Le chercheur est-il apte à la recherche ?

Le chercheur est-il apte à la recherche ?

Pierre Piganiol

La question de l’utilité du chercheur se dédouble en deux interrogations. La recherche est-elle utile ? Le chercheur est-il apte à la remplir ? Des réponses qui y seront données dépendra beaucoup de l’avenir de la recherche en France et dans le monde.

De quelques généralités essentielles

Pour savoir si la recherche est utile, il convient de revenir vers ses fins. Elle vise deux objectifs selon le but qu’on s’est fixé : l’accroissement de nos connaissances ‑ c’est alors une recherche dite fondamentale ou si l’on veut académique ‑, ou la résolution de problèmes pratiques en vue de la production de biens ou de services – et c’est alors une recherche dite appliquée. L’utilité de cette dernière relève de l’évidence tandis que celle de la première relève de l’expérience : toute connaissance nouvelle s’avérant susceptible de donner naissance à des applications originales ou au progrès d’applications déjà existantes.
Il importe aussi de réfléchir aux conditions qui permettent au chercheur d’échafauder une stratégie efficace pour guider ses travaux. On me demande souvent quelles sont les principales difficultés que le chercheur doit surmonter. Ma réponse est toujours la même : le plus ardu se situe avant qu’il ne se mette au travail, c’est-à-dire dans la période où il doit prendre conscience de l’état des lieux, en examinant la structure de nos connaissances, leurs points faibles, voire leurs contradictions internes, leurs progrès récents capables d’en susciter d’autres dans des domaines parfois très éloignés de celui dans lequel. ils sont apparus, mais aussi l’adéquation de nos techniques à nos besoins actuels et de demain.
Cet état de nos connaissances et de nos techniques constitue à un moment donné ce que j’appelle la conjoncture scientifique et technique. En cerner tous les aspects est la tâche première de tout organisme responsable d’une politique scientifique, qu’elle soit globale ou sectorielle.
Cette conjoncture scientifique peut résulter de la somme des réflexions et intuitions de l’ensemble des chercheurs. Elle le peut en partie seulement. Car tous les éléments de cette conjoncture sont en interaction : ils forment un système, dont nous connaissons depuis les travaux de Jay Forrester, de la Sloan Foundation le caractère contre-intuitif. Les méthodes à employer pour l’établir et en saisir les implications sont complexes. Elles s’appuient sur la multidisciplinarité, sur la cognitique ou science de la connaissance, sur les méthodes de la prospective et exigent souvent aussi une bonne analyse des demandes sociales. Sans minimiser le rôle – considérable ‑ de l’ensemble des spécialistes, il faut le dépasser et, très probablement, imaginer une formation adéquate. On ne s’improvise pas responsable d’une politique scientifique. Je voudrais rendre ici hommage à l’effort de l’INRA qui a créé un ensemble de séminaires et de publications (Sciences en question) qui répond bien à ce problème de formation des responsables. Mais je regrette que le ministère qui a en charge la recherche n’attache pas une importance suffisante à un élément essentiel qui fait partie de sa. mission et qu’il devrait diffuser : la pédagogie de la recherche.
Un chercheur se doit d’être beaucoup plus qu’un excellent metteur en œuvre des méthodes les plus modernes du travail de laboratoire, et ceci m’amène tout naturellement à l’un des problèmes les plus délicats qu’auront à résoudre prochainement les responsables de la politique nationale de la recherche scientifique et technique : le recrutement et la formation continue des chercheurs. Cette tâche sera rendue très difficile par la tragique décroissance de la proportion de vocations scientifiques parmi les jeunes. Le départ à la retraite d’un grand nombre de chercheurs sera à combler. Mais comment ?
Le rappel de ces généralités ne constitue pas du temps perdu, comme on l’imagine trop souvent. Il serait même judicieux de s’en souvenir davantage. Elles se justifient au regard des quelques programmes de recherche parmi tous ceux dont l’utilité me paraît criante et qui résultent immédiatement de ce qui précède.

De quelques exemples probants

En recherche fondamentale, la cognitique est un cas typique de domaine de recherche revivifié par l’apport de techniques mises au point dans un tout autre domaine : la localisation des activités de notre cerveau se détermine beaucoup plus facilement grâce à la détection de la variation de la circulation sanguine suivie par un marqueur radioactif émetteur bèta, le gaz carbonique marqué au carbone 1.3. Il apparaît que le nombre de laboratoires équipés de cette technique reste encore faible par rapport à l’ensemble des questions auxquelles elle est susceptible de répondre. Plus généralement, les progrès de l’imagerie médicale sont à suivre de près, car les portes qu’elle ouvre débouchent sur des panoramas très variés.
Les domaines du nano forment un autre exemple probant. La chimie et la physique se sont récemment attaquées avec succès à la production et à l’étude d’agrégats d’atomes ou de molécules de dimensions nanométriques. Ce champ de recherche est très prometteur car il se caractérise par un rapport surfacel volume nettement différent de ceux qui nous sont familiers, avec apparition de phénomènes quantiques originaux. Ce thème est vigoureusement soutenu par la politique scientifique des États-Unis. La France a bien suivi, sans que j’aie encore pu noter un véritable enthousiasme pour ce thème qui est par nature multidisciplinaire et qui cependant reste trop découpé suivant les disciplines classiques. Plus généralement, on doit suivre de près toutes les voies nouvelles qui s’ouvrent à la frontière entre la physique classique et quantique.
Les problèmes liés au vivant font l’objet, dans l’ensemble, de réflexions poussées. Il est cependant un cas qui semble insuffisamment attirer l’attention. L’histoire de la vache folle a montré le rôle essentiel de la configuration dans l’espace des protéines, ce qui est évident pour tout chimiste. Mais il ne semble pas que l’on ait une claire vision de ce qui provoque la bonne configuration, c’est à dire celle qui est normale dans un organisme sain. Il faudrait donc axer une partie de nos interrogations sur les interactions entre les protéines en cours de synthèse et le milieu qui les entoure. Enoncé ainsi, le problème paraît simple. En réalité, il est rendu très complexe par le grand nombre des configurations possibles et par l’insuffisance de nos connaissances sur les propriétés qui leur correspondent.
En recherche appliquée, les problèmes liés à l’énergie sont évidents et font l’objet d’innombrables discours qui finissent par masquer la réalité : les énergies renouvelables ne sont pas sans nuisances (le vacarme des éoliennes par exemple) et sont souvent dévoreuses d’espace. Il ne faut pas pour autant les négliger. Il s’impose de penser à celles qui restent ignorées. Par exemple, l’hydraulique n’a pas dit son dernier mot car à son embouchure l’eau d’un fleuve se mélange irréversiblement à l’eau salée sans aucun bénéfice pour l’homme. Réaliser ce mélange d’une manière réversible du point de vue thermodynamique pourrait fournir beaucoup d’énergie. C’est en somme l’inverse du dessalage de l’eau de mer et un calcul simple permet de montrer que tout se passerait comme si l’on avait élevé le niveau du fleuve à son embouchure de plusieurs dizaines de mètres. Ces premières considérations pour la recherche appliquée ne doivent pas nous détourner de la solution nucléaire, seule solution quantitativement valable dans le long terme, notamment celle des réacteurs à fusion. Réjouissons-nous de voir ce thème de recherche développé par le ministère de la Recherche à Cadarache.
Des problèmes liés à l’environnement, un se dégage. Il est d’une importance capitale. On sait qu’il existe près des côtes dans les profondeurs des océans de grandes quantités de méthane piégées dans des hydrates stables à basse température. Leur inventaire est indispensable pour évaluer à la fois une ressource potentielle d’énergie et l’ampleur des risques que représenterait ce stock en cas de réchauffement des océans. On considère comme très probable qu’il a été à l’origine d’explosions au cours des temps géologiques, mais nos connaissances restent embryonnaires, à l’exception des ressources qu’il constitue près des côtes de l’Amérique du Nord. Même les conditions d’une libération explosive du méthane restent encore peu connues. Or, les dernières estimations sur l’élévation de la température des océans due à l’effet de serre provoqué par les activités humaines ont été revues à la hausse et peuvent faire craindre le pire.
Nombreux sont les phénomènes naturels ou produits par l’homme dont la complexité est telle qu’on éprouve quelque peine à les représenter simplement : trop grand nombre de variables dont certaines peuvent être difficiles à définir, et à plus forte raison à mesurer. D’où l’emploi de modèles qui constituent des abstractions plus ou moins simplificatrices qui ont l’avantage de se prêter au calcul et de permettre des prévisions d’évolution ou de comportement vis-à-vis d’une perturbation provoquée par un phénomène extérieur. Le cas le plus fréquent est celui des systèmes à variables multiples, toutes plus ou moins en interaction. Bien entendu, on se donne les moyens de valider le modèle par des contrôles expérimentaux appropriés. Cependant, nous n’avons pas toujours la certitude que le comportement du modèle reflètera fidèlement la réalité. En particulier, dans le cas des systèmes, il existe de nombreux cas où nous sommes dans l’incapacité, malgré nos moyens de calcul de chiffrer l’erreur sur un résultat du fait d’une erreur sur une variable. Or, l’usage de ces modèles se généralise car ils sont parfois la seule voie d’accès au comportement probable d’un ensemble complexe d’actions liées. On les rencontre dans l’étude des sols et des fondations aussi bien que dans la météorologie et dans de nombreux thèmes relevant des sciences humaines. En raison de l’importance des modèles, de la généralisation de leurs usages, il semble que le moment soit venu d’une réflexion d’ensemble sur leurs apports et sur les risques d’erreurs à éviter.
Il ne s’agit d’estimer que les utilisateurs de modèles se livrent en aveugles à ces outils de travail, dont ils s’acharneraient à limiter les effets pervers. Mais sont-ils aidés par une vue d’ensemble claire des difficultés à surmonter et des procédés mathématiques à leur disposition ? J’ai entendu quelques doléances à ce sujet, notamment de la part des économistes. Cette question ne devrait pas être laissée pudiquement de côté : l’établissement d’un guide du bon usage des modèles relève de la responsabilité d’un organisme en charge de la politique scientifique et technique. C’est un des aspects de son rôle pédagogique.
Ces exemples suffisent pour attirer l’attention sur la problématique de création de programmes de recherche. Ici comme dans de nombreux cas, c’est la qualité du diagnostic des problèmes à résoudre qui conditionne le succès des travaux de recherche qui en découleront.