Comprendre pour empêcher. Le travail des sciences sociales

Comprendre pour empêcher. Le travail des sciences sociales

Béatrice Blanchet

À propos de Vincent Duclert, Christophe Prochasson et Perrine Simon-Nahum (dir.), Il s’est passé quelque chose… le 21 avril 2002, Paris, Denoël, 2003, 269 pages

« Séisme électoral », « cataclysme », « onde de choc » : au soir du 21 avril 2002, alors que le candidat du Front national s’était qualifié pour le second tour du scrutin, les métaphores sismiques utilisées par les commentateurs et les acteurs politiques attestaient d’une difficulté notable à appréhender le choc ressenti en France et à l’étranger selon les outils des sciences humaines et les modes éprouvés d’intelligence du politique. Dans l’entre-deux tours des présidentielles, le trouble et la honte éprouvés par des citoyens et des militants confrontés à la rupture du lien démocratique en République trouvèrent bien souvent comme exutoire l’engagement au sein d’un vaste mouvement de mobilisation : alors exaltés par les médias comme « révolte civique » ou admirable « enthousiasme » républicain, par opposition au coupable incivisme des abstentionnistes et à la menace représentée par l’électorat frontiste, les éclats printaniers de cette ferveur républicaine s’éteignirent à la suite de la victoire chiraquienne du 5 mai.
Ce reflux civique annonçait la démobilisation massive de l’électorat lors des législatives des 9 et 16 juin 2002, le taux d’abstention au second tour s’élevant à 39 % des électeurs inscrits. Le péril extrémiste semblait conjuré par le retour à la bipolarité droite/gauche ainsi que par le reflux des populismes, apparent « retour à la normale » des institutions démocratiques. Le débat public se referma sur l’amnésie durable de l’événement par nombre de citoyens, de dirigeants politiques et d’intellectuels, trompeur rétablissement d’une République durablement malmenée. Saturé d’incantations et de réactions émotionnelles avant d’être occulté du débat public à l’issue d’un second tour vécu comme un véritable plébiscite républicain, le poids de l’événement sur les consciences avait pourtant révélé la fragmentation d’un héritage démocratique trop souvent naturalisé et perçu comme inaltérable.
Que reste-t-il aujourd’hui du 21 avril, de cet événement qui marqua profondément la Nation et les consciences, de ces journées où s’amorcèrent des débats-citoyens et où s’affirmèrent des solidarités transcendant les générations, les catégories socioprofessionnelles, mais également les domaines (souvent étanches) de la science et du politique ? Comment les sciences sociales peuvent-elles éclairer le politique et le citoyen sur le péril extrémiste en démocratie, en réinvestissant un espace public désenchanté ?

Un travail de réflexion critique éclairant les pratiques démocratiques et les engagements militants

Conçu comme un devoir de réflexion et de vigilance opposé à l’oubli d’un séisme politique bien vite occulté, l’ouvrage collectif Il s’est passé quelque chose… rassemble les analyses de jeunes chercheurs (historiens, sociologues, politistes), soucieux de formuler et de perpétuer des interrogations essentielles à la pratique démocratique dans l’espace public et au sein des institutions. Ce « manifeste générationnel » s’attache à faciliter la compréhension du 21 avril, un événement devenu objet d’étude, dans une perspective à la fois intellectuelle et civique, sans sacrifier la neutralité axiologique aux nécessités de l’engagement militant.
Une vocation et des convictions décrites en ces termes par les historiens Vincent Duclert, Christophe Prochasson et Perrine Simon-Nahum : « Les sciences sociales, nous en sommes convaincus, ont leur mot à dire dans ce présent qui échappe. Elles peuvent à la fois participer aux convergences civiques contre l’extrême droite, analyser un tel phénomène de manière à surmonter les peurs nées de l’inconnu terrifiant, et se donner les moyens intellectuels et, partant, politiques, de le combattre. Au tréfonds de sa conscience, chacun est responsable du destin collectif, et plus encore lorsqu’on ambitionne de penser le mouvement historique, politique et social. Le temps est donc venu de se retrouver pour connaître et analyser l’événement du 21 avril 2002 » . Le temps de l’indignation et de l’incompréhension ressentis « à chaud » par nombre de commentateurs politiques et de citoyens mobilisés fait désormais place à l’impératif d’une réflexion commune fondée sur l’usage critique des savoirs ainsi que sur le postulat d’un principe de responsabilité des sciences sociales. Ce savoir puisé dans les compétences disciplinaires repose sur la vocation des chercheurs à sortir de leurs laboratoires et de leur cabinet de travail afin de confronter leurs théories et leurs interrogations épistémologiques aux impératifs de la conjoncture et aux défis du politique.
Les analyses réunies ici articulent leurs thématiques autour de cinq axes : il s’agit de contributions concernant « la fabrique de l’événement » par les médias et les discours politiques, du « déracinement » subi par les identifications partisanes au sein de divers lieux et milieux (banlieue rouge, « nouvelles classes populaires »), des populismes replacés dans une dimension historique et spatiale, des crises d’un politique qui s’affronte à la démobilisation électorale et enfin, dans une perspective résolument critique, du questionnement des savoirs.
Caractérisées par une notable diversité thématique ainsi que par de multiples focales d’analyse, ces contributions collectives à un savoir doté d’un principe de responsabilité (science et consciences, si l’on peut dire) comprend notamment des études électorales dans lesquelles les principes de l’objectivation participante sont mis en oeuvre au niveau local, des témoignages militants soucieux de replacer les choix partisans dans leur dimension intime et quotidienne, des réflexions concernant les impensés de la République, ces oppressions occultées par les rhétoriques du « vouloir vivre » collectif. Aveuglements que la contribution de Yves Cohen situe opportunément dans le cadre de la « cité-monde » en s’interrogeant sur les collusions passées et présentes des savoirs et des pouvoirs sous couvert d’œuvre civilisatrice, restituant l’expression des « voix lointaines » des victimes des génocides caucasiens. On ne peut manquer de songer ici à l’engagement d’intellectuels dreyfusards tels qu’Anatole France et Jean Jaurès auprès des populations arméniennes. Non loin d’une France envahie par la « fièvre » sécuritaire, des crimes contre l’humanité sont aujourd’hui perpétués tandis que la négligence des épaisseurs temporelles par les sciences sociales favorise aussi bien le relativisme désengagé que l’amnésie des représentations symboliques et militantes. Ainsi, comme le rappelle Sylvie Thénault en évoquant l’histoire immédiate, la mémoire de l’Algérie coloniale demeure prégnante dans les discours ainsi que dans les programmes du Front National : l’attestent la proposition d’ouvrir des camps où seraient détenus des immigrés en transit, un modèle répressif fortement inspiré par les « camps d’internement » mis en place lors de la guerre d’Algérie .
A priori, la tentation pouvait être forte pour des chercheurs en sciences sociales, invités à réfléchir sur l’événement, au croisement de leurs savoirs disciplinaires et de leurs convictions militantes, de s’ériger en porte-paroles d’une République menacée, en se réclamant d’une science pourfendeuse de l’irrationnel et des pères-fondateurs d’une République vertueuse. Une posture normative, voire moralisatrice, à laquelle l’exigence critique et réflexive de l’ouvrage se refuse avec une grande constance. De fait, la qualité majeure de ces articles rédigés dans les semaines suivant la séquence électorale du printemps 2002 repose sur un constat lucidement partagé et posé avec force dès le chapitre introductif : « Le désarroi politique et moral dont le 21 avril fut le symptôme doit se mesurer à l’aune de l’impuissance dont souffrent depuis de nombreuses années les sciences sociales. Le désintérêt dont celles-ci sont l’objet trouve en partie son origine dans une forme de dépression interne. Trop fréquemment condamnées au gré des théories philosophiques ou sociologiques à un déterminisme moniste ou à un attitude néo-stoïcienne de retrait du monde, réduisant à néant toute forme d’engagement social, elles ont, pour certaines, abdiqué toute ambition explicative » .
La préoccupation de ne pas déserter un espace public obscurci par l’ignorance scientifique et politique des pratiques concrètes de la République – une République qui implique une interrogation incessante sur les fins et les moyens s’attache en outre à comprendre la défaite de Lionel Jospin. Loin de constituer un épiphénomène, le violent « tremblement de terre » évoqué par le Premier ministre-candidat au soir de son élimination du deuxième tour trouve ses racines dans une crise d’identité de la gauche, impuissante à représenter un électorat populaire doté de « comportements perçus comme erratiques » par les professionnels de la politique. Désormais, « les amours compliquées du PS et de l’électorat populaire » ne sauraient faire l’économie d’une critique, voire d’une autocritique, tandis que se révèle une profonde « rupture d’intelligibilité » (Éric Fassin) : « Depuis le 21 avril, le discours politique, mais aussi sociologique, est marqué au sceau d’une telle incertitude, tout particulièrement lorsqu’il s’agit de parler du peuple : littéralement, on ne se comprend plus, on ne s’entend plus. Qu’en est-il du peuple au lendemain de l’élection ? Quel peuple ? De quoi, de qui parle t-on ? La question se pose en termes politiques : le peuple démocratique n’a t-il pas voté pour un parti qui ne l’est pas ? Elle s’impose aussi en termes sociologiques : les classes populaires ne trahissent-elles pas le peuple ? » .
À travers le constat d’une conjoncture marquée par l’indéfinition voire la suspicion, « le peuple apparaît énigmatique et menaçant tant qu’on entretient l’illusion qu’il s’agit d’un acteur déjà constitué qu’on aurait oublié, voire méprisé. Le populisme est alors la réponse logique d’élites qui battent leur coulpe » . Il convient dès lors de repenser les paradigmes d’une représentation longtemps posée comme « reflet » du social afin d’en restituer la construction incessante par les associations, les intellectuels et les médias. C’est au prix de cet effort épistémologique que « le peuple » méconnu pourra plus aisément être extrait de cette contre-société que Frédéric Monier nomme « la partie opaque du corps civique ». Au défi politique d’une démocratie représentative qui doit aujourd’hui s’atteler à une indispensable réforme intellectuelle et morale répond le vaste champ de réflexions au sein duquel les sciences sociales partagent l’impérieux devoir de s’engager.

Devant le péril extrémiste et les émotions collectives, un postulat d’intelligibilité des savoirs et des pratiques

La présence d’un candidat d’extrême droite au second tour des élections présidentielles a mis au jour le défi aujourd’hui lancé aux sciences sociales, les paradigmes dominants ne pouvant pleinement appréhender l’étendue des émotions politiques et des peurs collectives tandis que la séparation des sphères académiques et des sommets de l’État restreint le pouvoir d’action de l’homme au cœur de la cité. Faire du 21 avril un objet d’étude consiste avant toute chose à repenser des paradigmes et des modèles explicatifs qui constituent la grille d’appréhension des institutions démocratiques et de la citoyenneté en République. De fait, chaque citoyen dispose d’un principe de responsabilité et d’implication dans la construction du réel : ainsi, le rôle important des médias dans la mise en agenda électoral d’un thème tel que l’insécurité ne saurait occulter le travail de mise en forme de l’information par des journalistes souvent animés d’une exigeante éthique professionnelle, véritable devoir déontologique fondé sur des principes tels que la polyphonie des sources et la séparation des faits et des commentaires (Cyril Lemieux).
Devant l’impuissance des modèles théoriques dominés de façon incantatoire par ce discours que Perrine Simon-Nahum nomme le « paradigme de la victime » une pensée dénonciatrice qui englobe indistinctement la tragédie de la Shoah et les drames de l’exclusion sociale , il convient de réaffirmer l’intelligence de l’histoire, préalable à tout réinvestissement de l’espace public par le savant et le politique. À rebours d’une vision particulariste et soupçonneuse qui dénonce sans répit un État oppresseur et liberticide, les chercheurs doivent impérativement réintégrer à leurs travaux une réflexion articulant l’analyse des institutions démocratiques aux prises de décisions publiques et aux pratiques citoyennes : dans cette perspective, de jeunes historiens du politique s’interrogent depuis la fin des années 1980, sur une raison d’État confrontée à des engagements nourris de savoirs et de convictions civiques, qu’il agisse de l’affaire Dreyfus ou de la Guerre d’Algérie.
Témoignant de la perte de sens du lien démocratique en République, les constats (souvent fatalistes) partagés par l’ensemble des commentateurs politiques depuis le début des années 1990 s’attachent à l’analyse du déclin subi par les affiliations partisanes ainsi qu’à l’essor d’un activisme protestataire qui redéfinit le rapport aux institutions politiques. Si plusieurs contributions de l’ouvrage évoquent l’affaiblissement du clivage droite/gauche, une summa divisio euphémisée, voire refusée, par plusieurs présidentiables lors de la campagne électorale de 2001-2002 au profit d’un positionnement trans-partisan, ce constat d’une perte de sens des référents idéologiques qui participent aux choix citoyens doit pourtant être nuancé. Certes, la présidentielle du printemps 2002 s’inscrit dans un contexte d’érosion des variables traditionnellement rattachées à la dimension partisane gauche/droite, comme en témoignent l’exploitation du thème de l’insécurité, présent sur l’ensemble de l’échiquier politique, mais également la transversalité des réserves apportées aux projets de transfert des compétences nationales à une Europe en devenir. L’échec du candidat Chevènement qui souhaitait « faire turbuler » un système fondé sur un clivage jugé « obsolète », mais également les réactions contrastées accompagnant l’annonce de la candidature de Lionel Jospin au sein de la gauche plurielle attestent l’attachement d’une proportion significative d’électeurs à des identités partisanes fortes. La pluralité ainsi que l’évolution constante des critères d’identification partisane au cours du temps et au fil des débats de société (forme républicaine du gouvernement, décolonisation, questions relatives à la bioéthique notamment) doivent inciter les chercheurs à analyser la permanence de représentations symboliques qui tissent le sens de l’engagement politique. Ces représentations sont en effet réinterprétées par les électeurs à travers le prisme changeant des « préférences partisanes ».
Évoquant un hypothétique homo economicus, nouveau citoyen des sociétés post- industrielles et post-matérialistes, les paradigmes dominants des sciences sociales sous-estiment en outre le rôle joué par les réseaux d’interconnaissance ainsi que par les lieux de sociabilité dans la détermination de l’acte du vote. Par la sophistication des processus cognitifs qu’elle postule, l’explication du vote et des mobilisations politiques par les théories de l’action rationnelle contribue à occulter la montée en puissance d’une pensée extrémiste soucieuse de réinjecter l’émotion et les affects au sein d’un jeu politique jugé procédural, abstrait, voire lointain, celui des « bureaucrates » de Bruxelles ou des marchés financiers de Francfort et de Wall Street.
Dans sa contribution consacrée au « populisme », un terme polysémique et ambigu qui suscite autant de commentaires savants qu’il évoque de passions et de révoltes, Olivier Ihl analyse les « pathologies » d’une démocratie libéralisée et médiatisée dont les représentations dominantes sont désormais remises en cause par « la mobilisation d’électorats délaissés par les autres partis et malmenés par les politiques économiques en vigueur » . Si cette revendication de souveraineté populaire exaltée par un chef charismatique usant d’un discours messianique semble traverser sans encombres les frontières et les époques (mouvement narodnichestvo de la Russie tsariste, descamisados péronistes, par exemple), il convient, selon Olivier Ihl de ne pas être « aveuglé par la promiscuité des réputations » auréolant les leaders populistes, ou pis de ne pas être « happé par l’enchevêtrement des figures et des mots d’ordre » : véritables « jacqueries électorales », les appels démagogiques au peuple interpellent opportunément les spécialistes des sciences sociales, souvent prompts à dénoncer les incivilités populaires et les lois d’airain d’une démocratie devenue oligarchique.
Les discours de dénonciation civique de la « barbarie populiste » se heurtent en outre à des logiques sociales troublantes et dérangeantes qui rendent indispensable l’apport de nuances et d’éclaircissements par les spécialistes des sciences sociales. Ainsi, comme le fait remarquer très justement Olivier Ihl, « la grille de lecture populiste repose sur une vision antagoniste de la société : entre un peuple opprimé et une clique de “potentats” engoncés dans leur égoïsme. Or les enquêtes le montrent : ce ne sont pas tant les “exclus” qui votent pour ces listes mais plutôt la part la mieux intégrée des milieux ouvriers et de la classe moyenne » . Des enquêtes de sociologie électorale croisant des variables telles que les indicatifs de confort social de l’INSEE (notamment proportion de ménages locataires d’un logement HLM, possession d’une résidence secondaire) et les terres d’élection frontistes peuvent confirmer la pertinence de cette analyse, apportant des nuances aux rapprochements hâtifs effectués par les médias et par certains chercheurs eux-mêmes. Cette salutaire distanciation par rapport à des représentations et des discours qui font équivaloir souffrance sociale et vote en faveur de l’extrême droite met en évidence les « affinités électives » unissant une forte proportion d’électeurs des classes moyennes, soucieux de protéger leurs biens et leur sécurité contre des périls souvent lointains (voire fantasmés) aux suffrages en faveur du Front national.
Ces faits confirment, si besoin en était, l’indispensable prudence des chercheurs en sciences sociales dont la compétence est régulièrement sollicitée afin de faciliter la compréhension d’une conjoncture déroutante, et qui sont confrontés à un effet de production du réel (self-fulfilling prophecy). Ces « prévisions auto-productrices » sont fréquemment nourries par l’usage de commentaires recueillis dans le contexte émotionnel, voire passionnel, des campagnes ou des soirées électorales. Il convient ainsi, dans le prolongement des réflexions d’Olivier Ihl, de rappeler l’instrumentalisation d’une terminologie telle que « la France d’en bas », désignant des populations alternativement victimisées et stigmatisées : ce concept a, en effet, été forgé par des chercheurs en sciences sociales afin de rendre compte des effets de la « fracture sociale » sur les comportements politiques, avant d’être repris de façon incantatoire par les discours politiques et les médias depuis le milieu des années 1990.

Le souci d’une pensée réflexive unissant les institutions politiques aux pratiques citoyennes

Il s’est passé quelque chose…, un titre emprunté à La Mémoire Courte de Jean Cassou, résistant engagé contre la barbarie, en appelle à la prise en compte de la temporalité étayée par un rapport réflexif au réel. La quête de moyens d’action dans le champ social nécessite un questionnement incessant des pratiques, des expériences individuelles et des méthodes savantes. Elle relie intimement la genèse d’une conscience engagée et la perception de l’événement vécu par le chercheur, un processus décrit en ces termes par Sylvie Thénault : « […] écrire sur le 21 avril renvoie aux sources de mon parcours d’historienne. C’est bien moi qui parle. Il va falloir dire “je” pour être honnête » .
Appréhender le 21 avril comme voie d’analyse des liens complexes unissant les citoyens aux institutions démocratiques et le savant au politique ne saurait faire l’économie d’une démarche conjointement réflexive et critique concernant non seulement les paradigmes des sciences sociales, mais également les pratiques citoyennes des chercheurs. Le questionnement et la vigilance des chercheurs en sciences sociales concerne tout autant leur réflexion épistémologique sur les terrains et les modalités d’intervention des savoirs dans la Cité que les implications intimes de l’événement. Une posture réflexive souvent appréhendée dans le cadre d’une réflexion personnelle sur les choix électoraux effectués lors du 21 avril, unissant parfois prise de conscience et cas de conscience. Comme le rappelle opportunément Pierre-Henri Tavoillot dans ses réflexions consacrées à la reconfiguration actuelle du métier politique dans le contexte de la « gouvernance », il convient de repenser les paradigmes classiques d’explication du vote qui postulent un lien entre abstention et déficit d’intégration socio-économique. De fait, l’abstention constitue tout autant le révélateur d’une insatisfaction devant l’offre politique qu’un symptôme d’anomie sociale : des enquêtes effectuée à la suite des scrutins du printemps 2002 confirment ces constatations, puisqu’elles révèlent qu’une proportion importante de citoyens ayant délaissé les urnes le 21 avril 2002 aurait exprimé une abstention « protestataire », leur niveau d’études et leur degré d’intégration professionnelle les distinguant sans conteste des populations dépolitisées et déracinées, indifférentes aux enjeux électoraux .
Le réinvestissement de la sphère des idées politiques par des chercheurs ne saurait par conséquent faire l’économie d’un questionnement préalable sur les implications personnelles de l’événement vécu le 21 avril, au confluent des convictions militantes et des pratiques savantes. Enoncé dans nombre de contributions de l’ouvrage, le récit d’un témoignage intime met en perspective le déroulement de plusieurs temporalités qui nourrissent la conscience de l’histoire immédiate et de ses fractures. L’analyse de Frédéric Monier concernant les représentations collectives et les peurs qui nourrissent l’idéologie frontiste repose ainsi sur ce qu’il nomme explicitement, en préambule de sa contribution, un « événement intime » . À travers l’évocation d’une conversation informelle l’ayant pris à témoin dans le Vaucluse , l’expression d’opinions politiques généralement passées sous silence témoigne des « convictions ordinaires » qui animent la pensée extrémiste dans les démocraties de masse. Les résultats du 21 avril 2002 ont ainsi favorisé dans l’espace public, lieu d’échanges inter-individuels s’il en est, la libération « des discours jugés, a posteriori, impensables sinon inavouables auparavant » car cantonnés au secret des isoloirs voire aux conversations familiales. À l’interpellation de l’historien par un électeur du Front national qui prophétisa « la fin de la race française blanche » vient s’adjoindre une réflexion qui met en lumière, avec une force accrue, la périlleuse inaptitude des paradigmes dominants, dans les sciences sociales et dans la République, à penser les émotions politiques et les peurs collectives. Cette entreprise de mise en lumière des cultures politiques et des résonances historiques à l’origine du 21 avril définit un savoir démystificateur opposé aux incantations et aux peurs collectives, qu’il s’agisse des craintes de la décadence culturelle et raciale émises par le discours frontiste, ou de la « barbarie » populiste évoquée à mots couverts par certains analystes du vote protestataire.
Les contributions regroupées dans cet ouvrage expriment de façon plus ou moins explicite mais néanmoins constante une préoccupation majeure, dont les implications mêlent intimement la réflexion épistémologique à des implications éthiques, politiques, voire militantes : les catégories politiques généralement étudiées à travers des institutions et leurs agents doivent être élargies à l’analyse des idées interrogées à travers des pratiques, des lieux et des milieux. Deux contributions illustrent une démarche de relocalisation du vote (un rite civique généralement étudié au niveau national), qui favorise l’appréhension de phénomènes complexes tels que l’enracinement de l’extrême droite en Seine-Saint-Denis ainsi que les dynamiques de dépolitisation d’un territoire politique (Lens, « bastion historique du socialisme ») subissant la crise identitaire des cultures ouvrières . L’évocation d’un « découplage de plus ou plus apparent des logiques politiques locales et nationales » étaye le constat largement partagé d’un impérieux renouvellement de l’héritage républicain capté avec succès par la gauche française à la fin du dix-neuvième siècle, mais dont les riches mythologies n’ont su s’adapter à une demande sociale renouvelée qui le contraint aujourd’hui à réviser ses bases intellectuelles (contributions de Christophe Prochasson et de William Guéraiche). Loin de se complaire dans la nostalgie d’un âge d’or enfui – celui des grands ancêtres républicains , ces considérations d’historiens militants prennent acte de la transformation incessante des cultures politiques, ce qui fait de la « communauté d’enquête et d’écriture » constituée par cette œuvre de réflexions et de convictions le maillon d’une entreprise politique et savante inscrite dans le long terme.
L’aggiornamento intellectuel et politique en faveur duquel plaide la conclusion de l’ouvrage s’inscrit dans une pensée à la fois ambitieuse et consciente des multiples fractures qui traversent les savoirs et le champ politique. L’alliance des sciences sociales peut fournir des outils heuristiques renouant un lien démocratique fragilisé par la crise de la représentation : en effet, l’espace républicain qui nourrit les institutions démocratiques constitue autant un usage vigilant des savoirs qu’une politique définissant les rapports entre citoyens et pouvoirs publics. Dans ce contexte, l’affirmation d’un principe de responsabilité fondé sur l’intelligibilité des pratiques démocratiques ainsi que sur la dimension explicative des savoirs peut redonner couleurs et valeurs à l’« espace perdu de la République » (Vincent Duclert).
Il convient d’ajouter que cette oeuvre collective, qui fait le pari d’une compréhension éclairée de l’espace démocratique, a été rédigée en un style accessible au non-spécialiste tout en développant un raisonnement rigoureux : cette double particularité illustre de façon exemplaire le réinvestissement de l’espace public ainsi que les idéaux de confrontation des savoirs prônés par ses auteurs. C’est par ce dialogue constant entre le savant, le politique et le citoyen que le péril extrémiste pourra être efficacement et durablement combattu, afin que « l’étrange défaite » du 21 avril 2002 ne prophétise jamais d’autres renoncements à une pensée politique nourrie aux valeurs des Lumières.