Chercheur en France. Une exception pour quoi faire ?

Chercheur en France. Une exception pour quoi faire ?

Martin Oheim

La France risque de perdre du terrain dans le domaine de la recherche. On peut craindre en particulier qu’elle ne voie disparaître un nombre important de chercheurs motivés et qualifiés – et non des moindres pour deux raisons principales. D’une part, elle n’attire pas les chercheurs (français ou étrangers) qui travaillent en tant que stagiaires post-doctoraux à l’étranger et qui cherchent un emploi dans la recherche scientifique. Ces jeunes chercheurs ne (re)viendront qu’avec la perspective d’un emploi stable et d’un financement suffisant de la recherche. Après l’annonce par le gouvernement d’une réduction du nombre de chercheurs statutaires , la perspective d’un recrutement au cours de prochaines années, disparaît pour nombre d’entre eux, qui resteront à l’étranger.
D’autre part, ce tarissement des recrutements ne doit pas nous faire oublier d’autres problèmes au moins aussi graves et qui risquent d’entraîner le départ vers l’étranger de jeunes chercheurs déjà installés en France. Ces chercheurs travaillent actuellement au CNRS, à l’INSERM, au CEA, à l’INRA ou en tant que maîtres de conférence dans les universités et les grandes écoles. Mais après quelques années d’expérience professionnelle, ils s’interrogent sur le sens de la crise que traverse actuellement la recherche française. Cette crise est-elle le symptôme d’un dysfonctionnement quotidien de l’administration de la recherche ou est-elle la manifestation de difficultés budgétaires temporaires ou, plus gravement, durables ? Les conditions faites actuellement aux chercheurs risquent d’entraîner le départ définitif d’un nombre important de très bons chercheurs découragés par les conditions offertes en France dans un contexte international qui démontre chaque jour que la recherche de pointe nécessite un environnement différent.
La France doit se réapproprier son futur. Après un bref regard sur la situation actuelle on développera quelques idées et orientations possibles pour une future politique de recherche.

Être chercheur, pour quoi faire ?

Une dissymétrie dérangeante existe entre le nombre de chercheurs recrutés et les moyens qui leur sont attribués. Au département des Sciences de la Vie du CNRS, par exemple, les subventions (dotations d’État sans financements propres) attribuées aux activités conduites par les unités de recherche s’élèvent à 53,943 millions € à comparer aux 325,345 millions € pour les rémunérations du personnel scientifique CNRS, soient 14 % contre 86 % du budget total attribué en 2003. Pour atteindre le niveau de financement de la recherche américaine ou allemande dans le même domaine, il faudrait plus que doubler les subventions consacrées aux activités de recherche proprement dites. Aujourd’hui, le financement récurrent d’un laboratoire français ne permet guère le remplacement d’un appareil onéreux, la réparation imprévue d’un appareil, ni la réalisation d’un saut technologique. En conséquence, de nombreux laboratoires sont insuffisamment équipés pour le nombre de chercheurs présents dans les équipes. Les effets de cette carence en termes de subventions seraient d’ailleurs aggravés si le nombre de chercheurs recrutés sur des postes à durée déterminée était accru et ne devrait donc pas alimenter la polémique actuelle autour des postes fixes et des contrats à durée déterminée post-doctoraux. À cela s’ajoutent les aberrations de l’année budgétaire. Les crédits attribués pour l’année en cours sont classiquement débloqués à la fin du printemps et les commandes s’arrêtent à la fin-novembre. Si l’on ajoute la quasi-fermeture de l’administration et de nombreux laboratoires en juillet et août, il reste cinq mois pour fonctionner correctement.
Ces circonstances font qu’en revenant des États-Unis, les chercheurs ressentent tous d’abord une frustration profonde et une grande lassitude. Malgré un financement désormais important, une concentration importante de bons chercheurs, la présence d’une administration abondante, malgré un nombre de facteurs qui devraient faciliter le travail des chercheurs, malgré donc une situation a priori confortable, l’ensemble des acteurs de la recherche semblent étouffés et peu de choses semblent fonctionner de façon facile, rapide et efficace.
L’envie de partir, fréquente notamment parmi les meilleurs chercheurs, ne peut guère étonner. Bien plus que d’autres activités, le monde scientifique et la recherche ont toujours été caractérisés par un échange permanent et une mobilité internationale de ses principaux acteurs (étudiants en thèse, jeunes chercheurs et chercheurs « confirmés »). Athènes, Alexandrie, Padoue, Oxford et Göttingen ont attiré les meilleures scientifiques de leur époque afin de contribuer significativement à l’avancement des sciences sans pouvoir maintenir cette attraction au cours du temps. Aujourd’hui, pour de nombreux jeunes chercheurs ambitieux provenant de l’Asie ou de l’Amérique latine, la France (et plus généralement l’Europe) ont cessé d’être un lieu d’attraction. De leur côté, les États-Unis voient leur nombre de post-doctorants progresser, avec également un attrait croissant pour le Japon et pour de nouvelles destinations auparavant « exotiques » comme la Finlande.
Alors que la difficulté à attirer de bons scientifiques étrangers est en partie liée à l’image que ceux-ci ont de la recherche française, l’évasion des jeunes chercheurs qui travaillent déjà en France indique qu’au moins une partie du problème est due aux conditions qui existent en France. Le manque d’attraction de la France pour les étrangers et la fuite des jeunes cerveaux sont-ils la conséquence du même problème ?

Le recrutement jeune. Une exception française

La situation actuelle des jeunes chercheurs en France reflète une exception française : comme aucun autre pays occidental, la France recrute des chercheurs sur des postes permanents en tout début de carrière. Même si le recrutement immédiatement après la thèse est maintenant devenu plutôt l’exception que la règle, la première embauche sur un poste de chargé de recherche de deuxième classe (CR2) a lieu avant 32 ans, à un âge où leurs homologues post-doctoraux allemands, britanniques ou nord-américains travaillent encore sur des contrats de recherche à durée déterminée. Leur financement est souvent directement lié à leur projet de recherche et dépend du déroulement de leurs travaux. Les organismes de financement ne sont ni l’université ni les instituts de recherche mais plutôt des organismes internationaux comme l’International Brain Research Organization (IBRO), l’Human Frontier Science Program (HFSP) ou l’Union européenne (EURYI, EMBO) .
Alors que le président du Comité national de la recherche scientifique dans un entretien récent défendait le recrutement des jeunes et estimait qu’« un post-doctorat d’un an ou deux suffit », cette opinion n’est pas partagée ni par la majorité des directeurs de laboratoires ni par les post-doctorants étrangers.
Quand le jeune chercheur français intègre un centre de recherche (qui, dans la plupart des cas, est encore celui où il a fait son doctorat et dans lequel il retourne après un court séjour post-doctoral d’un an ou deux), il est alors soumis à des conditions très différentes de celles vécues par son homologue étranger. Celui-ci doit assimiler différentes techniques, s’affronter à d’autres idées de la recherche et doit s’adapter à différents modes de fonctionnement des laboratoires. Le post-doctorat est d’abord une période d’apprentissage et d’aventure académique, comparable à l’ancien tour des compagnons lors de leur apprentissage. En ce sens, le post-doctorat est le temps requis pour devenir « maître », la période pour diversifier ses approches techniques, apprendre comment diriger des étudiants ou animer une petite équipe, développer des compétences avant de devenir chercheur « confirmé » ou directeur d’équipe. Pendant cette période, qui peut bien durer dix ans outre-Rhin comme dans le monde anglophone, la situation du chercheur reste fragile mais pas nécessairement précaire car le salaire des post-doctorants est supérieur à celui des jeunes chercheurs français et le post-doctorant peut obtenir des contrats et constituer sa propre équipe. Rétrospectivement, la période du post-doctorat se présente fréquemment comme un âge d’or : le jeune chercheur se consacre exclusivement à ses travaux scientifiques sous les auspices d’un grand laboratoire, sans trop s’inquiéter du financement de son travail, de son équipement, de l’avenir de son laboratoire, sans siéger dans des commissions et sans passer son temps dans des réunions administratives. En même temps, le post-doctorant peut même renouveler la réputation scientifique du laboratoire d’accueil.
Sans défendre le post-doctorat permanent, force est de constater qu’un post-doctorat d’un an ou deux reste une exception française. De plus, si l’on examine la production scientifique des laboratoires étrangers et les carrières des chercheurs issus de ces laboratoires, on peut constater qu’une recherche qui s’appuie largement sur le travail post-doctoral reste une alternative efficace au système français.
Parmi les étudiants et jeunes chercheurs français qui choisissent un tel chemin et qui partent aux États-Unis, en Israël, au Canada, pour un post-doctorat, nombreux sont ceux qui restent plus longtemps que prévu et beaucoup même définitivement. En effet, ils trouvent à l’étranger une atmosphère scientifique stimulante et dynamique, et un financement suffisant pour mener à bien leurs projets et qui atténue le risque d’un emploi non permanent.
Bien sûr, personne n’oblige la France à suivre à la lettre le modèle anglo-saxon. L’Allemagne académique, par exemple, au cours des dix dernières années s’est vue graduellement privée des postes comparables à ceux des maîtres de conférence universitaires au profit de contrats post-doctoraux. Cette tendance a évolué au point que tous les postes entre la thèse et le professorat (ou la direction de laboratoire) ont quasiment disparus. En conséquence, à l’heure actuelle, de nombreux jeunes chercheurs allemands peuplent les laboratoires étrangers, sans qu’un nombre comparable de chercheurs étrangers soit attiré par la recherche allemande. Réagissant à cette situation, l’Allemagne tente maintenant de corriger cette erreur et cherche à attirer des jeunes chercheurs étrangers, par l’introduction d’un statut de « jeune professeur » (recruté sur un contrat à durée déterminée de cinq ans, renouvelable) et les grands organismes de recherche ont créé des programmes de bourses (Heisenberg, jeune équipe Max-Planck) destinés à stabiliser temporairement la situation du jeune chercheur et lui permettre de monter un petit laboratoire et de gagner son indépendance.
Bien sûr, la France est également consciente de ce risque. Aujourd’hui, environ 1 % de la masse salariale des organismes de recherche est consacré aux contrats post-doctoraux. Le CNRS a créé en 2003 des nouveaux postes d’accueil temporaire de 3 à 5 ans, destinés à des chercheurs plus avancés et pas nécessairement en attente d’un recrutement par le CNRS, comme, par exemple des enseignants-chercheurs venant de l’université ou des chercheurs venant de l’industrie qui souhaitent enrichir leur expérience par un travail temporaire au CNRS. De leur côté, les départements scientifiques du CNRS, de l’INSERM et du ministère de la Recherche ont multiplié leurs efforts en direction des jeunes chercheurs (« action concertée incitative » (ACI) « jeunes chercheur », « action thématique et incitative sur programme » (ATIP) et programme AVENIR de l’INSERM). De nombreux jeunes chercheurs français ont répondu à ces appels d’offre, et malgré leur caractère globalement plus modeste qu’outre-Rhin (3 ans au lieu de 6 ou 8 ans, et un financement nettement inférieur), ces actions concertées ont déjà créé un dynamisme parmi les jeunes chercheurs français.
Cette situation pourrait être d’autant plus favorable que le jeune chercheur français se trouve par ailleurs dans une situation professionnelle stabilisée, par rapport à son collègue étranger. À la différence de celui-ci, il peut en principe s’aventurer dans des projets plus risqués, développer une nouvelle technique dont la mise au point prendra un certain temps, et enfin il peut survivre à une phase transitoire qui sera peut-être peu productive sur le plan des publications, mais qui aboutira à un véritable saut scientifique plutôt à qu’une évolution continuelle mais conservatrice des connaissances. Malgré tout, une telle prise de risque n’a pas souvent lieu.
Quelles sont les raisons pour lesquelles cette combinaison, qui semble idéale (un soutien désormais significatif accompagné d’un poste de chercheur permanent), ne favorise pas le dynamisme des jeunes chercheurs ? D’où vient un certain malaise parmi les jeunes chercheurs en France ? D’où viennent cette étrange fatigue et cette pesanteur ressenties dans nos universités et nos laboratoires ? D’où vient ce silence assourdissant de l’ensemble des acteurs de la recherche envers une politique de recherche sclérosante qui concerne des dizaines de milliers d’acteurs en France, un pays pourtant si contestataire dans d’autres domaines ? Pourquoi cette inquiétante absence de débat public sur une recherche qui traverse une crise et en même temps produit cependant des excellents résultats scientifiques et qui contribue à la richesse culturelle et économique de notre pays ? Se pourrait-il que la plupart des chercheurs ne trouvent guère le temps ni la force de s’impliquer dans le débat politique ? La simple production scientifique qui constitue l’objectif principal de chaque chercheur, absorbe-t-elle, dans les conditions actuelles, une telle énergie qu’il ne reste rien pour penser l’aventure collective que devrait être la recherche française ?

Allegro non tropo. Repenser le rôle des jeunes chercheurs

Malgré l’appui significatif donné par les programmes ACI, ATIP, et AVENIR destinés aux jeunes chercheurs , ces programmes ne sont accessibles qu’à une minorité d’élus et la plupart des jeunes chercheurs sont dans une situation très difficile. En effet, malgré certaines exceptions, le fonctionnement traditionnel des laboratoires français est mal adapté pour l’accueil des jeunes équipes et l’ACI « jeune chercheur » est parfois perçue par le laboratoire comme une source de revenu supplémentaire plutôt qu’un moyen pour le chercheur lauréat d’acquérir une vraie indépendance. Apprendre à diriger un laboratoire commence par la découverte de la direction d’une petite équipe. Cela implique une certaine autonomie budgétaire, une prise graduelle ou immédiate de responsabilités vis-à-vis du personnel engagé et une participation à la définition des priorités de sa propre recherche. Avec l’affectation des jeunes équipes aux laboratoires et non directement aux organismes de recherche, l’acquisition de l’indépendance risque de rester une Arlésienne . La capacité de la France académique de rayonner et d’attirer des jeunes spécialistes étrangers ne devrait pas s’appuyer uniquement sur des emplois permanents mais également sur les conditions de travail offertes aux chercheurs.
Un autre bémol plus significatif existe. Les subventions attribuées aux lauréats des action concertées suffisent rarement pour monter un projet de recherche à partir de zéro. L’idéal annoncé, d’offrir un soutien aux jeunes chercheurs ayant présenté un projet prometteur en leur donnant cinquante mètres carrés et de quoi fonctionner pendant trois ans, se heurte en pratique aux choix pragmatiques à faire en raison des contraintes budgétaires existantes. Les budgets sont tels qu’il faut parfois trancher entre acheter un nouvel appareil ou financer le fonctionnement d’une recherche déjà existante, ou encore recruter un post-doctorant pour renforcer un axe de recherche déjà établi. Durant les trois ans de subvention par les programmes attribuées aux jeunes chercheurs, monter une équipe et avancer la recherche dépend de l’obtention d’un financement supplémentaire et donc de la préparation d’autres contrats de recherche. Cela réduit considérablement l’indépendance du jeune chercheur voulue par ces programmes. S’ajoute encore la perspective de perdre son technicien ou le post-doctorant recruté juste au moment où il commence à fonctionner de façon autonome. Encore une fois, le problème ne réside pas tellement dans le recours à des emplois temporaires mais dans l’incapacité des organismes à offrir une perspective temporaire mais renouvelable à ceux qui sont bons et motivés.
Malheureusement, cette situation ne peut que s’aggraver. Alors que le bilan de la campagne 2003 des candidatures à des subventions du type « jeune chercheur » fait apparaître une hausse sensible du nombre de candidats et une diminution du nombre de projets retenus (ou, pire, un réduction des montants attribués à chaque projet), la stagnation du budget de la recherche met en danger les premiers pas prudents entrepris par les organismes de recherche pour donner plus d’autonomie aux jeunes chercheurs. Par ailleurs, la diminution des subventions, conjuguée à la progression du nombre de candidatures, qui pourrait en théorie entraîner un taux de sélection beaucoup plus sévère, ne permet pas en fait de renforcer le degré d’excellence du programme. En effet, la politique actuelle favorise plutôt le saupoudrage des subventions, ce qui va à l’encontre des promesses financières faites lors de l’appel d’offres auquel les chercheurs ont répondu et sur lequel ils ont fondé leurs projets.

2004. Une année charnière

Pour de nombreux organismes de recherche publics (et privés !), 2003 a été une année particulièrement difficile. Avec une partie importante du budget de la recherche consacrée aux salaires des chercheurs statutaires, la recherche française a normalement peu de marges de manœuvre pour s’adapter aux difficultés budgétaires. Le budget de recherche voté pour 2004 (en augmentation de 2 % par rapport au budget de 2003 qui était en régression par rapport au budget de 2002) compense à peine l’inflation et entraînera en pratique une baisse nette des crédits disponibles pour les activités de recherche proprement dites. En 2004, la France scientifique se trouvera donc en face de choix difficiles. Quelles orientations prendre pour une politique de recherche, à court et à moyen terme sous la contrainte d’une réduction des moyens très probablement durable ? Certes, on peut, avec une ironie amère, saluer ces contraintes comme étant un élément structurant et une motivation additionnelle pour les chercheurs. On pourrait aussi en profiter pour faire le ménage au sein de la recherche française. Mais des questions difficiles restent à résoudre pour les organismes de recherche. Où faire les économies nécessaires ? Faut-il suspendre l’achat de tel équipement lourd ? Quelles seront les répercussions à long terme de ces décisions ? Faut-il plutôt baisser les subventions de façon équilibrée pour toutes les disciplines de la recherche ? Faut-il considérer chaque discipline selon sa dépendance vis-à-vis de l’expérimentation ? Faut-il totalement abandonner certaines activités au profit d’autres ? Faut-il fermer certains laboratoires ? Quels sont les éléments de la recherche qui n’ont pas d’intérêt vital immédiat ? Qui prendra de telles décisions ? Et de quelle façon l’impact de ces décisions sera-t-il évalué à moyen terme ? Peu importent les orientations concrètes prises par une politique de recherche. Ces contraintes sont réelles et demandent des décisions difficiles et douloureuses. Le véritable enjeu pour les décideurs au ministère de la Recherche, dans les grands organismes de la recherche et au sein du Comité national sera : comment maintenir un minimum de manœuvrabilité dans le cadre du budget 2004 ? Le budget qui vient d’être voté ne permettra certainement pas une politique de recherche offensive. Si le gouvernement respectait l’engagement qu’il a pris d’augmenter le budget de la recherche à 3 % du PIB, la nécessité d’une réflexion et d’une mise en application de nouveaux programmes pour améliorer les conditions de recherche existerait encore, mais l’atteinte de l’objectif qui est d’avoir une recherche compétitive au niveau international serait facilitée.

Un manque de confiance dans la politique budgétaire

Revenons à ce qui se passe chaque jour dans les laboratoires. Le problème n’est pas seulement le niveau des crédits attribués à la recherche , mais aussi et surtout le manque de confiance qui s’est installé à la suite des pratiques budgétaires mises en place récemment . La recherche, et particulièrement la recherche dite « fondamentale », éprouve souvent des difficultés à fonctionner en années budgétaires normales. En effet, les projets sont parfois très longs car il s’agit des tester des hypothèses dont la justesse ne pourra se vérifier que par un travail à long terme. En ce sens, la recherche de pointe ressemble beaucoup à un bateau engagé pour un long voyage. Il faut éviter des récifs, changer de cap tous les jours pour arriver à bon port, … peut-être. Mais que faire quand la coque est pourrie et connaît une voie d’eau, quand les voiles trop usagées se déchirent et que l’armateur n’a plus de crédits pour réparer le navire ? La recherche fondamentale a besoin d’un minimum de sécurité budgétaire. Elle doit pouvoir compter sur les grandes priorités scientifiques identifiées par le gouvernement, savoir que les budgets votés seront respectés et que les crédits qui restent en fin d’année seront reportés à l’année suivante sans problème et sans délai. Ce n’est pas tant la compétition pour des ressources limitées que les chercheurs français craignent. Ce qui, en revanche, les fait enrager, c’est de répondre à un appel d’offres qui annonce une attribution d’environ 150 000 euros par projet retenu, mais de se retrouver finalement avec un tiers de ce montant et une lettre chaleureuse de félicitations comme si rien n’avait changé. La recherche peut vivre pendant un certain temps avec des budgets serrés. Mais elle doit pouvoir planifier. Elle ne peut pas fonctionner avec des gels de crédits à la mi-mars, avec 20 % du budget retenu en milieu d’année, avec le « vol » de l’argent resté dans le caisses en novembre qui permet la transition d’une année à l’autre (et qui a disparu en janvier simplement parce qu’on a su faire des économies). De nombreux laboratoires sont engagés dans des projets de recherche sur trois ans qui impliquent des partenaires étrangers. Pour tenir ses engagements envers ces partenaires, les laboratoires français n’attendent pas de miracle. Ils doivent simplement pouvoir travailler normalement sans se ridiculiser. L’année 2004 sera une année charnière qui démontera si l’État sait ou non tenir ses engagements.

Comment sortir de l’impasse ?

Quelle vision défendre pour une politique de recherche en France ? Où la France se voit-elle scientifiquement en 2010 ? Quelle est sa stratégie pour y arriver ? Quelle place la France aura-t-elle dans l’espace commun européen de la recherche ? Compte tenu des contraintes budgétaires, de telles questions se conjuguent instantanément avec d’autres. Comment utiliser des moyens limités ? Comment les gérer de façon efficace ? Comment ne pas seulement être présent dans un maximum de domaines de recherche, mais également mettre en place suffisamment de moyens qui permettront aux chercheurs d’être parmi les leaders dans leur domaine ? Comment maintenir une masse critique de chercheurs ayant accès à des plates-formes coûteuses sans doubler ces structures ? Comment impliquer le privé dans des contrats sans risquer de diluer la recherche fondamentale dans la recherche finalisée ?

Vedettes rapides et pétroliers

La recherche n’est pas seulement un vaisseau en quête de connaissance mais aussi une flottille éparpillée à tous vents. L’enjeu majeur est de maintenir le cap du grand navire qu’est la recherche fondamentale et, en même temps, de permettre à une partie de l’équipage de s’embarquer de façon temporaire sur des vedettes rapides qui explorent des eaux moins accessibles avec des mandats très précis et limités. À l’heure actuelle, environ 90 % des effectifs attribués aux activités de recherche proprement dîtes sont engagés sur le plan quadriennal, contre 10 % pour les actions concertées. Le succès de ces actions laisse penser qu’il est souhaitable d’augmenter la part du budget qui leur est consacrée à la hauteur de 30 %. Une partie de cette augmentation pourrait être consacrée à favoriser des collaborations entre des équipes lauréates, permettre l’organisation de rencontres entre chercheurs lauréats d’une action, avec l’intention de prolonger l’effet dynamisant de ces actions, de concentrer les ressources et de créer un incubateur pour accumuler une masse critique qui permette de développer une politique scientifique qui se prolonge au-delà de la durée du programme.
Dans cette perspective, ne faudrait-il pas augmenter le nombre et la durée des actions concertées ? Même si la réponse peut varier selon le domaine de recherche, il paraît souhaitable de les « renforcer » en augmentant le budget attribué à chaque lauréat tout en maintenant la courte durée (entre 2 et 3 ans). Les priorités pour une politique de recherche doivent être définies en cette période où les hausses de crédits sont rares (notons tout de même qu’un autre domaine prioritaire, celui de la défense nationale, a bénéficié d’une augmentation de budget de 9 % pour 2004). Si le budget de la recherche n’est pas augmenté, accroître les subventions attribuées aux actions concertées entraînera nécessairement une réduction des sommes disponibles pour le budget récurrent des laboratoires. Afin de financer l’effort supplémentaire consacré aux actions concertées, il faudrait donc faire des économies dans d’autres activités de la recherche. Pourquoi ne pas améliorer tout en l’allégeant la gestion et l’administration ainsi que l’ensemble des services annexes à la recherche (comme les bibliothèques, les ateliers de mécanique fine, les souffleries de verre, etc.) ?

Des grands centres de recherche. Contre une décentralisation sauvage

Une discussion sur les outils à mettre en place pour optimiser l’utilisation des moyens attribués à la recherche ne pourra pas négliger l’effet de la masse critique. Quel nombre de chercheurs faut-il atteindre dans un domaine pour rendre un institut et une université compétitifs ? Quelle proximité faut-il entre un nombre suffisant de laboratoires d’excellence qui travaillent sur des thématiques voisines pour rendre possible cette transversalité qui permet le succès des projets pluridisciplinaires ?
Malgré sa tradition centralisatrice et une concentration importante de laboratoires en Île-de-France et dans la région Rhône-Alpes, la France ne dispose guère de grands centres de recherche. À la différence des Instituts Max-Planck, des unités du Medical Research Council (MRC) britannique et des instituts de recherche européens (CERN, EMBL ) qui concentrent les chercheurs, en France les chercheurs sont dispersés dans des institutions souvent éloignées les unes des autres. Quelques exceptions comme l’Institut Curie, l’Institut Pasteur, et les centres de la recherche en physique nucléaire (ce dernier témoigne d’un esprit fondateur plutôt politique que scientifique) et – plus récemment – les génopoles et cancéropoles (également issues d’une volonté politique ils ne dépendent que partiellement d’un organisme de recherche). Si l’on compare le fonctionnement d’un Institut Max-Planck, de l’Institut Riken japonais ou de l’Institut Vollum aux États-Unis avec celui d’une unité INSERM ou CNRS (y compris les unités mixtes), c’est d’abord l’absence de masse critique qui saute aux yeux. Malgré la présence de bons chercheurs et d’étudiants motivés, le nombre de manifestations scientifiques, de séminaires, d’invitations de chercheurs et de conférences organisées reste incomparablement faible par rapport à ce qui pourrait être atteint si l’on regroupait huit ou dix équipes sous le même toit d’un institut thématique. Une telle concentration scientifique bénéficierait aussi de services communs, comme un secrétariat général, une administration rapprochée, des ateliers, un département d’achats, etc. La stratégie existante des plates-formes, c’est-à-dire d’équipements lourds partagés (renforcés par un ou deux ingénieurs de recherche pour donner accès à une technique de pointe à un plus grand nombre de chercheurs), s’intégrera facilement dans un tel centre de recherche.
Pour les grands organismes de recherche français, la mise en place de tels centres de recherche disposant d’une autonomie importante constituerait une petite révolution, car l’ensemble des délégations administrations régionales serait forcément concerné par la mise en place d’une administration décentralisée, au profit d’une plus grande proximité entre les chercheurs et administrateurs au sein des grands instituts, avec la possibilité d’une interaction personnelle, rapide et efficace.
À première vue, une telle proposition pourrait sembler être inspirée par la tendance croissante à la régionalisation ou à la décentralisation. Pourtant, l’objectif est d’abord scientifique et vise à concentrer les forces, les compétences et les moyens. La réussite d’un tel processus de concentration dépendra du respect de certaines conditions. L’exemple de l’implantation d’instituts de recherche en Allemagne orientale après la réunification enseigne qu’il faut impérativement non seulement une masse critique de chercheurs mais aussi que les équipes choisies à la création de ces instituts jouissent d’une visibilité et d’une réputation telles que le centre puisse rayonner au-delà des frontières.

Liberté, fraternité, mais probablement pas égalité des moyens attribués

L’installation de quelques équipes de recherche dans des centres d’excellence et l’organisation de leur infrastructure technique et administrative ont un coût. Il ne s’agit pas simplement de relocaliser des équipes existantes avec leur personnel et leur matériel mais également de mettre les laboratoires à niveau afin d’attirer des spécialistes étrangers et de maintenir des chercheurs en France. Même si des différences flagrantes existent déjà entre laboratoires, entre équipes au sein d’un laboratoire, entre leurs ressources et leurs moyens, la mise en place de ces centres d’excellence s’attaquera au mythe de l’égalité entre chercheurs et entre laboratoires. Une politique de recherche qui s’appuierait sur des grands centres de recherche accentuerait forcément l’écart entre quelques laboratoires phares et ceux moins visibles, et moins équipés, mais également moins soumis à des pressions pour justifier leur statut à part. Dans le contexte actuel de contraintes budgétaires fortes, le maintien d’une recherche compétitive au niveau international nécessitera des sacrifices . Tout le monde ne va pas pouvoir faire de la recherche au niveau international.
Une politique de développement de centres capables d’attirer des chercheurs de très haut niveau et une telle réorientation de la recherche française nécessiteront certains choix stratégiques et un changement de la répartition des budgets. Encore une fois, l’examen de ce qui se passe au-delà des frontières de l’Hexagone nous aiderait à anticiper des problèmes qui pourraient surgir. D’abord, les instituts d’excellence sont uniquement des instituts de recherche. La « production scientifique » dépend majoritairement des post-doctorants et de chercheurs recrutés sur des contrats à durée déterminée, et le nombre d’étudiants en DEA (mastère) et en thèse est faible. Ceux qui voudront mettre en place des grands instituts de recherche devront expliquer que la France va passer à une science à deux vitesses, qui sera constituée, d’un coté, de quelques instituts phares (peut-être une bonne dizaine) avec une forte attraction pour les chercheurs français et étrangers qui consommeront une large part du budget des organismes publics, et, de l’autre, des universités et des équipes au personnel affecté sur des postes fixes qui porteront majoritairement la charge de l’encadrement des étudiants et, en même temps, ne seront pas soumises à la même progression des effectifs. Comment justifier une telle répartition où 80 % du budget va à 20 % des centres ? Comment justifier de telles inégalités au sein d’un même organisme de recherche ?
Le chercheur d’un centre d’excellence, il devra justifier en permanence auprès de ceux qui ne jouissent pas du même niveau de subventions son appartenance à ce groupe de leaders. Il faudra, de façon institutionnelle, renouveler l’ensemble des laboratoires de l’institut phare à une cadence de 10 ou 12 ans, et à plus court terme s’assurer que les résultats obtenus au sein des instituts soit à la hauteur des attentes et des subventions attribuées, grâce à une évaluation rigoureuse par des comités d’experts internationaux. Pour justifier des telles inégalités, il faudra également prévoir des passerelles pour les chercheurs-enseignants et les chercheurs de l’industrie, français et étrangers qui seront invités à travailler au sein des grands centres de recherche.
Évidemment, une recherche à deux vitesses pose certains problèmes. D’abord, il faudra que les chercheurs qui quitteront ces instituts puissent continuer une recherche compétitive au niveau international. Qu’ils puissent exporter vers les universités ou autre structures de recherche leur dynamisme. Qu’ils favorisent dans les universités un enseignement de haut niveau qui ne peut exister sans une bonne recherche dans les universités. Ensuite, le nombre de chercheurs qui seront soutenus dans ces instituts est relativement faible et en deçà des possibilités de soutien de la recherche par un pays comme la France. L’Angleterre et l’Allemagne, avec une richesse comparable à celle de la France, ont des centres d’excellence et financent aussi une recherche universitaire excellente, par exemple par l’intermédiaire de la Deutsche Forschungs Gemeinschaft (DFG ) qui soumet les projets qu’elle examine à une évaluation extrêmement dure.
Enfin, le financement d’une recherche de mauvaise qualité en dehors des centres d’excellence serait une mesure démagogique coûteuse. Mieux vaut un bon financement d’une recherche compétitive au niveau international en dehors des centres d’excellence. Cette recherche serait soumise à des contrôles de qualité identiques à ceux appliqués dans les centres d’excellence.

Quelle place pour la France dans l’espace scientifique européen ?

Si la recherche française semble dans le collimateur de cet article, toute politique pour la recherche, quelle que soit son orientation, devra impérativement s’inscrire dans une logique européenne. Déjà à l’heure actuelle, la politique de recherche est partiellement transférée au niveau européen. Afin de profiter pleinement d’une telle évolution, les pays membres de l’Union et d’abord la France doivent s’interroger sur leur rôle au sein de l’espace scientifique communautaire. La France, comme les autres pays membres s’est dite prête à dépenser 3 % du PIB pour la recherche. À l’heure actuelle, nous sommes encore loin d’un tel pourcentage, et la déclaration du président de la République qui souhaite engager le privé à contribuer à la hauteur de deux tiers à cet effort ne peut que susciter l’inquiétude. La question cruciale que la France scientifique devra se poser est celle de la place qu’elle veut occuper dans l’espace scientifique européen ? La France doit faire son choix. Veut-elle jouer en première division avec le Royaume-Uni et l’Allemagne ?
Quelles sont les compétences particulières de la recherche française ? Quelles sont les orientations et les thèmes chers aux chercheurs français ? Quels sont les avantages respectifs des organismes de recherche européens et où pourra briller la France ? À l’heure actuelle, on voit se multiplier, partout en Europe, les déclarations selon lesquelles il est prioritaire de subventionner la biotechnologie et les nanosciences. Faut-il développer des centres de compétence nationaux et non pas plutôt unir nos efforts pour construire un centre européen de nanotechnologie ?
L’Europe doit être le moteur d’une collaboration internationale accrue. Si la France veut être le partenaire dans un tel développement, elle doit mettre en place les outils financiers et personnels pour y participer, et elle doit le faire maintenant. La recherche ne s’arrête pas aux frontières, et malgré tout elle progresse plus vite que jamais grâce à une communication et connectivité accrues. La France doit mobiliser l’ensemble des acteurs scientifiques et politiques de la recherche afin de se positionner plus activement que jamais dans l’espace international scientifique. Avec ses partenaires européens, elle doit regagner une place au premier rang mondial.

Pour une Jeune Académie

La France pourrait aussi bénéficier d’un réservoir important d’idées et d’innovation peu exploité. Elle pourrait canaliser l’enthousiasme et le dynamisme qui, aujourd’hui, se fatiguent dans les contestations et les frustrations individuelles. Elle pourrait utiliser la passion, la rigueur et le talent des jeunes chercheurs.
Comment exploiter un tel potentiel ? Comment bénéficier des nombreuses expériences faites à titre individuel à l’étranger dans des contextes différents, dans des disciplines différentes ? Comment partager cette richesse ? La France a besoin d’une jeune académie pour donner la parole aux jeunes chercheurs.
Cette jeune académie pourra être constituée à partir des lauréats des actions concertées (ACI jeune chercheur, ATIP, programme AVENIR) déjà sélectionnés pour leur excellence scientifique. Elle pourra dans un premier temps, regrouper une vingtaine de femmes et d’hommes élus pour trois ans, un tiers des sièges étant renouvelé annuellement. Mais quel mot ! Une telle Académie ne siégera pas. Elle deviendra une plate-forme d’échange et de collaboration interdisciplinaire, un moteur d’innovation et un incubateur pour tester des nouveaux modèles d’action reposant sur de petites équipes. Pour rester dans la métaphore : elle pourra agir comme une escouade de vedettes rapides.

Demain est déjà là

Il faut rappeler qu’on peut encore réaliser d’excellents travaux de recherche en France. Le financement existe pour les équipements nécessaires et des étudiants bien formés et curieux viennent dans les laboratoires. Il existe des laboratoires d’accueil de renommée internationale et des collègues enthousiastes qui donnent chaque jour ce soutien extrêmement précieux pour réaliser une bonne recherche. Mais le malaise des jeunes chercheurs est bien présent et il a des origines bien plus compliquées que la morosité de la phase actuelle.
Les jeunes (et moins jeunes) chercheurs français ne sont pas des victimes innocentes d’une machine politique qui tourne de moins en moins rond. Ils sont également les acteurs de la recherche et, comme tels, doivent manifester leurs préférences, faire leurs choix, par leurs engagements pour la recherche, par leur présence dans le débat public, par leur contribution pour changer la situation actuelle.
La recherche a un prix. Mais le désengagement présent de l’État envers la recherche a un coût aussi. Actuellement, la France cherche à faire des économies sur son avenir .