rééd. coll. « Agora ») avait au mieux vieilli. L’état des connaissances actuelles relatives à une œuvre dispersée et foisonnante et les progrès de l’interprétation de certains concepts wébériens exigeaient une nouvelle traduction qui correspondît mieux aux canons « scientifiques » actuels. C’est cette entreprise qu’a menée à bien Jean-Pierre Grossein, auteur également d’une substantielle préface, avec la collaboration de Fernand Cambon. Le texte proposé ici reprend, comme dans l’édition de 1964, les deux articles sur les sectes protestantes. Il a de surcroît l’avantage de comporter quatre « anticritiques » dues à Weber qui éclairent le texte et contribuent à nous prémunir contre des interprétations erronées. Le fameux avant-propos – qui n’avait aucune vocation à être placé devant L’éthique est, quant à lui, reproduit dans l’édition réalisée par Grossein de Sociologie des religions (Gallimard, 1996) Un utile, quoique bref, glossaire raisonné explique certains des concepts canoniques du sociologue : désenchantement du monde, Beruf (profession, vocation), Stand (corps, ordre, état), etc. S’y ajoutent un glossaire des noms propres, qui aide considérablement à la lecture du texte, un glossaire des notions, mouvements, etc., un index des noms, une bibliographie des ouvrages cités par Weber, un index des lieux et, naturellement, un index analytique. Voilà l’édition de référence !


Max WEBER, Le savant et le politique, La Découverte/Poche, 2003, 207 pages.

Plus accessible encore – dans les deux sens du terme que l’ouvrage précédent, la présente traduction, d’une grande précision, due à Catherine Colliot-Thélène, l’une des meilleures spécialistes françaises de Weber, est une invitation pressante à relire ce texte qui n’a pas vieilli. On cite trop souvent mal à propos, et sans en mesurer le sens, la distinction entre éthique de conviction et éthique de responsabilité ou l’on fait référence au concept de « vocation ». Il est important, pour en apprécier la portée, de se reporter à l’original. Une introduction d’une quarantaine de pages situe aussi la portée de ces deux conférences – prononcées à un an de distance – de manière particulièrement claire et pédagogique.


Michael WISE, Martin ABEGG Jr., Edward COOK, Les manuscrits de la mer Morte, Perrin, coll. « Tempus », 2003, 666 pages.

Découverts il y a presque soixante ans, les manuscrits de la mer Morte, dont on estime qu’ils ont été composés entre 200 et 100 avant l’ère chrétienne, commencent à livrer leurs secrets – même si l’on est loin d’être encore certains sur l’identité et la position de leurs rédacteurs. Écrits pour la plupart en hébreu, un sixième d’entre eux en araméen et quelques-uns en grec, ces textes religieux juifs, pour la plupart, sont soit une simple copie de la Bible hébraïque, soit des commentaires ou des interprétations qui s’écartent du texte standard. À ces documents devaient s’ajouter les textes dites de Qumram qui parlent d’astrologie, de magie, d’histoires d’anges et constituent autant de « légendes ». Ce sont ces écrits, considérés comme les plus riches et les plus originaux, qui figurent dans la présente édition. Afin que leur lecture soit tout simplement possible, l’ensemble des 131 fragments ici traduits font l’objet d’une présentation et d’une mise en perspective. Une longue introduction raconte l’histoire des manuscrits et fait le point sur les hypothèses vraisemblables et les incertitudes qui demeurent. Une bibliographie accompagne cette édition scientifique désormais aisément accessible.


Bernardino ZAPPONI, Mon Fellini, éd. de Fallois, 2003, 201 pages.

Dans ce livre de souvenirs épars, initialement paru en italien en 1995, Zapponi (1927-2000) n’entend pas faire une biographie de Fellini, ni brosser un portrait complet du cinéaste. Celui qui fut le scénariste de certains de ses plus grands films (Satyricon, Les clowns, Roma, Casanova, La cité des femmes) ainsi que, notamment, de Risi et de Comencini, entend seulement évoquer le Maestro, raconter certains épisodes de préparation et de tournage, montrer l’inspiration de l’œuvre félinienne. Y apparaît un personnage simultanément d’une joie et d’une force peu communes et d’une tristesse infinie ainsi que d’une envie de séduire inquiète. Le ton est constamment juste et Zapponi ne se met jamais en avant. Fellini n’a rien conservé de ses papiers de tournage, de ses documents personnels ou de ses dessins. Une annexe reproduit quelques extraits de scripts préparatoires et le texte est agrémenté de savoureux dessins de l’auteur d’Amarcord sauvés de la destruction.


Yves Charles ZARKA, Figures du pouvoir. Études de philosophie politique de Machiavel à Foucault, PUF, 2001, 160 pages.

Auteur prolifique, directeur de la revue Cités et de la collection « Fondements de la politique » où paraît le présent ouvrage, spécialiste de la philosophie politique à l’âge moderne, Zarka nous offre ici un recueil d’articles sur le pouvoir dont huit étaient précédemment parus dans diverses revues. Regroupés autour de trois parties mises en perspective dans une courte introduction « Patrie, pouvoir et héros », « Histoire et droit », « Gouvernement de la démocratie » , les textes ici présentés offrent des éclairages utiles et parfois originaux sur les œuvres de Machiavel (conception de la patrie), de Hobbes (son emploi du terme « curiosité »), de Vico (pensée héroïque) et de Foucault (analyse du pouvoir). Il nous invite aussi à examiner de manière érudite et originale des notions aussi importante que la constitution de la conscience historique, le droit naturel moderne, la raison d’État – sur laquelle il avait déjà dirigé un ouvrage – et les rapports entre politique et fiction. Il revient aussi sur la crise de la modernité politique à partir d’une analyse de trois figures : la déconstruction de la réalité juridico-politique de l’État-nation, la désidentification individuelle et sociale et la fin de l’utopie du travail. Un petit ouvrage de référence aisément accessible.


Éric ZERNIK (coord.), La pensée politique, Ellipses, 2003, 479 pages.

Vingt auteurs ont contribué à ce manuel en grande partie destiné aux étudiants qui se préparent aux concours administratifs. La première partie est consacrée à douze auteurs essentiels (Platon, Spinoza, Montesquieu, Kant, Arendt, etc.) et la seconde à l’examen d’un certain nombre de notions (nation, laïcité, solidarité) et de thématiques présentées sous un jour actuel (lecture kantienne de la construction européenne, l’identité politique à l’heure d’Internet, etc.). Le parti pris judicieux du livre repose sur le choix d’exposés personnels et de visions engagées plutôt que sur une présentation à plat et scolaire des notions, ce qui conduit le lecteur à effectuer un effort de réflexion et de réappropriation par lui-même. Les points de vue sont dès lors originaux et dissuadent l’étudiant d’adopter une vision fermée des propos des auteurs analysés ou cités. Quelques suggestions toutefois pour améliorer une prochaine édition : une bibliographie générale manque (certains articles sont accompagnés d’une bibliographie, d’autres non) ainsi qu’un index des noms et des notions. On regrette aussi que la qualité d’impression et la mise en page soient d’aussi piètre qualité.


Les entretiens d’Auxerre, L’avenir de l’islam en France et en Europe, Balland, 2003, 204 pages.

Dépasser la vision simpliste, selon laquelle l’islam ne saurait être perçu que sous l’angle de l’islamisme et constituerait par essence une menace, refuser de déceler dans les attentats du 11 septembre un prolongement de l’islamisme politique des années 1980 et 1990, alors qu’il s’agit d’un hyper-terrorisme « global » sans attache territoriale, dépassant le cadre national, tel est le point de départ des intervenants du colloque qui s’est tenu à Auxerre, en novembre 2002, dont les contributions sont reprises dans ce livre. Mais comme l’indique Olivier Roy, l’islam est désormais passé à l’Ouest. Il doit par conséquent être pensé désormais par référence à la modernité dont il procède. L’islam des jeunes des banlieues en France, en Allemagne ou aux Pays-Bas, qui est étudié, est différent de celui de leurs grands-parents. C’est une réalité qui s’invente chaque jour, comme l’atteste l’exemple du Conseil européen de la fatwa. On trouvera parmi les intervenants Tariq Ramadan, qui a défrayé la chronique, côtoyant Michel Wieviorka qui a dirigé la publication. Le penseur musulman, spécialiste de l’ambiguïté, tient ici un discours soft et met l’accent sur la diversité des pratiques islamistes et différencie les isolationnistes, les non-pratiquants, les « jeunes musulmans ». Les musulmans français, sont aujourd’hui mieux intégrés et plus pratiquants, d’où la nécessité de penser le pluralisme. Les nouvelles générations incarnent en Europe un islam réformiste ; elles auraient déjà fait leur l’essentiel des valeurs occidentales. D’autres contributions portent sur le poids de la mémoire, l’apport islamique à la pensée occidentale. On ne sent pas dans ces contributions de véritable tension, ni d’opposition entre les intervenants qui ont certainement resurgi au cours des débats. Paraît parfois curieusement irénique.


Varia Turcica XXXIV Méditerranée, Moyen-Orient : Deux siècles de relations internationales, L’Harmattan, 2003, 672 pages.

Ce recueil de 35 articles en l’honneur de Jacques Thobie, professeur à l’INALCO et à la Sorbonne, créateur, entre autres, du Centre interdisciplinaire de recherches de relations internationales au Moyen-Orient est, comme tout exercice de ce genre, nécessairement inégal et intéressera des lectorats divers. Les historiens se plongeront avec délice dans les divers articles portant sur les privilèges des drogmans, la pénétration française en Mer Noire au XIXe siècle, ainsi que bien d’autres aspects de la politique de la Grande Porte ou de l’économie dans l’Empire ottoman. Plus intéressants pour nous paraissent la série d’articles portant sur la Turquie dans les relations internationales, les Kurdes et les Arméniens, la politique moyen-orientale de la France, le Liban et la Syrie. Sur ces derniers points, l’information fournie aide à mieux comprendre les grandes questions de l’heure : tracés des frontières dans la région, revendications nationales (kurdes, le rôle de la religion et de l’islam, le rôle et la place de la Turquie dans le nouvel ordre de sécurité en Europe). De la crise de Suez de 1956 à la guerre civile libanaise (1975-1989), en passant par la question syrienne, la matière traitée est vaste, le panorama bien décrit et les principaux enjeux replacés dans leur contexte.


Collectif, 1919. Le Traité de Versailles vu par ses contemporains (Llyod George, Foch, Clemenceau, Mann, Keynes, etc.), Alvik éditions, 2003, 224 pages.

Au-delà de son intérêt historique on sait que le traité signé le 28 juin 1919 a eu sa part de responsabilité dans la montée du nazisme et le déclenchement du deuxième conflit mondial , cet ouvrage doit être entendu comme une réflexion sur toute l’après guerre où vainqueurs et vaincus doivent reconstruire un ordre stable et durable. À la lumière du récent conflit irakien, il est intéressant de se pénétrer des conseils prodigués par le grand diplomate anglais Harold Nicholson : « Celui qui veut conclure la paix doit d’abord comprendre les raisons de la guerre ; la paix doit se fonder sur des réalités et non sur des espoirs ; aucun traité ne peut survivre s’il est considéré comme absolument immuable ; lors de l’établissement d’un nouvel ordre politique, il ne peut être concédé qu’une théorie isolée ait la priorité sur d’autres théories ; les partenaires de la négociation doivent représenter l’opinion publique de leur pays ». D’autres témoignages tout aussi instructifs abondent. Il est dommage pourtant que l’éditeur ait cité des extraits du célèbre livre de lord Keynes Les conséquences économiques de la paix (1919) à partir de son édition allemande, alors que l’ouvrage est disponible depuis assez longtemps en français. On doit admirer également la perspicacité de Ferdinand Foch dans sa note du 10 janvier 1919. Tout ceci suppose bien entendu connues les principales clauses de Versailles et leur destinée, ce qui est loin d’être sûr.


Encyclopædia Universalis.

À côté de l’édition papier de ce remarquable instrument de savoir, on peut également se procurer la version en trois CD-rom ou celle, encore plus commode, en DVD. Cette dernière offre un arbre de recherche, une chronologie générale, ainsi que de multiples rubriques thématiques (art, musique, sciences, littérature, droit, etc.). Mais surtout on y trouve un atlas historique de 120 cartes réparties par zones, pays et époques, ainsi qu’un autre atlas par pays qui contient 640 cartes. Chaque rubrique, comme celle des littératures, se déploie en sous-rubriques, jusqu’aux auteurs individuels dont on peut consulter la biographie, les œuvres commentées, ainsi qu’une biographie adaptée. Il en est de même pour l’ensemble des rubriques. On peut agrandir cartes, photos et schémas, les imprimer et travailler dessus. Chaque année, depuis 1974, l’Encyclopédie Universalis sort un supplément annuel papier Universalia. Le volume 2003 reprend le mode d’organisation en cinq chapitres qui a fait la réputation de la série. La marche du temps fournit une chronologie forte de 60 pages qui reste inégalée. Les points d’histoire sont constitués d’une série d’articles de fond sur des thèmes variés : « 9 novembre 1989-11 septembre 2001 : de l’espoir à la peur » (Dominique Moïsi), « prévenir et guérir les désordres de la finance mondiale », « nouveau monde, nouvelles inégalités », « le modèle social-démocrate en question », « la République remise en cause » (Didier Maus), « le multiculturalisme à la française » (Jean-Louis Amselle), « valeurs et tendances du temps présent » (Bernard Valade). Les enjeux et actualités sont traités sous formes d’articles dotés d’une abondante bibliographie et qui portent sur des sujets internationaux (Allemagne, Zimbabwe), d’économie, d’art, de droit (l’année judiciaire), de santé ou de sécurité. L’année scientifique fait le point de l’ensemble des disciplines de l’archéologie aux techniques. Une quatrième rubrique, l’une des plus développées, porte sur la culture et les œuvres ; les faits culturels de l’année (livres, expositions, films, pièces de théâtre, musique et opéras) font l’objet d’une critique soignée. Vies et portraits achèvent le volume, avec les personnalités nouvelles et les notices nécrologiques. Le tout couvre 541 pages grand format illustré et doté de nombreux schémas et clichés. Une demi-page sur François Bloch-Lainé avec la liste de ses œuvres ou l’élection présidentielle française en six pages dotées de nombreuses cartes couleur. Voilà une information qui ne représente pas de la vulgarisation.


Cahiers d’études lévinassiennes n° 2, 2003, Jérusalem, Institut d’études lévinassiennes, 491 pages.

Nous avons eu le plaisir de signaler, dans la précédente livraison du Banquet, la naissance de cette belle et grande revue. C’est avec une émotion particulière que nous signalons ce deuxième numéro, puisque ce sera le dernier qu’aura vu paraître son directeur, Benny Lévy, disparu très prématurément à l’automne 2003. La présente livraison comprend notamment un important dossier sur le monothéisme composé de huit articles, le texte d’une conférence – introuvable – de Lévinas sur judaïsme et altruisme, accompagné d’un commentaire de Benny Lévy, un passionnant débat entre celui-ci et Alain Finkielkraut sur la question de la laïcité – mais qui va bien au-delà de cette seule problématique – et une étude approfondie de Lévy sur la philosophie de la révélation. On attend avec impatience la parution du numéro 3, au début de l’année 2004, qui portera sur la « pensée du retour », avec des articles annoncés notamment de Jean-Claude Milner, Robert Legros et Jacques Taminiaux, deux textes rares de Lévinas et les comptes rendus des séminaires d’A. Finkielkraut (« Peut-on s’opposer au progressisme ? », B. Lévy (« Les sionismes de Lévinas ») et B.-H. Lévy (« Comment je suis Juif ? »). Nous espérons que cette belle entreprise survivra à celui qui fut son irremplaçable, enthousiaste et généreux inspirateur.