Société, sociologie, économie, politique sociale (19-20)

Société, sociologie, économie, politique sociale

Suzanne BERGER, Notre première mondialisation. Leçons d’un échec oublié, Seuil/La République des idées, 2003, 96 pages

Nous ne saurions trop recommander ce petit ouvrage remarquable de synthèse, de précision, d’honnêteté et de pertinence. Il permet de combattre bien des idées fausses sur la mondialisation. Son point de départ est une analyse de la première mondialisation, qui eut lieu entre 1870 et 1914, et des débats et des luttes qui l’accompagnèrent. Outre l’intérêt historique du rappel de l’ampleur de celle-ci et de l’ouverture des économies qui la caractérisa, elle nous permet de mieux comprendre ce qui se passe aujourd’hui et, plus encore, de mesurer l’écart des conceptions dominantes, notamment d’ailleurs dans le camp progressiste. Tel est évidemment le vrai propos du livre. L’auteur réexplore de manière précise et subtile bien des débats encore aujourd’hui déterminants : celui notamment des rapports (de compatibilité) entre démocratie et capitalisme, du rôle de l’État, de l’impérialisme, de l’impact de la mondialisation sur la société, etc. en comparant la manière de les poser hier et aujourd’hui.
Elle montre que l’un des revirements essentiels tient au fait qu’« aucun syndicat, aucun parti de gauche ne défend plus le principe d’un internationalisme au service des salariés et des citoyens ordinaires » (p. 65). Elle pointe ainsi la régression intellectuelle de la gauche qui, pour une bonne partie, est devenue hostile à la mondialisation et est d’abord conservatrice, au sens où elle entend maintenir inchangées les structures économiques et sociales actuelles, fussent-elles injustes. En une page remarquable, elle montre la différence avec l’attitude qui prévalait lors de la première mondialisation. Jadis les organisations de gauche « acceptaient l’idée de soumettre aux contraintes de l’internationalisation leurs objectifs politiques de redistribution des revenus, du pouvoir et des risques sociaux. […] Ils cherchaient même à exploiter les pressions économiques internationales pour imposer des compromis susceptibles de rompre le statu quo. […] Les syndicats européens résistèrent aux pressions pour le contrôle de l’immigration, même quand elles venaient de leurs propres membres. Ils proposèrent au contraire des mesures destinées à la fois à protéger les salaires locaux, à augmenter le revenu des étrangers et à empêcher les employeurs de les sous-payer » (p. 68). Et de montrer que, jadis, le protectionnisme était récusé par ces organisations, au nom de la défense de leur pouvoir d’achat. Aujourd’hui, au contraire, ces mêmes organisations ne considèrent les citoyens que comme des « producteurs aux revenus menacés par la concurrence » (p. 69).
Dans des pages exemplaires de densité et d’intelligence (pp. 69 à 74), Suzanne Berger montre aussi par quel racornissement de la pensée, une bonne partie de la gauche a abandonné son internationalisme. Elle a renoncé à la solidarité globale au profit d’une vision compassionnelle des pays les plus pauvres, avec lesquels la concurrence est faible par rapport aux pays à revenus intermédiaires. Elle n’est surtout pas prête, au contraire, à faire pression pour démanteler les systèmes de protection multiples qui, in fine, entravent le développement d’un certain pays. Elle n’a pas de peine à montrer qu’en fait un certain néo-libéralisme, opposant l’ouverture aux systèmes protectionnistes américain et européen, peut parfaitement être progressiste. Or, comme le dit l’auteur, « la gauche n’a pas de programme pour l’ouverture économique » (p. 73). Mais sans vision internationale, elle n’a pas pour l’instant adopté des propositions crédibles sur le plan interne : « On cherche en vain l’esquisse de réformes susceptibles de distribuer plus équitablement, sur le plan national, les chocs et les coûts de l’ouverture internationale » (p. 74). Et le plus rassurant dans ce plaidoyer éclairé pour une mondialisation gouvernée est de constater que, hier comme aujourd’hui, au sein même des démocraties nationales, des marges de manœuvre considérables existent pour rendre ses effets favorables au plus grand nombre. Elles concernent la redistribution, clé de tout projet politique, aujourd’hui largement passée sous silence.