Le savant et la Cité. Pour une éthique de l’expertise scientifique

Le savant et la Cité. Pour une éthique de l’expertise scientifique

Heinz Wismann

Lorsqu’on réfléchit aux rapports du savant et de la Cité, il n’est pas inutile de rappeler que le paradigme le plus ancien qui met en scène cette relation est celui du mythe de la caverne de Platon. Pour devenir ce qu’il aspire à être, le savant doit quitter le lieu des croyances communes, la Caverne, et recevoir la révélation du vrai – ou faire la découverte du réel, pour exprimer les choses en langage plus moderne. Il est ensuite invité à retourner dans la Caverne, afin d’affranchir ses concitoyens des illusions dont ceux-ci sont prisonniers. L’utilité du chercheur dans ce paradigme qui, pendant des siècles, a servi de trame à la réflexion sur la définition d’un idéal scientifique qui serait en même temps à l’origine des progrès de la société, consiste à faire partager ses découvertes avec les autres, aveuglés par l’habitude et la crainte de s’aventurer à ciel ouvert. Puisque le savant antique était en même temps philosophe, et que la connaissance se présentait sous les traits de la vertu, l’enseignement que le savant était appelé à dispenser était théorique et pratique à la fois. Or, lorsqu’on somme aujourd’hui le chercheur de sortir de sa tour d’ivoire, on applique en réalité le même dispositif ; simplement celui-ci est inversé. Ce qui, chez Platon, prenait l’allure d’un dehors par rapport l’enfermement habituel, apparaît maintenant comme un enfermement par rapport à l’appel du dehors. Appelés par les affaires de la Cité, chercheurs et savants doivent aujourd’hui renoncer à cette sorte d’autisme dans lequel ils sont obligés de s’enfermer pour mener leurs recherches.

Le paradoxe de l’expertise savante

Tout en perpétuant une fonction fort ancienne, remplie autrefois par les détenteurs d’un savoir traditionnel ou inspiré, l’expert scientifique se trouve aujourd’hui dans une situation inédite, caractérisée, entre autres, par son ambiguïté constitutive. D’un côté, il tire son autorité de la seule valeur de ses travaux savants, dont la qualification repose sur la reconnaissance de ses pairs ; de l’autre, il se voit investi d’une légitimité plus formelle, qui découle du choix d’une instance de décision, politique ou administrative, de faire appel à lui pour l’assister dans l’élaboration et la justification de ses critères d’action.
Dans le premier cas de figure, la validité des propositions soumises à l’appréciation de la communauté scientifique reste inséparable, du point de vue épistémologique, de ce qu’on pourrait nommer, pour faire bref, le principe d’incertitude. Car la science dans son ensemble, tout en se définissant comme recherche de la vérité, ne saurait procéder que par des hypothèses falsifiables. L’abandon de cette exigence, au nom d’un acquis relativement durable ou d’un consensus plus ou moins partagé, aurait pour conséquence le passage à un autre régime de discours, peut-être légitime en soi, mais incompatible avec le projet même d’une connaissance méthodiquement tournée vers la découverte de l’inconnu.
Dans le second cas, en revanche, la pertinence des avis scientifiques sollicités par une instance de décision se mesure au degré de certitude qu’apportent les scientifiques aux raisonnements destinés à justifier un choix d’action. Le prestige du savant, initialement fondé sur son engagement, à la fois rigoureux et humble, dans le processus inachevé de la recherche, risque alors de se transformer en caution effective des options retenues pour la gestion des affaires publiques. Même s’il convient de distinguer entre l’information pure et simple sur l’état des connaissances scientifiques et les extrapolations qu’elles rendent possibles, le fait que les hypothèses émises ne soient pas destinées à être vérifiées dans les laboratoires, mais incorporées dans des scénarios de décision, pose le problème délicat de la délimitation des responsabilités. Envisagée sous cet angle, et compte tenu de la diversité croissante des fonctions qu’elle assume dans le contexte actuel, l’expertise scientifique soulève de nombreuses interrogations d’ordre juridique et éthique. Je me limiterai dans les remarques qui vont suivre au second aspect de la question.

L’éthique de la responsabilité

Ce n’est certainement pas un hasard si l’évidence intuitive d’une éthique de la responsabilité reçoit sa définition conceptuelle d’abord en Allemagne, au lendemain de la Première Guerre mondiale. L’ampleur du désastre, perçue comme conséquence directe de l’inadéquation entre les visées politiques et militaires d’un autre âge et les moyens d’exécution mis à leur disposition grâce au niveau de développement, à la fois scientifique et technique, de la société industrielle moderne, constitue alors la toile de fond d’une réflexion, d’autant plus urgente que la crise générale traversée par le pays défait apparaît déjà lourde de nouveaux dangers. Ainsi, dans sa célèbre conférence sur Le métier du politique, prononcée en 1919, en pleine tourmente révolutionnaire, devant les étudiants de l’Université de Munich, le sociologue Max Weber , l’un des pères de la future Constitution de Weimar, avance un certain nombre de considérations sur la logique de l’action publique qui vont durablement marquer le débat. En écho explicite à sa conférence de 1917 sur Le métier du savant, dans laquelle il avait prôné, contre l’idée tenace d’une science normative ou instrumentalisée, la « neutralité axiologique » de toute recherche scientifique digne de ce nom, Weber rejette ici l’illusion inverse selon laquelle, dans les affaires de la Cité, la conviction morale, qu’elle se réclame de valeurs concrètes ou de principes abstraits, est appelée à compenser l’absence radicale de certitude qui, depuis le dix-septième siècle, sous-tend méthodiquement les progrès de la connaissance. Certes, l’éthique de la conviction (Gesinnungsethik) garde sa pertinence sur le plan personnel, mais dès qu’il s’agit de notre destin collectif, elle doit céder la place à l’éthique de la responsabilité (Verantwortungsethik), dont l’impératif catégorique porte moins sur les projets de la volonté que sur les résultats de l’action qu’elle engage : « Il y un écart abyssal entre l’attitude que celui qui agit selon tes maximes de t’éthique de ta conviction dans le langage religieux, nous dirions que le chrétien fait son devoir et que, pour le résultat de son action, il s’en remet à Dieu et l’attitude de celui qui agit selon l’éthique de ta responsabilité, qui stipule que nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes ».
Or, l’obligation faite aux responsables du bien commun de tenir compte des « conséquences prévisibles » de leurs décisions instaure une relation nouvelle, essentiellement complémentaire, entre l’exigence éthique et le raisonnement scientifique. C’est en effet la science qui apparaît le mieux à même de prévoir les conséquences de nos interventions dans le monde, puisqu’elle dispose d’indications objectives, constamment affinées, sur les contraintes systémiques inhérentes aux différents ordres du réel. Et cela vaut non seulement pour l’univers physique, mais également pour l’univers socio-historique, où les motivations éthiques jouent cependant un rôle important. Comme le remarque Max Weber dans son Essai sur le sens de la « neutralité axiologique » dans les sciences sociologiques et économiques, « ce n’est certainement pas mettre en doute la possibilité d’une éthique normative que d’estimer qu’elle ne peut pas fournir par elle-même des indications précises permettant de résoudre certains problèmes d’ordre pratique ». De fait, en séparant rigoureusement les axiomes éthiques de l’analyse empirique des conditions de leur application, Weber entend préserver l’autonomie respective des points de vue. Alors que les premiers imposent, devant la diversité des choix d’action possibles, une « prise de position évaluative », il appartient à la seconde de « déterminer les suites effectives qui résulteraient nécessairement de la réalisation pratique d’une prise de position évaluative devant un problème, en tenant compte du fait que : 1) cette réalisation est tributaire de certains moyens inévitables ; 2) il est impossible d’éviter certaines conséquences secondaires non directement voulues ». Au lieu d’une contamination stérile de deux sphères de validité à tous égards incommensurables, la différenciation des compétences qui s’y rattachent invite à conjuguer, de manière à la fois critique et efficace, l’aspiration morale et l’épreuve des faits.

Responsabilité technique et responsabilité civique

Cette conception weberienne de l’éthique de la responsabilité, en dépit des objections soulevées contre elle soit par un moralisme intransigeant, soit par un scientisme intrépide, domine largement la réflexion contemporaine. Ainsi, le devoir d’anticiper les effets, plus ou moins pervers, de nos options pratiques revêt aujourd’hui une importance sans précédent, et qui augmente à mesure que l’emprise exercée par l’homme sur la nature et la société s’accroît. En même temps, l’interrogation remonte des conséquences de l’action vers ses prémisses, faisant valoir le besoin de s’assurer, jusque sur le plan normatif, du bien-fondé des décisions dont elle découle. Il est d’ailleurs frappant de constater que ce souci de légitimation du pouvoir décisionnel prend de l’ampleur, surtout en Allemagne, après la Seconde Guerre mondiale. C’est notamment le cas chez Jürgen Habermas qui, tout en partant de Max Weber, récuse son scepticisme nietzschéen quant à la possibilité de fonder en raison les ressorts ultimes de nos choix d’action. Aux yeux de Weber, en effet, les systèmes de valeur qui commandent les orientations de la volonté, tant individuelle que collective, sont profondément irrationnels, puisqu’ils ne doivent leur existence qu’à une volonté supérieure, définie par Nietzsche comme volonté de puissance. Contre ce relativisme éthique, résumé dans la célèbre formule de la « guerre des dieux » et porté à son comble par la théorie de la souveraineté de Carl Schmitt, Habermas développe, en rivalité féconde avec son ami Karl-Otto Apel , un modèle de clarification intersubjective, connu sous le nom « d’éthique de la discussion » (Diskursethik). Étant donné que toute prise de parole dans un contexte argumentatif, sous peine de s’annuler elle-même, doit accorder son contenu sémantique au registre pragmatique de ses prétentions à la validité, il semble effectivement possible de dégager, au-delà des affirmations substantielles, un principe purement formel, à la fois rationnel et universalisable, qui fonde l’obligation morale de reconnaître la valeur intrinsèque de l’argumentation. Une telle approche procédurale, fondée sur le respect des règles du jeu, a le mérite incontestable de lever l’hypothèque de l’obstruction volontaire et de restituer au débat d’idées la fonction heuristique qui fait son véritable intérêt.
Sans aller jusqu’à transformer le principe du meilleur argument en fondement transcendantal de toute morale concevable (Apel), Habermas n’hésite pas à en tirer parti pour rééquilibrer le concept weberien de responsabilité, qui privilégie logiquement l’aspect « technique » de la maîtrise des conséquences de nos actes, en accentuant l’aspect « civique » de l’examen contradictoire des raisons invoquées pour légitimer nos décisions d’agir. À la différence de Hans Jonas , dont Le principe de responsabilité se contente d’inverser les thèses avancées par Ernst Bloch dans Le principe espérance, il ne s’arrête pas à la morale naturelle, figurée par l’image attendrissante des parents penchés sur le berceau de leur enfant, mais la subsume sous la morale communicationnelle, jugée plus apte à garantir l’épanouissement de la solidarité humaine. C’est que l’obligation « naturelle » du plus fort de prendre en charge le sort du plus faible risque tout simplement de perpétuer, sur un mode délicatement protecteur, à la fois humaniste et écologique, la tentation technocratique déjà inscrite chez Weber. « L’éthique de la discussion », en revanche, fait du partage controversé des responsabilités le paradigme même de la démocratie.

L’exemple allemand

Dans le climat intellectuel et moral de l’après-guerre, l’aspiration démocratique se traduit en Allemagne par une foule d’initiatives originales, qui ne se limitent pas forcément au champ de la politique. Précédant leur propre théorisation, elles investissent les domaines les plus divers, allant de l’aménagement de la vie privée à l’organisation de l’activité publique. Là où les hiérarchies traditionnelles opposent une résistance trop forte, se créent des structures parallèles, dont la souplesse permet de libérer les énergies et d’engager un dialogue plus ouvert. Cela vaut également pour les institutions de la science qui, enfermées dans les cadres rigides de la spécialisation, restent souvent à l’écart des grandes préoccupations de l’époque. On assiste ainsi à la naissance de nombreuses formations interdisciplinaires, destinées à briser le carcan des corporations savantes et à se saisir des problèmes, de plus en plus complexes, engendrés par l’évolution des sociétés modernes. Au lieu d’attendre que l’urgence des situations ne dicte les termes circonstanciels des décisions à prendre, elles entendent participer, de manière critique, à l’élaboration concertée des questions pertinentes, en balisant en permanence l’horizon incertain des réponses légitimes. Leur mode de fonctionnement s’inspire, du moins dans l’idéal, des principes éthiques de la discussion, qui tracent au fond les droits et les devoirs de tout citoyen responsable.
Parmi les réussites manifestes de ce mouvement, qui a aussi connu ses échecs retentissants (dont l’Institut Max-Planck de Starnberg dirigé conjointement, pendant une bonne dizaine d’années, par Jürgen Habermas et le physicien Carl-Friedrich von Weizsäcker), on peut compter de nombreux centres de recherche interdisciplinaire couvrant tout l’éventail des problèmes susceptibles d’être soumis à la compétence scientifique. Financés soit par les grandes fondations, soit par les Églises, ou encore par certains Länder comme le Bade-Wurtemberg et la Rhénanie-Westphalie, ces établissements jouissent d’une réelle autonomie et emploient des équipes de chercheurs recrutés généralement parmi les jeunes universitaires qui poursuivent ainsi, dans de bonnes conditions, leur carrière académique. La continuité de leur travail, fondé sur la confrontation régulière des disciplines et documenté par des publications regroupées dans des collections aisément accessibles, dispense les décideurs de s’appuyer, pour justifier leur choix, sur des commissions ad hoc et favorise la transparence du débat public. Même si un tel dispositif n’est pas facile à exporter, la comparaison des méthodes adoptées, de leurs avantages et de leurs inconvénients, peut contribuer à nourrir la réflexion commune.
Le savant est aujourd’hui invité à se mêler du débat public. À ce titre, son rôle n’est plus seulement d’avertir les décideurs des conséquences techniques ou perverses éventuelles de leurs décisions ; il n’est plus seulement un expert neutre. Le savant est désormais invité à participer à l’examen de la légitimité des questions que se pose notre société. Nous assistons, dans la communauté scientifique elle-même, à une sorte d’hésitation entre l’attitude traditionnelle de neutralité axiologique et celle qui consisterait à dicter aux décideurs, au terme d’un débat interdisciplinaire indispensable, les questions que ceux-ci sont incapables de formuler. Il suffit d’avoir appartenu à un comité d’experts pour sentir la frustration d’avoir à répondre à des questions biaisées ou non pertinentes. Pourquoi les scientifiques ne seraient-ils pas associés à l’élaboration des problèmes qui leur sont soumis ? Il y a là un problème majeur pour lequel les sciences humaines ou les sciences sociales ont un rôle à jouer, en étroite coordination avec les sciences exactes. Si notre rôle est désormais d’éclairer des décideurs, dont la longévité politique dépend davantage de l’opinion publique et des sondages que de leur capacité visionnaire, sur les orientations nécessaires, le temps où le chercheur était enfermé avec son « génie » propre ou partageait ses rêves avec une équipe dévouée au sein de son laboratoire est définitivement révolu.