Évaluer la nouveauté

Évaluer la nouveauté

Pierre Joliot

Il est difficile de prendre aujourd’hui la parole sur les questions touchant à la recherche sans traduire le sentiment de colère que l’on éprouve face aux attaques et critiques excessives et souvent injustifiées qui menacent l’avenir de la recherche française. Je considère, en effet, que la recherche française est menacée et tout particulièrement la recherche publique. Elle est menacée à travers la diminution de ses moyens financiers et dans ses structures, un certain nombre de personnalités s’attachant à détruire les bases d’un édifice, certes critiquable et qui doit être amélioré, mais dont l’originalité mérite d’être préservée. On ne peut mener de réflexion sereine dans des conditions de forteresse assiégée. Or, les coups de boutoir que subit actuellement la recherche et tout particulièrement les grands organismes de recherche – les premiers datent du ministère Claude Allègre et nous vivons actuellement un second avatar de cette politique – conduisent les chercheurs à se placer en situation de défense. Les préoccupations de survie à court terme leur interdisent en effet de contribuer efficacement à l’élaboration de réformes pourtant indispensables.
Il y a en France quelques dizaines de milliers de chercheurs et il doit être clair pour tous qu’aucune réforme ne verra le jour sans qu’ils soient consultés. C’est la raison pour laquelle je reste très sceptique quand l’efficacité des débats d’aujourd’hui.

Recherche fondamentale et recherche appliquée

Je fais partie de ceux qui pensent qu’il n’existe pas de recherche noble ou de moins noble – les recherches d’ordre méthodologique que j’ai menées dans ma vie sont peut-être celles qui m’ont apporté le plus de satisfaction. J’ai partagé mon activité entre la poursuite de recherches cognitives qui concernaient l’étude du mécanisme de la photosynthèse chlorophyllienne au sein des plantes et le développement de nouvelles techniques instrumentales qui permettent d’étudier, au niveau moléculaire, le déroulement de ce processus au sein de feuilles de plantes supérieures. Cette dernière activité relève sans conteste de la recherche appliquée. Je reste néanmoins convaincu que recherche fondamentale et recherche appliquée, bien que de toute évidence complémentaires, restent des activités profondément différentes. S’il est souhaitable que les mêmes chercheurs participent à l’une et à l’autre, ils n’exercent pas le même métier lorsqu’ils pratiquent ces deux types d’activités. Au contraire de la recherche appliquée, la recherche fondamentale ou cognitive ne se prête à aucune forme de programmation. Toute programmation ne peut se fonder que sur les connaissances du présent et du passé et se révèle donc, par essence, incapable de prévoir l’inconnu. Lorsque j’entame une nouvelle recherche, je me fonde sur une idée de départ qui se révélera la plupart du temps erronée. À tout moment, il faut être prêt à infléchir le programme, qu’il me soit imposé de l’extérieur ou que je me le sois imposé à moi-même, pour tirer profit d’un résultat inattendu. Tout chercheur a manqué des découvertes potentielles en n’ayant pas le courage d’analyser des résultats qui venaient perturber le bon déroulement de son expérience. Ce sont pourtant les résultas inattendus qui sont susceptibles d’ouvrir de nouvelles perspectives pouvant conduire à la découverte. Les impératifs de rentabilité à court terme qui sont imposés aux chercheurs leur interdisent le plus souvent de conduire une démarche créative, indissociable du droit à l’erreur et à l’échec. La mission première de la recherche publique doit rester avant tout le progrès des connaissances dans tous les domaines de la science et en dehors de toute programmation. Une seconde mission de la recherche publique consiste à assurer la formation des chercheurs, que ceux-ci se destinent aux grands organismes de recherche, à l’université ou à la recherche privée.

Le mélange de deux cultures

En ce qui concerne le problème du transfert de connaissances, il est frappant de voir que rares sont ceux qui ont réagi au constat accablant formulé par la ministre déléguée à la Recherche et aux Nouvelles Technologies, laquelle soulignait que la France est le pays développé où les entreprises privées consacrent le moins d’argent à la recherche et développement. Plutôt que de pousser les chercheurs des établissements publics à financer leur recherche fondamentale sur la base de promesses d’applications qu’ils savent irréalistes, mieux vaut encourager le recrutement de chercheurs dans le secteur privé qui ont été formés dans le secteur public. Il sera alors possible d’assurer un mélange entre deux cultures et de transférer plus efficacement les progrès réalisés dans le domaine de la connaissance vers des applications concrètes. Or, le secteur privé, je peux en témoigner comme ancien directeur de laboratoire, n’offre que peu de débouchés aux chercheurs formés dans les établissements publics. Ils réservent prioritairement les postes d’ingénieurs aux élèves des grandes écoles lesquels n’ont aucun contact avec la recherche. Ce mode de recrutement explique le manque d’intérêt et de compréhension que manifestent le plus souvent les cadres des établissements privés quant à la rentabilité des investissements concernant la recherche et le développement. C’est pour cette raison que nos laboratoires se transforment en machines à fabriquer des fonctionnaires ou des chômeurs alors qu’ils devraient également représenter un chaînon essentiel dans la formation des ingénieurs. Je reste donc convaincu de la nécessité d’augmenter le nombre de chercheurs dans l’industrie privée plutôt que de confier à la recherche publique une mission à laquelle elle n’est pas préparée et qui sera simplement destinée à pallier l’irresponsabilité de beaucoup de dirigeants d’entreprise.

Défense et illustration de la recherche fondamentale

Défendre la recherche fondamentale devient un propos apparemment archaïque. Tous les grands chercheurs ont dit et répété que les progrès technologiques importants ont pour origine des découvertes opérées dans des domaines où l’on ne soupçonnait pas la moindre possibilité d’application. Les exemples sont si nombreux qu’il est difficile d’opérer un choix. On peut citer les travaux de Max Planck qui s’est intéressé à un sujet d’apparence très « académique » : l’analyse de l’émission de lumière par un corps noir. C’est pourtant à partir de cette étude qu’il a pu établir que l’énergie n’était pas émise d’une manière continue mais d’une manière discontinue, par quantum d’énergie. Cette découverte a tout d’abord révolutionné la physique, puis, bien plus tard, a permis le développement de l’électronique, puis de l’informatique. On peut, d’autre part, illustrer l’inefficacité d’un politique de programmation par l’exemple de la « guerre contre le cancer » déclarée aux États-Unis par le président Nixon. Bien qu’il s’agisse une initiative généreuse et que les moyens mis en œuvre aient été supérieurs à ceux consacrés à la conquête de la lune, les progrès obtenus quant à la guérison du cancer ont été dérisoires. En effet, les verrous dans ce domaine se situaient au niveau de la compréhension des mécanismes fondamentaux du vivant, domaine de recherche cognitive qui échappe à toute possibilité de programmation. On peut supposer que les progrès qui seront réalisé dans la guérison du Sida ou de la maladie de la vache folle seront conditionnés aussi bien par les avancées des connaissances fondamentales que par une recherche uniquement ciblée sur la guérison de ces maladies.
Il faut donc répéter qu’une découverte ne se programme pas dans la mesure où – c’est une tautologie on ne programme pas ce que l’on ne connaît pas. Il s’agit là d’une évidence, mais qui semble difficile à faire accepter de ceux qui ont en main l’avenir politique de la recherche et qui veulent justifier vis-à-vis des politiques et des citoyens les efforts financiers considérables qui doivent être consentis pour soutenir la recherche. Quitte à adopter une vision quelque peu utilitaire de la recherche fondamentale – sans toutefois lui dénier sa vocation de progrès culturel –, il est aisé de démontrer de manière statistique qu’une recherche fondamentale tout azimut conditionne le progrès technologique et méthodologique. La possibilité d’application d’une découverte reste aussi imprévisible que la découverte elle-même. Je me permettrais de donner un exemple qui me touche de près, la découverte par mes parents, Frédéric et Irène Joliot-Curie, de la radioactivité artificielle. Les radioéléments artificiels se sont révélés des outils extraordinairement puissants dans la plupart des domaines de la science et plus particulièrement en biologie. Cette découverte permet par exemple de marquer les substances biologiques et de suivre leur devenir aussi bien au sein des cellules vivantes que dans le corps humain. L’utilisation des marqueurs radioactifs à été à l’origine des progrès fulgurant de la biologie dans la deuxième moitié du vingtième siècle. Si mes parents ont rapidement pris conscience des possibilités d’application de leur découverte, je peux témoigner qu’ils n’avaient, lors de leur recherche, aucune conscience de ces potentialités exceptionnelles d’application dans des domaines très variés de la science et de la technologie. Le progrès des connaissances reste donc la mission fondamentale de la recherche publique. Elle ne peut que s’appuyer sur un financement public afin d’échapper aux logiques de court terme imposées par les lois du marché.

Évaluer la nouveauté ?

La recherche fondamentale publique coûte cher et doit donc être de qualité. Cela signifie qu’elle doit être évaluée. Or, je suis stupéfait de constater que les difficultés inhérentes à l’évaluation de ce qui est nouveau ne semble embarrasser personne. Toute ma vie de chercheur a été hantée par la seule torture que j’ai pu connaître, à savoir mon incapacité à évaluer ce qui était réellement nouveau. Juger de la valeur d’un travail classique qui s’inscrit dans la norme ne pose aucun problème particulier. Le jugement émis s’appuiera, comme dans le cas de la programmation, sur les connaissances du passé. Je peux donc sans difficulté apprécier un travail qui n’apporte pas grand-chose de nouveau. S’il s’agit en revanche de prendre la mesure d’une recherche réellement innovante, le cas de figure est différent et, le plus souvent, j’ai le choix entre accepter ce travail sans bien le comprendre ou le rejeter car il s’oppose aux dogmes dominants qui m’apparaissent alors comme des vérités. On peut citer, dans mon domaine de recherche, l’exemple de la théorie révolutionnaire de Peter Mitchell destinée à rendre compte du métabolisme énergétique des êtres vivants. Il a fallu attendre près de vingt ans pour que cette idée s’impose définitivement dans les différentes communautés scientifiques intéressées. Une fois accepté, ce concept novateur risque de se transformer en un dogme qui freinera les évolutions futures de ce domaine. Toutes les précautions dont je m’entoure ne me rendront pas meilleur pour détecter la possibilité d’une avancée scientifique. D’une manière quelque un peu caricaturale, on pourrait définir une découverte par le fait qu’un évaluateur consciencieux doit être amener à la rejeter. Il me semble donc qu’une réflexion sur l’évaluation s’impose. Un bon évaluateur comme un bon chercheur doit accepter de prendre des risques donc éventuellement de se tromper.

Du bon usage de l’indice d’impact

Certains bons apôtres ont proposé récemment la solution à tous nos problèmes. Il s’agit d’évaluer la recherche sur la base de données quantitatives telle que le nombre de citations d’un article dans les revues scientifiques ou pire, l’indice d’impact des journaux dans lesquels le chercheur publie. Ces indices seraient censés permettre de juger du rayonnement du chercheur ou plus généralement de la recherche française sur le plan mondial. On aurait pu tout aussi bien pu choisir de prendre comme référence le nombre de publications, critère non moins arbitraire, mais plus favorable au système français. C’est sans doute cette raison qu’il a été écarté par ces bons apôtres. Cet indice d’impact ou de citation me révulse. Il est exactement à l’opposé de la manière dont j’ai conduit ma carrière scientifique. L’indice de citation et l’indice d’impact offre la garantie d’orienter la majorité des travaux vers les sujets considérés comme « à la mode ». Si vous voulez être cité par vos pairs, la meilleure méthode est en effet de choisir un domaine qui rassemble le plus de chercheurs possibles. Or, lorsqu’un sujet est à la mode, il n’appartient plus au futur ; il a déjà basculé dans le passé. Quand une discipline se forme, elle a, au contraire, peu de chances de rencontrer des adeptes au-delà d’un petit groupe d’initiés. Il suffit de se souvenir ce qui s’est passé pour la biologie moléculaire. Au moment où cette discipline a vu le jour, elle a suscité des oppositions de toutes parts. Aujourd’hui, la situation s’est inversée. La biologie moléculaire est aujourd’hui reconnue comme la discipline reine. Résultat : un indice d’impact en croissance vertigineuse et un indice de productivité réelle qui diminue d’autant.
J’ai toujours utilisé dans ma carrière scientifique l’indice d’impact, mais en le prenant à rebours. J’ai débuté mes recherches en réalisant un travail que je crois original qui concernait le mécanisme de production d’oxygène par les végétaux. Mon indice d’impact était alors nul. Quelques années plus tard, un certain nombre de chercheurs américains de haut niveau se sont donné la peine de faire connaître ce travail. Un jeune chercheur aujourd’hui n’aurait sans doute plus cette chance extraordinaire aujourd’hui de susciter ainsi un soutien désintéressé de la part de collègues, potentiellement ses concurrents, ni de voir ceux-ci en assurer la diffusion et la promotion. En deux ou trois ans, je suis ainsi passé du point de vue de mon indice d’impact de zéro à une situation satisfaisante. J’étais devenu l’un de ces « petits barons » comme il en existe des centaines dans la communauté scientifique internationale, qui dominent un pan de leur discipline. J’étais parvenu, dans la sphère étroite qui était la mienne, au sommet du système ; je dominais la pyramide avec quelques collèges et, fort de cette position, j’aurai pu attendre tranquillement l’âge de la retraite. Cette reconnaissance internationale était très gratifiante surtout dans un contexte où, en France, peu de scientifiques étaient en mesure de comprendre mon travail. Je me suis alors aperçu alors qu’à mesure que mon indice d’impact augmentait, mon originalité scientifique baissait à peu près dans les mêmes proportions.
J’ai alors décidé de changer mes axes de recherche. Cela m’a pris deux ans avant d’en trouver un nouveau qui me convienne. Il m’a fallu travailler d’arrache-pied. Néanmoins, j’ai continué à être invité pendant les cinq ou six années qui ont suivi cette réorientation dans les réunions internationales concernant mon domaine d’origine. J’étais toujours considéré comme l’expert en la matière alors que j’étais pourtant le mieux placé pour savoir que je n’avais rien produit dans ce domaine depuis plusieurs années. Ceci amène à réfléchir aux critères d’évaluation de la communauté scientifique internationale pourtant considérée comme impitoyable sur le plan de compétition. Il m’a fallu, en revanche, plusieurs années pour me faire reconnaître dans le nouveau champ de recherches que j’avais choisi et voir ainsi mon indice d’impact se mettre à grimper. Le temps qui s’est écoulé entre le moment où j’ai abordé avec un regard neuf ce nouveau domaine et celui où mes travaux ont obtenu une certaine audience est exactement le même que celui qu’il m’a fallu pour cesser d’être novateur dans les nouvelles directions que j’avais choisies. J’ai à nouveau changé de direction, vu mon indice d’impact chuter puis lentement se reconstituer à mesure que la fertilité de mes idées s’érodait. Ce même processus s’est donc répété plusieurs fois dans ma vie de scientifique. J’ai donc très précisément contrôlé mon indice d’impact de manière à le maintenir, non pas égal à zéro, mais à un niveau minimum compatible avec l’assurance de sauvegarder un minimum d’originalité dans mon travail. Je reste convaincu du fait qu’une certaine ignorance dans un domaine que l’on aborde reste un gage d’originalité que ne tarde pas à éteindre un excès de compétences.

Vers un monstre hybride ?

Si la description je viens de donner de ma carrière est volontairement caricaturale, elle met en lumière un problème de fond. La recherche française se développe au sein d’un environnement sociologique protégé qui s’oppose à l’environnement plus compétitif que l’on rencontre dans la plupart des pays développés. C’est grâce à cette situation protégée que j’ai pu, à plusieurs reprises, prendre le risque d’infléchir mes lignes de recherches afin de retrouver une certaine jeunesse d’esprit. Même si l’on porte un jugement critique sur la recherche « fonctionnarisée » à la française, il faut tenir compte de la difficulté de modifier un environnement sociologique, comme l’a bien montré l’expérience du ministère de Claude Allègre. Plutôt que de détruire un tel environnement, mieux vaut essayer d’en tirer parti. Quels sont nos atouts ? Nous sommes parmi les seuls chercheurs au monde à pouvoir prendre des risques, en raison précisément du régime protégé dont nous bénéficions. Les discours actuels sur les méthodes d’évaluation, l’indice d’impact ou autres critères de productivité, ont pour conséquence d’inciter nos dirigeants à nous aligner sur le modèle américain sans bénéficier néanmoins ni de l’environnement adéquat, ni des moyens financiers nécessaires. Plus que de concurrents sérieux, nous risquons d’apparaître sur ce plan comme de pâles copies. Nous sommes en train de fabriquer un monstre hybride qui sera un mauvais intermédiaire entre un système de recherche protégé et un système compétitif, cumulant en quelque sorte les défauts de ces deux systèmes. Les chercheurs médiocres resteront protégés et les chercheurs de qualité, en tentant de satisfaire aux impératifs d’une compétition fondée sur le court terme, ne seront pas en mesure de profiter la liberté qui leur est offerte. On finira par créer les conditions propices à ce déclin dont tout le monde nous menace et dont nous serons les seuls responsables. Il est grand temps d’arrêter avec ce genre de fantasmes. Tout le monde a conscience de la difficulté qu’il y a à faire évoluer un système sociologique. Il faut également savoir que prétendre jouer dans la cour des grands, c’est-à-dire dans ces fameux domaines de haute compétition, nécessite des moyens financiers considérables, bien éloignés de ceux dont nous disposons en France. Une politique de recherche orientée vers des domaines nouveaux et encore négligés me paraît mieux apte à mettre à profit de nos spécificités culturelles nationales et, il faut le reconnaître, mieux adaptée aux moyens financiers limités mis à notre disposition.
L’une des clefs en matière d’évaluation me paraît être de privilégier une évaluation a posteriori. En ce qui me concerne, j’ai toujours été évalué sur mes programmes de recherche, autrement dit sur des promesses que je n’ai jamais tenues car j’ai toujours fait tout autre chose avec l’argent qui m’a été donné. En revanche, je peux témoigner que personne ne s’est intéressé à mes rapports d’activité rédigés à la fin de mes contrats. Peut-être serait-il bon d’inverser l’ordre des choses pour tenter d’obtenir une évaluation davantage fondée sur la créativité dont ont fait preuve les chercheurs que sur des programmes de recherche d’une ambition illusoire.

Je suis né dans une famille de scientifiques. Mes parents m’ont enseigné que la recherche était avant tout un jeu. La véritable motivation d’un chercheur devait avant tout celui de plaisir de participer à l’une des dernières aventures humaines plutôt que le désir forcené d’être le meilleur et d’écraser ses concurrents. C’est certainement cette conception de la science qui m’a permis d’assumer l’héritage quelque peu lourd à porter que représentaient mes parents et grands-parents totalisant quatre prix Nobel. L’esprit de compétition, considéré actuellement comme le moteur essentiel qui doit motiver les chercheurs, peut conduire à une grande inefficacité. Quelle meilleure manière de perdre l’argent du contribuable que les efforts d’une dizaine de grands laboratoires qui s’obstinent à travailler simultanément sur le même sujet avec comme seul objectif d’être le premier à parvenir à la découverte ? Je suis peut-être trop prétentieux, mais, être le premier dans de telles conditions ne m’intéresse pas, car je ne considère pas la recherche comme une compétition analogue à la course à pied ou le but ultime est de grignoter quelques fractions de seconde. La plupart du temps, tous les concepts sont déjà en place. Pourquoi concentrer les moyens sur un nombre limité de sujets ? L’argent public n’est pas destiné à satisfaire l’ego d’un nombre limité d’empereurs de la recherche, disposant autour d’eux d’équipes de chercheurs et de techniciens travaillant à leur botte. Je pense qu’il faut jouer à fond la carte que nous offrent nos structures et essayer de les améliorer. On doit, en premier lieu, diminuer les pesanteurs administratives insupportables qui éloignent de plus en plus les chercheurs de leur véritable vocation. Remarquons à ce sujet que la poursuite effrénée de moyens de financement sur contrats représente une charge de travail qui, à terme, peut conduire les chercheurs à la stérilité. Il est donc indispensable qu’un équilibre soit trouvé entre crédits récurrents et financement sur contrats. En deuxième lieu, il faut améliorer la réactivé du dispositif de recherche français dont les temps de réaction en face de situations d’urgence ont été responsables d’échecs majeurs sur le plan stratégique. Enfin et surtout, il faut avoir conscience que, quelques soient les qualités et les défauts de notre appareil de recherche, le déclin annoncé de la recherche française deviendra sans nul doute une réalité si les moyens financiers qui lui sont accordé restent scandaleusement inférieurs à ceux de nos principaux concurrents.