Les institutions de la recherche : un mur de Berlin ?

Les institutions de la recherche : un mur de Berlin ?

Jean-Michel Ghidaglia

Mener une réflexion sur ce système complexe et tentaculaire que constituent les institutions de la recherche en France revient à partager l’expérience mêlée de haine et d’amour qu’ont éprouvé tous ceux qui ont, un jour, assumé des responsabilités dans le cadre de leurs activités de recherche. Lequel d’entre nous ne s’est pas heurté à des procédures aussi kafkaïennes que dérisoires au regard de l’importance du projet qui justifiait à ses yeux d’aller affronter en chevalier blanc le mur d’incompréhension que l’administration de la recherche sait opposer aux bonnes volontés ? Le paradoxe de la recherche tient dans la nécessité où elle se trouve de plus en plus de devoir combiner savoir et imagination, souplesse d’action et complexité de son organisation. Si la recherche ne relève pas d’une programmation méthodique, comme peut l’être par exemple l’aménagement du territoire ou encore le budget de l’État , je suis convaincu de l’importance qu’il y a à faire du « cousu main », c’est-à-dire à faire évoluer le système en tenant compte de la dynamique des découvertes et surtout des nouvelles disciplines qu’elles engendrent.

La création du Centre de mathématiques et de leurs applications (CMLA)

Il est de tradition dans le domaine des mathématiques de confier des responsabilités à des chercheurs relativement jeunes. Étant moi-même mathématicien, j’ai donc très tôt été initié aux joies du pouvoir administratif. Loin de me livrer à un exercice narcissique, il me semble qu’on peut tirer un certain nombre d’enseignements instructifs de cette expérience.
Nommé chargé de recherches au CNRS et affecté à l’Université de Paris-Sud en 1985, j’ai pu préparer dans d’excellentes conditions une thèse d’État. En 1989, la direction de la recherche et des études doctorales (DRED) nouvellement créée et dirigée par Vincent Courtillot, à la suite de discussions avec Yves Malier, directeur de l’École normale supérieure de Cachan, décidait de créer un poste de professeur des universités en mathématiques appliquées afin de faire en sorte qu’un laboratoire de recherche dans cette discipline puisse trouver sa place dans cette école qui souffrait, par rapport aux deux autres ENS scientifiques, d’un fort déficit de laboratoires de recherche de niveau international in situ. Élu sur ce poste par une commission de spécialistes à la fin mars 1989, pour une prise de fonction en septembre, j’ai été invité en à présenter en juin une demande de subvention aux autorités de tutelle : ministère de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports, CNRS et ministère de la Recherche et de la Technologie (MRT). C’est ce que je fis après avoir demandé quelques conseils et … sur papier libre ! En janvier 1990, l’ENS de Cachan mit à la disposition du CMLA des locaux avec une promesse qui fut tenue par la suite d’une extension les années ultérieures. Le CNRS y affecta deux personnels administratifs, la DRED accorda 2 millions de francs (300 000 €) de subvention sur quatre ans et promis la création de postes d’enseignants chercheurs et le MRT 400 000 francs (60 000 €) sur 2 ans. Autant dire que de bonnes fées s’étaient penchées sur le berceau du centre nouvellement créé par leur volonté.
Grâce à cette impulsion, le CMLA s’est développé en recrutant de très grosses pointures ainsi que de brillants jeunes chercheurs et enseignants chercheurs, ce qui lui a permis d’atteindre une centaine de membres en 1998, dont la moitié de chercheurs en thèse. Parallèlement, le centre a tissé un réseau de relations avec la recherche non académique ce qui l’a amené à conclure de très nombreux contrats autour de la recherche en mathématiques appliquées au calcul scientifique. En accompagnement de la loi sur l’innovation (et partiellement avant sa promulgation), le CMLA a été à l’origine d’une petite dizaine de start-up en France et aux États-Unis ou a participé à leur création, certaines ayant disparu, d’autres étant devenues des success stories. Tout cela ne s’est pas fait au détriment de la recherche académique. Au contraire, sur le plan international, le laboratoire est reconnu et a des relations suivies avec les plus grands centres mondiaux de recherche en mathématiques appliquées.
À l’issue de la période de quatre ans qui a suivi la création du CMLA, j’ai reçu un coup de fil amical de Jean-Luc Joly qui dirigeait la direction scientifique chargée des mathématiques au sein de la mission scientifique et technique (MST) . Il me demandait si je pouvais passer le voir pour discuter de l’évolution du laboratoire, ce que je fis. Arrivé vers dix heures dans son bureau, rue Dutot, je notais la présence d’un collègue, Claude Basdevant, expert pour le calcul scientifique et alors que je commençais à répondre à leurs questions, se joignirent à nous deux autres experts mathématiciens purs, Michel Loday et Alain Louveau, et nous voilà cinq dans ce petit bureau. C’est alors que je compris que, par leur disposition et les formes que prenait notre conversation, la rue Dutot avait pris des allures de Quai des Orfèvres. J’étais en « garde à vue ». La convocation amicale s’était transformée en interrogation inquisitoriale menée sous la pression d’experts. Ils me faisaient face et me soumettaient au feu de leurs questions. J’étais sommé d’expliquer le projet scientifique du centre, le pourquoi des choix opérés en termes de partenaires universitaires, la politique de recrutement des doctorants et des permanents, etc. Ils m’ont questionné sur les financements dont je pensais pouvoir disposer, sur la politique que j’entendais mener en matière de formation, sur les modes de collaboration que j’espérais avec le monde de l’entreprise. Tout cela a duré plus de deux heures. Il faut croire qu’ils ont été convaincus par le travail accompli et les options suivies puisque qu’au contrat quadriennal qui a suivi, le CMLA a vu son soutien confirmé.
Les choses ne se dérouleraient plus comme cela aujourd’hui. L’évaluation des moyens et des objectifs passe par le tableur national de la recherche scientifique (TNRS) qui est un formulaire que remplissent à la hâte et au petit bonheur les directeurs d’unité dans la mesure où toute tentative d’évaluation sérieuse des missions et des moyens nécessaires selon les critères qu’il sollicite est impossible à satisfaire à la fois en raison de l’importance des données qu’il faudrait mobiliser et le temps nécessaire à satisfaire une telle opération.

Comment avancer ?

Ce parcours varié et une carrière déjà bien remplie me confirment dans l’idée qu’au-delà la crise ponctuelle de la recherche que déclenche aujourd’hui la baisse des crédits publics qui lui sont alloués, le problème majeur vient d’une détérioration lente et continue de la condition de chercheur. Cette dégradation concerne moins les formes statutaires de leur activité que le fonctionnement des institutions, freinant par là même l’engagement des jeunes chercheurs et pouvant à terme déboucher sur une véritable crise de vocation. Certes, à première vue le statut des chercheurs, leurs perspectives de carrière, les conditions de travail pourraient sembler meilleures aujourd’hui qu’elles ne l’étaient il y a vingt ans. Ce serait ignorer le fait que mes derniers thésards par exemple, ceux qui ont soutenu leur thèse le plus récemment, ont d’ores et déjà fait part de leur intention de s’expatrier en dépit de possibles perspectives de carrières offertes en France et ce, même au sein d’instituts non dénués d’un certain prestige. Pourquoi une telle décision ? Qu’est-ce qui pousse les jeunes chercheurs de retour en France après avoir fait le post-doctorat aux États-Unis à faire le choix d’une carrière américaine ? Leur décision se fonde avant tout sur l’anticipation qu’ils font de la facilité ou non qu’ils auront de mener à bien leurs travaux dans un environnement favorable, c’est-à-dire avant tout réceptif. Un de ces thésards, très brillant étudiant, qui m’annonçait son départ, ne s’est même pas présenté au CNRS, jugeant que les profils de recrutements offerts lui paraissaient aussi peu convaincants que satisfaisants. Ce genre de propos n’est pas isolé et il est d’autant plus difficile à discuter qu’il repose sur un fond de vérité. À poste équivalent, le chercheur nouvellement engagé dans la recherche sait qu’il a peu à espérer du soutien des autorités. Pendant les trois ans où il m’a été donné de siéger au comité national du CNRS, j’ai eu tout loisir d’observer la manière dont étaient organisés les recrutements, le mode de composition des commissions, ce qui les anime. Pris individuellement les individus sont de grande qualité et croient à ce qu’ils font. Le système apparaît en revanche dans toute sa perversité dès lors que l’on passe au niveau collectif de la décision. Davantage encore que la (relativement) faible rémunération ou la reconnaissance dont peut bénéficier le chercheur dans son travail, ce sont les obstacles auxquels il se heurte dès lors qu’il entreprend de mener des travaux hors des sentiers battus, qui paralysent toute initiative.
J’en tirerai deux conclusions. Tout d’abord la nécessité de revoir les modes de contrôle. Ainsi est-il particulièrement absurde en matière de financement de la recherche de s’appuyer sur un contrôle a priori. Ensuite, pour avancer, les acteurs du monde de la recherche doivent combattre avec l’arme dans laquelle ils excellent : la prospective.

Réorganiser fondamentalement le soutien à la recherche

Aujourd’hui, le soutien à la recherche publique se fait grosso modo selon deux postes budgétaires. Le premier, de loin le plus important en volume, est constitué par les salaires, le second par les crédits d’investissement (matériels, immobilier) et de fonctionnement. Il n’y a essentiellement aucune flexibilité sur les premiers ce qui donne au pilotage de la recherche un caractère d’exercice de haute voltige. Pour les seconds, on est passé d’un système de saupoudrage dans les années 1980 à un système aujourd’hui hybride : le même saupoudrage auquel s’ajoutent des actions spécifiques. Le saupoudrage provient du fait que, quantitativement, peu de crédits sont affectés plus ou moins au prorata du nombre de chercheurs dans les unités (avec un coefficient dépendant de la discipline). La proportion des crédits ainsi distribués diminue régulièrement tous les ans. Nous vivons actuellement sous le règne des contrats quadriennaux et des actions spécifiques (réseaux, ACI, etc.) qui sont des filières administrativement lourdes (il faut remplir moult dossiers) et particulièrement perverses. En effet, remplir ces dossiers sérieusement demande beaucoup de temps pris sur le temps de recherche. Finalement, ce ne sont que des déclarations d’intentions et, comme il n’y a absolument aucun contrôle a posteriori, ils deviennent un exercice de style : il s’agit de proposer des projets dans l’air du temps ou qui vont plaire au jury, c’est-à-dire exactement le contraire de l’innovation !
La difficulté que pose la définition d’un objectif imposé au chercheur a priori, que ce soit dans le cadre d’une recherche individuelle ou d’un travail d’équipe, tient à la nécessité où l’on se trouve en démocratie de contrôler les flux d’argent public. Peut-on, au prétexte d’un rétablissement des équilibres budgétaires, admettre qu’il faille contrôler en amont les directions prises ? À qui revient de définir les objectifs, selon quels critères et quelles procédures ? Cela pose à la fois la question de la définition des moyens et des objectifs a priori et du contrôle a posteriori.
Mon expérience de chercheur, d’animateur de la recherche et de membre de divers jurys de recrutement et d’attribution de crédits me pousse à préconiser un système fondé avant tout sur le contrôle a posteriori. En effet, il n’y a aujourd’hui aucune évaluation sérieuse des opérations de recherche soutenues. Toute l’évaluation se porte sur les dossiers au moment des demandes. On pourrait rétorquer que lorsque les unités de recherche sont évaluées au moment où elles demandent leur reconduction, le plus souvent un comité scientifique mène cette évaluation. Certes. Mais il est rarissime qu’une unité ne soit pas reconduite, sauf départ ou décès de son responsable ! Ceci montre que même lorsqu’une évaluation (sérieuse ou non) est conduite, elle est sans effet réel la plupart du temps. Dans le type de procédures qui sont celles de la recherche, seules celles de contrôle a posteriori ont un sens au regard du type de démarche que nous entreprenons. Libre à chacun, une fois le travail engagé, de mener son projet comme il l’entend à condition d’avoir à justifier de ses choix et à rendre des comptes à un moment donné. Il faut que la majorité des crédits soit attribuée à des projets où seuls deux critères sont pris en compte. Premièrement, la qualité scientifique de ceux qui formulent la demande et, en second lieu, le fait que cette demande obéisse aux critères affichés. Dans l’évaluation de ces chercheurs (qui elle se fait a priori), on s’attachera évidemment à évaluer les résultats des projets antérieurs auxquels ils ont participé. Cela se fait naturellement par les indicateurs usuels : liste de publications, brevets, communications, thèses encadrées, … ce qui constitue ainsi une forme d’évaluation a posteriori des projets. Par ailleurs, une évaluation de leurs résultats, une fois les projets achevés, doit être menée avec la plus grande rigueur. Il serait notamment logique qu’une part des financements soit affectée à cette évaluation par des tiers. Quand on y réfléchit, au-delà de la notion de contrôle du bon emploi des fonds, publics le plus souvent, il s’agit d’une méthode de capitalisation des résultats qui fait aussi défaut. En effet, les publications scientifiques ne rendent compte, le plus souvent, que d’une part des travaux.
Ne doit-on pas craindre dans ces conditions d’enfermer la recherche dans un carcan de règles ou d’obligations qui, satisfaisant les exigences d’un débat démocratique, iraient en revanche à l’encontre des exigences intellectuelles de la recherche elle-même ? « La recherche ne se programme pas », a-t-on coutume d’entendre. Ceci est vrai et faux à la fois. Il n’est pas rare qu’un bon directeur de recherche auprès duquel viennent s’inscrire des étudiants en thèse engage ceux-ci dans un sujet de thèse en ayant en vue un programme défini à long terme, même si ce cadre demeure implicite. Parfois le projet se développe selon des voies différentes de celles projetées au moment de sa conception. Néanmoins, pour être fructueuse, la recherche ne saurait se développer sans projet préexistant. Elle doit répondre à des objectifs, s’insérer dans des projets d’ensemble, même si l’on s’aperçoit après coup que les tours et les détours empruntés se sont révélés plus fructueux.

Les chercheurs doivent être une force de proposition

Lutter contre cet état de fait, faire bouger les choses, nécessite aujourd’hui non seulement un changement dans les structures mais aussi un bouleversement des mentalités. Il faut tout simplement répondre aux critiques qui nous sont faites avec les armes qui sont les nôtres, des armes d’intellectuels, des armes scientifiques. Il nous faut reconquérir notre place vis-à-vis du politique et de l’opinion. Les chercheurs ne doivent pas attendre des tutelles qu’elles programment la recherche pour ensuite réagir de manière corporatiste mais renouer avec l’inventivité créatrice qui est le propre de leurs travaux. Nous devons être une force de proposition. À nous d’imaginer le futur. Certes, les tutelles font appel à des chercheurs au sein de comités et conseils. Je ne brocarde en aucune manière ce travail. Je prétends que nous devons mettre sur pied une organisation parallèle qui soit capable de faire de la prospective et ensuite nous battre pour que nos idées soient prise en compte, que ce soit directement au niveau du ministère de la Recherche ou via nos pairs qui font justement partie de ces comités ou encore par le biais de la représentation nationale.
Nous avons des choses à dire. À nous de savoir nous faire entendre. Comme citoyens, nous sommes tenus de rendre compte à la société. Cessons de considérer que les questions concernant l’évaluation de la recherche ou les enjeux de notre activité témoignent du mauvais vouloir des politiques à notre égard, voire d’une remise en cause de notre rôle. N’y voyons au contraire l’expression d’un intérêt légitime d’une société démocratique où les bénéficiaires de fonds publics sont tenus de rendre des comptes, où les détenteurs d’un savoir engageant l’avenir sont les dépositaires des interrogations du corps social et il nous faut y répondre au lieu les balayer du revers de la main.
Lorsque j’entends les dirigeants politiques évoquer, comme cela a été fait au sommet de Lisbonne, l’horizon 2010 je suis pris d’une hésitation. Comme s’ils nous emmenaient vers des horizons lointains sans nous donner les moyens de traverser la rue. Entre un avenir même proche et la situation qui est la nôtre aujourd’hui, il y a un mur à franchir, un mur qui est celui des institutions. Il y a quelque chose qui, à un moment ou à un autre, par le théorème « du passage des douanes », va nous arrêter. De ce fait, il est incontournable. Cela signifie que, pour voir changer les choses, la seule solution est que le mur s’écroule et disparaisse. Ceci est à notre portée, mais il faut pour cela qu’une volonté générale se dégage en ce sens, comme en temps de guerre lorsqu’il y a une bataille à mener. La bureaucratie qui étouffe les initiatives et contrarie la créativité n’est pas une fatalité. Ceci implique que nous dégagions d’abord un consensus, un accord de la communauté des chercheurs pour définir les objectifs qui, à nos yeux, permettront au mur de tomber, à la recherche de tirer le meilleur parti d’elle-même et de ceux qui sont à son service. Ensemble, il nous faut rebâtir un système de recherche qui donne à toutes les bonnes volontés les moyens de s’investir et permettent aux initiatives de se concentrer sur les objectifs qui constituent le moteur de notre travail : poursuivre les connaissances et améliorer le sort de tous.