Jeunes chercheurs en quête initiatique

Jeunes chercheurs en quête initiatique

Jean-Daniel Lévy et Stéphane Rozès

Le débat sur le devenir de la recherche se polarise le plus souvent sur ses moyens, son organisation et son articulation avec le système économique. Or, en amont de ces problèmes, l’attractivité de la recherche auprès des jeunes constitue un enjeu stratégique. De ce point de vue, les représentations des jeunes chercheurs sont déterminantes.
Comment le thésard vit-il la période de recherche et d’écriture ? Comment se perçoit-il dans la société ? Comment la société le voit-il : « étudiant attardé », « chercheur fou » dans son laboratoire, « rat de bibliothèque », « intellectuel intègre » ? Il s’agit au total de rendre raison de ce qui pousse les étudiants à poursuivre leurs études par une thèse et, surtout, dans un contexte de vocations moindres que par le passé, de ce qui les freine. Nous nous arrêterons sur la relation ambiguë, contraignante mais indépassable, entre le thésard et le directeur de recherche. Entre moteur et frein, l’encadrant endosse un rôle complexe, exclusif, sujet à de nombreuses critiques, et sur lequel se focalisent de nombreuses attentes d’évolutions. Par là, le directeur de thèse, représentant des institutions, est également interpellé. La question inhérente que posent les jeunes chercheurs semble bien être elle aussi : quelle politique pour la recherche en France ? Quelle politique mener afin de favoriser le développement d’une recherche innovante et indépendante ?

« L’image, le vivier et l’orientation »

Le choix de s’orienter vers une thèse dépend d’une conjonction d’éléments dont certains sont, au premier abord, difficilement perceptibles. On constate ainsi, presque paradoxalement, que le rapport aux études et au monde universitaire est vécu d’une manière d’autant plus épanouissante nous n’oserons pas écrire « agréable » que l’étudiant n’envisage pas par la suite de s’engager dans la rédaction d’une thèse.
Ainsi, pour ceux qui n’envisagent pas de poursuivre, l’université représente un monde studieux, voire scolaire, légèrement discrédité mais dont on peut faire un usage social et intellectuel. Les études universitaires constituent aussi un temps d’initiation personnelle à un comportement adulte. On y fait des « rencontres », des « échanges », on y grandit jusqu’à « savoir ce qu’on veut et qu’on ne veut pas ». Loin d’être un lieu perçu comme permettant l’élitisme, l’université est un « passage obligé », un espace de socialisation agréable, nécessaire mais peu crédité car n’ouvrant pas de perspective sérieuse vers le monde du travail. Il apparaît trop compliqué et coupé du monde du travail.
À l’inverse, pour ceux qui envisagent de poursuivre vers la thèse, l’université représente un monde d’érudition, socialement et intellectuellement valorisant, mais dur voire douloureux. Les études universitaires constituent un chemin hasardeux vers l’inconnu, un parcours solitaire à l’issue incertaine. Si l’on y perçoit de l’ouverture intellectuelle, on s’y trouve isolé notamment des enseignants. À l’inverse du passage obligé, celui-ci est vécu, en dépit des difficultés et des doutes qu’il suscite, comme un espace de transition sérieux, valorisant mais angoissant. Il semble donc nécessaire, dans un premier temps, de payer un prix psychologique pour faire véritablement partie de cet univers valorisant.
Le rapport des étudiants à leurs années de maîtrise et DEA est à ce titre symptomatique. Les travaux de recherche effectués sont vécus plus ou moins intensément et engendrent de nouveaux types de relations avec le corps enseignant. Phase de transition, les recherches constituent un élément important de distinction. Le travail de recherche en maîtrise et en DEA constitue une « preuve de sa capacité à réfléchir », grâce à un « travail sur des matériaux jamais touchés avant, que personne ne connaît ». Ce faisant, on affirme ses capacités, on se rapproche du professeur avec lequel la frontière s’estompe : « L’écart entre le prof et l’élève diminue quand ça se passe bien ». Auparavant absent, le professeur apparaît déterminant au stade de la recherche en maîtrise et DEA. Il le restera d’ailleurs dans la suite du parcours, pendant comme après la thèse. Il apparaît incontournable et en même temps imprévisible. Il a un rôle à jouer qu’il ne tiendra pas toujours, soit parce qu’il n’est « pas assez à l’écoute », soit faute de disponibilité. Un rapport de dépendance semble s’installer à ce stade, le professeur ayant un pouvoir perçu parfois comme abusif : « Le directeur de recherche m’a orienté vers ce qu’il voulait que je fasse ».
Par ailleurs, le travail est pesant : « On se sent seul », c’est « angoissant ». Le travail de recherche relève du sacrifice de sa propre personne : c’est un « sacerdoce ». Le sacrifice est autant psychologique la recherche « empiète sur la vie à côté », « on voit tout à travers ce prisme » que matériel il s’agit d’une « privation », elle « fait dépenser beaucoup d’argent ».
Malgré ces difficultés relationnelles et émotionnelles, le plaisir du travail de recherche est la contre-partie de cette dimension sacrificielle. L’étudiant fait œuvre de création, « on porte son truc, c’est une incubation », « un accouchement », tout en ayant conscience de poursuivre son apprentissage qui progresse, à ce stade, de manière très significative : « on passe un cap, on progresse en faisant ce travail ».
Pour ceux-là, le travail de recherche en maîtrise ou en DEA est un « sacerdoce » douleur et plaisir mêlés et une transition vers la thèse. On pourrait presque parler d’un acte initiatique, comme si ce travail de recherche constituait une épreuve permettant d’obtenir le droit de mettre sa « touche personnelle », de donner « des bribes d’idées », « d’apporter une première contribution à la discipline » ; acte initiatique d’entrée dans la tribu des chercheurs, et dont le grand prêtre ne serait autre que le professeur, directeur de recherche.
Cette perception est non seulement confirmée par les thésards et les docteurs pour qui le DEA représente en quelque sorte l’entrée dans la tribu des chercheurs, mais également théorisée par les professeurs qui en font la phase de sélection des meilleurs et le début de la thèse.

La centralité de la relation au professeur dans l’orientation

Nombre d’étudiants qui envisagent de poursuivre en thèse ne s’interrogent pas en premier abord sur l’utilité de la thèse, l’intérêt en soi apparaissant évident, mais plus sur la finalité : lorsque l’on n’envisage pas de poursuivre les études par une thèse, on se demande à quoi sert la thèse et on manifeste un doute sur son utilité. Elle n’est « pas indispensable », ne présente « aucun intérêt », « manque de réalité »… On se demande bien « pourquoi une thèse ? », et ce d’autant plus que les éléments de valorisation liés au savoir et au prestige apparaissent faibles. À l’inverse, lorsque l’on envisage de poursuivre en thèse, on se demande à quoi cela mène et on manifeste son incertitude sur la finalité de la thèse : « Je passerai après tous les normaliens », « trois ans en thèse pour enseigner à des sixièmes ». Quoi qu’il en soit, avant même de s’engager, nombre d’obstacles mais pas tous sont perçus : développer les comportements ad hoc, assumer la lourdeur de la tâche et trouver une solution à la question des moyens financiers.
Ajoutons à ces difficultés l’image d’un univers hors du monde, « vieillot », d’une part, ainsi que limité voire fermé, d’autre part. L’étudiant en thèse ne se sent pas plus normal que l’aventure « contre nature » dans laquelle il est engagé, et ce a fortiori s’il réussit. L’engagement dans la thèse est ainsi quasiment de l’ordre du dévouement religieux, de la mission, du spirituel…, hors de la vie. Ce dévouement, il le doit pour partie à son professeur. Car un des éléments fondateur du choix d’orientation vers une thèse est le professeur. Le passage en thèse dépend pour une grande part de son bon vouloir et cette situation lui confère un pouvoir immense. Le plus souvent, le professeur apparaît comme un « émulateur », voire comme un modèle. Dans ce rôle central du professeur et dans la relation qui se noue, la question de l’objectivité et donc de la crédibilité du discours de l’enseignant se pose : les annonces ou les promesses des enseignants sont elles crédibles ? Non, nous répondent fréquemment a posteriori les thésards. Les encouragements à poursuivre ses études par une thèse sont-ils fondés ? Pas toujours. Il apparaît ainsi que les professeurs ont parfois intérêt, pour leur prestige mais également pour l’avancée de leurs travaux, nous dit-on, à inciter certains de leurs meilleurs étudiants à s’engager dans une thèse alors que les débouchés ne seront pas forcément au rendez-vous. Ainsi, alors que le professeur a un rôle central dans l’orientation vers la thèse, son objectivité n’est pas perçue. Bien sûr, les aspects matériels jouent également un rôle déterminant dans le choix de s’orienter vers une thèse comme l’apport d’une réponse à la question du financement.
Le poids du professeur est d’autant plus fort qu’à l’université les étudiants soulignent un déficit d’information sur la thèse. Le sujet « thèse » est absent, non traité, l’information est inexistante et les attentes pragmatiques ne sont pas satisfaites, qu’il s’agisse de connaître les critères d’entrée en thèse, les modalités de la thèse ou ses débouchés. Tout se passe comme si se développait sur le terrain de l’information un jeu particulier consistant « à faire la preuve » que l’on peut trouver l’information et la décoder malgré les obstacles. L’importance de la relation à l’enseignant est certainement renforcée par l’absence d’information sur la thèse (critères d’entrée, déroulement, modalités, etc.), ainsi que par l’inexistence d’un émetteur repérable et légitime.
Le rapport de dépendance qui s’installait déjà, nous l’avons vu, avant la thèse, et le rôle central du professeur dans la motivation à la thèse, se confirment et s’accroissent en thèse, ceci en parallèle à un système d’information confus qui rend l’univers de la thèse très difficilement décodable.

La toute puissance du directeur de thèse

Une des conditions sine qua non de la réussite réside dans la relation entretenue avec le directeur de thèse et de son poids dans l’institution. La place du directeur auprès des thésards est posée par eux selon deux angles différents, la question opérationnelle, d’une part, la question relationnelle, d’autre part, ces deux dimensions étant constitutives de l’accompagnement du travail de thèse. La qualité de l’accompagnement de l’étudiant est ici en cause, en termes de disponibilité et d’ouverture au travail du thésard (a-t-il ou non la capacité de bien orienter intellectuellement la recherche ?). Autre aspect interrogé, mais reposant sur une évaluation plus subjective : le relationnel. C’est la question du pouvoir du directeur sur le présent comme sur l’avenir qui est ici en cause, avec le risque de dérives et, en particulier, l’utilisation par le directeur de recherche des travaux du thésard à des fins de valorisation personnelle. Sont également mises en cause les disparités de situations, liées notamment à la capacité d’influence du directeur de thèse.
Les fortes inégalités dans l’accompagnement du travail de thèse constatées ne semblent ne pas liées aux seules qualités des recherches et vont avoir des conséquences lourdes sur les conditions de vie et de travail des thésards. À ce stade également, l’information est essentielle. Réussir sa thèse ce serait aussi réussir son entrée dans le milieu : franchir les obstacles et trouver l’information. Ce phénomène est certainement générateur de très fortes inégalités et, s’il s’agit pour beaucoup d’une épreuve, elle semble souvent cruelle car contingente.
Ce phénomène renforce certainement l’importance de la place du directeur comme guide potentiel dans un univers difficilement décodable. Nous pouvons dès lors émettre deux hypothèses, qui ne sont d’ailleurs pas exclusives les unes des autres, d’une absence de dialogue :
• soit les professeurs hésitent à voir leur magistère ébranlé par le fait de devoir reconnaître qu’ils ne maîtrisent pas eux-mêmes l’information en aval ;
• soit les professeurs estiment que la recherche d’informations fait partie du travail de thèse au même titre que la rédaction de celle-ci.
Dépendant du professeur pour son « entrée en thèse », fortement lié au directeur au cours de la rédaction, c’est en partie par lui que son avenir se joue. Deux perspectives s’offrent comme théoriquement envisageables à l’issue de la thèse : d’une part, la voie dite « académique » celle de l’enseignant-chercheur, d’autre part, la voie du privé. Ces perspectives restent trop souvent assez théoriques tant les obstacles sont grands dans chacune des voies envisagées et tant l’avenir apparaît bouché aux dires de beaucoup.
La voie académique est brouillée par des enjeux perçus comme « politiques ». Cette perspective de devenir chercheur et/ou enseignant n’est génératrice que de très peu d’espoirs. En effet, les conditions d’entrée dans cette voie sont trop dépendantes d’autres critères que celui de compétence. Agissent alors les réseaux, les courants de pensée, les chapelles… Cet univers est dominé par des jeux de relations, de pouvoir et donc d’influence qui dépassent largement le strict cadre du travail de recherche dans lequel on était plongé jusqu’alors.
Devant ce qui semble être une absence d’objectivité des critères d’obtention des postes, on voit apparaître une certaine dévalorisation de l’université et de la recherche, avec un renoncement pour beaucoup à la « voie royale ». Ce renoncement n’est pas vécu par tous les thésards comme une contrainte. Certains considèrent qu’il s’agit finalement d’un choix. Chez ces derniers, la thèse a été, plus que chez les autres, vécue comme une souffrance. En aucune manière, ils n’arrivent à trouver quelque satisfaction à évoluer dans un système qui leur a déplu et les a déçus.
Dans les propos, cette situation de « jeux de pouvoir » et « d’influence » est souvent dénoncée avec virulence comme un système condamnable, nuisible à la qualité de la recherche, comme à celle de l’enseignement.

Déontologie, encadrement du rôle des directeurs de thèse, information…

Dans ce contexte, il apparaît, nous dit-on, primordial pour réhabiliter le travail de recherche et d’encourager les meilleurs des étudiants, de donner la possibilité aux meilleurs de poursuivre. Cela passe par une réduction de la contingence engendrée par la relation exclusive : thésard-directeur de recherche .Cela requiert un meilleur encadrement qui pourrait s’inscrire dans le cadre d’une « chartre » visant à rappeler à chacun ses droits et ses devoirs. Mais ce seul aspect ne peut être suffisamment absorbé par de tels textes. L’Éducation nationale et le ministère de la Recherche ont un rôle attendu et considérable à jouer. Ce sont les grands absents aux yeux des étudiants-thésards. Il appartient dès lors à la République de reconquérir ce lieu de formation de l’élite. En étant la source indépassable d’information tant sur le contenu d’une thèse que sur les débouchés inhérents, les ministères devraient assurer à chacun une égalité de traitement et d’accès aux différentes informations. Les attentes qui se font également jour traduisent le sentiment d’une perception dévalorisée de leurs travaux par les recruteurs du privé. Ils demandent une plus grande valorisation « à l’extérieur » de leurs activités qui devraient être prises en charge par les dits ministères. Cela passerait inévitablement par l’amélioration de l’image du docteur : en faisant savoir que le travail de recherche est un travail comme un autre, pas forcément synonyme d’une certaine forme « d’autisme » ou de « coupure du monde réel », en informant également, notamment les directeurs des ressources humaines du secteur privé que la thèse constitue une première expérience professionnelle insérée dans la vie, presque « comme une autre ». Que cette « voie royale » fut certes ascétique, mais requérait aussi ténacité, courage et capacités d’adaptation.