Le chercheur agricole : une spécificité française ?

Le chercheur agricole : une spécificité française ?

Bertrand Hervieu

Alors que beaucoup s’interrogent sur le rôle de la recherche publique dans notre pays, l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) offre l’exemple d’un organisme de recherche publique consacré, depuis ses origines, à des sujets économiques et sociaux majeurs : l’agriculture, l’alimentation et l’environnement. Son histoire et, plus encore, ses perspectives d’avenir constituent donc des points de repères utiles dans le débat sur la pertinence et l’organisation de la recherche publique.

L’histoire d’une volonté

L’INRA a été créé en 1946 alors que la France voyait encore 33 % de sa population active se consacrer à l’agriculture sans, pourtant, couvrir ses besoins alimentaires. Devant cette situation en tous points dramatique une idée a peu à peu émergée, notamment dans les premières réunions de la commission du Plan où René Dumont l’exprimait avec force : mettre la science au service du développement de l’agriculture. C’est de cette idée qu’est né l’INRA en 1946 ; une idée mise en œuvre conformément au modèle français de recherche et développement, c’est-à-dire un organisme de recherche qui se consacre spécifiquement à un secteur, isolé de l’Université et indépendant du CNRS. La mission que les pouvoirs publics assignent à l’Institut est alors claire : développer et moderniser la production agricole, à commencer par l’amélioration des plantes et des animaux d’élevage à travers un programme ambitieux d’amélioration génétique.
Le résultat ne s’est pas fait attendre puisque notre pays, qui était resté longtemps la lanterne rouge de l’Europe occidentale, est devenu en l’espace de 20 ans le premier producteur agricole européen. Bien sûr, la science n’est pas la seule responsable de cette « prouesse ». L’agriculture française a bénéficié de politiques publiques extraordinairement actives, notamment à travers des mécanismes de soutien des prix. Et, surtout, il y a eu un mouvement social dans le monde agricole qui a pris en charge ce développement, a désiré cet essor, l’a voulu, et l’a démultiplié. Dans notre réflexion sur l’utilité de la science, cette pluralité de facteurs de succès est particulièrement intéressante : si l’agriculture française a réussi sa modernisation aussi rapidement c’est que le monde agricole était prêt à accueillir le progrès technique et que des politiques publiques étaient là pour le relayer. Il y a eu un développement conjoint de la production scientifique et de la culture scientifique et technologique du milieu auquel cet effort de recherche était destiné.
Lorsque l’on observe la diversité des agricultures du monde, on voit bien qu’il existe une relation entre développement agricole et développement scientifique. C’est tout le problème du sous-développement africain. Voilà cinquante ans que nous offrons aux Africains des paquets technologiques dont ils ne savent que faire : tout simplement parce qu’ils ne sont pas producteurs de science et ne sont donc pas en mesure de s’approprier ces avancées scientifiques et de les transformer en progrès technique.
Dès le début des années soixante, nombre de professionnels agricoles à l’image de Michel Debatisse, mais aussi d’hommes politiques comme Edgard Pisani, prirent conscience que la production se développait à pas de géant : nous avions gagné un quintal à l’hectare et par an en blé et nous étions en train de gagner à peu près 100 litres de lait par lactation, par vache et par an. Tout cela avait été d’une rapidité et même d’une brutalité extraordinaires. À tel point qu’au début des années soixante, un certain nombre de responsables, politiques, scientifiques et professionnels admirent le fait que l’urgence c’était désormais de transformer cette matière première. D’où la commande adressée à l’INRA de s’intéresser non plus seulement au développement de la production agricole, mais à l’agroalimentaire ; avec en corollaire le développement des disciplines liées au processus de transformation, la microbiologie notamment. Là encore, l’INRA a mené sa mission de façon ouverte et partenariale en contribuant à la mise en place d’un tissu agro-industriel dont la France était absolument démunie. Ainsi, après être devenu le premier producteur européen et le deuxième exportateur mondial de produits agricoles, nous nous sommes hissés au rang de premier producteur de produits agricoles transformés.
À la fin des années soixante-dix, l’INRA avait donc rempli la mission qui lui avait été confiée à la Libération. Il avait même été au-delà puisqu’à la production il avait ajouté la transformation. C’est alors que s’amorce une troisième mutation, caractérisée notamment par la transformation de l’INRA en établissement public à caractère scientifique et technologique (EPST) et le rattachement de son budget au BCRD. L’INRA quitte ainsi la seule tutelle du ministre de l’Agriculture et s’affranchit des aléas budgétaires dus aux crises agricoles. Sur le plan scientifique, l’INRA se donne pour ambition de parachever son intégration à la communauté scientifique internationale. L’évaluation des chercheurs se généralise et nos partenariats se développent avec les autres organismes de recherche et les établissements d’enseignement supérieur, notamment les dix-neuf écoles de l’enseignement agronomique et vétérinaire. Tout cela en vue d’insérer l’INRA dans le développement à marche forcée de la biologie moléculaire qui nécessitait toujours plus d’investissements en ressources humaines et matérielles.

Une nouvelle ambition pour la recherche agricole ?

Voilà pour l’histoire. Où en sommes-nous, maintenant, et où voulons-nous aller ? À quoi pouvons-nous servir et qui servons-nous ? Telle sont les questions auxquelles il est impératif que nous puissions répondre en concertation avec les pouvoirs publics et nos partenaires. La question de l’animal et du végétal reste complètement centrale dans notre dispositif. La connaissance, la maîtrise, la valorisation et l’appropriation du matériel génétique, à travers notamment le développement de la génomique, sont, en effet, des enjeux essentiels, non seulement du point de vue de la connaissance mais aussi du développement et de la géopolitique. Car c’est l’indépendance de l’Europe, son rôle dans un monde multipolaire en cours de construction, qui se jouent autour de la question des ressources génétiques. Devons-nous laisser se construire à l’échelle du monde deux, voire trois, monopoles de l’appropriation et de la gestion du matériel génétique, qu’il soit végétal ou animal, ou essayons-nous de construire des dispositifs mutualisés de connaissance et de valorisation entre la recherche publique et les producteurs ? Ce qui fait la particularité de l’INRA et dont il tire sa force malgré les difficultés que cela engendre, c’est que ses interlocuteurs ne sont pas deux, trois ou quatre grands industriels mais 600 000 exploitants agricoles français et même 4 millions d’agriculteurs si l’on se place à l’échelle de l’Europe de l’ouest. Notre ambition est de permettre à l’ensemble de ces producteurs de garder un métier qui a du sens, d’éviter de devenir les conducteurs de tracteurs de telle ou telle multinationale dans un système de production totalement intégré, en amont comme en aval. Or, pour atteindre cet objectif, le contrôle de nos ressources génétiques est absolument essentiel. Les programmes de génomique Génoplante (lancé en 1999) et Agenae (lancé en 2002) illustrent, à mes yeux, cette ambition. En effet, ces deux programmes regroupent, à travers des groupement d’intérêt scientifique (GIS), des organismes publics de recherche et des partenaires issus du secteur privé ou de la profession agricole. Tous deux ont pour objectifs de faire progresser notre connaissance de la structure et du fonctionnement du génome des plantes cultivées et des animaux d’élevage puis d’exploiter, de façon mutualisée, les résultats obtenus. Voilà deux exemples qui montrent qu’on peut associer recherche publique et recherche privée, industriels et monde agricole, autour d’un projet qui pose à la fois des grandes questions scientifiques et des grandes questions économiques. Il y a là des pistes de réflexion et d’action extrêmement porteuses pour l’avenir.

Accepter les remises en cause

Bien sûr, tout n’est pas limpide et serein dans le ciel de l’INRA. Nous sommes confrontés à des difficultés qui nous obligent à des remises en question quasi permanentes. Pour y faire face, j’ai engagé, voilà près de deux ans, une réflexion à la fois prospective et stratégique destinée à éclairer l’avenir de l’Institut sur le long terme : INRA 2020. De cette réflexion qui est presque arrivée à son terme maintenant, je tire les conclusions suivantes.
Je suis tout d’abord frappé de l’intérêt porté à un établissement comme celui-là dans le monde entier, à commencer par les Américains avec lesquels nous avons noué des partenariats très forts. L’intérêt est tout aussi grand dans les grands pays émergeants tels que la Chine ou l’Inde, sans parler des autres pays en voie de développement qui, tous, regardent avec intérêt et même envie cet appareil de recherche finalisée que nous avons su construire. Car les thèmes que nous traitons à l’INRA ont la particularité d’être de portée générale : l’articulation entre la production agricole, la sécurité alimentaire (quantitative et qualitative) et la gestion de l’environnement. Voilà des marques d’intérêt qui n’incitent pas à considérer comme dépassés une institution et un modèle d’organisation de la recherche publique, malgré les critiques dont ils font parfois l’objet !
Je ne nie pas que certaines de ces critiques sont fondées. Quand on fait une Unité mixte de recherche à trois organismes, on se retrouve avec trois plans comptables, trois statuts du personnel, trois présidents à qui rendre compte, trois rythmes et procédures d’évaluation collective et individuelle… Cela devient vite ingérable. De même, il existe encore aujourd’hui un éparpillement institutionnel qui nuit incontestablement à notre efficacité. Si l’on prend l’exemple de la recherche agronomique, au sens le plus étroit du terme, nous avons l’INRA, le CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement), une grande partie de l’IFREMER (Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer) pour la production aquacole et le CEMAGREF (Centre national du machinisme agricole, du génie rural, des eaux et des forêts) ; ce qui représente à peu près 15 000 personnes. Il y a aussi, dans le même domaine, dix-neuf écoles d’enseignement supérieur agronomique et vétérinaire. Faut-il, à l’horizon de dix ou vingt ans, conserver une telle dispersion institutionnelle ? Je ne suis pas certain que les mastodontes soient une bonne solution, mais je suis pas sûr, non plus, que l’éparpillement, notamment au regard de la compétition internationale, soit une bonne chose. Il nous faut donc amorcer, le plus vite possible, une convergence : des stratégies scientifiques communes, mais aussi des politiques internationales communes. C’est seulement ainsi que nous pourrons espérer peser dans le monde et notamment en Europe qui a besoin d’une synergie accrue entre sa politique de recherche et sa politique agricole.
Autre point à approfondir et à améliorer : notre partenariat avec les collectivités régionales. L’INRA est l’établissement public de recherche le plus déconcentré. Il possède 21 centres de recherche en région et les trois quarts de nos effectifs sont en province. Ceci fait réfléchir sur ce qu’est une politique scientifique. D’aucuns jugeront, en effet, ce mode d’organisation peu réaliste et peu fonctionnel. J’estime, au contraire, que c’est un atout de premier ordre. 21 centres, c’est autant, et souvent plus, de collectivités territoriales, d’élus, de relais professionnels et de relais associatifs qui s’intéressent et se mobilisent pour le développement de la science. Cela pose certes parfois des problèmes de rationalisation et d’organisation que nous devons nous employer à régler. En même temps, un dispositif de production scientifique largement réparti sur notre territoire, c’est une richesse pour notre pays, pour le développement de sa culture scientifique et pour son développement tout court.
L’histoire de l’INRA illustre, à mon sens, l’erreur qui consisterait à ne retenir que deux ou trois critères quantitatifs – en l’occurrence le nombre de brevets ou de publications – pour juger de l’efficience d’un effort public de recherche. Les liens entre le mouvement de la science et le développement économique et social sont autrement plus complexes : il y a là, je crois, matière à réflexion alors que nous débattons de l’avenir de notre appareil de recherche et développement.