L’écriture devant l’événement

L’écriture devant l’événement

Vincent Duclert

À propos de Franck Pavloff, Matin brun, Le Chambon-sur-Lignon, Cheyne éditeur, 1998, 2002, 12 pages et de Michael Connelly, Lumière morte, trad. de l’américain par Robert Pépin, Paris, Le Seuil, coll. « Policiers », 2003, 341 pages

Quelques jours après l’événement du 21 avril 2002 qui vit Jean-Marie Le Pen, chef du Front national, qualifié pour le second tour des élections présidentielles, se produisit un phénomène de librairie. Matin brun, la courte nouvelle qu’écrivait en 1998 l’écrivain libertaire Franck Pavloff, par ailleurs psychologue et spécialiste du droit des enfants, décolla dans les ventes. Publiée par un petit éditeur de Chambon-sur-Lignon, elle s’installa comme un best-seller durable. En novembre 2003, elle figure encore dans les listes des meilleures ventes et son tirage est aujourd’hui estimé à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires. Il est vrai que le prix de ce petit livre de douze pages est particulièrement attractif puisqu’il ne coûte qu’un euro. La raison du succès de Matin brun ne tient pas seulement à cet argument économique (qui n’est pas si avantageux quand le prix est ramené au nombre de pages). L’histoire que raconte Franck Pavloff a trouvé un écho parmi tous ceux, et d’autres qui défilèrent dans l’entre-deux-tours des présidentielles, durant ce qu’on appela bien imprudemment « La République de mai ». Lire Matin brun exorcisait peut-être la crainte d’une menace qui avait semblé, brutalement, se rapprocher d’un pays sans histoire. Mais cette brève nouvelle, et son usage par ses lecteurs, disent beaucoup plus.
L’histoire commence avec la rencontre de deux amis qui découvrent que l’État national dans lequel ils vivent à décider de lutter contre la surpopulation de chiens et de chats en ne conservant que les bruns. Des experts scientifiques avaient constaté qu’ils s’adaptaient mieux à la vie citadine. Les animaux d’autres couleurs devaient être supprimés, et « les milices de la ville distribuaient gratuitement des boulettes d’arsenic ». Le narrateur s’était résigné pour son chat. Mais pour son chien, l’ordre le touchait davantage. « Je ne sais pas trop pourquoi, peut-être parce que c’est plus gros, ou que c’est le compagnon de l’homme, comme on dit ». Cette décision avait entraîné la disparition du journal auquel étaient habitués les deux amis, celui-ci ayant mis en cause les résultats de scientifiques. « J’avais repris ce jour-là un café avec Charlie, mais ça me tracassait de devenir un lecteur des Nouvelles brunes. Pourtant, autour de moi les clients du bistrot continuaient leur vie comme avant : j’avais sûrement tort de m’inquiéter ».
Après, ce furent le tour des livres dans lesquels les mots chien ou chat n’étaient pas accompagnés du mot brun. Les éditeurs, les bibliothèques, furent touchées. « Par mesure de précaution, on avait pris l’habitude de rajouter brun ou brune à la fin des phrases ou après les mots. […] Au moins, on était bien vus et on était tranquilles. […] Comme si de faire tout simplement ce qui allait dans le bon sens dans la cité nous rassurait et nous simplifiait la vie. La sécurité brune, ça pouvait avoir du bon. Bien sûr, je pensais au petit garçon que j’avais croisé sur le trottoir d’en face, et qui pleurait son caniche blanc, mort à ses pieds. Mais, après tout, s’il écoutait bien ce qu’on lui disait, les chiens n’étaient pas interdits, il n’avait qu’a en chercher un brun. Même des petits, on en trouvait. Et comme nous, il se sentirait en règle et oublierait l’ancien ».
On ne révèlera pas la fin de l’histoire. Sa valeur tient dans la manière dont son auteur, avec des mots simples, décrivant un temps ordinaire et des situations quotidiennes, montre comment s’installe un régime d’oppression et comment celui-ci détruit la douceur de l’existence. Franck Pavloff souligne que la perception de la dictature qui vient peut et doit se saisir dans les faits quotidiens, dans les décisions les plus anodines. Elles décrivent la vérité d’une menace et le mécanisme d’étouffement de la vie et toute résistance. « Résister davantage, mais comment ? Ça va si vite, il y a le boulot, les soucis de tous les jours. Les autres aussi baissent les bras pour être un peu tranquilles, non ? », se demande le narrateur alors qu’il paraît bien tard pour agir, désormais. La leçon politique de ce petit livre est là, dans la démonstration que la vigilance de la personne en société doit s’exercer sur tous les actes du pouvoir, y compris les plus insignifiants. La raison des choses et des ordres doit être recherchée, pensée, critiquée. Dite en tout cas. C’est la fonction de la littérature que d’exposer cette importance politique du détail et du sens. Dans le contexte d’un épuisement de la démocratie, Franck Pavloff participe au retour de la politique en montrant qu’elle est là où on ne l’imagine pas, dans le quotidien des personnes et l’ordinaire de la cité. Elle consiste en un effort renouvelé pour questionner ces évidences et mesurer l’empreinte du pouvoir sur les choses et les êtres. Donner goût à la politique équivaut alors à reprendre goût à la vie. L’historien qui cherche à comprendre la politique ne peut qu’être sensible à la réflexion brièvement développée dans Matin brun, trop brièvement peut-être. Elle ne cesse cependant d’interroger ceux qui la croisent.
Cette exigence de la connaissance des choses et des ordres d’un État sur une société anime de la même manière l’écrivain américain Michael Connelly. Seul le genre est différent. À l’opposé d’une courte nouvelle se tiennent ici les trois cent quarante et une pages d’une très dense intrigue policière dans l’Amérique d’après le 11 septembre. Auteur d’une œuvre littéraire composée de remarquables romans noirs (Le Poète, Le dernier coyote, L’envol des anges, L’oiseau des ténèbres, Wonderland Avenue notamment) qui mettent en scène, pour la plupart, son personnage de prédilection, l’inspecteur Harry Bosch, l’ancien journaliste du Los Angeles Times a publié en 2003 Lost Light aussitôt traduit par les soins de Robert Pépin, responsable de la collection « Policiers » au Seuil. Avec Lumière morte, Michael Connelly retrouve son héros et le replonge dans une nouvelle enquête concernant le viol et le meurtre d’une femme. Il la mène dans des conditions de grande difficulté. Harry Bosch ne fait plus partie de la police de Los Angeles qu’il a quittée après Wonderland Avenue. Surtout, il affronte, par suite d’un hasard du dossier criminel, les services spéciaux de la CIA et du FBI qui mènent, depuis le 11 septembre 2001, une guerre impitoyable au terrorisme. Michael Connelly ne remet pas en question la justification de ce combat. Seulement, il montre, à travers l’histoire de l’enquête de Harry Bosch, combien les libertés civiles et les principes sont violés par ces bureaux et les agents qui les servent. La critique politique développée par Michael Connelly est double. D’une part, ces méthodes secrètes et illégales menacent la démocratie de l’intérieur. D’autre part, elles installent au cœur de l’État des zones de non-droit qu’affrontent nécessairement ceux qui, comme Harry Bosch, sont chargés de faire respecter la loi et de combattre le crime.
Le face-à-face entre les deux mondes s’exprime du reste de façon très violente dès lors que l’ancien inspecteur découvre l’unité REACT et ses méthodes. « La REACT est une force TMSB, Harry. “Tous les Moyens Sont Bons”, tu comprends ?, lui confie l’un de ses amis versés dans ces services. Ces gars-là font ce qu’ils veulent. Les règles de procédure sont passées par la fenêtre le 11 septembre 2001. Le monde a changé, et le Bureau [FBI] avec. Le pays s’est rassis et a laissé faire. Tout le monde regardait la guerre en Afghanistan pendant qu’ici on changeait toutes les règles du jeu. La sûreté du territoire, il n’y a plus que ça qui compte aujourd’hui. Le reste peut aller se faire foutre ». Pour faire pression sur lui afin qu’il stoppe son enquête, le FBI s’empare d’Harry Bosch et le met au secret comme beaucoup d’autres suspects que l’inspecteur entrevoit brièvement depuis un couloir de cellules, des « disparus » internés dans un bâtiment tenu secret. Placé devant un mystérieux agent John Peoples, « du FBI », il explose : « C’est le coup de la sûreté du territoire que vous essayez de me faire ? Alors sachez que vous pouvez vous le garder pour une prochaine fois. Je ne pense pas qu’enquêter sur un meurtre n’ait aucune importance. Pour moi, il n’y a pas de place pour les compromis quand c’est d’assassinat qu’il s’agit ». Affrontant le mépris de son contradicteur pour la naïveté de ses principes (« Autrefois, l’Amérique était un pays libre »), Bosch porta une dernière attaque avant d’être finalement libéré : « Un jour, vous savez, j’étais au tribunal et l’avocate de la partie adverse a dit quelque chose que j’essaye toujours de me rappeler. Elle citait un philosophe dont j’ai oublié le nom… Je l’ai sur un bout de papier chez moi… Mais ce type disait que tous ceux qui veulent combattre les monstres de notre société feraient bien de s’assurer qu’ils ne deviennent pas eux-mêmes monstrueux. Parce que là, voyez-vous, tout est perdu et nous n’avons plus de société. Cette idée m’a toujours paru bonne. – Nietzsche, dit-il. Et vous ne vous êtes pas trop trompé dans la citation. – Citer comme il faut n’est pas ce qui compte, agent Peoples. Ce qui compte, c’est de se rappeler ce que ça veut dire. Moi, je ne l’ai pas oublié. Et vous ? »
Lumière morte ne parviendra pas à restaurer les règles de l’ancien monde. Du moins Michael Connelly aura-t-il transmis à ses lecteurs la nécessité de s’interroger sur les procédures secrètes qui, à l’abri de toute critique et de tout regard, gouvernent la guerre contre le terrorisme au prix de la liberté américaine. Fiction et réalité se rejoignent ici. Alors que la défaillance des services spéciaux, mise à nu par le désastre du 11 septembre, n’a guère fait l’objet d’une interrogation approfondie dans la société américaine et trop peu de la part des élites politiques, ces institutions d’État luttent contre les mouvements anti-guerre avec un arsenal de moyens arbitraires inégalés, comme cela a été signalé par Éric Lichtblau qui pointe du doigt la couverture légale offerte à ces dérives sécuritaires par la « doctrine patriotique » de l’attorney général (ministre de la Justice) John Ashcroft Moralement condamnables, contraires à l’éthique démocratique, ces méthodes font aussi le jeu objectif des terroristes en affaiblissant la capacité d’une société, d’une nation, à défendre les valeurs sur lesquelles elles se construisent.
Le débat posé par la lutte contre le terrorisme entre efficacité et morale est ancien. Il s’est exprimé particulièrement en France pendant la guerre d’Algérie. Ce que rappelle ici l’écrivain américain, c’est qu’un combat au nom de la justice peut aussi éloigner une société de la justice que l’on doit à chacun de ses membres. La femme violée et assassinée dont Harry Bosch tente de comprendre l’histoire, pour lui redonner une vie, a aussi le visage des civils disparus dans les tours du World Trade Center. Le combat contre le terrorisme impose de lutter contre toute violence. Il ne peut y avoir de compromis. Ce message politique, transporté par la fiction littéraire, semble alors n’en avoir que plus de force.