Les valeurs démocratiques : comment lever la contradiction ?

Les valeurs démocratiques : comment lever la contradiction ?

Nicolas Tenzer

La crise de la démocratie change progressivement de nature et les analyses deviennent plus inquiètes, d’autant qu’elles peinent à définir un horizon porteur de solutions. On aurait tort de ne pas saisir, dans les litanies contemporaines sur la crise et dans la montée des contestations, parfois radicales, et des insatisfactions, le durcissement des atteintes qui sont portées à l’ordre libéral et démocratique. Elles traduisent une modification de la nature de l’ébranlement ou, plus exactement peut-être, une accumulation de petites ruptures qui finissent par donner le sentiment d’une cassure.
Chacun connaît les termes classiques habituellement utilisés : mélancolie, asthénie, dépolitisation, retrait civique, perte des repères. Or, nous n’en sommes plus là. Les fondements du pacte démocratique sont sérieusement atteints, minant la capacité du politique à offrir une promesse d’avenir. Nous pouvions jadis concevoir un envers positif des maux anciens. Nous appelions tous – et j’en ai porté ma part au réengagement civique, à la réhabilitation du clivage gauche/droite, à une citoyenneté active, etc. Ces remèdes ne désignaient nulle action concrète, et il ne pouvait en être autrement. D’autres estimaient, non sans raison lorsqu’ils pourfendaient les nostalgiques d’une coupure idéologique entre les protagonistes du débat politique et, plus largement, du monde, que la libération d’une emprise trop grande de la politique pouvait s’assimiler à une chance. Manquait pourtant la conception d’une troisième étape – de même qu’en philosophie il faut dépasser autant l’idéalisme que la déconstruction. Pour schématiser, alors que la liberté des Anciens ne répond plus, la liberté des Modernes ne laisse de paraître insuffisante.
Il était encore licite, il y a quelques années, de croire que le diagnostic d’une dépolitisation était le bon et qu’on pouvait présenter honnêtement une norme ou un visage clair d’une politique idéale, fondée sur la « raison » et sur la mobilisation des citoyens. Il suffirait que les hommes changent, que les partis cessent de donner le spectacle de leurs querelles navrantes, que la classe politique se renouvelle davantage, faisant apparaître des têtes nouvelles, et naturellement que l’économie renoue avec la croissance. Tout ceci demeure certes souhaitable, mais ne saurait être considéré comme suffisant.
Nous quittons désormais aussi le domaine de la psychologie et des représentations. Il est trop facile d’affirmer que le malaise est « dans les têtes ». Si tel était encore le cas, il suffirait de faire œuvre de pédagogie et de conviction. Les facteurs de crise deviennent en quelque sorte objectifs. Ils le sont en termes matériels : la durée de la crise économique et sociale induit des effets spécifiques. Ils le paraissent aussi en termes conceptuels : le citoyen finit par ne plus savoir quelles sont les valeurs de base de l’ordre démocratique libéral au-delà des règles de base de la démocratie elle-même. Il ne sert donc à rien de lancer des « appels ». La situation exige un changement des pratiques et des doctrines politiques autrement conséquent. Elle appelle un examen de conscience et une nouvelle exploration des valeurs qui structurent la démocratie.
De fait, l’enjeu ne réside plus dans la lutte contre un retrait ou un individualisme hédonisme satisfait, qui n’a, au demeurant, probablement jamais existé. Il se situe dans l’élaboration d’un nouveau cadre pour l’action. Force est de reconnaître que si les concepts utilisés par la philosophie politique demeurent indispensables – comment ne pas relire ce qui se passe aujourd’hui à la lumière des analyses classiques du pouvoir, de la souveraineté, de la légitimité, de la lutte pour la reconnaissance, des données anthropologiques à la base de la constitution sociale, etc. ? , il n’existe pas sur le marché de théorie explicative et « sotériologique » qui permettrait de le fabriquer. Sans doute est-ce aussi que nous avons définitivement fini – et je l’estime heureux – avec les grands schémas et les thèses générales qui visent à planter un décor définitif qui autoriserait à décrire la société moderne et à proposer les voies de son évolution.

Une nouvelle configuration politique

Nous assistons, en effet, au télescopage de trois réalités. Celles-ci ne sont certes pas entièrement nouvelles, mais elles produisent aujourd’hui des effets sans commune mesure avec ce qu’ils étaient il y a deux décennies.
La première de ces réalités réside dans l’incompréhension de l’ordre du monde. Celui-ci s’annonce culturellement différent et agressif, car sans enracinement ni dans l’histoire, ni dans la vie. Certes, cette réalité est celle du système mondial marqué par la fin des Blocs et l’émergence de nouvelles zones de fracture. Mais elle tient aussi à l’émergence de nouvelles formes culturelles qui ne renvoient à aucun système de valeurs défini, même pas contestataire. C’est au sein de chaque société, sinon de chaque personne, que passe désormais l’étrangeté – et celle-ci n’a rien à voir, faut-il le préciser ?, avec l’existence de minorités aux modes de vie différents. La culture qui nous environne et que, pour une part, nous faisons nôtre dans nos pratiques quotidiennes ne nous offre aucune norme et aucune référence à partir desquelles nous pouvons conduire notre vie et appréhender le monde et la société qui nous entourent.
La deuxième réalité tient à l’absence de stratégie et d’emprise de la part des gouvernants. Bien sûr, chacun, en France, en percevra une illustration dans les scandales financiers et sanitaires, l’absence de maîtrise budgétaire (et plus encore de capacité de redéploiement en fonction de priorités rigoureusement énoncées), une réforme de l’État avortée et une décentralisation qui apparaît dépourvue de finalité pour le plus grand nombre. Toutefois, là aussi, le phénomène est plus profond : il traduit une sorte de disempowerment, pour prendre le terme anglo-saxon, qui s’assimile à une absence de prise sur les choses, que ce soit pour définir une stratégie ou pour corriger les maux les plus graves. Chacun mesurera les difficultés pratiques d’une telle entreprise, mais celles-ci paraîtraient sans doute plus excusables si un fil directeur, porteur de valeurs et prenant place dans un cadre de principes clairs, existait.
Enfin, s’installe un sentiment d’insécurité personnelle accru. Celui-ci est loin d’être infondé, y compris pour des classes moyennes, au demeurant considérablement diversifiées. Contribuent à cette insécurité des difficultés de vie durables pour un grand nombre, le sentiment que demain sera pire qu’aujourd’hui, le doute entretenu sur les droits sociaux de demain. La démocratie, régime d’incertitude, était promesse de liberté ; la frayeur qu’elle engendre conduit à une défense panique de l’existant que révèlent le refus de l’Europe et du monde, la quête d’une identité nationale introuvable et la dénonciation infantile du libéralisme et du marché. Il est à craindre que l’insécurité conceptuelle produise des maux encore plus graves que l’insécurité économique qu’elle ne fait naturellement que renforcer.
Dans le cas français, notre sociologie et notre histoire politique concourent à faire de ces réalités un cocktail liberticide. Point n’est besoin de s’étendre sur le constat : la perte de confiance dans les forces politiques classiques pour résoudre les maux de la société dans la mesure où elles se sont employées, à tour de rôle, à en minimiser l’importance, la tentation d’expliquer tous les drames par une cause unique – mondialisation, forces étrangères incontrôlées, notamment « financières » – dont nous ne sommes pas responsables, le renfermement sur des structures héritées du passé, protections éphémères qui bloquent toute réforme et ferment la conception d’un monde à la fois meilleur et différent. Cela donne l’alternative stérile entre le conservatisme et la révolution, soit, dans les deux cas, la stérilisation de l’avenir et de l’action et, naturellement, un renforcement des effets pervers des les trois réalités que nous avons énoncées.
Comment sortir du piège ? En tenant ensemble trois termes : la liberté, la sécurité et l’énoncé, dans le champ politique, de valeurs. Certes, cela ne suffira pas, à soi seul, à rétablir une plus grande confiance en la société et en la politique. Mais une telle entreprise permettra de tracer un socle de base à partir duquel il sera possible d’agir et pourra progressivement combattre le sentiment d’injustice et d’obscurité de l’ordre social qui est le nôtre.

Une nouvelle doctrine de la liberté

S’il me faut commencer par la liberté, c’est parce que, quand même, il n’est de démocratie qu’à cette condition. Cette liberté est, de manière inséparable, liberté de l’esprit, liberté politique et liberté économique. En offrant à chacun la chance de dépasser sa condition, ces trois libertés autorisent l’émancipation intellectuelle, le bannissement de l’oppression et la prospérité économique. Elles contribuent toutes à définir un nouveau système social où il n’est plus de place assignée une fois pour toutes et où chacun peut progresser par sa pensée, par ses choix politiques et par son travail. Naturellement, toutes ces libertés ont des limites et nécessitent des correctifs, par exemple pour interdire l’usage liberticide ou attentatoire à la liberté de la parole ou pour protéger les plus faibles. Mais en démocratie, le principe même ne peut être négociable.
Or, l’inaptitude à affronter l’insécurité démocratique menace triplement la liberté : par la recherche d’une idéologie, par le refus du jeu politique pacifié et par le rejet de la concurrence. Dans la sphère économique, celui-ci engendre l’appauvrissement ; il signifie aussi une société qui se claquemure sur ses castes, ses corps et ses ordres. Il aboutit à une politique qui fait prospérer ses féodalités et se repaît de l’absence de contrôle et de sanction. Quand la société est régressive et la politique minée par les arrangements, seule la concurrence permet l’égalité et le déverrouillage des situations.
Pour autant, tenir un discours seulement libéral est stupide et paraît à beaucoup déconstruire le semblant d’ordre qui existe encore. Le libéralisme, dans toutes ses composantes, n’est pas à lui seul sa propre fin, mais se situe sous la dépendance d’un projet qu’il permet de réaliser. Sans doute l’était-il jadis, où il portait tout simplement un projet d’émancipation par rapport à un ordre oppressif. La liberté négative à la Berlin pouvait tenir lieu de programme. Désormais, la liberté doit être sous la dépendance d’une conception qui lui est extérieure, même si celle-ci l’inclut en grande partie. La liberté est nouée à une finalité et à une conception de l’homme et de la société. Tactiquement, l’éloge de la liberté est inaudible pour des sociétés qui s’y croient habituées et n’en mesurent pas le prix et cela explique son peu de succès et l’absence de compréhension de ses virtualités de remise en cause d’un ordre pourtant perçu comme injuste.

Une sécurité équilibrée

La sécurité est la base du fonctionnement de toute société. Elle est aussi, on le sait depuis Hobbes et Locke, à l’origine de l’exigence, formulée par des citoyens, d’un ordre politique. Or, ceux qui s’en font les chantres ou la vouent aux gémonies en ont une représentation univoque, en quelque sorte policière. Une notion juste de la sécurité implique l’équilibre de termes virtuellement contradictoires. La sécurité des personnes et des biens doit être combinée avec la sécurité du citoyen devant le contrôle par le pouvoir et ses organes. La sécurité requiert donc aussi la protection de la vie privée et du secret de la personne, des garanties judiciaires, etc. La protection du citoyen devant les aléas individuels et collectifs de la vie est naturellement la base, elle aussi, du pacte démocratique moderne. Il faut l’associer à une sécurité nouée à la reconnaissance du travail et de l’effort qui suppose l’évolution des places. Cela veut dire, concrètement, que la sécurité pour tous ne signifie pas l’arasement des différences et l’incapacité de s’enrichir. La sécurité juridique prohibe des changements rapides et brutaux de la loi. Le droit ne peut évoluer de manière incessante, notamment à chaque changement de majorité. Ce type de sécurité requiert également son changement devant des réalités nouvelles et leur prise en compte par le droit qui ne peut être muet devant les évolutions majeures des techniques et des conceptions.
Chacun admettra aussi que la sécurité du système mondial repose sur la stabilité des frontières et sur la recherche de la paix qui suppose, comme on dit en langage diplomatique, la recherche de « solutions politiques » qui, elles-mêmes, reposent sur le « dialogue politique ». En même temps, la sécurité ne repose pas seulement sur la considération d’un ordre global qu’il faudrait assurer à tout prix, mais aussi sur la prise en compte des parties. Autrement dit, la sécurité internationale bien comprise dépend aussi de la sécurité des personnes, nouée à la liberté démocratique. L’ordre global est bâti sur une multitude de sécurités internes. Cela empêche de considérer l’ordre existant comme intangible au sein d’un équilibre des puissances et des forces déterminé une fois pour toutes.
En somme, la sécurité dans ses différentes composantes mixte des éléments de fixité et de mouvement. Sans la première, le monde et la société ne sont plus qu’inquiétudes stériles ; sans le second, toute espérance, notamment d’émancipation et de progrès, est bannie.

Des valeurs en démocratie

Les seules valeurs acceptables combinent l’existence d’un cadre pour l’action et la possibilité de son évolution. Elles ne peuvent être des valeurs figées déterminées une fois pour toutes ; mais ce ne sont pas non plus des valeurs que l’individu peut seul porter, dans l’intériorité de ses choix privés. Dès lors, on ne comprend ce que sont des valeurs démocratiques – il ne s’agit pas d’autre chose – qu’à la lumière des problématiques précédentes.
D’un côté, elles ne peuvent qu’être conçues librement, par la délibération au sein de la sphère publique, et non pas imposées d’en haut – par Dieu, l’Histoire, la Science ou au nom d’une morale transcendante. Ce faisant, elles doivent approfondir les libertés démocratiques concrètes, c’est-à-dire vécues dans l’ensemble des activités privées et sociales.
De l’autre, elles visent à apporter une triple sécurité. La première repose sur une confiance pour chacun dans le caractère communément accepté de ses propres valeurs. Cela signifie qu’il ne saurait y avoir d’opposition entre ces valeurs collectives et les attachements et les choix individuels, et ce dans un double sens. D’un côté, la confiance dans le caractère partagé des valeurs fondamentales doit produire une acceptation de la différence qui cesse, dès lors, de paraître menaçante. Ainsi, l’autre, le différent, cesse de paraître hostile. D’un autre côté, par une sorte de pacte, celui qui provient d’ailleurs ou qui vit différemment ne remet pas en cause les principes de l’ordre dans lequel il habite. La deuxième sécurité réside dans une prévisibilité de l’évolution, au moins de sa propre société – pour le monde, c’est une autre affaire ! , qui cesse d’être menaçante. Doit être dès lors garanti le respect des valeurs fondatrices du pacte social, qui ne peuvent uniquement tenir dans des déclarations de droits et des principes généraux. On relèvera aussi que cette sécurité peut correspondre au socle de la légitimité de tout gouvernement, notamment lorsqu’il entreprend des réformes d’une certaine ampleur, car elle marque une limite claire et consensuelle à ce qui est acceptable. La sécurité doit enfin être garantie à ceux qui, dans leur choix de vie, s’écartent de la norme majoritaire, mais participent des mêmes valeurs communes. La communauté de valeurs ne signifie pas l’identité.
Or, la pratique démocratique a combiné deux mouvements contraires. D’un côté, Elle a discrédité l’idée de valeurs au motif qu’il faudrait préférer les procédures à une définition substantielle des normes, comme si les unes s’opposaient forcément aux autres. On notera, en incidence, que les systèmes de justice inspirés par ce qu’on appelle parfois la « régulation » marient une moindre précision législative et réglementaire et une référence appuyée à des principes généraux dans le cadre d’un droit clairement finalisé. Sur un autre plan, on sait que certains communautariens anglo-saxons, notamment Charles Taylor et Michael Walzer, reconnaissent la nécessité de procédures propres au libéralisme, tout en constatant qu’une société stable a besoin d’une définition partagée de ce qu’est la « vie bonne ». D’un autre côté, on assiste à des relents opposés et parfois paniques : le retour de la morale, l’imposition d’une vulgate républicaine taillée dans le roc, la glorification a-critique de la nation, sans distance ni d’ailleurs souvent réappropriation de son histoire. Tout se passe comme si l’alternative se situait entre, d’un côté, l’indétermination totale quant aux principes qui réunissent les membres d’un groupe – national ou européen , de l’autre côté, un salut dans une nouvelle transcendance, spirituelle, nationaliste ou sectaire-contestataire.
La question déterminante est bien celle de l’appartenance et de la fierté, fierté certes de ses principes constitutionnels, mais pas seulement. Les règles protectrices de la démocratie, les droits de l’homme et les libertés publiques, son socle imprescriptible, figurent des principes négatifs qui n’apportent pas une adhésion suffisante. Ils sont, dès lors, menacés par ce qu’il faut appeler les « ennemis du libéralisme », internes ou externes, nationalistes ou fondamentalistes. Nous aurons raison de répondre à ceux qui condamnent les dérives du système libéral-démocratique – de la prostitution à l’indigence culturelle, de l’alcoolisme à l’indifférence envers les actes civiques minimaux (ne pas jeter ses papiers sales sur la chaussée) – que mieux vaut cette « licence » à l’ordre moral, à la dictature des mollahs, à l’enrégimentement communiste et même au contrôle social singapourien. Il faut préférer les dérèglements, petits et même grands, du capitalisme et de la société de tolérance à la privation des libertés, au contrôle de la vie privée et à la police des mœurs. Mais peut-on sauver un système qui n’entraîne ni adhésion interne véritable, ni fierté vis-à-vis de l’extérieur ? Quelle viabilité a un régime qui ne suscite pas la capacité d’expliquer ses ressorts internes tant ils paraissent évidents ? Il crée une insécurité telle que, chez beaucoup, plane une tentation liberticide dans la fuite ou dans l’idéologie, ce qui constitue une même manière de ne pas affronter le monde réel.

Trois catégories de valeurs politiques

Si nous voulons protéger les libertés et apporter à tous une sécurité accrue, nous ne pouvons refuser de définir des valeurs communes. Celles-ci sont politiques et n’aspirent à aucune éternité. Elles sont collectives, mais reposent sur la primauté de l’individu. Elles visent à redonner une fierté nationale – mais incluse dans un cadre plus large , mais n’entretiennent aucune gloriole nationaliste. Elles correspondent, pour partie, à des règles civiques, sociales et politiques qui s’imposent aux gouvernants comme aux individus et, pour partie, à une idée de l’intérêt national. Je n’en dresserai pas la liste ; seul le débat politique peut, sur la durée, les faire surgir. On y discernera trois catégories.
La première correspond aux principes civiques de base, depuis, par exemple, une conception explicite de la laïcité jusqu’à un système de droits et de devoirs inhérents à la vie en société. Un républicanisme à prendre ou à laisser n’aurait aucun sens ni avenir. Ces principes sont liés à l’éducation et à une conscience de soi suffisamment apaisée pour autoriser une conscience de l’autre. Ils supposent un langage qui nous donne les mots pour nous intégrer dans une histoire à laquelle nous appartenons et avec laquelle nous devons prendre de la distance. Loin de toute morale éternelle, ces valeurs correspondent à un intérêt bien compris.
La deuxième relève des principes politiques et sociaux qui régissent le fonctionnement collectif : la lutte contre les inégalités, les règles de responsabilité politique, de compte rendu et de contrôle, l’ensemble des sécurités dont bénéficient les individus, les clés de partage des efforts, en somme simultanément la constitution politique, sociale et fiscale. Que la droite et la gauche n’osent plus définir le type de société qui a, pour elles, de la valeur, tâche complexe puisque sont pareillement inacceptables les modèles hiérarchique et égalitaire, est pour beaucoup dans le sentiment d’insécurité. Sans valeurs, il n’est pas de gouvernement politique et social.
Enfin, la troisième catégorie repose sur une idée de l’intérêt national qui, quoique défini vis-à-vis de l’extérieur, repose sur des choix internes. Il n’a rien à voir avec la mythologie de l’intérêt général qui, fermant la discussion, dissimulant des intérêts contestables et récusant toute définition explicite, insécurise tout le monde et clôt tout débat sur nos intérêts d’avenir. Il suppose que soit défini un idéal de prospérité qui repose sur l’ouverture. Il exige aussi une idée du monde qui met en concordance nos valeurs internes et externes. Pas plus que n’importe quelle nation, la France n’est l’amie de tous. Le jeu des puissances ne sera pas plus simple ou moins inquiétant pour autant ; au moins saurons-nous mieux ce que nous voulons en faire.