Entre deux mondes

Entre deux mondes

Eugène Berg

À propos de Tzvetan Todorov, Le nouveau désordre mondial, Robert Laffont, 2003, 112 pages,
Madeleine Albright, Madame le secrétaire d’État. Mémoires, Albin Michel, 2003, 654 pages
et Herferd Münckler, Les nouvelles guerres, Alvik, 2003, 254 pages.

Le simplisme des bons sentiments

Critique, historien et philosophe, arrivé en France de Bulgarie, en 1949, Tzvetan Todorov, s’adresse à ses lecteurs en tant qu’Européen, c’est à dire comme un homme sans attache particulière, à la recherche d’un bien commun susceptible d’être partagé aussi bien à Vilnius qu’à Porto, à Helsinki qu’à La Valette. Après tant d’autres, marqué par la crise irakienne, il s’interroge sur les raisons de la guerre. Il se livre donc à une analyse des différentes raisons qui ont poussé Washington à la guerre, recherche nullement originale puisqu’elle a été maintes fois conduite. Existence d’armes de destruction massive, liens avec Al-Qaïda, venger l’affront du 11 septembre, volonté de redistribuer les cartes au Moyen-Orient, en instituant un régime stable et démocratique à Bagdad, s’emparer des richesses pétrolières du pays, vider, enfin un conflit œdipien avec le père. Au terme de cette brève instruction, il s’interroge. Peut-on déclarer la guerre à tous les tyrans et à toutes les injustices, projet tout simplement impossible à réaliser (on le voit chaque jour davantage) parce qu’il imposerait un état de guerre permanent et contribuerait à renforcer toutes les armées et toutes les polices du monde, ce qui ne lui paraît nullement souhaitable.
Poursuivant son analyse, il s’interroge à son tour sur les motivations et les résultats de l’attitude impériale américaine. La poursuite de l’hégémonie mondiale à l’aide de guerres préventives est-elle le meilleur moyen pour assurer notre sécurité et notre intérêt ? Sur ce point aussi, sa réponse est sensée. L’instauration de la démocratie n’est pas toujours le gage de progrès et de bien-être : le peuple peut décider de restaurer la peine de mort, d’enfermer les femmes à la maison ou d’infliger des punitions physiques… « Toute guerre préventive, déclenchée non à cause d’une attaque réelle, mais d’un sentiment d’insécurité, se fonde sur une appréciation forcément partiale et subjective ». Plus encore : « L’exemple des États-Unis risque de devenir contagieux : si l’on accepte que chaque pays attaque les autres en fonction de ses seules appréciations, la voie est ouverte à une guerre permanente de tous contre tous ». De plus, la guerre en Irak n’a guère contribué à l’éradication du terrorisme, la violence a engendré la violence, et que dire depuis qu’il a rédigé son essai !
Jusqu’à présent il n’y a rien à redire aux constatations du célèbre linguiste. En revanche, lorsqu’il aborde la question classique de la force ou du droit, son analyse qui repose sur quelques citations de J.-J. Rousseau, apparaît bien courte. Dire purement et simplement que seule la force régit les rapports entre les États fait litière de tout le droit international élaboré depuis le Traité de Versailles jusqu’à la Charte de l’ONU, en passant par le fameux pacte Briand-Kellog signé en 1928. L’article 2 §4 de la Charte prescrit que « les membres de l’organisation s’abstiennent dans leurs relations internationales, de recourir à la menace ou à l’emploi de la force ». Même la « République impériale » a motivé son intervention en Irak non comme l’exercice de son libre arbitre ou de sa pleine souveraineté, mais comme la mise en œuvre de son droit naturel de « légitime défense, individuelle ou collective » (art. 52). Cela dit, Todorov poursuit son raisonnement en se demandant ce qui, au final, peut répondre aux dilemmes de notre époque. Ou bien l’on sacrifie l’efficacité à l’équité, puisque, en l’absence de consensus international, la communauté internationale se trouve démunie et doit donc assister impuissante aux massacres, à la poursuite des tyrannies. Ou bien l’on sacrifie l’équité à l’efficacité en laissant à la puissance américaine ou à l’OTAN, comme dans le cas du Kosovo, d’agir sans l’aval de la communauté internationale. (Voir sur ce thème sous la direction de J.M. De Waele et K. Gjeloshaj, De la question albanaise au Kosovo, Éditions Complexe, 1999, 154 pages).
C’est devant l’impossibilité de trancher sur les plans moral et opérationnel entre ces deux attitudes extrêmes qu’il en appelle de ses vœux un renforcement du pôle européen. Sans employer le terme de « multipolarité », il plaide pour la « pluralité qui contribue au maintien de la paix par l’équilibre entre plusieurs puissances ». Sans s’embarrasser de détails ou simplement analyser les obstacles qui se sont opposés jusqu’à ce jour à l’émergence d’une véritable défense européenne, le voilà à lui assigner une liste d’objectifs : défendre le territoire européen, empêcher tout affrontement armé à l’intérieur du territoire européen, contenir par la menace de rétorsion toute attaque provenant d’une autre grande puissance, intervenir dans le reste du monde militaire rapidement à la demande de gouvernements amis ou pour empêcher un génocide en cours. Bel et beau programme ! Que la « puissance tranquille » dont il rêve qui, contrairement aux États-Unis, ne serait ni hégémonique, ni impériale, paraît belle et pure ! Mais il va plus loin et dresse la liste des valeurs européennes dont chaque citoyen devrait s’inspirer : rationalité, justice, démocratie, liberté individuelle ; laïcité, tolérance.
S’agissant des institutions, dernier chapitre de son opuscule, il ne présente aucune vue nouvelle ou originale, reprenant les idées clefs de la Convention européenne. Une seule proposition soulèvera bien des questions : celle d’adopter une unique langue de travail, l’anglais pour la future Europe élargie. Quant à instituer une fête de l’Europe, ne sait-il pas que le 9 mai, anniversaire de la déclaration Schumann, est déjà la date choisie ? Il ne s’agit que de lui donner plus d’ampleur. Un livre court, écrit sous la pression des événements, sans véritable recul ou originalité et qui a été présenté comme l’une des réflexions de la rentrée 2003 sur la scène mondiale. Sommes-nous aussi dépourvus de penseurs des questions internationales pour nous livrer à de telles généralisations ou le public est-il si rétif aux discours articulés ? En tout cas, si le peuple français veut avoir son mot à dire sur les grands débats de notre temps, il doit le faire en toute connaissance de cause.

Utilité du regard rétrospectif

Pour entrer dans un début de compréhension du nouvel ordre international, on préférera le regard rétrospectif de Madeleine Albright. C’est une tradition solidement atlantique qu’après avoir quitté leurs fonctions les secrétaires d’État produisent de volumineux ouvrages dans lesquels ils consignent les motivations et le résultat de leur action. Exercice auquel bien peu ont dérogé surtout s’ils avaient exercé dans une vie antérieure des fonctions professorales, ce qui fut le cas de Madeleine Albright, après Henry Kissinger et Zbigniew Brzezinski. Est-ce pur hasard si ces trois personnalités, toutes d’origine étrangère, dont deux sont nées en Europe, ont exercé de telles fonctions ?
Dans le cas de Madeleine Albright, première femme à avoir dirigé le Département d’État, son livre est d’autant plus intéressant qu’il est le plus personnel. En effet, elle ne commence pas son récit du jour où elle a pris ses fonctions, mais décrit sa vie familiale et intime ; celle de sa famille, son éducation, sa formation intellectuelle et morale. Née à Prague en mai 1937 à la veille des funestes accords de Munich, elle a vécu à Londres pendant la Seconde Guerre mondiale où sa famille s’était réfugiée. De retour au pays, son père diplomate fut l’un des collaborateurs de Bénès, avant d’être nommé ambassadeur à Belgrade à l’âge de trente-six ans. Le coup de Prague chasse à nouveau les Korbel qui parviennent à obtenir la nationalité américaine en 1949. Le père écrit, et enseigne les relations internationales, ayant eu parmi ses étudiants une certaine Condolezza Rice. Madeleine elle-même travailla longuement avec Brzezinski à l’Université de Columbia, puis au NSC, avant d’intégrer diverses équipes politiques, celle du sénateur Muskie, de Mondale avant de rejoindre l’équipe Clinton, ce qui lui valut d’être nommée représentante permanente des États-Unis à l’ONU en 1993, poste qu’elle quitta en 1997 pour prendre les rennes du Département d’État.
Tout ce parcours nous vaut des descriptions très vivantes et fouillées des différentes crises auxquelles elle a été associée à différents titres. Au fur et à mesure que les années passent, elle a pris de l’assurance, s’étoffe, et l’on sent émerger une femme solide, nullement brisée par le départ de son époux à l’âge de quarante-cinq ans. Bien sûr, elle accorde une place importante à la Tchécoslovaquie du président Havel qu’elle avait rencontré dès les années 1970. Mais tous les dossiers dont elle s’est occupée, malheureuse équipée somalienne (1993), drame rwandais (1994), déchirements yougoslaves, Kosovo, Proche-Orient sont décrits de manière fort détaillée. Les plus importants d’entre eux comme les rapports transatlantiques, l’élargissement de l’OTAN, l’affaire irakienne, le dialogue israélo-palestinien et la question de l’armement nucléaire coréen font l’objet de longues pages, véritables dissertations sur la question. Bien sûr, il convient de lire ces pages comme une défense et illustration de la diplomatie clintonienne par rapport à celle plus directe de son successeur. Madeleine Albright montre à plusieurs reprises comment, pour le cas nord-coréen, l’accord auquel était parvenu l’administration démocrate a été purement balayé par la républicaine, principalement pour des raisons idéologiques. Il convient de lire avec méticulosité le chapitre 17 « le casse-tête Saddam Hussein » à la fin duquel elle exprime ses doutes vis-à-vis de l’action de George W. Bush tout en reconnaissant que l’équipe Clinton savait pertinemment que ce jeu du chat et de la souris avec le dictateur ne pouvait ainsi se prolonger. Elle décrit fort bien les négociations qui précédèrent les opérations militaires au Kosovo en mars 1999.
Sa grande déception est restée l’échec des négociations de Camp David menées en juillet 2000, quelques semaines après le décès de Hafez El Assad. À l’issue de plus d’une semaine serrée de négociations, Ehud Barak concédait aux Palestiniens plus qu’aucun de ses prédécesseurs et, en premier lieu, la possibilité d’établir sa capitale à Jérusalem Est. Efforts qui furent vains. D’où le constant désabusé : « On peut certainement reprocher aux Israéliens l’extrémisme de certains d’entre eux et, plus généralement leur politique touchant aux colonies. Mais l’échec fondamental a tenu à l’attention obsessionnelle des Palestiniens non pas tant à ce qu’ils pouvaient gagner qu’aux concessions relativement minimes qu’on leur demandait de faire. Ils n’auraient pas voulu céder dix cents pour gagner un dollar ».
Mais on trouvera bien d’autres remarques ou souvenirs dans ce livre qui se lit aisément malgré la complexité de certaines questions. Son admiration réelle pour Hillary Clinton, ses démêlés malheureux avec Boutros Ghali, auquel elle a barré un deuxième mandat à l’ONU, malgré tant de choses qui les rapprochaient. Madeleine Albright est restée lucide : « L’Amérique que j’ai toujours aimée est en train de changer, elle aussi. Après le 11 septembre, notre société s’est fermée devant la menace terroriste ». N’est-elle pas après tout l’héroïne d’un roman qui a traversé différents cycles de vie sans perdre son enthousiasme, l’attachement à ses parents et sa famille, un des derniers liens entre la « vielle Europe » et cette Amérique, puissante, déterminée mais pas si sûre d’elle-même ?

La guerre a tout l’avenir devant elle

L’ouvrage de Münckler nous donne un éclairage plus spécifique. L’auteur, professeur de sciences politiques à l’université Humboldt de Berlin, met l’accent sur un phénomène encore largement occulté, à savoir que la guerre, depuis la fin de la guerre froide, a progressivement changé de visage. Les affrontements classiques entre États, régis par des règles codifiées et régies par une certaine symétrie, ce qui fur le cas notamment pour les guerres, Chine-Vietnam, Iran-Irak, Erythrée-Ethiopie, ont cédé le pas à ce qu’il appelle des « guerres nouvelles », mettant aux prises des acteurs para-étatiques, parfois même privés qui vont des chefs de guerres locaux, bandes de guérilleros et firmes de mercenaires jusqu’aux groupes de terroristes qui opèrent dans le monde entier. En vérité, il s’agit d’un retour à des formes de guerres qui ont prévalu avant que les États n’en aient saisi le monopole et qui fut illustré par la guerre de Trente ans. Ces guerres nouvelles sont possibles d’abord parce qu’elles trouvent des sources de financement : soutiens financiers de milliardaires, d’États ou de communautés d’immigrés, elles se refinancement, par ailleurs, en revendant des droits de forges ou miniers, en pratiquant divers trafics, drogue, être humains, animaux rares, gemmes, bois précieux. Elles rackettent ou pratiquent la rançon, contrôlent les camps de réfugiés, comme ce fut le cas dans la région des Grands lacs de 1994 à nos jours.
D’autre part, ces guerres ne sont pas coûteuses, car elles font appel à des armes légères, facilement accessibles sur le marché. Ces guerres asymétriques se déroulent aussi de manière différente des guerres classiques : il n’y a plus de front, les affrontements et les grandes batailles se raréfient, les forces armées évitent les frictions de l’usure et s’en prennent plutôt aux populations civiles. La conséquence est que les armées régulières ont perdu le contrôle des opérations.
L’auteur développe tous ces aspects-déjà assez largement connus, sans donner d’exemples concrets ni citer des chiffres (il est vrai difficilement disponibles, en dehors des dépenses supportées par les Soviétiques durant la guerre d’Afghanistan, 45 milliards de dollars contre 10 milliards aux Américains et pays du Golfe). En dehors un chapitre sur le terrorisme, l’auteur s’interroge sur les interventions humanitaires ou de maintien de paix, dans lesquelles s’engagent les forces occidentales, alors que la logique purement économique impliquerait de faire appel à des forces moins coûteuses. Mais celles-ci sont corruptibles, mal disciplinées. Aussi, les pays de l’OCDE contractent une police d’assurance en exportant la stabilité extérieure. Écrit avant la guerre en Irak, ce livre de réflexion devrait être remis à jour et faire l’objet de précisions.