Une recherche plurielle ? Éloge de la diversité

Une recherche plurielle ? Éloge de la diversité

Thierry Weil

De la variété des espèces, source de richesse et de vitalité

Le monde de la recherche est à l’image de la vie. On y rencontre des individus d’une grande diversité, mais cette diversité essentielle est trop souvent négligée dans des jugements globaux et des prescriptions simplistes sur « les chercheurs » et « la bonne manière » de gérer la recherche. Cette variété des acteurs est le reflet d’activités hétérogènes. Ainsi, il est bon et nécessaire que certains chercheurs consacrent toute leur énergie à une recherche qui n’a d’autre but que de satisfaire leur curiosité, de faire progresser nos connaissances, d’enrichir le monde de nouvelles conjectures, de nouvelles interprétations possibles, qui pourront d’ailleurs se révéler intéressantes par leur nouveauté plus que par leur justesse. D’autres chercheurs, et parfois ce sont les mêmes, à d’autres moment de leur carrière, seront motivés par la solution d’un problème pratique, la mise au point d’un outil de diagnostic, d’une thérapie ou d’un processus industriel. D’autres encore, ou toujours les mêmes, voudront faire partager leur savoir à des étudiants ou au grand public désireux de participer aux débats sur les perspectives et les enjeux de leur recherche. Certains, comme Louis Pasteur, s’illustreront dans tous ces rôles. D’autres se spécialiseront.
Je voudrais insister sur les bienfaits de cette profonde diversité et les dangers qu’il y aurait à vouloir la réduire en imposant à tous les chercheurs un cadre de gestion et d’action qui ne serait adapté qu’à une forme particulière d’activité scientifique. J’ai pu apprécier l’apport de cette diversité en travaillant dans plusieurs pays, dans des établissements publics, mais aussi des universités et des entreprises, sur des sujets fondamentaux ou très appliqués. J’ai lavé des tubes à essais, monté des appareillages, écrit des lignes de codes et des équations bizarres. J’ai dirigé une communauté de chercheurs et d’enseignants, conseillé des responsables techniques d’entreprise ou des décideurs publics. J’ai tiré de ces expériences plus de doutes que de certitudes, mais cependant la conviction que le système de recherche et d’innovation d’un pays repose sur des rôles multiples très divers ainsi que sur des traducteurs, des médiateurs qui sont autant de passerelles entre ces rôles et entre les acteurs concernés et le reste de la société.
Or, cette nécessaire diversité est mal prise en compte à la fois par les systèmes d’évaluation actuels comme par les solutions alternatives souvent trop uniformes qui sont proposées. Il existe, en effet, de nombreuses manières de faire de la recherche, de même qu’un musicien ou un danseur peut vouloir exceller dans la musique classique, le jazz, le contemporain ou le rap, voire créer son propre style. Les critères de réussite ne sont pas les mêmes, mais il en existe dans chaque catégorie. Mon maître James Gardner March a coutume de dire qu’il laisse ses étudiants choisir leur style, mais que ceux-ci doivent accepter d’être évalués selon les canons du genre qu’ils ont choisi.
De même, la petite institution dont je dirigeais les recherches abrite des équipes aux aspirations très différentes. Il m’est donc souvent arrivé de discuter avec un chercheur ou un chef de centre des critères qui lui semblaient pertinents pour juger de la réussite de son activité et de le confronter à ces critères qu’il avait lui-même définis quand arrivait le moment de l’évaluation. En revanche, le mélange des genres et des objectifs ne pouvait être invoqué pour excuser des recherches médiocres et accepter ce que Pierre Aigrain, successeur de Pierre Piganiol à la DGRST, appelait la « recherche appliquée non applicable » : celle qui serait trop fondamentale pour être jugée à l’aune de ses résultats concrets, mais prétendrait se soustraire au jugement par les pairs au motif que ces derniers ne s’intéresseraient pas à des questions trop orientées par une demande économique ou sociétale. Certains établissements publics spécialisés dans une filière technologique donnée ont parfois de telles tentations.
Malheureusement, la plupart des gestionnaires de la recherche ne jouissent pas de la liberté de négocier les critères de jugement au cas par cas avec les équipes de recherche et doivent appliquer des modalités d’évaluation imposées par des règlements administratifs plus ou moins adaptés. Est-il raisonnable, par exemple, d’évaluer des enseignants sur leurs seules publications de recherche, sans considération pour l’opinion que leurs étudiants ont de leurs cours ? De même, s’il est très opportun de valoriser le temps consacré à des activités de médiation vers le public comme vers le monde économique, faut-il qu’un message d’incitation se transforme en injonction culpabilisante pour ceux qui poursuivent légitimement d’autres buts ? On ne peut que se réjouir de ce que les lois Allègre aient facilité les carrières hybrides et la participation des chercheurs à la vie des entreprises. Il est légitime d’attirer l’attention des chercheurs sur l’intérêt qu’il y a à valoriser leurs travaux. Mais il faut accepter que tout le monde n’en ait pas l’envie ou la possibilité et qu’un informaticien puisse avoir plus d’opportunités dans ce domaine qu’un chercheur en littérature comparée.

Tirer parti des expériences réussies aux marges du système

Cependant, s’il n’existe pas de modèle unique d’excellence, si une grande diversité est un atout, on peut néanmoins légitimement s’interroger sur son dosage. On peut ainsi se féliciter du fait que certains chercheurs puissent se consacrer entièrement à des recherches sans se voir distraire par des activités d’enseignements subies ou d’autres obligations. On ne prend pas grand risque à offrir ce privilège à quelques jeunes talents très prometteurs repérés dès leur doctorat et moins encore à accorder cette consécration à des scientifiques aux mérites distingués, choisis par l’Institut universitaire de France ou élus au Collège de France. Faut-il pour autant que ce soit le statut partagé par quelques dizaines de milliers de membres des établissements publics de recherche ? Faut-il décider de cela lorsqu’ils ont trente ans, alors que certains auront déjà fait leurs preuves depuis longtemps et que d’autres auront une maturation plus lente ou une vocation plus tardive ? On peut en douter.
Certains voudraient, au contraire, supprimer les chercheurs non enseignants. Mais faut-il se laisser enfermer dans un choix binaire ? Si l’on souhaite un rééquilibrage en faveur de l’université, ne peut-on imaginer d’augmenter progressivement le nombre des enseignants-chercheurs au détriment des purs chercheurs en ne remplaçant qu’une partie de ceux qui partent en retraite ? Ne peut-on diminuer la distance entre les deux statuts en offrant de nombreux postes d’accueil au sein des organismes pour permettre à certains universitaires de se consacrer temporairement à leur seule activité de recherche et en multipliant les possibilités de modulation de service, notamment pour les jeunes ? Ne peut-on faciliter les mobilités entre ces fonctions, aujourd’hui découragés, d’une part, par des systèmes d’évaluation et de promotion très spécifiques et cloisonnés qui ne reconnaissent pas les bienfaits de la diversité des expériences et, d’autre part, par le fait que les responsables d’équipe de recherche ont fort peu de latitude pour remplacer ceux qui partent et craignent donc de désorganiser leur équipe ?
D’autres déplorent le statut de fonctionnaire donné aux chercheurs et aux enseignants, et y voient une incitation à la paresse. Je dois avouer cependant que ce statut ne m’est jamais apparu comme une source de difficultés dans mon rôle de gestionnaire, peut-être parce que le niveau qu’il garantit est tellement médiocre qu’il ne contente pas les chercheurs. Ceux-ci aspirent légitimement à d’autres formes de reconnaissance, qu’il s’agisse de considération pour leur travail, de moyens consacrés à leur activité, de possibilité de s’entourer de jeunes talentueux et de doctorants ou de gratifications matérielles complémentaires. Hélas, non seulement les directeurs de laboratoires disposent rarement de ressources suffisantes, mais surtout ils ont souvent très peu de marge de manœuvre pour affecter celles-ci. Or, ce dernier enjeu, la possibilité d’avoir des moyens à répartir et de les attribuer selon les mérites des projets et des individus, me semble beaucoup plus important que le statut du personnel. Je déplore donc que la discussion sur la réforme de notre système de recherche se focalise sur cette question du fonctionnariat et je me méfie autant des défenseurs du statu quo que de ceux appellent à son bouleversement radical. Au contraire, la proposition de Philippe Kourilsky de créer des campus de recherche ayant la maîtrise locale de moyens importants me semble aller dans le bon sens et permettre d’obtenir le maximum d’effet par le biais d’une réforme ambitieuse mais circonscrite, et qui s’appuie à dessein sur les forces du système actuel.

Réfléchir ensemble

D’une manière générale, même si certains ne croient pas qu’à la possibilité d’une réforme que radicale, je crois utile et essentiel de favoriser le foisonnement des expérimentations, à condition, bien sûr, de savoir en tirer les leçons : savoir adapter nos règles lorsque ceux qui réussissent ont dû contourner celles-ci ; savoir renforcer ce qui apparaît bon et mettre en cause ce qui ne semble plus défendable ; savoir évaluer rigoureusement un chercheur ou une équipe selon des critères multiples permettant d’apprécier l’ensemble de ses contributions dans des domaines variés, y compris la médiation scientifique vers le grand public et l’écoute des interrogations des citoyens ; savoir tolérer une absence temporaire de résultats devant des questions de recherches complexes, abordées avec une approche pertinente et une volonté suffisante et surtout savoir tirer les conséquences de cette évaluation tant vis-à-vis des chercheurs que de l’environnement dans lequel ils travaillent et des procédures qui y sont appliquées.
Nous devons réfléchir ensemble à ces défis. Certains lieux existent déjà pour cela, autour d’une thématique ou d’une problématique particulière comme l’ANRT par exemple qui vient d’entreprendre un exercice de prospective ambitieux sur les enjeux et les modalités de la recherche. De même, l’École de Paris du management réunit mensuellement, depuis sept ans, des responsables de recherche de l’industrie et des chercheurs pour discuter d’expériences intéressantes liées à la gestion de la recherche et de l’innovation. Beaucoup d’autres clubs et cercles de réflexion ou de proposition se penchent sur ces problèmes (Maison européenne des technologies, clubs CRIN, ANVIE, pour n’en citer que quelques-uns). Réfléchir ensemble, nous permettra d’éviter les querelles et les guerres de religions inutiles, en multipliant les procédures et les espaces de dialogue. Dialogue entre les chercheurs eux-mêmes, dialogue entre la communauté scientifique et les décideurs politiques, dialogue surtout entre les chercheurs et les citoyens qui sont les ultimes bénéficiaires de leurs travaux. Ces débats nécessaires sont favorisés par un minimum de savoir partagé et de langage commun. C’est donc aussi sur la transmission du savoir, le passage des connaissances qu’il nous faut réfléchir si nous voulons sortir la recherche du marasme d’incompréhension dans laquelle elle est plongée.
Si les révolutionnaires de 1789 ont pu, en quelques mois, faire des réformes fondamentales, du découpage en départements à l’introduction du système métrique, c’est sans doute parce qu’ils s’y étaient préparés par des décennies de discussions dans les salons philosophiques. Si le général de Gaulle a pu installer aussi rapidement la DGRST, c’est grâce à la longue gestation du colloque de Caen. À nous de susciter aujourd’hui les réflexions qui permettront l’émergence d’une recherche à la hauteur des besoins de la société et des ambitions d’une nation civilisée.