Renaud ou l’humanité meurtrie

Renaud ou l’humanité meurtrie

Laurent Berthet

À la mémoire de Mouse

« Ne méprisez la sensibilité de personne. La sensibilité de chacun, c’est son génie. »
Charles Baudelaire

En un an et demi, Renaud a vendu plus de deux millions d’exemplaires de son nouvel album au nom prédestiné, Boucan d’enfer, sorti le 28 mai 2002 . Comment expliquer un tel succès , à faire pâlir tout apprenti-chanteur adepte de la chanson guimauve – tant en vogue dans notre pays depuis quelques années ? Renaud termine actuellement une Tournée d’Enfer en pays francophones de plus d’un an et de près de deux cents dates, jouée à guichets fermés devant un public intergénérationnel des plus enthousiastes. Comment un chanteur, qui semblait avoir connu son heure de gloire dans les années quatre-vingt et que d’aucuns voyaient terminer gentiment sa carrière autour de son carré de fidèles, peut-il aujourd’hui rassembler sur son nom plus d’admirateurs que jamais auparavant dans sa carrière ? En février dernier, lors des 18e Victoires de la Musique, Renaud a été trois fois récompensé – meilleur album, meilleure chanson, meilleur artiste masculin – par « la profession » qui, pour la première fois, reconnaissait publiquement et largement ses talents d’auteur-compositeur-interprète. Comment le chanteur à la voix éraillée , artiste désespéré, meurtri, rongé par l’alcoolisme, la dépression, une déchirure amoureuse béante, apparu, en février 2001, méconnaissable, pour ne pas dire pitoyable, alors qu’il recevait une Victoire d’honneur – quasi posthume – couronnant l’ensemble de sa carrière, a-t-il pu effectuer un retour aussi retentissant sur le devant de la scène musicale et sociale ?
La réponse, il faut la chercher avant tout dans la sensible et sincère humanité propre à ce parolier hors ligne . À travers textes et entrevues, Renaud, avec son cœur plus encore qu’avec sa tête, a toujours fait part de ses sentiments, de ses doutes, de ses espoirs, de ses colères, de ses contradictions aussi, de sa fragilité en somme, avec une honnêteté et une naïveté qu’ils l’ont souvent desservi mais qui lui permettent aujourd’hui de regarder son parcours avec fierté. À la fois tendre et engagé, authentique et dogmatique, candide et méfiant, circonspect et paradoxal, celui que le talentueux Pierre Perret a dénommé le « roi Renaud » (Quelle époque on vit, 1986) a, tout au long de ses vingt-huit années de carrière, recherché des réponses définitives aux trop nombreuses questions, d’ordre public autant que privé, qui le tarabustent journellement, désespérant de constater, aujourd’hui plus que jamais, que ses idées sont empreintes de tant d’incertitude, d’ambiguïté, d’infécondité, qu’elles le font se réfugier dans une résignation triste, bien perceptible à travers le documentaire Renaud. Le Rouge et le Noir , diffusé le 16 décembre 2002 sur France 3 . « C’est l’histoire d’un mec de cinquante balais, résumera alors Renaud, qui est un peu revenu de tout, qui n’a pas été non plus sur toutes les barricades à démolir tous les murs, mais qui a eu des engagements et qui en est un peu revenu, un peu désabusé par la vie et par le côté vain de toute chose. Et, en ça, il y a beaucoup de gens qui se reconnaissent dans mes chansonnettes ».

Désillusions sociales

La politique ? Renaud le libertaire y a cru. Un peu. Mais il en est vite revenu. La folie meurtrière des hommes, les succès électoraux de l’extrême droite, les trahisons de la gauche gouvernementale, plus généralement, le peu de retombées pratiques eu égard à tant de combats menés vainement, l’ont fait définitivement douter des bienfaits des élus et de leurs politiques, des électeurs et de leurs votes, des associations et de leurs grandes causes, des idées et de leur exploitation .
La gauche, Renaud l’avait rêvée humaniste, égalitaire, généreuse, libertaire. Il la découvre surtout capitaliste, politicarde, corrompue , sécuritaire , insensible au sort des populations les plus démunies, y compris celles vivotant dans les pays dits en développement. Le tournant libéral opéré par le gouvernement Mauroy en 1983 lui fait définitivement remiser ses derniers espoirs de suppression d’une société capitaliste dont il anathématise les conséquences in-humaines . Si Renaud continue malgré tout de voter pour ce bord politique, c’est parce qu’il ne parvient pas à imaginer qu’une gauche même affadie pourrait mener une politique pire qu’une droite même modérée. La manifestation Charonne en 1962 de laquelle revinrent en pleurs les parents du chanteur , les barricades de Mai 68 sur lesquelles le jeune Renaud fêta gaiement ses seize ans ou les espérances placées dans une gauche enfin parvenue au pouvoir par un joyeux soir d’un autre mai sont décidément bien loin…
Depuis une dizaine d’années, le choix politique de Renaud s’oriente vers un écologisme de gauche, représenté par les Verts, à qui le chanteur apporta, entre autres, son soutien lors des élections présidentielles de 1995 et de 2002. Sensible aux mêmes préoccupations écologistes et sociales que ce parti, Renaud n’en constate pas moins avec désolation les continuelles et vaines luttes intestines entretenues par ses dirigeants qui, par leurs agissements délétères, parviennent à reléguer les questions liées à la défense de l’environnement au second plan de leurs priorités. Pour dépasser cette navrante réalité politicienne, le chanteur a participé aux campagnes environnementales de nombreuses associations écologistes (Greenpeace, Robin des Bois), apportant ainsi sa pierre aux combats qu’il juge prioritaires, la sauvegarde de l’environnement et le droit des générations futures. Souhaitant s’engager directement sur le terrain non politique, Renaud a tout autant longuement milité auprès d’autres associations humanitaires ou organisations non gouvernementales, tels que Les Restos du cœur, Médecins sans frontières ou SOS-Racisme.
Mais le fonctionnement même de certaines de ces associations est parvenu à le rendre méfiant à l’égard de tout groupement, potentiellement enclin à se détourner de ses objectifs initiaux, voire à utiliser frauduleusement les ressources mises à sa disposition. Résignation, lassitude, méfiance – y compris vis-à-vis d’associations pour lesquelles Renaud s’est très tôt engagé – bien visibles à travers une chanson de son dernier album, au titre explicite : Tout arrêter… Le chanteur y affirme qu’il a
[…] arrêté de croire en tous les idéaux
Arrêté de donner [s]on obole aux Restos
Tout arrêter…
(Boucan d’enfer, 2002)
Sommé de s’expliquer sur cette prise de position surprenante, Renaud précise : « C’est pas très gentil pour les Restos que je trouve indispensables et très efficaces. Mais j’en ai un peu ras-le-bol des combats humanitaires et des associations qui ont défrayé la chronique par des détournements, des malversations financières, etc. Même ça, on finit par en revenir. Les circonstances ont fait que je ne participe plus aux Restos depuis deux ans, mais s’ils me redemandent, je serai toujours présent. Avec cependant un certain recul, le sentiment que c’est un peu dérisoire, comme toute forme d’engagement des artistes » .
Dorénavant défiant vis-à-vis des luttes menées par le biais d’organisations humanitaires, le chanteur allait bientôt être définitivement écœuré par le choix politique d’un trop grand nombre de ses compatriotes. « Effondré, effondré pour la gauche, pour la France, pour l’Europe, pour la démocratie » : tels furent en effet les premiers mots prononcés par Renaud après le résultat triomphal de Jean-Marie Le Pen lors du premier tour de l’élection présidentielle d’avril 2002. Que près de 20 % des électeurs s’étant alors déplacés aient pu glisser dans l’urne un bulletin tâché du nom de Le Pen (ou de Mégret) signifiait que tous les messages et actions prônant la fraternité, le cosmopolitisme, le respect des différences, que le chanteur, avec d’autres, avait promus depuis maintes années , n’avaient finalement pas porté leurs fruits. « Ça fait vingt-cinq ans que je milite à ma façon avec un message de fraternité. J’ai l’impression d’avoir chanté pour rien », constate-t-il, désemparé .
Pour Renaud, critiquer l’extrême droite, c’est non seulement répandre son venin contre les dirigeants des partis racistes et leur idéologie, mais c’est aussi mettre tout un chacun devant ses propres responsabilités, en rappelant que le succès de tels mouvements ne dépend finalement que du choix de chaque citoyen. C’est pourquoi les récents votes de nombre d’anciens électeurs communistes en faveur de l’extrême droite désarçonneront et désillusionneront grandement le chanteur, qui comprendra mal « la facilité avec laquelle les électeurs du PCF sont passés de Robert Hue à Jean-Marie Le Pen. C’est à désespérer de Billancourt » . Aucune raison, selon Renaud, ne peut excuser un tel vote. « Les soucis de mal-vivre, affirmera-t-il ainsi, ne justifient pas de se vautrer dans la fange de l’extrême droite. Ma désespérance, c’est de voir d’où viennent les votes de Le Pen : essentiellement du Parti communiste. La classe ouvrière, qui a porté le drapeau rouge pendant des années, enfile la chemise brune. C’est à gerber » .
Au-delà de ces écœurements, l’un des rares combats politiques qui trouve encore quelque écho chez Renaud est probablement son opiniâtreté à égratigner ceux qu’ils dénomment les « maîtres du monde », sa cible favorite. Le chanteur n’a jamais admis cette implacable réalité qui permet la présence éhontée d’individus et de nations sis au sommet de la pyramide, profitant en permanence de leur pouvoir pour écraser ceux qui croupissent en bas, les empêchant de gravir la moindre marche de l’escalier de la vie. Jugement politique autant qu’économique et social – avec une attention particulière pour les patrons de tout acabit –, national autant qu’international – les États-Unis, perçus comme l’archétype de la puissance impérieuse, arrogante et brutale, représentant une cible de premier ordre pour le tiers-mondiste Renaud.
Cette critique continue de ceux, hommes autant qu’États, qui aspirent à diriger autoritairement et unilatéralement leurs semblables, se double, chez le chanteur, d’une défense viscérale des individus qui sont la base même de ses idées politiques, les « petits ». Renaud prône ce que l’on pourrait dénommer le « petisme », c’est-à-dire la doctrine selon laquelle celui qui est en position de faiblesse, individu besogneux, minorité asservie, peuple tyrannisé, a droit à une attention et à une protection particulières, un traitement aprioriste positif, un soutien affiché. Le chanteur aime à se placer auprès de ces délaissés, de ces oubliés, de ces victimes de la politique méprisante des « grands » , maîtres d’un monde dont ils tirent les ficelles à leur seul profit. Mais conscient de la victoire apparemment éternelle des plus puissants et du peu de retombées positives échoyant aux plus faibles, Renaud mène ce combat égalitariste sans grande illusion, ainsi qu’il le chantait il y a déjà plus de dix ans :
J’croyais qu’David et Goliath
Ça marchait encore
Qu’les plus p’tits pouvaient s’débattre
Sans être les plus morts
Marchand de cailloux
(Marchand de cailloux, 1991)
La religion ? Renaud est athée. L’utilisation politique et intolérante de tout message religieux le révulse.
Enervé par un Bon Dieu
Que j’trouvais bien trop dang’reux
J’ai balancé ma vieille bible
Par la f’nêtre
L’aquarium
(Marchand de cailloux, 1991)

La religion – catholique – a toujours été, pour Renaud, une force rétrograde, qui, à rebours de l’action positive de – certains – individus, empêche le développement intellectuel de la personne et annihile sa liberté, ce que le chanteur traduit avec ses mots en affirmant que
Ce sont les hommes pas les curés
Qui font pousser les orangers
La ballade nord-irlandaise
(Marchand de cailloux, 1991)
Pour autant, Renaud ne rejette pas tous les messages chers à l’Église. Ainsi reprend-il à son compte le thème central de l’amour du prochain :
L’essentiel à nous apprendre
[…]
C’est l’amour de ton prochain,
Même si c’est un beau salaud,
La haine ça n’apporte rien,
Pis elle viendra bien assez tôt
C’est quand qu’on va où ?
(A la belle de mai, 1994)
Mais le chanteur entend laïciser cette notion. « Je croyais que la religion c’était l’opium du peuple, mon papa… », fait-il ainsi dire à sa fille dans une de ses chroniques. « Aimer son prochain, c’est une drogue douce, mon amour. Et ça devrait être remboursé par la Sécurité sociale » , conclut l’attentionné père. Cette digression, surprenante de prime abord sous la plume du chanteur athée, permet de supposer des similitudes entre la pensée de Renaud et certains des thèmes de la religion chrétienne, que le chanteur fait siens à partir du moment où ceux-ci n’ont pas été travestis par une Église officielle sectaire, ne cherchant qu’à enrégimenter.
Ainsi, devant un catholicisme perçu comme assujettissant et peu progressiste, Renaud, affichant ostensiblement une croix huguenote autour de son cou, n’hésite-t-il pas à promouvoir publiquement les idées de tolérance, d’humanité, de générosité, propres, selon lui, à ce qu’il considère être moins une religion qu’une morale, une culture. Ce que recherche et trouve Renaud dans le protestantisme, ce n’est pas un Dieu ou un ramas de règles religieuses à obséquieusement reproduire, mais un état d’esprit, un ensemble d’idées générales et généreuses pouvant être librement pratiqués. « Je me sens appartenir, dira le chanteur, à une identité culturelle, une identité d’esprit, et je constate qu’en France la communauté protestante, dans sa grande majorité, partage les valeurs d’humanisme, d’antiracisme, de tiers-mondisme qui sont les miennes » . Ne craignant pas le paradoxe, Renaud se définit ainsi originalement comme un « protestant non croyant-non pratiquant » .
Les médias ? Le chanteur a eu vis-à-vis d’eux des attitudes trop équivoques pour pouvoir être totalement crédible lorsqu’il les critique vertement, ainsi qu’il le fait une énième fois dans son dernier album . Renaud voue aux gémonies le support médiatique mais il sait qu’il faut passer par lui si on veut, comme il l’a fait abondamment – et parfois lourdement – ces dix-huit derniers mois (par Grosses têtes, NRJ Music Awards et autres Paris-Match interposés), attirer un public des plus larges – avec le risque, réel, pour le chanteur hier autoproclamé « énervant », de devenir un produit consensuel. En 1988, lors de la sortie de son album Putain de camion, Renaud avait souhaité, après une très large promotion de son opus précédent, Mistral gagnant, brûler tous les ponts avec les médias. Sur la porte de sa maison de disque, la multinationale Virgin, on pouvait lire un mot écrit de la main même du chanteur : « Pour son prochain disque, Renaud ne fera AUCUNE promo. Ni presse pourrie, ni radio nulle, ni télé craignos ». Résultat : une chute de moitié des ventes de l’album dédié à Coluche . Le chanteur a alors essayé de promouvoir son nouveau disque sans passer par le biais médiatique, sans se vendre à l’encan. Il a échoué. Il se sait, comme tout artiste aspirant à la popularité, dépendant des médias, de leurs pressions, de leurs obligations, de leurs travers. Alors il se résigne, en évitant de s’exposer au plus trivial. Pas toujours facile.
En 1975, la question se posait déjà pour le chanteur alors âgé de vingt-trois ans s’en allant glapir son pamphlet Camarade bourgeois à la consensuelle émission de variétés de Danièle Gilbert Midi Première. Renaud estime, depuis lors, qu’il peut être aussi du rôle d’un artiste dit engagé de participer exceptionnellement à ce genre d’émission afin de « mettre le loup dans la bergerie ». « Je me servais de cette émission comme d’une tribune, affirme-t-il ainsi dans R.R.N., comme je l’ai fait par la suite avec d’autres. C’était bien d’aller mettre le loup dans la bergerie, d’aller bousculer un peu les conventions dans une émission un peu conventionnelle, ringardos, un peu trop variétoche. Venir chanter Camarade bourgeois, ça me paraissait une démarche intéressante ». Cette thèse ne convainc guère dès lors qu’est donnée l’impression que la présence du chanteur est moins liée à une volonté farouche d’apporter un souffle, un message, un décryptage nouveaux dans le monde endormi de la chanson aseptisée qu’au choix de se plier aux règles promotionnelles imposées par cette société médiatique hier ? honnie et à la volonté de conquérir de nouveaux publics, l’œil fixé sur le classement des ventes de disques.
L’alcool, les drogues ? Renaud a toujours été honnête sur ces questions personnelles et sociales taboues. Il a bu ces dernières années pour toute une vie, mais met en garde contre cette « forme de drogue dure » (R.R.N.) qu’est l’alcool. Il raconte ses moments de détresse anisés, sa descente aux enfers, ses cures sans grands effets, sa volonté de s’en sortir, de devenir un « triste buveur d’eau », comme il dit. Après avoir clamé un peu trop rapidement, lors de la sortie de son nouvel album, qu’il avait définitivement arrêté de boire, Renaud a avoué avoir replongé à plusieurs reprises. Depuis, phases de sobriété et de rechutes alternent. Malgré une volonté, réelle mais vacillante, de faire abstinence, le chanteur ne parvient pas à imaginer sa vie, actuelle et future, sans une goutte d’alcool. Saura-t-il finalement s’imposer des limites pour ne pas imiter Gainsbourg/Gainsbarre (Docteur Renaud, Mister Renard, Boucan d’enfer, 2002) jusque dans sa déchéance la plus fatale ? Renaud n’est que trop conscient des difficultés d’un combat – mené dans l’ombre par tant d’anonymes – qu’il est loin d’avoir gagné et dont le temps sera finalement seul juge.
Le chanteur, qui a toujours clairement combattu les drogues dites dures , a une position et une pratique plus ambiguës quant aux drogues dites douces . Le chichon, Renaud affirme que ça rend idiot. Il le sait mieux que quiconque, puisqu’il en est consommateur . Mais cette expérience regrettée fait paradoxalement de lui un farouche opposant à toute forme de dépénalisation. « Je suis assez réactionnaire dans ce domaine, affirme-t-il ainsi, et opposé à toute sorte de légalisation prônée par des politiciens démagogues. Je sais trop les ravages que provoqua le cannabis sur ma conscience pour ne pas considérer ça comme une “drogue douce” ! » .
Ces nombreuses désillusions politiques et sociales, surajoutées aux contradictions internes du chanteur, ont conduit Renaud dans un tunnel d’où il ne recherche la lumière que par intermittence. La meurtrissure de l’homme public est profonde. Mais probablement n’est-elle que peu de chose en regard de celle qui peut déchirer l’homme privé.

Amours évanouies

L’amour ? Renaud, d’abord seul, avachi, plusieurs années durant, tel une épave sur une banquette de cuir d’une brasserie de luxe montparnassienne, puis publiquement , a longuement répandu d’inconsolables larmes sur son amour enfui. Le chanteur, habituellement pudique, n’a en effet pas hésité à déverser sans retenue ses peines de cœur à un public ému devant la déchéance amoureuse d’une vedette à l’apparence si solide, à la réalité si fragile . Ce sont en fait trop de relations affectives envolées, brouillées, défigurées, qui ont profondément meurtri un Renaud venant dès lors à concevoir toute chanson – mais aussi toute entrevue médiatique, et même tout concert – comme un moyen curatif original amené à le délivrer d’un lancinant état dépressif.
La raison principale du mal-être du chanteur fut le choix de sa femme, Dominique, de claqu[er] la porte (Boucan d’enfer [Boucan d’enfer, 2002]), après vingt ans de vie commune. Le départ de celle que Renaud appelait sa gonzesse dans l’une des chansons d’amour les plus singulières qu’un auteur ait couché sur papier (Ma gonzesse [Ma gonzesse, 1979]) a grandement accentué sa descente dans l’enfer de l’alcool et de la dépression. Mais « il fallait, dira le chanteur, qu’elle sauve sa peau de mes folies, de mon désespoir chronique, de mes paranoïas, de mon hypocondrie, de ma peur de la vie…et de la mort. » . La focalisation de Renaud sur son bel amour, sa Domino (Docteur Renaud, Mister Renard [Boucan d’enfer, 2002]) l’a longtemps empêché de tourner une page qu’il aurait tant aimé continuer d’écrire. Le chanteur a mélancoliquement résumé cette impossible désunion dans le troisième simple de Boucan d’enfer :
La liberté c’est l’enfer
Quand elle tombe sur un cœur
Prisonnier
Enchaîné comme aux galères
Au cœur de son âme sœur
De sa moitié
Les chaînes se sont brisées
Et mon cœur n’appartient plus
A personne
A quarante bien sonnés
J’ai peur qu’il ne soit perdu
A jamais.
Cœur perdu
(Boucan d’enfer, 2002)
La trajectoire amoureuse de Renaud – comme celle de tant d’anonymes au cœur brisé – l’a alors conduit dans des ténèbres d’où il ne faisait que survivre :
J’ai plus qu’une envie c’est mourir
Mais ça s’fait pas
Mon cœur ressemble à Tchernobyl
Et ma vie à Hiroshima
Pourtant y a bien pire que mourir
Y’a vivre sans toi
Boucan d’enfer
(Boucan d’enfer, 2002)
Cette déchéance, Renaud l’évoquait déjà il y a plus de vingt ans. A travers l’une des chansons les plus appréciées de son fidèle public, il contait les déboires amoureux d’un jeune homme, dénommé Manu, à qui il tentait vainement de redonner goût à la vie. Renaud , un Manu alors vieilli mais tout aussi meurtri :
Eh ! Manu rentre chez toi
Y’a des larmes plein ta bière
Le bistrot va fermer
Pi tu gonfles la taulière
J’croyais qu’un mec en cuir
Ça pouvait pas chialer
J’pensais même que souffrir
Ça pouvait pas t’arriver
J’oubliais qu’tes tatouages
Et ta lame de couteau
C’est surtout un blindage
Pour ton cœur d’artichaut
Eh ! déconne pas Manu
Va pas t’tailler les veines
Une gonzesse de perdue
C’est dix copains qui r’viennent
Manu
(Le retour de Gérard Lambert, 1981)
Son autre grand amour, paternel celui-là, le chanteur le vit avec – et le voue à – sa fille Lolita, née un jour d’août 1980. Pour elle, Renaud a écrit des chansons où la pure tendresse n’a d’égale que l’envoûtante poésie (Morgane de toi (Amoureux de toi) [Morgane de toi, 1983], Mistral gagnant [Mistral gagnant, 1985], Il pleut [Putain de camion, 1988], Elle a vu le loup [Boucan d’enfer, 2002]…). A travers ses nombreuses odes à celle qu’il considère être sa muse, Renaud a façonné l’une des plus belles histoires d’amour fou d’un père pour son enfant qu’il a été donné d’entendre. « Comment veux-tu, dira-t-il dans R.R.N., ne pas être émerveillé devant tant d’innocence, de beauté, de fragilité, tant de bonheur qui émanent d’une petite fille qui sourit, une petite fille bien en plus, qui est loin d’être con, qui est vive, intelligente, dynamique, et qui est belle en plus. C’est obligé que ça vous inspire des mots jolis ». Sans dévoiler le secret d’une relation aussi vive que réciproque, sans jamais donner publiquement en pâture la vie intime de sa protégée, Renaud a attendri un large public par l’affection immense d’un homme simple jouissant du bonheur d’être père :
Lola
J’suis qu’un fantôme quand tu vas où j’suis pas
Tu sais ma môme que j’suis morgane de toi
Morgane de toi (Amoureux de toi)
(Morgane de toi, 1983)
Mais depuis vingt-trois ans, Renaud souffre également auprès de sa fille. Souffrance de voir son enfant grandir ; souffrance de devoir accepter la trop rapide succession d’années cruelles qui ont fait devenir son tout-petit adolescente, puis, aujourd’hui, adulte. Le chanteur a toujours eu une vive nostalgie de l’enfance , la sienne tout d’abord, qu’il décrit douce comme le miel (Mon paradis perdu, 2002). Outre le départ de sa femme, parmi les causes premières à l’origine de son état dépressif, Renaud insiste sur « la nostalgie de [s]on enfance envolée qui ne reviendra plus » (R.R.N.). Le chanteur n’a jamais accepté non pas tant de vieillir, mais de grandir, de s’éloigner chaque jour un peu plus du règne de l’innocente enfance. Cette innocence, idéalisée et déifiée, Renaud l’avait retrouvée auprès de sa fille et aurait souhaité la prolonger avec d’autres enfants que sa femme n’a pas voulus. Aussi subit-il quotidiennement les blessures d’une double mélancolie : celle de son enfance, déjà lointaine mais toujours vive, et dorénavant celle de Lolita, à laquelle il se raccroche d’autant plus désespérément qu’elle s’évanouit, elle aussi. C’est ce que retranscrit bellement une chanson inédite, Mon paradis perdu (2002) :
Mon paradis perdu c’est mon enfance
A jamais envolé, si loin déjà
La mélancolie s’acharne, quelle souffrance
J’ai eu dix ans, je n’les ai plus, et je n’en reviens pas.
Les souvenirs s’estompent et le temps passe
La vie s’écoule, la vie s’enfuit, et c’est comme ça
Léo a dit « avec le temps, va, tout s’efface »
Sauf la nostalgie qui sera toujours là.
[…]
Mon paradis perdu c’est l’innocence
Que je retrouve en toi
Mon enfant ma Lolita
Un autre amour, plus singulier, plus irrationnel, envoûte, aujourd’hui encore, Renaud : c’est celui qu’il voue à François Mitterrand. Le chanteur n’a jamais caché – et même très souvent rappelé – les liens, politiques mais surtout affectueux, qui l’ont lié à l’ancien Président. Politiquement, après avoir voté pour le candidat Mitterrand au second tour de l’élection présidentielle de 1981, Renaud, au travers d’une pleine page achetée dans le quotidien Le Matin , adjura, avec ses mots à lui (« Tonton, laisse pas béton »), François Mitterrand à se représenter à l’élection de 1988. Cette prise de position publique était revendiquée par le « Mouvement individuel, énervant et indépendant pour la réélection de François Mitterrand ». Choix compréhensible et surprenant. Compréhensible, car, comme nous l’avons souligné, Renaud a toujours pensé que la gauche ne pouvait faire que mieux qu’une droite revenue, par exemple, au pouvoir sous son visage le plus inflexible de 1986 à 1988. Compréhensible aussi car certaines des décisions politiques prises par les socialistes sous le premier septennat de François Mitterrand avaient été fortement appréciées par le chanteur, à l’instar de la mise en oeuvre d’une politique plus sociale que celle pratiquée par les gouvernements de droite précédents, d’une politique culturelle plus développée ou du choix volontariste du nouveau président de libéraliser la société – les ondes, par exemple, dès 1981. Mais s’il ne devait citer qu’une décision de l’ère mitterrandienne qui, à elle seule, justifierait la voix qu’il a accordée aux socialistes, Renaud mentionnerait assurément l’abolition de la peine de mort, qu’il prôna dès ses premiers textes .
Mais choix surprenant aussi car, comme nous l’avons vu, Renaud s’est clairement opposé aux principales orientations politiques, économiques et géopolitiques des socialistes, particulièrement après 1983. Ces critiques ne feront que s’amplifier au cours du second septennat de François Mitterrand, principalement à l’occasion des célébrations du bicentenaire de la Révolution française, en 1989 , et lors de la guerre du Golfe, en 1991 .
Et pourtant. Pourtant, Renaud aime à insister sur la fascination qui l’habitait – et continue de l’habituer pour l’homme François Mitterrand. Au-delà de ses critiques politiques, le chanteur ressentait pour l’ancien président – qu’il rencontra une quinzaine de fois – un réel amour, un envoûtement qui n’a, pour partie, guère d’explication rationnelle. Au lendemain de la mort de l’ancien chef de l’Etat, Renaud précisera : « L’amour étant quelque chose de totalement irrationnel, je ne vais sûrement pas me fatiguer à me justifier de l’affection que je portais à ce petit bonhomme » .
Ce que le chanteur appréciait avant tout chez celui qu’il aimait tant appeler Tonton , c’était son humanisme, son esprit, ses qualités d’homme de culture, de lettres, « son amour des livres » . « Vous savez qu’un homme qui aimait tellement les livres n’a forcément été guidé que par le désir d’y trouver un rempart à l’ignorance, à la barbarie, une source inépuisable de mots, d’idées et de sentiments qui mènent l’homme à un degré supérieur de conscience dans sa recherche de la beauté, de la vérité et de la justice. Moi c’est pour ça que je l’ai soutenu » , écrit-il ainsi, les yeux humides, dans une chronique parue au lendemain du décès de l’ancien Président.
Critiques politiques et fascination humaine se sont toujours – au risque parfois du paradoxe – entremêlées chez Renaud quant à son attitude vis-à-vis d’un homme qui le troublait aussi de par sa ressemblance physique avec son propre père. Ce tendre attachement n’a pas disparu aujourd’hui . Au contraire. Depuis la mort de François Mitterrand, le chanteur, qui fut l’une des rares personnalités autorisées à saluer une dernière fois la dépouille mortelle de l’ancien chef de l’État, s’applique à défendre le souvenir de Tonton, avec d’autant plus d’acharnement que nombre de ceux qui hier le flattaient ne craignent pas dorénavant de salir sa mémoire . Dans son dernier album, Renaud évoque de nouveau cet indéfectible attachement, à travers une chanson titrée du nom du chien de l’ancien Président, Baltique (Boucan d’enfer, 2002). Ode aux chiens et à la relation qui les unit à leurs maîtres, ce texte permet surtout au chanteur de rappeler métaphoriquement son sentiment d’affection à l’égard de François Mitterrand, terminant sa chanson par ces mots où se marient les amours de Renaud et de Baltique pour Tonton :
Prévenez-moi lorsque quelqu’un
Aimera un homme comme moi
Comme j’ai aimé cet humain
Que je pleure tout autant que toi
Baltique
(Boucan d’enfer, 2002)
François Mitterrand est mort, et personne, dans le cœur – humain et politique – de Renaud, ne l’a remplacé. Sa fille a grandi et lui fait chaque jour un peu plus prendre conscience des années qui s’écoulent inexorablement. Sa femme a déserté le domicile conjugal, brisant définitivement une union que Renaud n’avait jamais imaginée autrement qu’éternelle. Cette dernière meurtrissure lui ferait même douter des bienfaits de l’amour. S’il s’efforce encore un peu d’y croire , il ne parie dorénavant plus sur le couple pour le porter ad vitam aeternam :
Le bonheur reste toujours
L’affaire de quelques jours
Pas d’une vie entière
Mal barrés
(Boucan d’enfer, 2002)
Une rupture sentimentale est passée par là et le chanteur en tire des conclusions générales .
C’est en cela que Renaud est unique. Il extrait de son existence des histoires, plus ou moins imaginées, toujours bellement imagées, qui permettent à chacun de vivre et de comprendre un peu mieux sa propre condition, au sein du couple, de la famille, de la société. Renaud a ainsi pu chanter les plus engagées des chansons réalistes (l’hymne à la paix et aux civils innocents Manhattan-Kaboul [Boucan d’enfer, 2002] résonne ainsi singulièrement en cette période pré- ou post-guerrière), comme il a pu écrire les textes les plus sagaces sur la condition et l’existence des hommes, au travers de ses propres doutes, joies, peines, paradoxes (qui ne se reconnaît dans les parts d’ombre et de lumière de Docteur Renaud, Mister Renard [Boucan d’enfer, 2002] ?).
Tiraillé de contradictions sur lui et ce qui l’entoure, sur sa vie et celle de la planète, sur les réponses à apporter à trop de questions intemporelles, écartelé entre un désespoir sans fond, matérialisé par un cocktail dépressif d’amours enfuies, d’alcoolisme, de mal-être, de résignation, et une volonté, décuplée par l’amour réchauffant de ses proches et d’un large public d’indéfectibles fidèles, de rester rebelle, vivant et debout (Jonathan [Putain de camion, 1988]), Renaud, l’écorché vif de la poésie populaire, l’éternel enfant aux épaules de moineau, nous fait partager sa nature humaine meurtrie, et attendrissante. En sus de la joliesse renaudienne des textes, c’est cette humanité blessée, résignée, exacerbée, qui explique l’immense succès de Boucan d’enfer et le renom de cet irremplaçable observateur du monde – le sien, le nôtre – à l’œil lumineusement triste.