Politique et actualité (19-20)

Politique et actualité

Serge RAFFY, Castro l’infidèle, Fayard, 2003, 672 pages

Au terme de ce qu’il désigne comme un long voyage dans le labyrinthe de Fidel Castro, l’ancien rédacteur en chef de Elle et rédacteur en chef adjoint du Nouvel Observateur, livre un ouvrage qui mêle bien des genres : reportage, biographie, roman vrai, ouvrage historique. Ce mélange est-il propre à cerner les mille et une facettes d’un homme qui, avant-hier, faisait figure de héros du tiers-monde et qui, depuis longtemps, s’est mué en un autocrate répressif, hostile à toute critique et manifestation d’opposition, enfermant la perle des Caraïbes dans un isolement pesant ? Quoi qu’il en soit, le lecteur de Castro l’infidèle ne trouvera pas une étude approfondie de la politique cubaine, de sa position internationale (la crise des missiles d’octobre 1962 qui inaugura une nouvelle ère n’est traitée que sommairement) ou de l’état de son économie ou du délabrement réel de sa société. Tous ces éléments figurent certes en filigrane des propos de l’auteur, mais ne constituent guère le centre de ses préoccupations.
Ce que cherche à montrer Serge Raffy, c’est la personnalité de Fidel Ruz Castro, cet enfant conçu hors mariage par un père fantasque et autoritaire, venu, après avoir servi dans l’armée espagnole chargée de réprimer la révolte de cubaine de 1894-95, comme tant d’autres, faire fortune sous les tropiques. Le petit Fidel fut un garçon rebelle, chahuteur, bagarreur, tôt épris de vanité, n’écoutant que ses penchants, désireux de se mettre en avant et d’être le héros de la fable. De cette origine sociale et psychologique tout semble découler en tout cas, c’est ce que Serge Raffy cherche à démonter. Peut-on s’en tenir à des explications aussi brèves ?
Le petit Fidel encore non baptisé à l’âge de sept ans est traité de « sale juif » par ses petits camarades. Suis-je un monstre ?, demanda-t-il à ses tuteurs. Ne trouvant pas de réponse, « il décida de devenir monstrueux ». À l’école, Fidel ne voulut plus jouer les souffre-douleurs et devint terriblement susceptible ; il se bagarrait pour le moindre haussement de sourcils. Ce goût de la bagarre, cet isolement, cette indépendance, Raffy les décrit tout au long de la vie du Lider maximo jusqu’à ces années 2002-2003 qui virent la France et l’Union européenne mettre fin à un long simulacre, en interrompant l’essentiel de leur aide économique et en dénonçant les graves dérives autoritaires et le profond manquement au respect des droits les plus élémentaires de l’homme qui règnent à Cuba depuis des décennies. Sur le parcours de Castro de l’université de La Havane, où chacun avait la gâchette facile et Fidel y excella jusqu’à l’entrée triomphale dans la capitale qui s’abandonna aux barbudos, il y a peu à redire. Tout semble avoir été révélé, écrit, dénoncé ou panthéonisé. Quelques détails piquants essaiment le récit de Raffy, comme celui qui fit chavirer la fameuse attaque de la caserne de Moncada le 26 juillet 1953, « la prise de la Bastille cubaine » : le Commandante, coquet, n’avait pas ses lunettes et envoya sa Buick dans le fossé. Son séjour au Mexique, au cours duquel il fut arrêté à la demande de Batista, son départ sur le Granma avec 83 companeros en novembre 1956, la guérilla qu’il mena dans le Sierra Maestra, là aussi on trouvera quelques détails. À chaque étape, Raffy s’étend sur une partie de la vie du Lider maximo que l’hagiographie officielle s’est efforcée d’effacer : sa vie affective.
Le leader de la révolution cubaine, qui ne fut ni bon mari ni bon père, eut plusieurs femmes officielles ou non et maîtresses. C’est là tout un pan de sa vie qui explique le titre du livre : Castro l’infidèle aux siens, sa mère et sa sœur, ses femmes et enfants, ses compagnons les plus proches dont maints, comme Camillo Cienfuegos, le romantique, ou Huber Matos, furent incarcérés dès le lendemain de la victoire ou tout simplement éliminés tout au long de son règne comme Arnoldo Ochoa, héros de la guerre angolaise, ou Tony de La Guardia. De ces révélations émerge un homme stressé, qui ne peut rester attentif aux autres plus de quelques secondes, qui très tôt, dès le 8 janvier 1959, a inauguré un style de discours fleuve se mettant seul en scène des heures durant devant son peuple qu’il a appris tour à tour à flatter, à cajoler et à menacer. L’homme est habile, séduisant ; au cours de sa vie, il a su berner bien des dirigeants ou en séduire d’autres en les mettant en lumière. Qu’il fût marxiste plus ou moins déclaré dès avant 1959, sur ce point aussi Raffy ne nous apprend pas grand-chose.
C’est un personnage à multiples facettes. Ses camarades de classe l’appelaient déjà El loco, le fou, il deviendra El Payaso, le clown, avant de se muer en Commandante, en Lider maximo. Arrivé au faîte du pouvoir à 32 ans, il a déjà eu mille vies. Pourtant, une interrogation persiste et il apparaît que Raffy lui-même n’est pas parvenu à l’éclairer. Vainqueur, idolâtré, les foules joyeuses à ses pieds, il prend peur, car il ne désire pas abandonner son habit d’homme martyr, de rebelle, seul contre tous. Mais comment alors expliquer son désir d’apparaître au premier rang, d’être le guide menant le troupeau, l’éclairant de sa parole et de ses gestes ? Certes, en s’opposant aux Yankees, le rebelle a trouvé sa cause. Et ce rôle, il l’a poursuivi avec constance après l’effondrement de l’URSS qu’il a pourfendu comme une trahison du socialisme , et depuis, dans sa croisade anti-mondialiste.
Mais il s’est très vite fondu dans le rôle non du tyran tropical mais de l’autocrate seul détenteur de la vérité, ne tolérant aucune voix dissidente. Au lendemain de l’échec du débarquement de la Baie des Cochons, le 17 avril 1961, il fait arrêter 35 000 opposants « potentiels ». On estimera même ce nombre à 100 000 ! L’hiver du patriarche débute en 1989. Entre-temps, écrit Raffy sans le prouver, il aurait poussé Allende à la mort pour en faire un martyre, de même qu’il aurait « organisé » celle du Che en l’envoyant dans les montagnes de Bolivie. En avril 1989, il accueille Mikhaïl Gorbatchev, avec froideur, pourfend les « traîtres » au socialisme, applaudit les putschistes du 18 août 1991 à Moscou. Il a beau accueillir Jean-Paul II en janvier 1998, son prestige est tombé au plus bas. Les rangs de l’opposition enflent et il profite de la guerre en Irak pour faire arrêter quatre-vingts de ses dirigeants. Insatiable, fuyant, affamé de trophées, n’acceptant jamais la moindre défaite, tel apparaît Fidel Castro. Aurait-il été un simple accident de l’histoire comme le pense Aramdo Llorent, son ancien confesseur, âgé de 85 ans, qui attend, dans sa maison de retraite de Miami, la pénitence de son ancien élève ?


Geneviève EVEN-GRANBOULAN, Vaclav Havel Président philosophe, L’Aube essai, 2003, 352 pages

Dans sa préface, Paul Ricœur oppose Vaclav Havel dans sa posture d’écrivain engagé à Milan Kundera qui a choisi l’exil pour préserver la pureté de la littérature. Une autre filiation relie l’ancien président de la République tchèque à Jan Hus, par l’intermédiaire de son professeur de philosophie Jan Patočka aux grands penseurs européens de l’entre-deux-guerres comme Husserl venu enseigner à Prague, après avoir été déchu de sa chaire de Fribourg, ou Heidegger de l’Être et Temps. C’est dans ces références morales que le dissident Havel a trouvé des forces pour traverser ses six années de détention, qu’il a décrit dans ses Lettres à Olga. Hors du suicide, il n’avait le choix qu’entre le désespoir et la méditation conduite comme une ascèse. Une méditation qui se trouva renforcée par le geste de Jan Patočka, en 1977, sa mort héroïque, la vérification par l’histoire que l’adage reçu de Jan Hus, « la vérité vaincra », avait un prix à payer.
C’est le 1er janvier 2003 qu’après treize années Vaclav Havel quitte la présidence et, comme un clin d’œil du destin, son fauteuil est resté vide des semaines du fait de l’incapacité du Parlement de lui choisir un successeur. Exceptionnel aura donc été de bout en bout le parcours de ce président philosophe qui renoua avec les grandes heures du Cercle de Prague. Issu d’une grande famille d’architectes, il n’a pu accéder à l’université, devenant un paria dans la société socialiste. Ce héros de notre temps, qui maniait humour et dérision, des traits culturels profondément tchèques, est devenu président, comme malgré lui. En fait, il fut un intellectuel en politique, animé d’un idéal humaniste, qui pensa toujours en homme libre, même lorsqu’il accéda au Château. La politique fut pour lui un théâtre, la dérision et la satire des armes de combat on connaît son œuvre dramatique. C’est à partir de la Charte 77, ce pouvoir des sans pouvoirs, dont il fut l’un des fondateurs, qu’il émerge cette fois sur la scène politique.
L’intérêt du livre de Geneviève Even-Granboulan, auteur d’un ouvrage sur Hannah Arendt, est qu’il accompagne le parcours de Vaclav Havel d’une plongée dans la culture, la philosophie et la littérature de la dissidence, de l’opposition, de l’utopie et de l’espoir. C’est l’attitude morale du président Havel qu’elle scrute au détriment pourtant de son discours sur l’Europe, il est vrai, largement connu et publié principalement chez le même éditeur.