L’Europe après l’épreuve irakienne

L’Europe après l’épreuve irakienne

Fédéralistes et souverainistes : un clivage remis en cause

Roland Hureaux

Il se peut que la guerre d’Irak n’ait pas seulement fait éclater le bloc des pays européens, selon qu’ils faisaient ou non allégeance à Washington, mais plus profondément remis en cause le clivage, depuis longtemps tenus pour acquis, entre « souverainistes » et supranationaux.
Jusque-là, en effet, la carte des sensibilités semblait claire. D’un côté, les partisans de l’Europe dite « fédérale », qui étaient à peu de choses près les mêmes que ceux d’une alliance étroite, pour ne pas dire une allégeance sans conditions aux États-Unis. On les trouvait aussi bien à droite (démocrates-chrétiens et libéraux) qu’à gauche (sociaux démocrates). De l’autre, ceux qui, dans la tradition gaulliste, étaient à la fois attachés à la souveraineté nationale et à l’indépendance de l’Europe. Rares étaient en revanche, dans cette configuration, les partisans d’une Europe fédérale méfiants de l’Amérique et sérieusement partisans d’une « Europe-puissance ». Rares également les souverainistes pro-américains à l’exception de Mme Thatcher et de la plupart des Anglais, attachés à la souveraineté nationale, mais atlantistes inconditionnels.
Or, ce schéma semble aujourd’hui ébranlé. N’est-il pas étonnant que les deux principaux promoteurs de la Constitution européenne, une constitution dont, en principe, la vocation est fédérale, soient Jacques Chirac et Gerhard Schröder, les mêmes qui ont incarné la résistance à l’unilatéralisme américain dans l’affaire irakienne ? Or, le moins qu’on puisse dire est que, dans la gestion de cette crise, ni la France, ni l’Allemagne ne se sont vraiment souciées de s’appuyer sur un consensus européen. Elles ont même un moment esquissé un axe « continental » Paris-Berlin-Moscou, qui sort complètement des schémas classiques de la construction européenne. Un rapprochement qui pourrait n’être peut-être pas seulement de circonstance.
Les pays d’Europe centrale et orientale, qui passaient à la fois pour pro-européens et atlantistes, ont résolument choisi le camp de Washington contre la France et l’Allemagne, sacrifiant sans états d’âme sur l’autel de l’allégeance américaine tout souci d’harmonisation continentale. Derrière le rejet d’une tutelle franco-allemande (surtout si le troisième partenaire est la Russie), se manifeste ainsi une profonde indifférence au thème typiquement français de l’Europe puissance. Et au passage, ces pays se sont révélés pour ce qu’ils étaient, derrière la rhétorique européenne que leur candidature fraîche les obligeait à adopter : des pays attachés à leur souveraineté nationale. Le cas de l’Espagne est analogue et il est significatif que, dans les négociations sur la constitution européenne, qui ont repris depuis la guerre, ce pays ait suivi les positions restrictives de l’Angleterre sur plusieurs points en litige. C’est là un fait nouveau tant l’attachement de l’Espagne à la construction européenne faisait jusque-là peu de doutes.
Redistribution corollaire des cartes du côté des États-Unis. Depuis la CECA et la CED, Washington avait plutôt appuyé la construction européenne. Jean Monnet avait notoirement des liens privilégiés avec l’Amérique. Cet appui n’avait certes jamais été total : le traité de Rome avait suscité des réserves dans la mesure où les États-Unis n’aimaient pas l’idée d’une politique agricole commune, ni celle d’un front commun européen dans les négociations du GATT. Lors du traité de Maastricht, l’Amérique avait obtenu que toute position arrêtée dans le cadre de la PESC ne contredise pas celles qui auraient été arrêtées au sein de l’OTAN (article J4 alinéa 5). Mais les États-Unis ne voyaient pas sans inquiétude l’idée d’une monnaie unique.
La pression exercée par les États-Unis pour faire entrer la Turquie, son alliée traditionnelle, dans l’Union européenne avait-il pour but de couler celle-ci ? Elle témoignait en tous cas de bien peu de considération pour l’Europe conçue comme un espace de civilisation chrétienne homogène, ainsi que le concevaient les Pères fondateurs. L’attitude pour le moins ambiguë de la Turquie dans la guerre d’Irak ne semble d’ailleurs pas remettre en cause la position américaine et donc la candidature de ce pays.
Mais le fait le plus nouveau est que les « faucons » américains, rompant avec l’attitude traditionnelle américaine, ne cachent plus leur volonté de démanteler l’Europe, au grand dam des fédéralistes classiques, dont tous ne l’ont peut être pas encore compris. Les milieux dirigeants américains veulent désormais empêcher toute puissance, quelle qu’elle soit, de menacer le leadership des États-Unis. Que l’affaiblissement de l’Europe comme puissance politique autonome ait été un effet collatéral de la guerre d’Irak ne fait pas de doute ; il se peut qu’il ait même été un des buts de guerre des États-Unis, voire le principal. En embauchant la Pologne, dont la participation à la guerre avait été bien symbolique mais qui se trouve placée au cœur du continent, pour participer à l’occupation de l’Irak, un coin a été enfoncé dans le dispositif européen.
Mais l’Europe n’est pas constituée que de gouvernements : devant la division de ceux-ci, s’est à un moment dessiné un mouvement unanime des opinions, hostile à la guerre, y compris en Grande-Bretagne et en Espagne. La guerre d’Irak, en cassant l’Europe politique institutionnelle, a suscité l’Europe des peuples et fait émerger, pour la première fois aussi distinctement, une opinion publique européenne, distincte de l’opinion occidentale, dont la France a été le porte-drapeau. Et l’Europe dont il s’agit, n’est ni celle des Six, ni celle des Quinze ou des Vingt-cinq, mais véritablement l’Europe de l’Atlantique à l’Oural, la Russie s’étant trouvée largement associée à ce mouvement.
Si les partisans de l’Europe institutionnelle peuvent être légitimement troublés par le comportement des États-Unis sur lesquels ils comptaient, à l’inverse ceux qui s’opposent à celle-ci, qui se trouvent généralement dans la mouvance souverainiste, devraient être attentifs à l’aide que leur a apportée dans la crise irakienne le mécanisme de la monnaie unique. Il ne fait guère de doute en effet, que, sans l’euro, Wall Street aurait, par des attaques ciblées contre le franc fragilisé par une situation économique difficile , obligé Jacques Chirac à rentrer dans le rang. À tout le moins se serait-il trouvé en position difficile sur le plan intérieur. C’est parce que les économies européennes se trouvent, qu’on le déplore ou qu’on s’en réjouisse, attachées à la même cordée que l’un ou plusieurs des partenaires peuvent faire des pieds de nez politiques sans risquer qu’on les fasse chuter – et qu’à l’inverse leurs partenaires, même s’ils ne sont pas sur la même longueur d’onde, se trouvent forcés d’être économiquement solidaires avec lui. La dépendance économique que l’on peut aussi bien appeler la solidarité se trouve ainsi être curieusement le corollaire de l’indépendance politique. Cette donnée fonde ce que certains tiennent non sans raisons pour un fait étonnant : un gouvernement français parlant haut et fort à New York pendant que son ministre des Finances reçoit sans broncher les admonestations de Bruxelles.
Que va-t-il sortir ce cette situation remplie de paradoxes ? Si l’on considère les postures nouvelles de la France, de l’Allemagne – et de la Russie qui, dedans ou dehors, n’en demeure pas moins un partenaire « incontournable » du jeu européen , comment supposer que ces pays acceptent qu’une future Constitution européenne leur lie les mains, les empêchant de refaire demain ce qu’ils viennent de faire aujourd’hui ? En évoluant vers une meilleure prise en compte des gouvernements dans son projet, Valéry Giscard d’Estaing a sans doute pris acte de cette nouvelle donne.
Les questions politiques et militaires ont donc des chances de demeurer encore longtemps une affaire de souveraineté, aucun deux camps, les « indépendantistes » du centre autour du tandem franco-allemand et les pro-Américains de la périphérie, Anglais, Latins ou Slaves, n’ayant sérieusement l’intention de se laisser contraindre par une majorité qui serait contraire à leurs orientations fondamentales.
Est-ce à dire que le discours pro-européen classique va se muer en une rhétorique creuse analogue à ce qu’avait pu être le marxisme-léninisme dans le Russie d’Andropov ? Peut-être pas si vite. Le discours fédératif, en effet, même s’il a ses limites, continue d’être opératoire dans la sphère où n’interviennent pas les intérêts diplomatiques majeurs : tout ce qui touche à l’« intendance », réglementaire, financière, économique et sociale, l’Europe du blé et de la viande mais aussi aujourd’hui de la monnaie, des normes et de bien plus encore.
Rétention du fondamental, mise en commun du « subsidiaire ». Nationalisant ce qui ailleurs relève du pouvoir fédéral et fédéralisant ce que le principe de subsidiarité devrait laisser aux pouvoirs nationaux, voire locaux, l’Europe continuera-t-elle encore longtemps de marcher la tête en bas ? Sans doute et peut-être plus que jamais.
Il est probable en effet que la dépendance économique, voire sociale, de plus en plus grande dans laquelle nous plonge l’Europe institutionnelle continuera de plus belle, pour le meilleur et pour le pire. Le pire si elle exprime la volonté d’une technocratie froide imposant des décisions d’autant plus inhumaines qu’elle se trouve coupée de toute base démocratique, comme le montre l’absurde décision de mettre à l’amende les éleveurs français déjà à demi ruinés par la crise de la viande bovine. Le meilleur, si elle permet aux plus audacieux de ses hommes d’État de parler haut et fort dans le concert mondial, mis à l’abri des sanctions par la solidarité européenne et suscitant autour d’eux dans certains cas, pas toujours ne rêvons pas, une voix de l’Europe.