Un pape dans l’histoire

Un pape dans l’histoire

Eugène Berg

À propos de Bernard Lecomte, Jean-Paul II, Gallimard, 2003, 638 pages
et Joseph Vandrisse, Ce jour-là, Jean-Paul II. 50 dates qui ont marqué son pontificat,
Perrin/Mame, 2003, 230 pages

On semble avoir tout dit sur ce pape exceptionnel, ce « sportif de Dieu » dont on vient de célébrer le quart de siècle de pontificat, le plus long de l’histoire de l’Église après ceux de Pie IX et de Léon XIII. Élu pape le 16 octobre 1978 à l’âge de cinquante-huit ans, Karol Wojtyla a profondément marqué son époque, celle de l’Église post-conciliaire, de la chute du communisme et de l’universalité de l’Église, dont 87 % des fidèles se trouvent au Sud. Bernard Lecomte qui n’est ni historien, ni théologien, mais a longtemps suivi les affaires polonaises (1978-1989) pour L’Express, s’est attaqué à un redoutable sujet. D’une plume alerte, servi par une solide documentation, y compris photographique, il parcourt la vie de Jean-Paul II, qui ne peut guère se séparer de sa vocation sacerdotale.

Les années d’apprentissage

Sur l’homme, bien que peu de détails soient restés méconnus, le récit reste attachant. On suit pas à pas l’éveil intellectuel, moral, esthétique et religieux de ce garçon, descendant de deux familles issues de Galicie occidentale, orphelin de sa mère à l’âge de neuf ans et dont le son père, qu’il perd à vingt ans, et qui lui donna son prénom, militaire retiré du service, a assuré l’éducation, et auquel il a donné le goût du sport, des promenades en montagne, que le Saint-Père pratiquera jusqu’à un âge avancé. Le petit Karol fut d’ailleurs baptisé par un aumônier militaire, ami de son père. Doit-on attribuer à ces origines le fait que le pontife n’a jamais été un pacifiste, ayant même eu des altercations assez rudes sur le sujet avec l’épiscopat américain ? Si Jean-Paul II, en effet, a critiqué à plusieurs reprises le recours à la guerre (Malouines, mars 1982, Guerre du Golfe, 1991, Irak mars 2003), mettant toujours en avant le droit pour toute nation de se défendre, c’est plutôt l’image d’une Pologne dévastée, foulée aux pieds par les nazis qui lui a inculqué cette vision dont il ne s’est jamais départi, aspect que Bernard Lecomte souligne à plusieurs reprises.
L’auteur retrace le parcours du jeune Wojtyla sans laisser apparemment aucun aspect dans l’ombre. Son goût pour la musique il possède une belle voix de baryton , le théâtre il a écrit quelques pièces , la poésie il n’a cessé de griffonner des vers et de les déclamer , son ouverture au journalisme, quel pape a maîtrisé aussi bien les mass media au cours du XXe siècle au point de devenir une « téléstar » ? Mais plus sérieux est l’attachement du futur pape à la philosophie. Même si sa thèse sur Max Scheler a été accueillie de manière mitigée, il a acquis en cette matière des compétences et un goût pour la raison, qui là aussi l’ont accompagné tout au long de son pontificat.
Bernard Lecomte s’étend aussi dans plusieurs chapitres sur l’amour, la sexualité, les femmes, la vocation, tous thèmes sur lesquels le chef de l’Église a constamment réfléchi, avec audace et liberté, même si sa conception de la femme, envisagée principalement dans son rôle de mère, a heurté bien des sensibilités. Contrairement à une approche un peu courte, Jean-Paul II n’a pas d’emblée été immergé dans la politique même s’il a été par la suite un pape authentiquement politique. Il est vrai que c’est le message du Christ, c’est le rôle de pasteur des croyants, c’est la puissance du Christ qu’il entendait promouvoir partout dans le monde. D’où ses voyages, au nombre de cent-un, hors d’Italie (dont huit en Pologne et six en France). En tout, le souverain pontife aura fait le tour de la terre et visité cent pays. Seuls la Chine, la Russie, l’Iran et l’Arabie Saoudite, parmi les grands pays, lui ont fermé leurs portes.

Un parcours politique

Mais pour revenir à la politique, il est vrai que le silence de Karol Wojtyla durant l’année 1956, décisive pour la Pologne et le camp socialiste (révélations de Khrouchtchev sur les crimes de Staline, printemps polonais, répression de la révolte hongroise) apparaît troublant. C’est là un aspect que Bernard Lecomte souligne sans l’approfondir. Visiblement, il a été impressionné par la stature de son personnage et n’a pas osé s’aventurer dans cette direction. Mais que pouvait-on attendre d’un prêtre de trente six ans qui avait quitté sa Pologne natale que pour un séjour d’études en France et en Belgique effectué en 1949 ?
Toujours est-il que Karol Wojtyla gravit rapidement les échelons de la hiérarchie ecclésiastique. Évêque auxiliaire auprès de l’archevêque de Cracovie à trente-huit ans, il a participé de ce fait au Concile Vatican II où il commence à se faire remarquer à compter des années 1963-1964. Archevêque à quarante-quatre ans, promu cardinal à quarante-sept, deuxième personnage de l’Église polonaise, il a déjà forgé une manière directe et spontanée de servir l’Église et ses fidèles tout en continuant à enseigner à Lublin ou faire du canoé-kayak avec des jeunes, pendant des jours. Jeune prêtre, n’est-il pas parti vêtu d’un simple pantalon de golfe, accompagné de cinq jeunes filles, dans une de ses virées ? Contrairement à beaucoup de prélats, Jean-Paul II n’a pas peur des femmes, il aime et apprécie leur compagnie et a réfléchi sur l’emprise charnelle, les tentations de la chair et le but du mariage. Là-dessus aussi, Bernard Lecomte s’étend avec finesse. En somme, avant d’être élu pape, le cardinal Wojtyla, passionné d’enseignement, d’écriture, de sport et d’ouverture aux êtres, féru de pensée théologique est un serviteur de Dieu. Dommage qu’il n’ait pu recevoir le général de Gaulle lors du voyage de celui-ci en Pologne en septembre 1967. Comme l’a écrit Alain Peyrefitte, quel souvenir aurait laissé la poignée de main des deux hommes devant la cathédrale de Cracovie !
Passons sur les années qui précédent son élection que l’auteur décrit par le menu. Le cardinal Wojtyla commence à voyager (en Terre sainte, en Amérique, en Italie, bien sûr). Il participe à des colloques, écrit, publie, se lie d’amitié avec bon nombre de prélats, sans faire pour le moins campagne. La montée des tensions en Pologne l’immerge dans la politique. C’est la révolte des chantiers de la Baltique en décembre 1970, avec l’apparition de Lech Walesa, ce sont les émeutes de Ursus et Radom en 1976, les dissidents, le KOR… Paul VI lui confie des missions.
Aussitôt élu pape, dans les circonstances abondamment décrites, Jean-Paul II, qui a emboîté le pas à l’éphémère Jean-Paul 1er en adoptant ce nom par respect pour l’audace de Jean XXIII et la raison de Paul VI, frappe les esprits et bouscule les traditionalistes. Son cri « n’ayez pas peur » raisonnera pendant longtemps, des voûtes du Kremlin jusqu’aux coins les plus retirés de la planète. Contrairement aux usages d’un protocole empesé, il se mêle à la foule, serre des mains, baise des fronts. Du jamais vu.

L’émergence de la géoreligion

Mais c’est toute son œuvre dans l’ébranlement du communisme qui importe au premier chef, son ouverture aux autres religions avec la grande rencontre d’Assise en novembre 1996, ses déclarations répétées de repentance vis-à-vis des juifs, des protestants, des noirs, des Indiens. Là-dessus, Bernard Lecomte s’étend longuement, même s’il lui arrive de commettre quelques menues erreurs confondant Bounine, écrivain émigré russe qui reçut le Nobel de littérature en 1933 que Karol Wojyla appréciait, avec Boulgakov, qui ne quitta pas l’URSS. Sur l’activité diplomatique du Vatican, notamment l’arbitrage conduit avec succès entre le Chili et l’Argentine, à deux doigts d’entrer en conflit à propos du canal de Beagle, sur les rapports avec la fille aînée de l’Église, sur l’évolution de l’attitude du Vatican vis-à-vis d’Israël (les relations furent établies en 1994), sur les multiples voyages du souverain pontife, Bernard Lecomte s’étend longuement, distinguant à juste titre géoreligion et géopolitique. Nous verrons si le concept de géoreligion, après celui de géostratégie et de géoéconomie sera appelé à une postérité. En tout cas, cela aura été en grande partie grâce à tous ces efforts titanesques du pape. Autre champ de réflexion qui mérite une réflexion de science politique et de relations internationales. L’Église n’est-elle pas devenue un acteur de poids sur la scène internationale ? Sera-t-elle en mesure de continuer sur cette lancée : autant de pistes à approfondir.
Bien sûr, Bernard Lecomte s’étend aussi sur le gouvernement de l’Église, cette éternelle question de la réforme de la Curie, sur les encycliques, au nombre de treize, et le millier de béatifications. Il montre bien qu’une certaine division des tâches analogue à celle du président de la République et du Premier ministre s’est instaurée entre le pape et ses secrétaires d’État successifs. Jean-Paul gardait l’autorité et le message, en un mot le contact quotidien avec l’Église-communauté, et laissait la gestion et l’administration de cette vénérable machine administrative qu’est l’Église-institution, forte de plus de 10 000 agents et qui compte 2 400 diocèses. Tous ces aspects de science politique ou du rôle de l’Église sur le plan international le Vatican n’est-il devenu membre à part entière de l’ONU ? , auraient mérité ou devraient être ultérieurement approfondis. Lorsque les spécialistes débattent du rôle des acteurs internationaux, ils mettent toujours en avant à côté des États, les organisations internationales, les ONG, les multinationales, et même les syndicats du crime, aucun à ma connaissance n’accordant une place à part à l’Église, sinon aux églises. Voilà une lacune que comble en partie Lecomte.

L’impossible bilan

Peut-on en conclure pour autant que Jean-Paul II est un « personnage aussi contradictoire » (page 540) et que son « bilan aussi est contrasté » ? La personnalité de Jean-Paul II est riche, sûrement complexe, comme celle de tout géant, dont il est peut-être le dernier de son époque. En fait, comme l’a écrit Adam Michnik, c’est un révolutionnaire conservateur. Quant à son bilan, s’il est vrai que sur certaines questions (mariage des prêtres, rôle des femmes, avortement, préservatif), il n’a pas comblé toutes les attentes, peut-on lui attribuer la faible ouverture de la Chine ou de l’Arabie Saoudite, la modicité du dialogue qu’il a ouvert avec l’islam, les difficultés d’établir des rapports avec l’Église orthodoxe russe, qui n’est pas pleinement sortie de ces soixante dix années d’épreuves ? Ce pape, proche des jeunes comme des savants, cet inlassable missionnaire, avec son mot éclatant « Avance au large ! » aura pleinement démenti le trop fameux mot de Staline sur les divisions du Vatican. Comme l’a dit un jour un autre mandarin communiste, Chou En-Lai, à propos de la Révolution française il serait trop tôt pour en apprécier l’œuvre, puisqu’elle n’a pas épuisé ses effets , de même il paraît hâtif de dresser le bilan de cet homme hors du commun pour qui le dialogue avec les âmes passait avant l’administration des choses.
En complément de l’opus magnum de Lecomte, le témoignage de Joseph Vandrisse est plus ramassé. Le père Joseph Vandrisse, membre de la société des missionnaires d’Afrique (Pères blancs), envoyé permanent du Figaro à Rome de 1974 à 2002, a suivi quotidiennement l’action du pape, qu’il a accompagné dans la plupart de ses déplacements. L’ayant rencontré le 9 janvier 1979, jour de l’Épiphanie, en la basilique Saint-Pierre, il est frappé d’emblée par le style direct du jeune pontife : « Alors, vous êtes journaliste et membre d’un Institut missionnaire ! » Jean-Paul II aimait à s’entretenir avec lui dans l’avion, au moins jusqu’en janvier 1998, date de son déplacement à Cuba alors que sa santé ne s’était pas encore détériorée. De sa messe d’investiture, jusqu’à la préparation des festivités des vingt-cinq ans de son pontificat, de courtes chroniques se succèdent, vivantes, stimulantes émouvantes aussi. Petit détail sémantique : là où Lecomte restitue le mot, le « pouvoir du Christ » dans la bouche du Souverain pontife, Joseph Vandrisse parle de « puissance ». Certains détails, témoignages qui n’apparaissaient pas sous la plume de Lecomte, sont présents ici. « Moi, évêque de Rome, le premier pape slave, je m’agenouille devant Toi pour crier : De la peste, de la famine, de la guerre, délivre-nous », s’écriait-il en 1979, s’adressant à Dieu, lors de son premier voyage en Pologne.