« Jeunes chercheurs » : un métier d’avenir ?

« Jeunes chercheurs » : un métier d’avenir ?

Alain Chatriot

« Ma priorité est de rendre la science attractive pour les jeunes », ainsi s’exprimait Claudie Haigneré, ministre déléguée à la Recherche et aux Nouvelles Technologies dans Le Monde du 2 octobre 2002. Dans le débat public qui s’est esquissé sur la politique de la recherche au printemps 2003, le thème des « jeunes chercheurs » (de leur formation, de leur statut et de leurs débouchés) est souvent apparu comme crucial et comme l’un des nœuds des affrontements budgétaires sur la recherche. Le rappel des raisons d’un engagement dans cette réflexion collective, par le biais de la co-direction de l’ouvrage Quel avenir pour la recherche ?, constitue un premier temps de notre réflexion. Ensuite, il s’agit d’aborder en profondeur la question de la « fuite des cerveaux » et d’aller au-delà des discours trop rapides sur le sujet.

Une mobilisation scientifique et politique

La réflexion sur la politique de la recherche est née pour moi d’un projet d’histoire politique partagé avec Vincent Duclert. La rencontre des acteurs de la politique menée en France entre les années 1950 et 1970 (et donc en particulier de ceux qui ont créé puis animé la DGRST) a correspondu à la volonté de prendre au sérieux de tels objets longtemps peu étudiés par l’historiographie. Cette écriture de l’histoire des politiques de recherche comme une histoire politique (et non pas seulement comme une histoire scientifique) permet de réfléchir aux acteurs et aux institutions et, plus largement, à ce qui différencie la politique (un pouvoir de décision après un débat public et contradictoire) et la gestion (une logique plus ou moins administrative d’application et d’adaptation à la réalité). À partir de cette réflexion historique, réunir des savants de premier plan et des dirigeants d’organismes de recherche a répondu à l’actualité du débat, mais aussi à la conviction que les expériences passées devaient nous aider à mieux saisir les nouvelles contraintes et les possibilités présentes. Il n’y avait aucune nostalgie dans les textes rassemblés, mais au contraire le souci de l’expression d’une diversité de points de vue. Ce livre pose donc le caractère politique des questions d’organisation de la recherche.
Dans cette logique, et parce que les deux directeurs de l’ouvrage sont historiens, nous avons tenu accorde une place importante aux sciences sociales. Quand lorsque les médias parlent de la recherche, les exemples choisis concernent le plus souvent seulement la biologie, la médecine ou les sciences physiques. Il est vrai que pour les sciences humaines et sociales (SHS) les coûts budgétaires sont différents, les liens à l’Université sans doute plus importants, et la diversité des institutions très nette. Mais il faut réaffirmer dans tout débat sur la politique de la recherche que les sciences sociales méritent une attention à part entière. Se lamenter sur un déficit de pensée à propos de nos sociétés contemporaines en mutation accélérée devrait conduire logiquement à encourager la recherche en sociologie, en science politique, en droit, en géographie et en histoire. Pour sortir d’un discours qui oppose élites politiques, élites économiques et élites intellectuelles, la réflexion sur la construction et la diffusion du savoir en sciences sociales ne doit pas être oubliée.

La crise des jeunes chercheurs

Si un problème budgétaire, et donc politique, se pose aujourd’hui avec urgence à la recherche française, on ne peut éviter de s’interroger sur un des aspects les plus inquiétants de la situation : le sort fait aux jeunes chercheurs. Ce n’est pas seulement sous l’angle apeuré et un peu chauvin de la « fuite des cerveaux » qu’il faut se mobiliser. C’est plutôt en réfléchissant aux statuts offerts, aux perspectives de carrière et aux conditions de travail que l’on peut espérer cerner les instruments d’une action efficace. La qualité et les conditions des formations universitaires, le financement des thèses de doctorat, les difficultés des chercheurs en post-doctorat, le fonctionnement de certains laboratoires, les procédures de recrutement des grands organismes de recherche, les liens parfois complexes à l’enseignement supérieur sont autant de terrains qui méritent une clarification. Car, ne nous y trompons pas, si la recherche n’est pas capable de proposer des choix nets, des métiers valorisés et des procédures cohérentes, le risque d’un tarissement du recrutement des meilleurs étudiants existe. Si la formation à la haute fonction publique ne constitue plus aujourd’hui le pôle attractif principal, on peut craindre que les écoles de commerce et de gestion deviennent les seules filières de l’excellence et que la valorisation de la recherche et du savoir reste toujours minorée en France.
De l’organisation en écoles doctorales à l’application des chartes de thèse (qui garantissent assez bien les conditions de la recherche) en passant par le développement des procédures d’échanges européens dans le monde scientifique ou par l’aide apportée à de « jeunes équipes » (pour reprendre la terminologie du ministère de la Recherche), des progrès existent pour une part sur le statut des jeunes chercheurs. L’initiative ministérielle de réunir un colloque, au ton vif et décapant, le 15 mars 2002 au Collège de France, sur le thème : « Génération Jeunes Chercheurs. Quelle place dans la société de demain ? », laissait cependant espérer plus de réalisations concrètes. Le blocage des recrutements, la variation des nombres de postes annuellement offerts, les différences entre le monde universitaire et celui des grands établissements, des rémunérations trop basses pour un niveau de qualification élevé, sont autant d’éléments qui troublent la perception et peuvent détourner des carrières scientifiques de nombreux étudiants.

Quel statut pour les doctorants ?

Quelques exemples permettent de mieux comprendre certains de ces blocages.

Le statut des doctorants n’est toujours pas clairement défini. Si les attitudes mandarinales ne se changent pas par oukases gouvernementales, une évolution des structures et de la réglementation serait la bienvenue. Si la charte des thèses a été vécue comme un net progrès, son statut de « charte » n’a pas la valeur d’un règlement général et les différentes universités en l’adoptant ont eu la possibilité de l’adapter… Les rapports entre directeur et doctorant ne sont pas clairement définis, et des problèmes de co-signature aux résolutions de conflits personnels, le flou juridique est parfois gênant. Certes pour ces questions toutes les disciplines ne sont pas confrontées aux mêmes difficultés et la situation d’un doctorant intégré dans un laboratoire où il réalise toutes les expériences de sa thèse et celle d’un doctorant (en particulier en sciences sociales) qui ne peut pas même accéder à un bureau ou à une salle de travail sont peu comparables. Une réflexion sur les conditions matérielles et les lieux de la recherche ne serait sans doute pas superflue aujourd’hui. Le montant des allocations de thèse, quoique timidement revalorisé ces dernières années, n’a rien de motivant, et l’absence de véritables campus universitaires peut poser de réels problèmes en cette période de pénurie de logement dans les grandes villes. Parler du montant des allocations, c’est aussi parler de leur nombre car l’opération comptable qui consiste à accepter la revalorisation à coût égal (et donc en diminuant le nombre total d’allocations) se fait toujours au détriment de la recherche… Placer un doctorant dans l’obligation de courir après les contrats pour financer sa thèse peut parfois conduire à l’oubli de la logique même de la recherche. Ainsi, si l’on doit se féliciter de l’existence de bourses CIFRE qui associent autour d’un projet clairement défini une entreprise, un jeune diplômé et un laboratoire, il est indispensable de rendre plus lisibles les modalités de financement de la recherche doctorale. Un raisonnement parallèle à la course aux contrats peut être tenu avec la question des charges d’enseignement. Si celles-ci sont profitables (voire indispensables) à la formation d’un enseignant-chercheur, la multiplicité des statuts (Allocataire moniteur, ATER, PRAG…) n’est pas un gage de bon fonctionnement du système. La représentation des doctorants dans les différentes institutions de la recherche est actuellement débattue. La diversité des situations rend parfois difficile une mobilisation collective. Des associations de jeunes chercheurs (encore trop méconnues mais très actives, comme la Guilde des Doctorants, la CEC, l’association Bernard Gregory, l’association Droit d’entrée ou à l’échelle européenne Eurodoc) sont en pointe pour tenter de contrôler et de faire naître des propositions sur ces thèmes.

Les débouchés incertains

Les difficultés de recrutement et plus largement de débouché pour les jeunes docteurs sont actuellement terribles et obèrent toute valorisation de ce type de filières. Comme l’a signalé le succès d’un livre au titre inattendu, Les intellos précaires , de nombreux docteurs se trouvent dans des situations qui ne correspondent pas à leurs compétences et à l’investissement qu’a fait la collectivité dans leur formation. Concernant les recrutements dans le secteur privé, les directeurs de ressources humaines, contrairement à leurs homologues anglo-saxons, sous-évaluent les doctorats, alors que le passage par une grande école, peu reconnu à l’étranger, est survalorisé… Sur ces questions, les enquêtes du Centre d’études et de recherches sur les qualifications (CEREQ) ont fait le point depuis 1997.
La situation du recrutement dans la recherche publique est aujourd’hui catastrophique. Plusieurs phénomènes se conjuguent. Le premier relève du très faible nombre de postes ouverts aux différents concours. Alors que le gouvernement précédent avait prévu, avant 2002, un plan décennal, la suppression de celui-ci a rompu toute perspective pluriannuelle claire. Au moment où la génération de chercheurs du baby-boom commence à partir en retraite, on peut s’étonner d’une telle imprévoyance qui renforce les risques d’être à la merci d’arbitrages budgétaires très défavorables (il semble qu’au tout début de la négociation budgétaire à l’été 2003, le ministère des Finances revendiquait une doctrine de « zéro recrutement »… sans doute en phase avec les difficultés des finances publiques, mais assez peu réaliste en termes de politiques de recherche).
Indépendamment du nombre de postes, se pose la question des conditions de recrutement. « Peut-on sérieusement recruter un chercheur à vie sur la base d’une audition de vingt minutes ? », devient une interrogation répandue. S’il est vrai que, dans son caractère provocateur, elle ne tient pas compte du travail d’évaluation des dossiers par les commissions, un vrai problème est posé. La seule crainte que l’on puisse avoir c’est qu’à certaines dérives présentes réponde un durcissement de la précarité par le retour à un système contractuel qui ne garantira plus aucun statut de fonctionnaire aux chercheurs, et qui surtout rompra la logique des recherches de long terme. Le Comité national de la recherche scientifique (instance d’évaluation des chercheurs et des laboratoires du CNRS), réuni à Paris en séance plénière le lundi 30 juin 2003, a beaucoup débattu de l’emploi des jeunes, en soulignant les risques du développement des postes sur contrat au détriment des postes permanents, mettant ainsi en cause la possibilité même de lancer des recherches sur des durées autre que celles de contrats définis suivant d’autres logiques. Une fois de plus, les luttes syndicales déclamatoires et le travail discret des cabinets ministériels se conjuguent pour ne pas laisser advenir un débat public sur cet enjeu majeur de la politique de recherche.
Quant aux jeunes chercheurs recrutés et aux post-doctorants (aux différents statuts), la question du montant de leur rémunération est incontournable. Si « fuite des cerveaux » il y a, elle ne s’explique pas par le seul « appât du gain », mais par la possibilité de disposer de conditions de travail et de vie nettement meilleures.

Crise de la recherche et crise de l’université

Enfin, les liens entre recherche et monde universitaire sont aujourd’hui insatisfaisants et parfois contraires à toute efficacité. Malgré des déclarations d’intentions indiquant qu’il faut rapprocher recherche et enseignement supérieur, les deux systèmes restent fondamentalement autonomes et différenciés. Un chercheur est peu valorisé s’il se consacre à des tâches d’enseignement et un jeune enseignant dans le supérieur est aujourd’hui happé par des tâches administratives et d’encadrement qui ne favorisent pas la poursuite de recherches de pointe. Si contrairement à ce qu’on lit trop souvent, l’université française est aussi un lieu de recherche, la recherche qui y est produite l’est essentiellement, pourrait-on dire de manière insolente, par les thèses qui y sont préparées et non par le corps enseignant. Les spécificités du système académique français n’offrent pas aux universités la capacité de concurrencer les surpuissantes universités américaines et, plus largement, celles des autres pays développés. Quelques mesures, telle la création de l’Institut universitaire de France, permettant des détachements de membres seniors (professeurs), mais aussi de membres juniors (maîtres de conférence), indiquent des pistes, mais elles ne concernent que très peu d’élus. C’est sur ce point que les modèles étrangers pourraient être les plus éclairants.
Certes, les situations sont différentes d’une discipline à l’autre et toute généralisation en ce domaine reste toujours risquée. Or, des sciences du vivant aux sciences sociales, un même doute semble saisir la communauté scientifique française. Alors que l’université française connaît la même massification que celle qui a touché précédemment l’enseignement secondaire, la discussion sur les liens entre organismes de recherche, grands établissements et monde de l’enseignement supérieur doit être ouverte. Au moment où l’unification européenne des cursus et des politiques de recherche entraînent une nécessaire adaptation, il serait temps que celle-ci ne soit pas le produit de simples ajustements administratifs mais soit au cœur de débats et donc d’actions politiques. La mobilisation des scientifiques doit ainsi persuader les décideurs politiques et l’ensemble de la société de la place qui doit être faite à la recherche. Si des réformes importantes doivent être menées, qu’elles le soient après des débats publics contradictoires et non dans l’invective et la polémique ou dans la discrétion des cabinets ministériels. Montrer que la « recherche est une priorité », c’est d’abord ne pas faire l’économie de tels débats et ne pas utiliser ce secteur comme une simple variable d’ajustement budgétaire.