Histoire (19-20)

Histoire

Martin MALIA, L’Occident et l’énigme russe. Du cavalier de bronze au mausolée de Lénine, Seuil, 2003, 538 pages

Ce grand ouvrage, mûri par le professeur de Berkeley pendant quarante ans, est une exploration de la représentation occidentale du mystère russe. L’histoire de la Russie fut souvent déformée et simplifiée pour des raisons idéologiques (explication du communisme par le passé et les traditions russes), mais la perception que l’Ouest en eut est aussi révélatrice de la conception de soi. D’une érudition sans failles, cet ouvrage court sur trois siècles, de 1700 à 1991, depuis le concert européen jusqu’à l’ère Gorbatchev.
C’est, en effet, avec Pierre Le Grand que la Russie intègre véritablement l’Europe et cesse de jeter une image exotique et moyenâgeuse. Les élites de la Russie devaient, tout au long du XVIIIe siècle, assimiler les valeurs occidentales et chacun sait quel éloge de la Russie allaient faire Voltaire et Montesquieu. On sait aussi le rôle de Catherine II dans la diffusion des Lumières, même si aucune de ces entreprises ne met en cause le système monarchique – avec la Révolution française, la Grande Catherine devait amender toute velléité de réforme et ne s’accompagne d’une transformation profonde du pays. Lorsque, avec l’Angleterre, la Russie d’Alexandre 1er apparaît comme la libératrice des peuples européens du joug de Bonaparte, son prestige et sa puissance (notamment militaire) sont à son apogée et cette situation prélude à un retournement.
Les craintes européennes s’amplifient avec l’accession au trône de Nicolas 1er (1825), l’écrasement des décabristes et, plus encore, la répression de l’insurrection polonaise. L’évolution politique de la Russie paraissait alors aller à contre-courant de l’histoire européenne, alors même qu’elle avait profondément changé. Comme le note Malia, « Par un cruel paradoxe du règne de Nicolas 1er, c’est précisément de l’apparition de [la] culture européenne que va naître le divorce entre la Russie et l’Europe. Plus les élites russes s’occidentalisaient et s’ouvraient au libéralisme politique, plus l’autocratie était contrainte à la défensive, et donc à se faire le champion de la réaction au plan international » (p. 166). Tout ceci explique « le Sonderweg russe », mais aussi son affaiblissement, puisque la Russie allait perdre toutes les guerres, depuis celle de Crimée (1854-1855) jusqu’à l’effondrement de 1917.
Certes, il y eut les réformes d’Alexandre II dans la deuxième moitié du XIXe siècle et ce que Malia appelle une « réintégration à l’Europe » d’autant plus aisée que, militairement, la Russie ne faisait plus peur , mais il remarque que celle-ci n’a pas fait complètement disparaître les réticences du passé, quand bien même certains romantiques et réactionnaires voient dans l’âme russe et l’arriération sociale du pays des signes d’une authenticité et d’une spiritualité qui auraient déserté l’Occident. La Russie reste en somme l’autre de l’Europe, malgré l’intérêt qu’elle suscite de plus en plus, la reconnaissance de ses efforts par les libéraux et l’attitude ambiguë de Marx à son endroit jusqu’à sa « découverte » par les socialistes à l’occasion du soulèvement de 1905 – sans parler naturellement de la découverte des immenses figures de l’art russe.
La suite de l’histoire est mieux connue et les attitudes occidentales devant l’empire totalitaire davantage documentées. Les pages de Malia n’en sont pas moins passionnantes et notamment le chapitre de transition sur la période 1914-1917 qui se conclut par les remarques suivantes : « Marx, comme beaucoup de ses compatriotes, abritait deux âmes en lutte : l’une occidentale, sensible au message des Lumières, l’autre “mitteleuropéenne”, sensible aux valeurs romantiques, l’une positiviste, l’autre para-théologique, l’une sociale-démocrate, l’autre communiste. Et la coexistence de ces deux âmes ne tenait peut-être pas seulement aux origines allemandes de Marx : il y a de bonnes raisons de penser que la licorne socialiste avait elle aussi deux âmes, l’une éprise de liberté et l’autre d’égalité, l’une individualiste, l’autre collectiviste » (p. 315).
La conclusion est un plaidoyer pour que la convergence devienne désormais une réalité et Malia ne croit pas qu’une voie divergente nationaliste et « slavophile » pourra durablement s’imposer. La Russie constituera-t-elle une menace ? L’auteur estime qu’elle n’en a pas les moyens et ne les acquerra pas même si elle annexe à nouveau certaines des anciennes républiques. Elle est, de fait, redevenue une « puissance pauvre » (p. 457). Or, « politiquement, économiquement, moralement, l’âge des empires territoriaux est terminé » (ibid.). Reste un changement majeur, dont la réalisation prendra du temps : « La richesse est désormais une option pour la Russie » (p. 458). Saura-t-elle la saisir et cela conduira-t-il à une confiance en soi et à des institutions, politiques, sociales et civiles démocratiques ? Nul ne détient la réponse. Ce très bel ouvrage nous aura au moins apporté l’éclairage de l’histoire.


Michel DOBRY (dir.), Le mythe de l’allergie française au fascisme, Albin Michel, 2003, 463 pages

Voici un ouvrage important qui contribue un peu plus encore à dissiper la « légende blanche » (celle d’un Vichy minoritaire et d’un peuple globalement prêt à la Résistance) qui entoure et corrompt l’histoire française et à réfuter l’idée selon laquelle, finalement, le fascisme serait une réalité politique et culturelle marginale en France. Deux des historiens qui ont le plus fait, dans un genre différent, pour discréditer cette thèse apaisante – qui peut aussi expliquer la cécité plus récent devant la montée du Front national –, Robert Paxton et Zeev Sternhell, ont d’ailleurs participé à cet ouvrage. Le projet de ce livre s’inscrit explicitement dans une critique de la thèse connue de René Rémond sur les trois droites. De fait, la « droite révolutionnaire » n’est assimilable à aucune d’entre elles. Comme le précise Dobry dans son introduction – et il le développe dans le premier chapitre du livre , il ne faut pas plus la qualifier de « fasciste » que de lui dénier tout rapport avec le fascisme : il s’agit précisément de « rompre avec la logique classificatoire » (p. 12).
C’est à une relecture des travaux d’historiens qu’est consacrée une bonne moitié de cet ouvrage passionnant et honnête : outre l’important travail de Dobry, Bruno Goyet relit la réception du mot « fascisme » en France dans les années 1920 et montre la condescendance française à l’égard du fascisme italien, considéré comme un mouvement fondamentalement « non sérieux ». En même temps, le terme « fasciste » sonne assez vite comme une injure. Maurras s’en écarte explicitement, mais comme le souligne l’auteur : « Que le discours maurrassien ait prix un grand soin de marquer ses différences avec toutes les théories fascistes ne doit pas être analysé comme une preuve de leurs réelles différences, mais plutôt de leur trop grande proximité » (p. 93). C’est d’ailleurs à une relecture des idées, de la position et du rôle de l’Action française que s’emploie Brian Jenkins, dont il ne faut pas oublier, comme il le rappelle, qu’elle prépara l’avènement des Croix de Feu de La Rocque – dont l’ambiguïté et les méandres du parcours sont bien étudiés par Didier Leschi – et qu’elle fut le mouvement qui contribua le plus profondément, en raison notamment de son influence et de sa durée, « à saper la culture démocratique française » (p. 154) dans les années qui précédèrent 1940. Gisèle Sapiro décrit, quant à elles, des « figures d’écrivains fascistes », avec notamment des pages passionnantes et assez nouvelles sur Céline.
Cette relecture du passé est aussi indispensable pour comprendre le présent (en l’occurrence le Front national) à un double titre. D’un côté, comme le fait Violaine Roussel, à partir d’une enquête auprès des militants de ce parti, en analysant comment se construit une « identité militante » faisant appel à des « labels politiques », d’un autre côté, en confrontant, ainsi qu’y procède Annie Collovald, le schéma du « national-populisme » à l’histoire et à la réalité du Front national. Pour le comprendre et entrevoir ce que peut être sa stratégie, il faut renoncer à la catégorie de populisme et mesurer parallèlement sa distance avec le poujadisme. Cela ne signifie pas naturellement que toute référence historique soit impossible, au contraire. Il faut seulement la situer au bon moment. Elle rappelle ainsi que « avant d’être totalitaires une fois arrivés au pouvoir, le nazisme et le fascisme avaient emprunté bien d’autres visages liés à leurs positions successives dans des configurations différentes » (p. 318). Il faut ajouter que « l’acceptation des règles formelles du jeu démocratique ne signifie plus l’assentiment aux valeurs de la démocratie » (p. 320).
L’article passionnant de Robert Paxton, convaincu à raison qu’il faut prêter plus attention « aux processus qu’aux essences » (p. 336) s’emploie à distinguer les cinq phases du fascisme. Ce n’est qu’à partir de celles-ci qu’il sera possible de se prononcer sur l’existence ou non d’un danger fasciste : la création, l’ancrage dans le système politique, l’accession au pouvoir, l’exercice du pouvoir, la radicalisation et l’entropie (p. 338). Il montre aussi tout l’intérêt d’une « définition fonctionnelle du fascisme » (p. 357). Enfin, Sternhell revient sur la culture d’extrême droite qui continue de prospérer en notre temps et répond à certaines polémiques dont ses travaux avaient fait l’objet (notamment à Pierre Milza, pour prendre l’un de ses critiques les plus sérieux). Sans doute, certaines de ses explications sont-elles contestables : ce n’est pas parce qu’il y eut bien une culture anti-démocratique qu’on peut aussi clairement expliquer l’adhésion de beaucoup ou la soumission à la Révolution nationale. Sternhell balaye un peu trop facilement les éléments de décision personnelle, le courage et la « morale individuelle » (p. 393-394). Les choix personnels et l’imprégnation idéologique doivent être considérés en même temps. Il revient aussi de manière convaincante sur la distinction entre nazisme et communisme. Des annexes bienvenues comprenant des textes de l’époque subtilement choisis complètent ce livre.


Eduardo MATOS MOCTEZUMA et Felipe SOLIS OLGUIN, Aztèques, Citadelles et Mazenod, 2003, 424 pages

Parmi les arts de la Méso-Amérique, celui des Aztèques, ce farouche peuple nomade, qui après avoir erré pendant deux siècles avant de s’établir à Tenochtitlan, emplacement de l’actuelle Mexico, est certainement le plus mal connu, sinon le plus déprécié. Tant de choses ont été dites et écrites sur les Mayas dont la cosmogonie et le calendrier ont fait le tour du monde ; de même la civilisation des Olmèques, étudiée durant les années 1930 par Jacques Soustelle, avec ses grandes têtes et ses statues aux visages gonflés, ancêtre de Bottero, a reçu depuis des lustres ses lettres de gloire. Est-ce parce que l’on n’a guère pu garder une vision complète de l’art aztèque, du fait de la destruction sauvage de la capitale de l’empire par les Conquistadores, en 1521 ? Est-ce, au contraire, en raison du caractère sanglant des rites mexicains, de leur fascination pour la mort et le morbide, l’aspect effrayant de certaines sculptures telle la grande Coatlicue ?
Ces différentes causes se sont combinées. Durant des siècles, l’essentiel de leur architecture, de leur ville, à part ce qu’en ont laissé les chroniques du XVIe siècle, est resté enseveli. On connaissait leur histoire ; on ne savait rien d’eux. D’où l’importance de la découverte de monolithes de Coyolxauqui en 1978. Il en résulta sur décision présidentielle une entreprise de fouille sans précédent qui avait pour but de rendre au Mexique son passé, de restituer la culture aztèque, sa place dans la mosaïque des civilisations mexicaines qui ont fait l’objet d’un ouvrage chez le même éditeur (José Alcina, L’art précolombien).
Une première image de la grande Tenochtitlan émerge peu à peu, que ce livre retrace et décrit. On a pu redessiner l’enceinte du Grand Temple, centre du centre, lieu de sacrifice. L’architecture mexicaine, qui a laissé une grande influence jusqu’à nos jours, révèle sa richesse, sa complexité et son originalité. Pour la première fois, les Aztèques sortent des textes, des souvenirs pour acquérir une présence. Pour la première fois, ces objets, statues, codex, objets de culte, mosaïques, plus de 350, sont montrés au public européen.
Certes, l’art aztèque qui fut longtemps regardé avec étonnement, sinon effroi, du fait de son caractère terrifiant avait été sorti de son réduit « ethnologique » par les surréalistes qui, des années 1920 aux années 1940, avaient défilé dans le pays (Breton, Paalen, Péret, Artaud). Leur rejet des formes esthétiques occidentales et leur recherche de l’exotisme les ont conduits tout naturellement aux Aztèques. Mais ils ne virent pas tout à fait que la fascination aztèque pour la mort ne traduisait pas seulement une réelle angoisse. La mort ne fascinait pas, elle était à l’origine de la vie. Les dieux se sont donnés la mort pour créer la vie et il incombe à l’homme de poursuivre leur œuvre. La mort ; le sacrifice, ne sont que des moyens de perpétuer la vie. Les Aztèques possédaient une conception de la vie complexe, l’univers se divisant en trois royaumes, surface du monde habitée par l’homme, royaume d’au-dessus, où le dieu de la dualité Ometootl, le créateur du calendrier, présidait aux destinées des âmes, le monde supérieur enfin qui comportait treize plans régis chacun par un dieu spécifique. C’est donc à l’élucidation de ces mondes, à la description de la nature, aux dieux de la vie comme aux dieux de la mort que nous invite cet ouvrage remarquablement illustré.
La seule collection de codex, ces manuscrits à folios brochés, dotés de dessins et de pictogrammes, est d’une stupéfiante richesse. Une des grandes civilisations mondiales, encore trop peu connues nous est restituée dans son intégralité, d’un pays le Mexique qui figure désormais dans le club restreint des pays de plus de cent millions d’habitants. Cette civilisation, tardivement disparue et engloutie dans les remous de l’histoire, a encore beaucoup à nous apprendre sur elle et sur nous-mêmes.


François BEDARIDA, Histoire, critique et responsabilité, Institut d’histoire du temps présent, CNRS/Éditions Complexe, 2003, 358 pages

Depuis une trentaine d’années, dans la plupart des pays, l’histoire du temps présent possède une légitimité scientifique, universitaire ou scolaire. Certes, sa dénomination prête encore à différenciation : qu’on la désigne de manière classique comme l’histoire contemporaine ou plus rarement d’histoire actuelle ou immédiate, elle est, malgré les difficultés d’en définir le champ ou les bornes, réservée au XXe siècle. L’émergence de cette notion est d’ailleurs liée à la redécouverte de l’événement. Symptomatique à cet égard est la réflexion de l’historien britannique Robert Darnton qui a avoué que la chute du mur de Berlin lui avait fait changer d’opinion sur le sujet. Cette mise en avant de la notion d’histoire du temps présent est aussi liée à une réévaluation du métier d’historien et surtout de sa responsabilité qui, loin de déboucher sur une posture de prédication, traduit une mission de médiateur. Passeur qui procède à l’inscription du passé dans le présent, établissant un pont vers l’avenir et légitimant une relecture indéfinie des sources, il aide la société à mieux trouver son sens.
Cet ouvrage est donc un légitime hommage à la figure de cet historien, animé d’une rigueur et d’un soin, que fut François Bedarida, disparu le 16 septembre 2001, cinq jours après l’irruption d’un événement d’une violence inédite. François Bedarida fonda l’Institut d’histoire du temps présent dans les années 1978-1980 et ses écrits apportèrent beaucoup à ce débat sur le champ, les finalités, les méthodes et les limites de l’histoire du temps présent.
Comme tout recueil d’articles, celui-ci peut apparaître composite. Il débute par deux textes en forme de témoignage autobiographique qui permet de mieux cerner la personnalité intellectuelle et morale de François Bedarida, auteur d’une œuvre immense répertoriée en annexe. Il se poursuit par une discussion sur le schéma de l’histoire du temps présent qui, il ne faut pas l’oublier, représentait alors un enjeu de taille. Il s’agissait, en effet, de rompre avec la vision traditionnelle française selon laquelle l’époque moderne débutait infailliblement à la Révolution, époque fondatrice de notre existence, en termes de droits de l’homme et de modernité. Deux siècles après, cette vue qui avait sa pleine légitimé durant la IIIe République ou encore du fait de Vichy dans l’immédiat après-guerre, n’avait plus sa raison d’être et sa légitimité. Une deuxième partie de l’ouvrage porte sur la Seconde Guerre mondiale, l’Occupation, les « années de tourmente ». Avec le recul du temps, la chute du Mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS, comme le « retour des nationalités », on a cessé de croire que les années 1939-1945 ont été la matrice du temps présent.
Une troisième partie est consacrée aux rapports entre histoire et mémoire. Cette question n’est nullement une préoccupation réservée aux seuls spécialistes du temps présent, mais elle les interpelle au premier chef du fait de la charge mémorielle des grands événements du siècle dernier : les deux guerres mondiales, les totalitarismes, la Shoah, les autres génocides. C’est aussi du fait que les témoins devenaient des acteurs en faisant passer à la mémoire collective une vision propre de leur expérience, ce qui n’avait pas été opéré précédemment. Une quatrième partie traite de la responsabilité des historiens illustrée par les procès Touvier (1994) ou Papon (1997-1998). Ainsi, on comprend mieux le véritable sens du terme « histoire contemporaine » ou « du temps présent », à savoir l’expérience de la contemporanéité.
Le présent, fugace, aléatoire, jaillissant, n’est que la transition entre ce qui fut futur, c’est-à-dire l’attente, l’espoir, et ce qui devient passé. Il y a cet égard une noblesse de l’événement et c’est à tort que l’on considère que l’école des Annales l’avait banni de son champ d’investigation. Comme l’écrit Edgar Morin, il nous apporte une information spécifique que l’on aurait tort d’évacuer. Cela pose la question du témoignage, de la vérité. Notre société si passionnée d’histoire, même si celle-ci ne « passe » pas toujours, le comprend désormais mieux : recherche sur le temps présent, fonction d’expertise, et responsabilité sociale de l’historien vont de pair.


Léon BLUM, Lettres de Buchenwald, éditées et présentées par Ilan Greilsammer, Gallimard, 2003, 190 pages

Une année sépare l’ajournement du procès de Riom et le transfert de Léon Blum à Buchenwald. Dès l’entrée des Allemands en zone libre, les gardes de la Gestapo étaient venus occuper la maison d’arrêt où se trouvait l’ancien président du Conseil. Le 3 avril 1943, il est transféré en Allemagne via Paris. Il reste deux ans à Buchenwald, camp situé sur les hauteurs de Weimar. Dans L’écriture et la vie, Jorge Semprun note le destin incroyable qui a ramené Léon Blum, à la fin de sa vie, sur les lieux mêmes où se déroulèrent les conversations de Goethe avec Eckermann, inspiration de sa jeunesse et de son premier livre. L’auteur des Souffrances du jeune Werther avait l’habitude de grimper la colline de l’Ettersberg où fut construit de camp de concentration, où furent détenus Marcel Dassault, Pierre Sudreau et le sociologue Maurice Halbwachs, auteur d’un livre qui fit date sur la mémoire. Jusqu’à sa mort, le 30 mars 1950, Léon Blum ne dit rien de son séjour à Weimar. Les lettres adressées à son fils Robert , qui sont ici éditées par son dernier biographe (Blum, Flammarion, 1996) ne furent jamais révélées. L’une des raisons est certainement l’ombre de l’ardent amour qu’éprouvait Léon Blum pour Janot, planant sur son premier mariage avec Lise, la mère de Robert.
Ces lettres que le leader socialiste adressa à son fils d’avril 1943 à février 1945 apparaissent décevantes au premier abord. On n’y trouve que la voix d’un père qui parle à son fils, qui lui raconte les choses menues de la vie, de ses joies familières et de ses peines ordinaires, comme si rien ne se passait alentour et dans le monde. Mais là réside certainement la grandeur de ces lettres, observe Ilan Greilsammer. Ce quotidien ordinaire reste encore la marque de son extraordinaire optimisme devant la vie. À plus de soixante et onze ans, risquant l’exécution sommaire à chaque instant, comme ce fut le cas pour Georges Mandel, il exprime à chaque instant son espoir dans la renaissance de l’humanité : continuer à vivre, aimer une femme, lire un texte de Goethe pour la centième fois, croire et avant tout, dans l’avenir de l’homme. Emmanuel Levinas l’a exprimé dans Humanisme de l’autre homme : « Un homme en prison continue à croire en un avenir irrévélé et invite à travailler dans le présent pour les choses les plus lointaines auxquelles le présent oppose un irrésistible démenti ». Léon Blum savait que ses lettres étaient censurées et ne voulait pas perdre la possibilité de correspondre avec son fils. Il se fit plus audacieux à partir du débarquement de Normandie. Par la suite, croyant que sa mort pouvait survenir à chaque moment, il se décide à rédiger un testament, sur deux pages, le 31 juillet 1944, document resté inédit jusqu’à la biographie de Greilsammer. On apprit alors qu’il ne possédait pratiquement rien, contrairement aux insinuations de ses détracteurs d’extrême droite concernant son argenterie et sa « vaisselle d’or ». Des lettres émouvantes, emplies d’affection, qui révèlent un amoureux des lettres : « J’ai surtout emporté ici des livres de la Pléiade », écrit-il le 23 avril 1943.