Politique internationale (19-20)

Politique internationale

Laurent MURAWIEC, La guerre d’après, Albin Michel, 2003, 305 pages

Écartons un instant le parcours compliqué de Murawiec, son lien avec les faucons américains les plus conservateurs – notamment Richard Perle – à l’origine de la guerre en Irak et son appel à peine déguisé à une nouvelle action guerrière. Son livre pose, de manière manifeste, un problème réel : celui de la stratégie, directe et indirecte, de l’Arabie Saoudite dans la déstabilisation, par son action sur les organisations les plus intégristes, du monde occidental. Issu d’un exposé présenté devant le Defense Policy Board du Pentagone alors que l’auteur travaillait pour la Rand Corporation – dont il s’est fait remercier à la suite des remous diplomatiques que cette présentation engendra , il constitue une dénonciation en règle de l’attitude du royaume saoudien et un appel à une révision drastique des relations « amicales » que les États-Unis entretiennent avec lui.
Non content d’analyser le rôle de l’Arabie saoudite dans la diffusion et le financement de l’Islam radical, les spécificités du wahhabisme – idéologie plus que religion, fondée sur un lien tribal , le financement du terrorisme, sa stratégie d’influence tous azimuts, de la presse aux allées du pouvoir, de l’industrie au monde universitaire et aux think tanks, son utilisation de l’arme pétrolière, son antisémitisme actif, la prédation par une famille de l’essentiel de la richesse nationale, il se montre particulièrement virulent avec d’importantes personnalités américaines, qui seraient selon lui coupables d’un silence, voire d’une complaisance, parfois intéressés à l’égard du Royaume. Il n’hésite pas à citer George Bush père, Jimmy Carter, Brent Scowcroft – assez longuement , James Baker, Warren Christopher, Frank Carlucci (ancien numéro 2 de la CIA) et, plus allusivement, Colin Powell. Il nous indique aussi que jusqu’au mois d’avril 2002, il avait été « interdit à la CIA de faire du renseignement à l’intérieur de l’Arabie Saoudite » (p. 154). On pourrait aussi ajouter, ce qui est plus connu, la description d’un régime féodal où les droits élémentaires de l’homme – et bien sûr de la femme – sont constamment bafoués et les cabales liées à la succession du roi Fahd.
Sa conclusion est sans prudence : il faut adresser un ultimatum à la famille Al-Saoud (pp. 272-273) qui doit conduire au « démantèlement et à l’éradication de la machine de guerre saoudo-wahhabite ». Murawiec propose d’agir sur quatre piliers : le pétrole (avec l’occupation, si nécessaire, des champs pétrolifères), l’argent, dont l’essentiel est aux États-Unis (qu’il faut confisquer pour tarif la source du financement du terrorisme et du fondamentalisme), le pouvoir politique des Al-Saoud (on comprend que l’auteur envisage un démantèlement du Royaume) et les Lieux saints de l’islam (pour lesquels il souhaite une gestion collégiale). Ne croyant pas à la possibilité d’un réformisme saoudien, l’auteur préconise donc des solutions radicales, dont il juge les conséquences favorables sur l’équilibre du Moyen-Orient. Cette perspective nous glace évidemment et il nous est difficile d’accorder un crédit entier à Murawiec, tant rares sont ceux qui pourraient vérifier tous ses dires. Mais de là à dire qu’il n’existe pas de problème saoudien, assurément non. Murawiec nous oblige au moins à répondre, sans doute différemment, aux questions brûlantes et terrifiantes qu’il soulève.


Serge ENDERLIN, Serge MICHEL, Paolo WOODS, Un monde de brut. Sur les routes de l’or noir, Le Seuil, 2003, 332 pages, photographies

L’Amérique a soif de pétrole. S’il n’y avait qu’un seul chiffre à retenir, ce serait celui-ci : elle représente moins de 5 % de la population mondiale, mais consomme près du quart de la production mondiale. Jadis grand pays producteur, elle a vu la sienne constamment diminuer. D’où ce que les auteurs nomment, de manière un peu sensationnelle, la double orientation de la politique extérieure américaine. Guerre totale contre le terrorisme et lutte contre les pays de « l’axe du mal », d’une part ; entretien de bonnes relations avec les pays producteurs, anciens et nouveaux, afin de se dégager de la trop forte dépendance de Riyad, solidement assis sur près du quart des réserves mondiales de brut (259 milliards de barils), ainsi que des pays lieu de passage des oléoducs ou des ports d’embarquement des pétroliers, d’autre part.
C’est pour mieux connaître ce « axe du brut » que les auteurs, deux journalistes et un photographe, se sont rendus sur place en n’allant pas du puits à la pompe (de l’upstream au down stream en jargon pétrolier), mais du centre névralgique américain de Midland, là où George Bush a grandi et bâti sa carrière, aux lieux de production et de transit. En gros, ce périple s’est déployé sur un axe nord-est sud ouest, de la Sibérie au Golfe de Guinée embrassant à peu près les principales provinces pétrolières mondiales à l’exception de la Mer du Nord, du Maghreb et du continent américain (Venezuela et Mexique, respectivement septième et sixième producteurs mondiaux). Ce périple rend fort bien l’atmosphère des lieux, parfois mythiques ou sévèrement protégés. Il décrit les acteurs présents et leur façon de voir ou de faire, plus qu’il n’est une analyse géopolitique approfondie de la question pétrolière mondiale. Mais ce compte rendu est des plus actuels, agrémenté de cartes et de clichés.
Midland, Texas, Houston, noms qui égrènent le monde pétrolier américain et dans lequel la dynastie Bush a édifié sa fortune et établi sa renommée. La Caspienne où, à la fin du XIXe siècle, l’aîné des frères Nobel édifia un petit empire, demeure prometteur, malgré des réévaluations en baisse de ses réserves (de 200 à 25/35 milliards de barils), sans devenir un second Golfe persique. La bataille des oléoducs jusqu’à la Méditerranée bat son plein. La Turquie, lieu de passage du brut et qui reçoit du gaz de l’Azerbaïdjan, du Turkménistan, de l’Iran et de la Russie, demeure l’un des verrous : en 2002, 9 427 tankers n’ont-ils pas franchi le Bosphore, le double de l’année 1999 ? Au-delà, c’est la région de Sourgout, en Sibérie occidentale, où des pompes à bascule aspirent le brut à 2000 mètres sous terre, « poumon qui fait vivre la Russie et que convoite l’Amérique ». Dubaï, sorte de Hong-Kong du Proche-Orient, ville monde qui aimerait marier islam et mondialisation, détroit d’Ormuz si fréquenté et jadis convoité, le Qatar siège de la chaîne Al-Jazira. Le Kazakhstan, dernier eldorado de la planète avec son gisement sous-marin géant de Kashagan, le plus gros de la planète depuis Prudhoe Bay en Alaska, avec des réserves entre 6 et 9 milliards de barils (5 à 8 % du total irakien, dispersé sur 350 champs). Et puis Malabo, minuscule capitale d’un minuscule État de 28 000 km2 pour 500 000 habitants, qui a battu les records mondiaux de la croissance (+ 28 % !) et sur lequel les géants américains ont jeté leur dévolu. Le golfe de Guinée fait figure de paradis : sur les 8 milliards de barils découverts dans le monde en 2001, 7 l’ont été en Afrique de l’Ouest qui fournit à l’Amérique 16 % de ses besoins autant que les princes de Riyad. Quant à l’Angola, où la guerre civile d’un quart de siècle s’est interrompue au printemps 2002, les multinationales y ont investi 20 milliards d’euros et la production d’un million de barils jour devrait être de 1,5 million d’ici 2007/08.
Comment ne pas achever ce périple à Bagdad ? L’Irak, cette folie de Churchill qui voulait réunir deux champs de pétrole, Kirkuk et Mossoul, en unissant trois populations que tout séparait, les Kurdes, les sunnites et les chiites. Du feu éternel de Nabuchodonosor à la situation actuelle, que de chemin parcouru ! Un parcours du monde le long des veines caves de notre économie qui aurait gagné à s’enrichir de quelques schémas, chiffres et de plus de réflexions.


Marc RIBOUD, Jean-Claude GUILLEBAUD, Istanbul, Imprimerie Nationale, 2003, 152 pages, et Alain SERVANTIE, Le voyage à Istanbul, Éditions Complexe, 2003, 588 pages

Éternelle fascination d’Istanbul. À quoi est-elle due ? À son extraordinaire configuration géographique que Chateaubriand trouvait la plus merveilleuse du monde. À son incroyable cohabitation de races, de peuples, de traditions lui conférant, à l’instar de New York, l’aspect d’une ville-monde ? À sa quantité phénoménale d’énergie, qui se combine, observe finement Guillebaud, à sa mémoire, si robuste, si têtue. Une ville en quête d’un pays, d’un empire. À l’heure où on lit, la Turquie frappe avec obstination à la porte de l’Europe. Il faut saisir l’âme de l’ancienne capitale qui tantôt penche vers l’Ouest, tantôt vers cet Orient, mais toujours à la recherche d’elle-même, de ses racines, des sources de son dynamisme et de son irrésistible attraction. C’est ce qu’on dénomme la türqya, mot assez vague qui signifie à la fois l’identité, les racines, la culture ancestrale et, peut-être, un certain mal-être, commun à bien des métropoles trop brutalement déracinées. Il est difficile de percer ce phénomène, or il est essentiel dans la perspective de l’adhésion turque. S’agit-il d’une sorte de nationalisme déguisé, de déception devant les réticences européennes à accueillir Ankara parmi les Quinze, d’un rejet de l’Occident ? Guillebaud s’interroge et Marc Riboud saisit ces questions sur les visages, dans les rues, chez les passants qui donnent à Istanbul son charme, son secret et son envoûtement. Peut-être qu’Istanbul après tout est le lieu d’une nouvelle synthèse entre Orient et Occident, conforme à son destin historique exceptionnel de « Ville des villes ». C’est sur les rives du Bosphore que se jouerait une redéfinition des rapports entre l’islam et la modernité. Dans ces rues, au Bazar, dans les sièges rutilants des banques, à l’université, se cherche un nouvel équilibre, une nouvelle synthèse entre modernité et identité. Si elle réussissait, elle revêtirait une valeur exemplaire et c’est peut-être à cela que l’Europe cherche à s’associer. Une Europe aux prises chaque jour davantage avec un multiculturalisme né de l’immigration.
Le recueil de récits de voyageurs, à Byzance, Constantinople, Istanbul du moyen Age au XXe siècle, d’Alain Servantie complète le précédent ouvrage. « Tu est belle, Constantinople à rendre fou », écrivait Mistral. Découvrir Constantinople, la ville aux mille et un noms, Stamboul, Tsagrad, Kostantiniyye, Islâmbol et tant d’autres, c’était glisser en bateau dans l’opacité glauque du brouillard matinal où mer et ciel se confondent, quand le rêve et les désirs inassouvis engourdissent encore la mémoire, et apercevoir à l’Orient un disque rouge percer la brume et faire jaillir un à un du pinceau de quelques rayons, les milliers de minarets acérés et les centaines de coupoles des mosquées, mêlées aux mâts des vaisseaux et aux forêts de cyprès noirs, et découvrir la plus belle baie du monde. Qui mieux que Lamartine, a résumé son esprit ? « La rade actuelle à Constantinople est le foyer de fusion de l’Orient et de l’Occident, du Nord et du Midi, le creuset où se fondent rapidement les divergences pour constituer l’unité de civilisation ». Les choses sont-elles tellement différentes à l’heure où les petits-fils de la Sublime Porte frappent à la celle de l’Europe ?