Le fait divers et la nouvelle rhétorique démocratique

Le fait divers et la nouvelle rhétorique démocratique

Cyrille Bégorre Bret , Raphaël Giraud , Sébastien Miller

Alors même qu’ils occupent traditionnellement la place la moins noble dans la hiérarchie de l’information, les faits divers sont devenus le centre de gravité du journal télévisé. Ils scandent rétrospectivement notre mémoire : l’insécurité ? C’est l’affaire Bonnal , le visage tuméfié de « Papy Voise » d’Orléans , un père tué lors d’une altercation avec ceux qu’on a assimilés aux racketteurs de son fils . La désaffection à l’égard du politique ? C’est le coup de couteau contre Bertrand Delanoë et la tuerie de Nanterre . Le problème de la sécurité routière ? Un bébé est mortellement fauché par une jeune étudiante en droit conduisant sans permis , un jeune chauffeur novice perd le contrôle de sa BMW et tue trois adolescents . La violence conjugale ? Le drame de Vilnius et la mort de Marie Trintignant .
Au total, quelques faits divers se détachent, avec l’effet saisissant de drames vécus, de témoignages entendus, de visages et de choses vues. Rien là d’illégitime, de prime abord ; rien là non plus de très nouveau. Les faits divers ont toujours tenu une place quantitativement importante dans les médias, par leur fonction de remplissage tout comme par leur fonction d’accroche. Comme le souligne Dominique Kalifa, les faits divers ont même largement favorisé l’essor de la presse populaire . De la rubrique des chiens écrasés aux manchettes de « Une », ils furent parfois omniprésents et certains, au même titre que les grands événements politiques ou sociaux, ont marqué notre mémoire : les affaires Seznec, Finaly , celle des sœurs Papin, celle du petit Grégory.
Cette survalorisation du fait divers contraste avec sa définition originelle. D’après les théories courantes du fait divers, on peut le définir a minima comme « le classement de l’inclassable » , comme « le rebut » de l’actualité sans enjeux autres que celui de l’histoire qui a eu lieu, avec, comme seule caractéristique commune entre les différents faits divers, leur rattachement typographique à une même rubrique déversoir. Enrichissant cette définition négative, Roland Barthes a fait valoir la dimension profondément littéraire – dont nombre de romanciers ont su tirer parti de ce récit clos (le fait divers contient tous les éléments nécessaires à sa compréhension : personnages, action, conséquences et fin) de la vie comme elle va parfois et surtout comme elle ne va pas.
La définition anthropologique du fait divers va plus loin. Elle isole dans sa matière (le sang, le sexuel, l’anormal, l’horreur, l’extraordinaire) et dans sa forme (une histoire qui arrive à un inconnu, dans un lieu qui pourrait être partout, une répétition qui la rend mystérieuse : l’ordinaire), la possibilité d’une révélation fascinante sur la condition de l’homme , sur ses fantasmes fondamentaux, sur autrui ou sur le monde. Cette conception insiste sur le caractère intemporel des faits divers, qui leur confère la fonction de mythes. Mais cette transfiguration est contestable : outre qu’elle néglige l’historicité très marquée du genre journalistique « fait divers » , elle pose que tous les faits divers font mémoire à tout coup. Or, contrairement aux mythes, ils n’ont ni pour fonction d’expliquer une origine ni nécessairement une portée universelle. Ils sombrent souvent dans l’oubli, se contentent de consigner des événements banals et sont le plus souvent strictement nationaux .
Chacune de ces définitions (négative, littéraire, anthropologique) insiste sur des aspects essentiels du fait divers : diversité irréductible, clôture sémantique, richesse herméneutique. Pour rendre compte de toutes ces caractéristiques, sans pour autant s’y limiter, on peut définir, en première approximation, le fait divers comme le récit de l’irruption de l’insolite, de l’incongru, de l’extraordinaire ou de l’étrange dans l’univers quotidien.
Hegel voyait dans la lecture du journal la nouvelle prière matinale et quotidienne de l’homme. Dans la lecture des faits divers, il y a peut-être la piqûre de rappel des horreurs et des passions maîtrisées sur lesquelles sont bâties nos civilisations. De là son succès et son importante présence dans les médias. Alors, du Petit journal, jusqu’à nos journaux télévisés, rien de neuf ?

Deux inflexions récentes dans l’usage du fait divers

Pourtant, sur deux points, l’usage que les journalistes font du fait divers, en particulier à la télévision, a tendance à s’infléchir. On peut parfois avoir le sentiment que le fait divers est devenu la bonne à tout faire de l’actualité quotidienne.
Première inflexion, les faits divers, qui ont toujours tenu une place importante dans les informations, sont désormais souvent abordés en première partie de journal télévisé. Là où le journal s’ouvrait sur l’actualité internationale, de plus en plus, il s’ouvre sur un fait divers, anobli par ce nouvel ordre de préséance. Il suffit de prêter attention aux « conducteurs » des journaux télévisés de 20 heures, sur TF1 comme sur France 2, pour constater qu’une évolution éditoriale est aujourd’hui à l’œuvre : après avoir annoncé les grands titres de l’actualité politique et internationale, le présentateur les relègue d’un simple : « avant de développer ces titres… » en deuxième partie de journal, pour introduire les faits marquants de la journée et les détailler à l’envi.
Mais surtout, et c’est la deuxième inflexion, le fait divers se voit trop souvent doté d’une fonction assertorique : il dit le vrai et plus seulement la vérité de l’histoire qu’il raconte, mais la vérité de son contexte, de ce réseau dense de causes dont il est le nœud visible. Le fait divers a alors la prétention de nous dire quelque chose sur la société, ce qui est paradoxal, puisque, par définition, le fait divers n’est qu’un sursaut cocasse ou pathologique du quotidien. Il est neutre, sans signification obvie. Le fait divers ne dit rien, il raconte : il ne dit rien sur la société, ses conditions politiques ou économiques, du moins tel qu’il est traité dans le journal ; tout au plus raconte-t-il, dans des circonstances diverses, la même histoire sans histoires – le crime passionnel, le cambriolage, le viol, l’accident.
Le fait divers a la neutralité factice de la réalité, dont il se veut le récit sélectionné. Or, voici que, de temps en temps et de plus en plus, certains faits divers perdent cette neutralité. Cela n’est pas nouveau, l’affaire Seznec, le mystère de Jack l’éventreur , l’affaire Finaly sont des exemples éclatants de faits divers qui ont eu une postérité, dessiné des lignes de fractures dans l’opinion ou remis en cause le pacte national. Les sociétés évoluent parfois considérablement à l’occasion de ces sursauts du quotidien, minimes en apparence.
Ce qui est nouveau, c’est que le fait divers est fréquemment utilisé pour instruire le procès de la société : le fait divers est érigé en clé de compréhension de la société. L’information et le traitement de l’actualité se trouvent contaminés par le fait divers comme une conversation par un tic de langage. Une jeune fille est tuée par un automobiliste sous l’emprise d’une substance psychotrope : l’affaire fait grand bruit et c’est l’occasion d’un procès de la vitesse, de la drogue et de la sécurité routière. Un pauvre hère, pendant la campagne présidentielle, est battu : c’est la marque de l’insécurité générale . Un lycéen nantais tue une de ses amies et dit s’être inspiré de Scream : accusé cinéma levez vous ! Le réquisitoire sera : « Les images peuvent-elles tuer ? » Deux adolescents massacrent leurs camarades dans un lycée du Colorado : les armes à feu en vente libre et la culture « gothique » sont montrés du doigt . Les exemples ne manquent pas, nos journaux – et pour cause – en sont pleins.
Cette nouvelle utilisation du fait divers dans les débats de société ne paraît pas illégitime. On peut lui trouver un certain nombre de raisons. Les occasions de susciter un débat public manquent plus qu’on ne croit et les faits divers, s’ils peuvent servir à cela, trouveront là une nouvelle et noble utilité. On ne peut pas toujours raisonner à partir de chiffres et de statistiques, et l’intuition de la réalité que donne le fait divers est parfois juste. Derrière chacun des faits évoqués précédemment, il y a des drames qui intéressent plus de gens que leurs seuls protagonistes. Mais si l’on doit se rendre à ces raisons, il n’est pas certain qu’on doive souscrire à certaines de leurs conséquences. Le fait divers donnerait à voir, en une intuition, la réalité telle qu’elle est. Mais est-ce bien à la réalité qu’il donne accès, ou à une construction de celle-ci ? Pour trancher, il est nécessaire de comprendre pourquoi le fait divers exerce une telle fascination et d’expliquer pourquoi on lui attribue le don de mettre à jour les tendances lourdes d’une société.

Le mécanisme du fait divers : les raisons d’une fascination

Deux mécanismes, à l’œuvre dans le fait divers, expliquent son succès auprès du public et des journalistes : un « effet de réalité », et un « effet de possibilité ».
Un fait divers, c’est avant tout un fait, tiré de la masse de ceux qui constituent le monde. Aussi insignifiant soit-il, parce qu’il a été élevé au rang d’information, il acquiert un statut nouveau de véracité et de notabilité. C’est un morceau arraché à l’étoffe du réel, que le récit qui en est fait clôt sur lui-même. « L’effet de réalité », alors, correspond à cet aspect saisissant, évident et certain du fait divers, qui nous le fait prendre pour la vérité sur le monde. C’est ce à quoi s’expose celui qui vit au cœur de l’actualité, puisque vivre au cœur de l’actualité, informé de toute part, c’est se constituer des savoirs sur le monde, qui passent tous par l’information qui nous est délivrée, et dont nous sommes dépendants pour nous représenter la réalité. Or, si l’information nous est donnée sous la forme brute du fait divers, elle gagne un surplus de réalité. Le fait, puisqu’il s’est produit, est indéniable : il nous appartient donc de tenir que les choses se passent ainsi. Cela est paradoxal, sans doute, puisque par excellence le fait divers correspond à un sursaut extraordinaire du quotidien : eu égard au normal, il est du pathologique, une transgression de la norme. Il raconte une histoire qui se détache sur le fond de toutes celles qui ne sont pas racontées et qui sont la norme. Mais justement, posant la règle en même temps qu’il la transgresse, il focalise l’attention sur l’accident. Celui-ci, parce qu’il est inouï, nous porte à en rechercher les causes, ce dont nous dispense l’immersion dans le cours habituel des choses. Le normal, lui, ne nous apparaît pas comme le produit d’un enchaînement machiavélique. Les gens, d’habitude, ne tuent pas ; ils ne volent pas ; les enfants ne naissent pas siamois ; les braqueurs n’oublient pas leur portefeuille au guichet des banques qu’ils attaquent. Au contraire, l’irruption de l’inhabituel dans le quotidien fait naître l’intuition d’une causalité à l’œuvre. Et cette causalité secrète apparaît comme l’essentiel de la réalité : l’image que l’on a du monde par les informations, c’est, d’une part, un arrière-plan flou, celui des choses normales ; et d’autre part, s’en détachant, les quelques faits saillants qui semblent porter la vérité de l’ordre des choses et de leur désordre. Après tout, notre société est pacifique dans ses grandes lignes : pourquoi, cédant à l’impression accumulée des images pathologiques qu’on nous renvoie, y voir encore et avant tout la violence ? L’information a vocation à traiter de ce qui se passe Or, le normal, c’est justement quand il ne se passe rien. Ferait-on sa « Une » sur : « Journée tranquille à Paris : ni meurtre, ni incendie » ?
Le fait divers c’est ce qu’il y a de plus réel dans le réel, parce que c’est ce qui y surnage et s’en détache, ce que l’on peut toucher du doigt. L’effet de réalité qu’il produit nous met devant un quotidien factice, entièrement reconstitué à partir de faits exceptionnels ou pathologiques. Cette confrontation suscite le plaisir cognitif qu’éprouve toute personne qui se croit enfin initiée au « vraiment vrai », qui croit saisir le fin mot du réel. Pour autant, « l’effet de réalité » n’est pas une fatalité. On peut y échapper en adoptant une position critique qui croise les différentes approches, ce qu’un journalisme exigeant est en mesure de faire. La présentation des faits divers doit être prudente, distanciée et critique ce qui peut se traduire par exemple par l’utilisation du conditionnel lorsque l’information n’est pas suffisamment recoupée, ou par l’adoption d’une perspective historique ou sociale plus large qui relativise éventuellement le fait et lui ôte une partie de sa charge émotive. Le pluralisme des sources d’informations (documents, statistiques, analyses, contre-enquêtes etc.) est alors le meilleur moyen pour ne pas tomber dans le piège de l’illusion de réalité du fait divers.
Le deuxième mécanisme à l’œuvre dans le fait divers, peut, selon le cas, entrer en conflit ou bien entrer en résonance avec le premier : il s’agit de « l’effet de possibilité », cette intuition que l’on a que la causalité habituelle n’épuise pas le champ des causalités possibles. Le fait divers est divers parce qu’on peut lui trouver toutes sortes de causes, et pas seulement parce qu’il peut recouvrir toutes sortes d’événements. Clos sur lui-même, le fait divers est total. En germe, il semble contenir tous les éléments de son explication, la chaîne des causalités qui le rendent possible et tel qu’il s’est déroulé : son ADN événementiel. Un meurtre aux Batignolles ? Jalousie, trahison, crime crapuleux, accident ou suicide ? Et pourquoi la jalousie, pourquoi la trahison ? De là vient le plaisir de la lecture des faits divers : le mystère est en leur sein, tout comme l’édification morale qui pourra résulter de la découverte de la clé de l’énigme. Cette dimension littéraire de l’histoire à retrouver, à refaire, est à l’origine du plaisir herméneutique éprouvé par le lecteur, celui qui est causé par une interprétation du réel qui en lit la trame cachée. Le fait divers tire sa valeur de ce qui l’a rendu possible. Et c’est au journaliste de le découvrir, pour nous donner une information complète, autosuffisante.
Alors il est possible d’adopter deux perspectives sur le fait divers, à partir de cet « effet de possibilité » : ou bien on considère qu’il « exceptionnalise » l’événement et qu’il entre pour partie en conflit avec « l’effet de réalité ». Retrouvant le chemin qui mène à lui, on reconstitue une chaîne causale exceptionnelle voire unique. On clôt définitivement sur lui-même le fait divers, en ne lui reconnaissant aucun extérieur. C’est une histoire limitée à ces protagonistes, des itinéraires tous individuels, le simple drame de la jalousie d’un époux bafoué. Chaque cas apparaît alors comme singulier, même si la structure du fait est universelle (un homicide, un viol).
Ou bien, au contraire, « l’effet de réalité » amplifie « l’effet de possibilité ». Les deux entrent alors en résonance. Et, de la même manière que « l’effet de réalité » du fait divers le constituait signe du « vraiment vrai », « l’effet de possibilité » donne à la cause qu’on devine sous l’événement la valeur d’un paradigme ou d’un théorème sur la vie. Le réel est révélé parce qu’un fait en révèle enfin le sens. Si un tel fait est bien la vérité du monde, alors, la chaîne de ses causes est une loi du monde. De la vérité du réel (cela a bien eu lieu) on passe à la vérité sur le réel (c’est toujours comme cela que les choses se passent). Il y a là potentiellement une erreur, car dans sa définition même, le fait divers correspond à cette information, qui, vide de sens et non susceptible de se rattacher à une rubrique quelconque, doit être rangée dans la catégorie fourre-tout par excellence. Assigner un sens au fait divers, c’est en faire autre chose qu’une manifestation de la vie dans son désordre quotidien et son indistinction ; c’est donner des raisons remarquables à ce qui, en première analyse, n’en a pas d’autres que celle de la vie comme elle va. Doit-on toujours tenir que la cause d’un événement fait sens, qu’elle porte une signification que l’on peut détacher de l’événement lui-même ?
C’est dans cette alternative que se trouve l’interrogation essentielle : comment articuler « l’effet de réalité » et « l’effet de possibilité » du fait divers ? Doit-on singulariser à l’extrême le fait divers, doit-on insister sur ce qu’il y a de particulier, la nature des protagonistes, les hasards et les coïncidences, et en faire une nouvelle extraordinaire, pathologique ? Ou bien doit-on chercher un sens à assigner à ce lambeau de réalité, l’universaliser quelque peu, pour en rendre compte ? Il n’y a pas de réponse univoque ; la spécificité de chaque fait oblige à se reposer la question.
Parfois, la structure narrative propre à un média particulier fait que l’un des deux types de traitement (singularisation ou universalisation) est plus employé que l’autre. Dans la presse écrite, les deux sont possibles : utilisant les artifices du récit comme le présent de l’indicatif et la représentation littéraire, le fait-diversier peut redonner à voir l’événement et donc, restituant – avec plus ou moins de vérité – l’accident, le clore sur lui-même et le singulariser. Il peut tout autant en faire l’illustration de mécaniques sociales souterraines, de véritables lois de la société .
Mais le média télévisuel, lui, parce que sa structure narrative passe nécessairement par l’image, se trouve beaucoup plus limité : comment donner à voir un fait qui, par définition, a déjà eu lieu, et a donc généralement cessé ? Quelles images utiliser pour montrer et restituer au téléspectateur l’événement ? Parfois par chance, une caméra se sera trouvée là, et les chaînes de télévision passeront les images en boucle. Mais le plus souvent, il ne reste plus du fait que ses conséquences : une image furtive de l’inculpé, des témoignages, des décombres, des impacts de balles, des voitures brûlées ou des taches de sang. Quel support visuel donner à la narration, pour tenir une minute trente ou plus ? Un recours est d’ouvrir sur autre chose que le strict fait : ses causes, une analyse, tous éléments auxquels aucun support visuel n’est nécessaire. Et alors, sur un cadrage de la porte fermée de la maison de l’inculpé, une voix off rend compte de son profil psychologique qui le prédestinait à l’acte qu’il a commis. Ce n’est plus « que dire ? » et donc « comment le dire ? » C’est « comment peut-on dire quelque chose ? » et par conséquent « quelles choses dire ? »
D’un type de traitement à l’autre, si le fait divers occupe aujourd’hui, si souvent, la première place dans les informations, devenu la clé d’accès à l’analyse des problèmes de société, quels principes peut-on fixer pour que son usage reste légitime ?

D’une réalité révélée à une réalité factice

Multiplier les faits divers, leur donner la première place dans la hiérarchie de l’information, il s’agit là d’un choix rédactionnel qui n’a en soi rien d’abusif : l’information marche main dans la main avec la distraction, ce que les Américains appellent l’infotainment , et l’on peut la réduire à une suite de faits, tous singularisés, valant par leur intensité. Le problème est la nature que l’on attribue à ces faits divers : sont-ils une représentation de la société, une miniature quotidienne du monde, traitée en cinq minutes ou en deux pages ? Ou bien sont-ils un cas particulier d’une règle générale ? Ou enfin se réduisent-ils à la juxtaposition sans prétention d’événements qui se détachent du lot des dépêches AFP ? Si cette dernière perspective n’est pas contestable, autrement que sur le plan de la qualité de l’information ainsi restituée, faire comme si un fait divers en tant que tel pouvait apporter quelque chose à une analyse ou à une représentation de la société pose un problème de légitimité du traitement de l’information.
Certes, chaque fait divers doit être replacé dans son contexte, et parfois, il jette un éclairage pertinent sur celui-ci ; les causes qui l’expliquent peuvent expliquer d’autres cas. Remarquable illustration de la réalité, point d’entrée de l’analyse, il est un outil didactique intéressant pour comprendre et faire comprendre la société . Mais, de ce que le fait divers a des causes qui dépassent souvent la personnalité de ses protagonistes et la singularité de son contexte, on ne doit pas déduire, un peu hâtivement, qu’il en est donc la preuve. Car ce serait oublier au passage le profond mystère qui est au cœur du fait divers. Chaque nouvelle qui paraît au journal peut sembler, si l’on n’y prend garde, être comme la démonstration, et plus seulement l’illustration, de la vérité du mécanisme qu’on lui impute. C’est comme si la réalité devenait son propre laboratoire et que le fait divers était le test a priori des théories qu’on lui assigne a posteriori. Il y a de l’insécurité à un niveau dramatique en France, la preuve : ces images au 20 heures. La télévision pousse au crime, la preuve : ce meurtre, etc. Le fait divers semble prouver l’idée que l’on veut démontrer, comme l’on prouve l’existence d’une chose en la montrant simplement. Cette circularité de la preuve, qui part du phénomène pour en poser la loi et qui prouve ensuite la loi par ce même phénomène est diamétralement opposée à la démarche scientifique, fondée sur la réplication des expériences. Elle constitue une induction imparfaite, caractéristique des arguments invoquant le bon sens : d’un exemple indéniable, on tire une règle, dont toute la force vient justement de ce qu’elle est vérifiée par un exemple indéniable.
Si l’on se servait toujours du fait divers pour en faire un symbole ou une illustration, à partir d’un savoir établi antérieurement et reposant sur des informations sûres, le problème ne se poserait pas. Mais des articulations possibles entre « l’effet de réalité » et « l’effet de possibilité » du fait divers, on ne retient plus que celle où ils se renforcent mutuellement. La réalité indéniable du fait dote la cause qu’on lui impute d’une évidence factice, alors que l’événement est susceptible de se rattacher à toutes sortes d’autres raisons.
Parfois, pourtant, l’induction est correcte : peut-être est-ce bien le sentiment d’impunité qui explique tel fait de délinquance, ou le grand âge du conducteur qui explique tel accident. Mais le problème vient du traitement journalistique, quand il s’écarte des règles techniques et déontologique du métier : où est l’investigation derrière le fait divers ? La démonstration patiente, l’analyse prudente sont de peu de poids devant l’urgence du fait divers et son « effet de réalité » .
Il serait vain cependant d’accuser les journalistes de ces raccourcis qui tournent courts. On manquerait que le fait divers produit une dette de compréhension, d’analyse, de justification : du côté du lecteur, de l’auditeur ou du téléspectateur, il y a une créance contre celui qui produit l’information. Du fait divers, on glisse vers le fait de société. Il faut replacer l’événement dans un contexte, l’inscrire dans un système, mettre des mots sur des faits bruts, procéder, comme les moralistes en chaire, à une édification des consciences réunies autour du crime ; il faut donner à voir une réalité construite et compréhensible. Comment présenter un fait, sans lui donner un sens ? Délire interprétatif ou investigation manquée, tout peut paraître signifiant, tout peut paraître le symptôme d’une raison plus générale à l’œuvre. Alors, la machine marche à l’envers : un fait se produit, on le décrète paradigme d’une raison quelconque (l’insécurité rampante, la drogue au volant, les nouvelles délinquances, l’hypersexualisation de la société, la violence faite aux femmes etc.). Et il en devient la preuve. L’événement est là qui a fait de l’idée une réalité non plus seulement partielle et limitée à un cas, mais une réalité totale. On transforme du singulier en particulier, c’est-à-dire en un exemple d’une loi universelle. La généralisation est abusive. Car le fait divers, c’est l’antistatistique : le cahot de la vie, toujours unique, toujours singulier et à traiter comme tel. Il ne s’agrège pas, il s’accumule. Mais même cette accumulation ne fait pas loi : elle produit cependant un sentiment factice de connaissance, une objectivation bancale qui nourrissent parfois la certitude du bon sens. Le pacte de lecture qui lie le journaliste et le lecteur ou le téléspectateur renforce cette illusion, puisque le contrat tacite, c’est que seul le notable et le remarquable seront dits. Le fait divers est-il le reflet de la vie ? Sans y prendre assez garde, à le regarder de trop près, on risque de tomber au travers, dans l’illusoire. Le fait divers n’est pas à coup sûr la machine à décoder le réel qu’on voudrait qu’il soit.
Parfois aussi, la machine s’emballe : la tuerie de Nanterre, la tentative d’assassinat du maire de Paris. Sont-ce là, encore, des faits divers, des informations sans domaine particulier ? Du moins les traite-t-on comme tels, et ce n’est que secondairement que l’on prend appui sur eux pour parler de la sécurité des élus, de la fracture entre les élus et le peuple, de l’homophobie ou de l’insécurité. Dans l’espoir de rendre l’analyse plus concrète, on part d’un fait vrai. Comme une miniature, chacun des faits divers est censé représenter alors la totalité du thème auquel il se rattache. On raisonne à partir d’eux. Ils ne sont plus juste une illustration, ils se confondent avec leur sujet. Il ne s’agit plus là seulement de conclure de cas isolés à une tendance globale (d’attaques contre un homosexuel à une homophobie généralisée par exemple). Il s’agit de traiter la totalité d’une question à travers quelques exemples. La vie se simplifie ; la réalité s’unifie en quelques faits donnés ; les raisons se rassemblent en idées générales : paradoxalement, l’emprise du fait divers « dé-diversifie » le monde, et le réduit à quelques schémas simples : l’insécurité, ce sont les jeunes de banlieue ; les viols, ce sont les tournantes , etc. Eu égard à la complexité de la réalité, cette simplification est, parfois, absolument nécessaire et permet de l’appréhender ; mais elle peut tout aussi bien être mortifère pour la justesse de notre perception de la réalité. La vérité sur le monde ne marche pas toujours main dans la main avec l’intelligibilité du monde. Et l’on comprend certes mieux, mais on ne comprend mieux que quelque chose qui, malheureusement, reste faux.

L’impact du fait divers sur la rhétorique délibérative

Il nous faut des idées sur le monde, or le monde ne nous livre que des faits. Du fait à l’idée, il y a un fossé que l’on comble parfois trop vite, et cela n’est pas sans conséquences. Une information déterminée de manière trop univoque par le prisme des faits divers produit une perception du monde par trop factice. Elle peut alors avoir des conséquences particulièrement néfastes sur la qualité du débat démocratique auquel elle donne naissance. Certes l’intention est juste : la volonté de rendre l’information accessible et compréhensible est louable. Le journaliste, appuyant ses analyses sur le concret des faits, se fait didactique. Mais si le but est préservé, les moyens risquent d’être déficients : construire l’analyse à partir des faits divers, et uniquement à partir d’eux, c’est renoncer à la pédagogie pour parier sur la connivence, le bon sens, qui, on l’a vu, infère trop souvent une vérité générale d’un cas unique. C’est favoriser une démocratie du clin d’œil.
Cela correspond à une nouvelle rhétorique démocratique qui ne représente pas la totalité du débat public, mais qui correspond à une tendance émergente au sein de celui-ci. L’argument fait alors place à l’exemple concret, réel, indéniable. L’idée cède le pas au cas. Et l’on a alors parfois trop tendance à ne plus débattre à l’aide d’arguments, et à ne plus échanger que des faits divers . Il y a là le risque d’un infléchissement excessif de l’éthique délibérative en faveur de l’appel au bon sens, lui-même fondé, sans qu’on s’en aperçoive, sur les faits divers, c’est-à-dire sur ce qui est hors-normes. Certes, cela ne mène pas toujours immanquablement à une erreur, et parfois, le bon sens tombe juste. Il y a seulement que parfois il se trompe.
Surtout, cette imprégnation progressive du débat public par les faits divers exclut de la liste des arguments admissibles l’ensemble de ceux qui ne peuvent être traduit en faits, ou qui ne peuvent être appuyés sur des cas concrets, connus de tous. Comment traduire en fait les résultats d’une étude statistique sur l’influence de la suppression des subventions aux associations municipales sur les chiffres de la délinquance ? Faire appel au bon sens pour emporter la conviction de ceux qui écoutent, cela suppose une expérience commune, un fait que tous connaissent et de la valeur de vérité duquel chacun peut se convaincre . Or toutes les vérités ne sont pas des vérités d’expérience, traduisibles en fait aisément identifiables. Dans cette revitalisation du pathos rhétorique dont procède l’omniprésence argumentative des faits divers, le débat démocratique risque de perdre de sa pertinence. Quand on se limite à dire : « La mondialisation ? » C’est le drame des ouvriers de Moulinex. La répression ? Elle est nécessaire parce que sinon des jeunes filles, comme on l’a vu, se font violer dans des « tournantes ». L’intégration est un échec en France ? La preuve, on a sifflé la Marseillaise ; alors, quelle que soit la pertinence du raisonnement que l’on tient, loin de le restituer, on le contracte jusqu’à le faire disparaître en un tour de passe-passe. Comment argumenter contre, autrement qu’en y opposant un autre escamotage ? L’emprise des faits divers sur notre perception du monde rend de plus en plus possibles ces hiatus argumentatifs. Parce que le réel nous est présenté à travers les prismes d’événements particuliers, notre intuition est plus sensible à ces manœuvres rhétoriques qui consistent à donner comme preuve de ce que l’on avance ce qu’il s’agirait justement de démontrer.
Outre la possible erreur à laquelle peut mener une telle rhétorique délibérative, il est important de voir sur quelle conception de la démocratie elle repose : celle d’une démocratie toute centrée sur la proximité et la victime. En effet, le postulat qui la fonde, c’est que le vrai du débat, ce qui doit le clore, c’est le concret, le proche : un fait avéré, qui, bien qu’il soit un hiatus dans le quotidien, aurait pu arriver à chacun. La présence croissante des faits divers dans le débat, qu’elle y réponde ou qu’elle l’accompagne, participe d’un infléchissement de la perspective politique vers la fiction d’une proximité, devenue valeur politique supérieure. Ce qu’attendent les citoyens, ce qu’ils craignent tout autant, ce ne peut être alors que ces petits faits qui arrivent, qui constituent l’actualité d’un pays, aussi éclatée et singulière soit-elle. Et de ces faits toujours subis, se dégage l’intuition – sans doute infondée – d’une passivité. Vivre sous l’emprise des faits divers, dans un monde de faits divers, c’est vivre dans un monde où les choses arrivent, vous arrivent sans jamais qu’on les suscite. Chacun peut se représenter alors comme une victime potentielle qu’il appartient au politique de prendre en charge, pour répondre à l’urgence du drame, pour le faire cesser. Une démocratie de la proximité mâtinée d’une démocratie centrée sur la figure de la victime se joue dans le fait divers. C’est de l’extraordinaire dans le quotidien : l’extraordinaire, c’est la victime ; le quotidien, c’est la proximité. L’outil est parfait pour le rôle qu’on lui fait jouer dans le débat public, au profit d’une proximité illusoire mais au détriment de la vérité.
L’emprise croissante du fait divers sur l’actualité et le débat démocratique pose donc bien problème. Sur le papier, la solution est toute trouvée : là où le raisonnement fait défaut, il s’agit d’opposer une réflexion, des raisons, des arguments, des exemples : alimenter le débat sans accepter les simplifications ou l’éthique argumentative imposées. De l’université aux grandes revues, en passant par les médias eux-mêmes, il existe des espaces où cela est possible. Le problème, c’est que l’espace délibératif public n’est pas extensible à l’infini, que l’audience n’y est pas également répartie et que tous les discours ne l’occupent pas avec la même efficacité. Cependant, un journalisme exigeant et de qualité existe sans conteste. Entre vœux pieux et raisons d’espérer, c’est dans le débat et l’adoption de perspectives critiques, toutes favorisées par le pluralisme et le refus de l’alignement éditorial, que se trouvent les remèdes aux vices de ce système. La prégnance du fait divers dans notre rapport à l’actualité n’est qu’une tendance, pas nécessairement une fatalité.