Religions et histoire des religions (19-20)

Religions et histoire des religions

Pierre BOURETZ, Témoins du futur. Philosophie et messianisme, Gallimard, 2003, 1249 pages

Comment expliquer le pouvoir de fascination qu’exercent aujourd’hui sur nos contemporains les noms d’Hermann Cohen, Franz Rosenzweig, Walter Benjamin, Gershom Scholem, Martin Buber, Leo Strauss, Ernst Bloch, Hans Jonas ou Emmanuel Levinas ? Qu’est-ce qui justifiait de réunir en une étude monumentale, aussi bien par son volume que par son ambition de tisser un fil entre l’œuvre de quelques-uns des grands esprits visionnaires du XXe siècle, neuf chapitres autour de neufs auteurs, comme une odyssée intellectuelle du siècle ? Tous juifs, mais n’appartenant pas au seul patrimoine du judaïsme, nés au XIXe siècle ou au tout début du XXe, morts entre 1918 et 1995, ces « témoins du futur » ont cherché à défendre les droits de la pensée face aux cataclysmes historiques. Ils s’épanouirent dans un environnement intellectuel marqué par le thème du « désenchantement du monde » sans pouvoir se satisfaire des propositions de sortie de la religion offertes par les trois penseurs de la mort de Dieu, Hegel, Nietzsche et Heidegger, non plus qu’ils ne se résignèrent à voir l’homme sombrer, emporté par le courant de l’Histoire, les ombres des deux guerres mondiales et de la Shoah et les promesses des religions séculières. Cette prise de distance par rapport aux errements de la modernité, en mettant en regard les thèmes de la tradition juive et ceux du criticisme kantien, les amena à chercher dans les échos messianiques une réponse à l’insatisfaction de l’homme devant le destin que lui traçait l’Histoire.
« Celui qui nie le messianisme, nie la Torah », énonce un Midrach. Ce refus de la résignation en face du destin tragique de l’homme conduit les penseurs à interroger une dimension du temps propre à l’expérience juive, qui fait se rencontrer remémoration du passé et anticipation de l’avenir dans un temps défini comme messianique. La volonté de ne pas sacrifier le passé fait écho au refus de Walter Benjamin de se reconnaître dans l’histoire des vainqueurs tandis que l’absence de clôture du futur renvoie au refus de rédimer le présent au terme d’une théodicée. Ce que nous apprennent L. Strauss, mais aussi H. Jonas et E. Levinas, réfléchissant sur le sens de l’existence après la Shoah, c’est que le Mal n’est en aucun cas un instrument du Bien ; c’est que l’essence humaine, bien que finie, s’appauvrit dès lors qu’elle ne s’ouvre pas à une dimension qui lui serait extérieure. L’absence de clôture de ce temps messianique explique la multiplicité de langages sous lesquels ont pu l’énoncer les différents visages de la philosophie, de la tradition de l’interprétation rationnelle qu’en donnent Cohen ou Levinas, à la lecture kabbalistique qu’en propose Scholem, en passant par la dimension proprement utopique d’un Ernst Bloch ou le mysticisme de Martin Buber. C’est chaque fois la puissance du questionnement à travers la richesse des œuvres que P. Bouretz s’attache à restituer. Le caractère central du concept de temps qu’éclaire sa mise en regard du messianisme par la philosophie, inscrite en sous-titre de son ouvrage, permet de comprendre pourquoi le messianisme demeure aujourd’hui au cœur des interrogations philosophiques contemporaines.
C’est un livre non moins prophétique, pourrait-on dire, que nous propose Pierre Bouretz car l’écho du questionnement existentiel de ces penseurs nous est restitué au son d’accents qui nous sont propres, dans un tonalité contemporaine. Le fil d’Ariane tendu pour nous, interne à chacune des œuvres explorées ici, rejoint une interrogation qui parcourt l’ensemble du livre sur l’essence de la modernité et le regard, critique et inspiré à la fois, qu’il nous faut nous approprier si nous voulons, à notre tour, en saisir toutes les dimensions. Parmi les thèmes dont s’emparent ces penseurs juifs, il en est en effet plusieurs qui sonnent de façon étonnamment actuelle. Ainsi, de la dimension spirituelle du monde réinterprétée à la lumière du thème de la sécularisation, mais plus encore de la critique du messianisme politique et au-delà, de la dénonciation des faux messies, le thème du messianisme étant ici indissociable d’une critique de sa pathologie. À travers l’actualisation de leur pensée, on perçoit combien le jugement que l’on peut aujourd’hui porter sur le résultat de la rencontre des juifs et de la modernité dans l’Allemagne du XXe siècle importe moins en fin de compte que l’effort de réflexion qui conduisit ces derniers à se situer au cœur de la modernité, dans ses déchirements les plus profonds comme dans son caractère le plus fugitif et instable. Les juifs sont la modernité par excellence. Voilà pourquoi, au lieu de la présentation monotone qu’aurait pu faire craindre cette succession de portraits, P. Bouretz nous convie ici à un dialogue personnel, symphonie historique du siècle, où se répondent en écho angoisses existentielles, destin singulier et vision collective. Le message de l’auteur, à la suite de ces grands contemporains, n’est-il pas de nous inciter à ne pas abdiquer l’idée de la construction d’un monde meilleur ?


John TOLAN, Les Sarrasins, Aubier, 2003, 473 pages

L’époque est au choc des civilisations. Avant l’islam, les Sarrasins représentèrent dans l’imaginaire occidental du Moyen Age l’autre par excellence, l’ennemi de la Chrétienté. Les portraits que les hommes de la chrétienté tracèrent de ce qu’ils appelaient « la loi des Sarrasins » par la construction même de leur objet nous renseignent du même coup sur la représentation que l’Occident médiéval avait de lui-même. Conception réflexive de l’histoire dont l’auteur se réclame lui-même dans la ligne du concept d’orientalisme, défini dans un ouvrage paru en 1978 par Edward Saïd. C’est une lacune historiographique que comble ici l’étude de John Tolan. Au cours d’une bonne partie du Moyen Âge, l’Europe fut en état d’infériorité par rapport à l’islam aussi bien dans les domaines économiques que technique ou culturel. Le XIIIe siècle, autre borne chronologique de l’étude, marque le moment où l’Europe accepta de rencontrer l’Islam et de se confronter à lui. Les solutions élaborées alors furent, dit l’auteur, « recyclées » par les siècles suivants à mesure que l’Europe, forte d’une supériorité nouvellement acquise, ne craignit plus d’affronter le monde musulman, jusqu’à le dominer. L’idée selon laquelle l’islam naît aussi bien de la réalité que d’une représentation que s’en fait l’Occident chrétien trouve son fondement dans les textes des pères de l’Eglise, Jérôme ou Isidore, qui avant même l’essor de l’islam, en stigmatisent le paganisme. La tâche fut rendue plus compliquée lorsque, à partir du VIIIe siècle, s’affirma un Islam conquérant. Il fallut alors le présenter comme spirituellement inférieur de manière à décourager les tentations de conversion ; en face de cette image chrétienne, les premiers auteurs de l’islam renvoient une construction en miroir où la chrétienté apparaît comme inférieure à l’Islam. Les auteurs chrétiens, confondant sous une même appellation de barbares les musulmans et les envahisseurs venus du Nord de l’Europe, développèrent à partir du IXe siècle une thématique dénonçant dans l’islam un paganisme destiné à disparaître rapidement. Seule exception, les chrétiens d’Espagne et d’Orient, directement imprégnés des mœurs islamiques, firent les premiers un effort en direction de la culture islamique. C’est cet effort qui porta ses fruits à partir du XIIe siècle.
L’islam est alors installé comme un problème au cœur de la définition de l’Occident qui met en œuvre différentes stratégies d’englobement, allant du martyre et de la croisade à la réfutation théologique. Pour comprendre comment se développe un discours de plus en plus intolérant qui réunit dans une même condamnation d’ailleurs juifs et musulmans, il importe de replacer l’ensemble de ces discours, qu’ils soient théologiques ou historiques, dans le contexte qui les vit naître, cette exigence de contextualisation éclairant ainsi chacune des thématiques. Ainsi, à travers le recours de plus en plus fréquent à la raison pour disqualifier l’Islam à partir du XIIIe siècle, l’auteur montre comment réfuter un adversaire revient à lui dénier progressivement toute légitimité. À travers cette étude des usages sociaux et intellectuels du mépris, J. Tolan prétend donc éclairer la suite de l’histoire.


Jean DUJARDIN, L’Église catholique et le peuple juif, Calmann-Lévy, 2003, 564 pages

Jean Dujardin, devenu oratorien après des études de philosophie, de théologie et d’histoire, a été secrétaire du Comité épiscopal français pour les relations avec le judaïsme de 1987 à 1999. Le passage de « l’enseignement du mépris » à celui de l’estime, c’est en partie lui. C’est lui qui a mené les négociations sur le Carmel d’Auschwitz. La repentance de l’Église catholique de France, c’est encore lui. Qui d’autre mieux que lui était qualifié pour traiter avec profondeur et hauteur d’un tel sujet qui interpelle la chrétienté depuis deux millénaires et sur lequel Jean-Paul II a effectué des avancées stupéfiantes ? Que de chemin l’Église a parcouru depuis le changement de texte de la prière pour les juifs dans la liturgie du Vendredi saint, en vigueur jusqu’en 1959 : « Prions pour les Juifs perfides » jusqu’au geste du pape, déposant le 23 mars 1990, dans un interstice du Mur des Lamentations, une demande de pardon qu’il venait de prononcer solennellement le 13 mars précédent à Saint-Pierre de Rome ? C’est ce chemin que le père Dujardin explore, illustre et commente à la lumière de l’exégèse, de la réflexion et de la méditation historique.
Sans suivre un cheminement chronologique strict comment un seul homme pouvait-il le faire ? , il commence son parcours par une réflexion sur la Shoah. Tant d’écrits ont paru sur ce sujet qu’il paraît difficile de dire qu’il innove. Au moins apporte-t-il un point de vue religieux et c’est cela qui importe. Dans l’antisémitisme nazi, le juif concentrait l’ensemble des défauts qui lui était attribué par l’histoire antérieure, mais il acquérait en plus un défaut oral irrémédiable dont la source est religieuse et éthique : il incarne le mal. L’éradication du peuple juif au sein d’une humanité nouvelle à construire devenait la priorité des priorités. « Il ne pouvait pas y avoir deux peuples élus », clamaient les nazis. Mais plus encore, Hitler avait compris l’enracinement juif du christianisme, son lien d’existence des Juifs : « On n’arrivera pas ainsi à se délivrer de cet esprit chrétien que nous voulons détruire ». Aussi, affirme le père Dujardin, le succès complet de la Shoah se serait traduit par la destruction du christianisme dans ses fondements éthiques et religieux.
C’est dans ce sens que la mémoire a un rôle essentiel à tenir. « Se souvenir, c’est espérer », a dit Jean-Paul II. Ceci effectué, il explore quelques points litigieux au nombre desquels en premier lieu la séparation des origines, rupture si radicale, qu’on peut se demander s’il est permis d’en parler. Celle ci opposa les pharisiens inflexibles dans l’application de la Loi de Moïse et la jeune communauté des disciples de Jésus. Christ. Conflit sur les Écritures et la fidélité à la Loi. Le discours anti-juif, alimenté par la dénonciation du peuple décidé, « dispersé » par Dieu pour ne pas avoir reconnu le Messie, est venue plus tard, élaborée par les pères latins et grecs, et a servi de justification idéologique du pouvoir d’une Église reconnue par Constantin, s’autoproclamant « nouvel Israël ».
Il explore également le passage de l’antijudaïsme chrétien à l’antisémitisme moderne, qui n’est pas seulement une forme de racisme parmi d’autres. L’un des passages les plus pénétrants du livre porte sur Pie XII et les Juifs, un des chapitres les plus tristes de l’histoire de l’Église, sur lequel toute la vérité n’a pas été dite. Au moins, il en éclaire bien des aspects, en se référant à l’attitude prévalant dans la société européenne de ce temps. Comment l’Église pouvait elle réagir, façonnée par deux millénaires d’une théologie antitussive qui était la « Vérité » ? Comment le Vatican, drapé dans son infaillibilité, pouvait-il reconnaître s’être trompé ? Passons sur le retour du peuple juif sur la terre d’Israël, l’affaire du Carmel d’Auschwitz pour en revenir à la repentance de l’église de France prononcée le 30 septembre 1977 par Mgr Olivier de Berranger devant le mémorial du camp de Drancy. Elle doit demeurer constamment présente à nos esprits, écrit-il, non dans un sentiment de culpabilité morbide, mais comme l’appel à une vigilance sans faille.
D’où la nécessité d’un approfondissement du dialogue entre juifs et chrétiens. Dialogue semé d’embûches, comme l’a montré l’expérience historique. Le discours ne distingue-t-il pas encore, comme le document du Vatican sur la Shoah, l’antisémitisme historique auquel l’Église a renoncé et l’antisémitisme moderne, racial, celui des nazis et de leurs épigones ? Car pour les chrétiens la tâche prioritaire n’est-elle pas de construire l’unité pour répondre au commandement de Dieu : « Que tous soient un afin que le monde croie » ? Mais il convient de situer celle-ci dans une perspective paulienne. « Si en effet leur mise à l’écart par rapport à l’Évangile a été une réconciliation pour le monde, que sera leur réintégration, sinon le passage de la mort à la vie ». La réconciliation ne précède pas cette plénitude, elle en est le fruit, et donc elle dépend en partie de nous (Rom., 11, 25 b). Perçus à la lumière de l’œuvre de Jean-Paul II, de la montée des courants antisémites et du drame qui se joue au Proche-Orient, de tels rappels nourrissent l’espérance.


Shmuel TRIGANO (dir.), Le sionisme face à ses détracteurs, Éditions Raphaël, 2003, 172 pages.

Ces différentes contributions au colloque du collège des Études juives de l’Alliance israélite universelle (13 octobre 2002) complètent, sur les plans historique et diplomatique, les suggestives réflexions de Jean Dujardin. Bien sûr, ici, il s’agit principalement de répondre aux assauts de la vague antisioniste qui a déferlé en France et dans le monde après l’Intifada de septembre 2000. Il s’agit aussi de défendre la légitimité de l’État d’Israël, qu’un certain discours, certes minoritaire, cherche à mettre en cause, avant d’en venir à sa suppression. On trouvera donc d’utiles contributions de Georges Bensoussan, historien du sionisme, de Paul Giniewski et d’Alain Finkielkraut. Ce combat contre le « sionisme » se déroule d’ailleurs en partie à l’intérieur du monde juif, avec les « post sionistes » et les antisionistes juifs de diaspora.
Mauvaise conscience de l’Europe vis-à-vis de la Shoah, et du passé colonial, refus du communautarisme, dénonciation du complot juif mondial, tous ces aspects et bien d’autres sont traités. Mais la partie la plus intéressante porte sur l’approche psychologique de l’antisémitisme. Daniel Sibony, en psychanalyste, décrit l’identité juive, marquée par une faille ontologique entre l’être et ce-qui-est. Cette faille est irréductible, car on sera toujours en déficit par rapport à cet être. Or, c’est précisément par rapport à cette faille que réagit, avec plus ou moins d’agressivité, le reste du monde. Quant à Georges-Elia Serfarti, il se livre à une déconstruction savante de l’antisionisme qu’il perçoit en partie comme liée à notre ambition européenne. Tendre à l’Europe reflète ce qu’elle veut refouler en elle-même, colonialisme, racisme, etc., traits qu’elle perçoit dorénavant sur le front d’Israël pour ne pas les penser en elle-même.


Jean DANIEL, La prison juive, Odile Jacob, 2003, 262 pages et La Guerre et la paix, Israël-Palestine (Chroniques 1956-2003), Odile Jacob, 2003, 510 pages

Le directeur-fondateur du Nouvel Observateur, on le sait, entretient depuis toujours des relatons spéciales avec Israël et le judaïsme. Ses amitiés arabes et tiers-mondistes semblaient avoir enfoui son inquiétude. Voilà qu’au soir de sa vie elle resurgit (cf. Dieu est-il fanatique ?, Arléa, 1996). Abordant cette fois-ci, dans le premier ouvrage, le sujet d’un point de vue plus théologique que politique ou même historique, il se demande fruit d’une brutale prise de conscience qui lui est apparue à Jérusalem en 2000 si « les juifs pourraient s’être imposés un destin carcéral et s’ils auraient proposé l’impossible grandeur à l’humanité ». « À la fin des fins, ils en arrivaient à voir dans cet enfermement du peuple élu la servitude et la grandeur de la condition juive ». Or, pour la première fois, depuis deux mille ans, poursuit-il, les Israéliens sont maîtres de leur destin national. Ils sont dans le faire et non seulement dans l’être. « À partir du moment où il n’y a plus d’an prochain, puisque c’est aujourd’hui Jérusalem, la vertu d’espérance passe au second plan par rapport aux vertus traditionnelles ». Les juifs sont dans la construction, dans la guerre.
Et c’est là qu’on retrouve le cruel caprice d’un Dieu qui octroie à son peuple une terre dont la défense implique sans doute une fidélité à l’Alliance, mais une trahison de l’Élection et des Dix commandements. On le voit : l’enjeu israélo-palestinien n’est plus seulement territorial, il est devenu religieux – déjà depuis plus d’une décennie. Même si la thèse de Jean Daniel est et sera controversée, elle ouvre, au-delà des cercles judaïques et du contexte de l’antisémitisme montant (cf. Alain Finkielkraut, Au nom de l’Autre. Réflexions sur l’antisémitisme qui vient, Gallimard, 2003), un débat sur l’impasse israélo-palestinienne (construction du mur, capotage de la feuille de route du 4 juin 2003, etc.). Aussi, comment ne pas suivre Jean Daniel au moins sur ce point ? « Et lorsque j’apprends que des fanatiques palestiniens tirent sur des juifs en prière et qu’un Israélien illuminé abat des Palestiniens devant le tombeau d’Abraham, alors je me dis que la prison juive est devenue celle de tous ».
Le second ouvrage est lui entièrement politique. De son premier voyage en Israël, effectué en 1956 au cours duquel il rencontra David Ben Gourion qui « relève à la fois du chef d’orchestre et de l’un des sept nains de Blanche-neige », jusqu’à l’article de juin 2003 après l’adoption de la « feuille de route », cette suite de chroniques et d’articles permet de mesurer la marche du temps. On assiste ainsi à la judaïsation progressive de l’affirmation israélienne et l’arabisation déclinante de la cause palestinienne. « Au départ, ce sont des Juifs et des Arabes qui s’affrontent ; ensuite, des Israéliens et des Palestiniens ; bientôt deux nationalismes portés à l’incandescence par le souffle messianique et l’exaltation islamiste ; on voit enfin, et maintenant surtout, un judéo-américanisme et un islamisme radical tentés par le fameux choc des civilisations ». Jean Daniel n’a jamais dévié de ses positions. Ce qu’il souhaitait en 1970, reste tout aussi valable : « Ce que je demande est très simple, je souhaite de toutes mes forces convaincre les Israéliens que les Palestiniens ont le droit de réclamer pour eux ce qu’Israël obtenu pour lui ». Ces articles s’espacent cependant, de 1956 on saute à la Guerre des Six jours et au jugement du général de Gaulle (« peuple fier de lui et dominateur »), on s’arrête sur l’émergence des Palestiniens en 1969, pour ne revenir que lors de la guerre d’octobre 1973. Après 1974, les articles se densifient, portent sur la politique française vis-à-vis du Proche-Orient, Sadate, la guerre du Liban, Mitterrand, Arafat, la guerre du Golfe (1991), Madrid, l’assassinat de Rabin, Chirac, Peres et les Syriens, Barak, avant d’arriver à Jérusalem, la guerre de trois mille ans. Une pensée fidèle à elle-même sincèrement déchirée par ce drame fratricide, se déploie devant nous, sans retenue, avec pudeur et délicatesse.


Alija IZEBEGOVIC, L’Islam entre l’Est et l’Ouest, préface du Père Lelong, François-Xavier de Guibert, 2003, 278 pages

On connaît l’œuvre d’Alija Izetbegovic, en tant que président de Bosnie-Herzégovine, à partir de mai 1990, il s’efforça de sauvegarder l’identité pluriethnique et religieuse de sa République prise entre des tendances contradictoires et la tentation de repli sur soi. On savait qu’il avait été emprisonné pour ses activités à la tête de l’organisation des « Jeunes Musulmans ». Mais peu connaissaient son œuvre de réflexion sur l’Islam et ses rapports avec le christianisme et le marxisme, non traduite. C’est désormais chose faite, grâce à ce « livre événement », comme l’appelle le père Lelong, apôtre de longue date du dialogue interconfessionnel. D’inspiration ni théologique, ni strictement scientifique, ce livre est le témoignage d’un musulman riche en idées sur un temps et un espace particuliers, au sens plein du terme. Pour Izetbegovic, il n’existe et ne peut exister que trois conceptions du monde : la religieuse, la matérialiste et l’islamique. Elles sont le prolongement de ces trois virtualités que nous avons nommées conscience, être et homme.
Successeur moral des grands réformateurs du monde islamique du XIXe siècle, Muhammed, Hasan Tourabi considère que confondre l’islam avec une religion n’a pas de sens. Une religion pure et simple, y compris le christianisme, ne prétend pas régir le monde extérieur et séculier. La religion, dit l’auteur, a évolué vers l’islam, qui est, c’est une expression clé du livre, une unité bipolaire, un christianisme laïcisé, infléchi vers le monde. Commençant comme une mystique et finissant comme une pensée politique et nationale, la foi islamique en Allah, à la différence de la foi chrétienne en un Dieu comme enveloppé dans une liberté intérieure, se conclut et s’achève par une liberté extérieure. Significatif à cet égard, même s’il est simplifié, le tableau qu’il fournit à la page 29 sur les trois conceptions du monde : la religieuse, qui a comme principe de base, l’esprit, la seconde l’islamique, l’homme et le troisième, la matière. L’auteur traite des grandes questions ayant trait à l’évolution et à la création, à la culture et la civilisation, l’art, la morale, la culture et l’histoire, le drame et l’utopie. Puis il expose sa vision d’un islam modernisé puisant chez Moïse, Jésus et Mahomet. Cette pensée se déploie comme une boucle d’arabesque amplement dessinée. Elle rejoint, comme l’indique le père Lelong dans sa préface, les appels maintes fois lancés par Jean-Paul II en faveur d’une coopération confiante entre tous les croyants, pour promouvoir des valeurs éthiques communes.