Trois motivations pour une politique de la recherche

Trois motivations pour une politique de la recherche

Alain Touraine

La question « À quoi sert la recherche, à quoi sert la connaissance ? » est heureusement une question que personne ne se pose et que personne ne doit se poser. Mais ce qui m’intéresse comme observateur de la réalité objective, c’est qu’il existe deux manières positives de ne pas se la poser.

De la connaissance pour elle-même à la connaissance sociale

La première, c’est que n’importe quel chercheur ou scientifique ne se pose pas cette question pour la simple raison qu’il est convaincu que la connaissance est, par elle-même, utile et, par elle-même, nécessaire et facteur de progrès. J’insiste sur ce point car il faut, à un moment donné, quand on évoque les problèmes de recherche, écarter d’un revers de main, toute référence à l’utilité, autrement dit à des finalités et à des modes d’évaluation extérieure. Il y a un moment où la connaissance scientifique ne doit pas avoir d’autre juge qu’elle-même. Or, de manière dramatiquement grave, il est maints exemples, où la logique de la connaissance est subordonnée à une idéologie, à une tradition, ou encore aux intérêts d’un corps ou d’une corporation. On ne dira jamais assez la nécessité, à un moment donné, de dire : « La finalité, l’utilité, s’évalue en termes de résultats de connaissance ». Sans que cette attitude soit exclusive, il faut reconnaître l’autonomie inséparable de la connaissance juge d’elle-même. Une fois ce préalable évoqué, il importe de se tourner de l’autre côté.
De l’autre côté, c’est-à-dire de la société qui demande, qui paie, qui organise, qui espère, la question « à quoi cela sert-il ? » a-t-elle un sens ? Là, le sociologue doit répondre très clairement : « Non, ce n’est pas du tout ainsi que cela se passe ». Il convient d’examiner d’abord les motivations et les objectifs qui font qu’une société ou un groupe social à un moment donné estiment nécessaire d’investir dans ce qui n’est pas aisément évaluable. Si vous investissez dans la science avec des objectifs quantitatifs, vous perdez à tout coup, car les résultats sont très aléatoires et les durées d’application sont très longues malgré une tendance au raccourcissement. Dès lors, il est intéressant d’analyser pourquoi certaines sociétés et non d’autres, à un moment donné, ont cru à des objectifs qui impliquaient qu’on s’engage dans ce domaine noble, mais aléatoire, qu’on appelle la connaissance.
Il faut donc percevoir la transformation des motivations qui font qu’une société fait ou non de la recherche. La première, celle de l’époque des Lumières, réside dans la croyance au progrès. La science et la connaissance ont été incorporées à une vision générale qui subordonne l’organisation et le fonctionnement de la société au respect de principes qui sont ceux de la rationalité. Ce triomphe et ce progrès de la raison s’opposent donc à la tradition et aux croyances. Le premier grand développement que nous ayons connu des institutions scientifiques réside dans cette motivation offerte par la croyance au progrès.

De la connaissance à la puissance

À mesure que cette croyance générale prenait de l’ampleur, en particulier au cours du XXe siècle, cette motivation qui s’appliquait au domaine de la connaissance a été remplacée par une relation plus directe et problématique. Les opinions publiques et les gouvernements ont commencé à s’interroger non pas sur l’utilité en général de la science, mais plus précisément sur le « service » que celle-ci pouvait leur rendre. La question n’était plus : « à quoi cela sert-il ? », mais « en quoi cela m’est-il utile à moi, gouvernement, de manière spécifique » ? Le mot « progrès » est remplacé par celui de « puissance ». Ce n’est pas la connaissance qui est demandée, mais l’instrument de puissance. Nous vivons certes encore, en grande partie, dans des sociétés qui considèrent que la connaissance est indispensable, directement ou indirectement. Toutefois, cette intuition n’est pas alimentée par des analyses aussi facilement acceptées que par le passé. Toutefois, si l’objectif principal est effectivement la puissance, il est impossible de ne pas chercher à obtenir les meilleurs résultats possibles pour la connaissance, pour la science et pour la recherche. De fait, après la guerre, avec le développement de l’arme nucléaire, la concurrence entre l’Est et l’Ouest, le grand défi de la reconstruction, les sociétés occidentales ont connu un développement inédit de la recherche liée à la puissance. C’est l’époque où les États, les États nationaux essentiellement, se redressent. Le cas de la France est exemplaire. La création de la Délégation générale à la recherche scientifique et technique (DGRST), comme d’autres réalisations, ne peut se comprendre qu’à la lumière de la reconstruction d’un État français qui ambitionne d’acquérir une capacité d’action internationale par le biais de la défense et qui veut, grâce à cette puissance, intervenir dans les affaires du monde. S’y ajoute une préoccupation de modernisation de sa propre organisation.
Certes, cette ambition perdure. Toutefois, progressivement, cette raison d’être et cette justification se sont affaiblies. Ce sentiment de « fatigue » est dû au fait, notamment, que les luttes de puissance ont été pour partie dépassées par le constat que la puissance est devenue illusoire pour l’essentiel des pays du monde. À ce moment-là, une crise est apparue, dont nous ne sommes pas encore sortis. Si les États ne trouvent pas une autre motivation qui les conduise à travailler en faveur de la connaissance, le mouvement de désintérêt pour la recherche, visible ces vingt dernières années dans de nombreux pays, ne pourra que se poursuivre. En témoigne aujourd’hui le recul du nombre d’étudiants en sciences, dont se détournent en particulier, et de manière dramatique, les étudiants les plus brillants. Il faut par exemple rappeler la proportion considérable de non-Américains qui assurent la recherche fondamentale aux États-Unis.

De la puissance à la conscience

Telle est la question majeure qui nous est posée ; je n’y vois qu’une réponse. Quand on interroge les personnes directement concernées, c’est-à-dire les étudiants, on s’aperçoit qu’il leur manque, sauf exception, une motivation fondamentale. Si la science a été successivement portée par l’idée de progrès et par l’ambition de la puissance, elle ne peut désormais être soutenue que par le thème de la conscience. Lors d’un colloque national organisé à Marseille il y a quinze ans, trois grands types de connaissance ont été distingués : la connaissance fondamentale, la connaissance appliquée et la connaissance « impliquée ». Ce mot voulait signifier une motivation qui pouvait être la lutte contre le racisme, l’inégalité, l’injustice, contre les différences entre les hommes et les femmes ou contre les inégalités entre le Nord et le Sud, ou encore contre les pandémies qui déciment des populations. Au lieu de viser à satisfaire une entité abstraite, une sorte de Dieu, le Dieu progrès ou le Dieu raison, et d’être orienté vers la puissance d’un État, d’une armée, d’une administration ou d’une économie, la tendance dominante aujourd’hui, dans de multiples pratiques sociales, réside dans l’appel à la réflexion sur soi. De plus en plus de personnes se disent que notre situation n’est que le résultat de notre propre intervention. Nous marchons sur une terre que nous avons nous-mêmes cultivée et aussi maltraitée. Nous ne sommes pas en face de la nature comme d’une réalité extérieure, pour parler comme au XVIIe siècle.
En cela, les rapports entre sciences sociales ou humaines et sciences de la nature se transforment. L’élément décisif n’est pas la fécondation mutuelle, qui est le plus souvent à sens unique. De fait, les connaissances les plus formelles aident généralement au développement des connaissances les moins formelles, quoique cela ne soit pas toujours vrai, comme l’exemple de Darwin influencé par le système capitaliste nous le rappelle. L’essentiel tient à la représentation de soi-même, de la société, et des raisons d’être de la connaissance. Il est donc déterminant de permettre la connaissance de soi. Nul développement de la connaissance ne peut être accepté aujourd’hui s’il ne passe pas par la connaissance de soi et des raisons pour lesquelles on agit. En général, on trouve dans les milieux scientifiques les préoccupations les plus fortes dans ces domaines. Ces milieux connaissent moins d’intermédiaires, de références à des traditions, à des interprétations et à des textes. Chez ceux qui s’occupent de science ou de technologie existe une conscience très vive de la nécessité de répondre à des questions portant, non pas seulement sur les effets des connaissances mais aussi sur leur raison d’être et les origines du choix de certains thèmes.

Recherche et mentalité

Naturellement, ces trois motivations ne doivent pas se succéder, mais se combiner et se cumuler. Une politique de la recherche doit être capable de faire comprendre à la population l’importance du progrès et de la rationalité. Il ne faut pas reculer d’un pas sur ce thème de la défense de la raison, d’apparence vieillotte mais qui ne l’est pas du tout. Ensuite, cette idée du progrès doit être combinée avec le thème de la puissance. Pour dire les choses de manière imaginée, nous devons « être dans le coup ». Si nous ne le sommes pas, nous devenons dépendants. Le thème de la souveraineté est à cet égard essentiel. Enfin, et telle est l’enveloppe la plus générale, la recherche doit viser à donner à la société, aux individus et aux collectivités humaines, un plus grand contrôle d’eux-mêmes. La connaissance doit être jugée, évaluée et choisie en fonction de ses effets prévisibles sur la liberté de l’acteur social, sa capacité d’organiser son expérience et d’élaborer ses projets d’avenir.