Le chercheur introuvable ?

LE CHERCHEUR INTROUVABLE ?

Le Banquet

Le chercheur. Quel chercheur ? Là aussi, la diversité domine. Les articles ici rassemblés brossent un portrait du chercheur aux multiples facettes, rendant compte de ses devoirs, de ses doutes et de sa vocation. Sans doute faut-il éviter les mots d’ordre du genre : « Il faut mettre le chercheur au centre de la recherche ». L’objectif de toute politique de recherche dépasse cette seule considération. Mais si l’on ne tient pas compte de ce que les chercheurs sont, de ce qu’ils vivent et de ce qu’ils doivent être, toute politique de recherche sera vouée à l’échec.
À travers l’histoire et les défis actuels de l’INRA, Bertrand Hervieu dessine le portrait en creux du chercheur agricole. Institut au service de l’agriculteur en même temps que du consommateur, de l’Hexagone et d’ailleurs, l’INRA fait face à de multiples missions, qu’il exerce d’ailleurs, dans son secteur spécifique, concurremment avec d’autres institutions. Une recherche particulière rejoint ici la recherche dans son ensemble.
Pierre Piganiol, l’un des hommes qui a le plus marqué la recherche française au cours du dernier demi-siècle, s’interroge sur les qualités qui font du chercheur une personne apte à la recherche. Il insiste en particulier sur les modalités de recrutement des chercheurs et ce qu’il faut bien appeler leur formation continue. Il existe aussi un ensemble de modèles généraux dont il faut apprécier l’usage. Tel est l’un des exemples de la pédagogie de la recherche qu’il faudrait mieux prendre en compte.
Nul chercheur ne peut non plus ignorer qu’il participe à une politique d’ensemble qui obéit à des motivations qui évoluent dans le temps. Après les avoir retracées, Alain Touraine montre comment elles orientent le travail du chercheur qui n’est pas un homme séparé de la société, mais qui se pose aussi les questions soit qu’elle lui dicte, soit qui constituent la culture dans laquelle prend place son travail de recherche. C’est bien une œuvre de conscience qui doit être exigée du chercheur.
On trouvera, exprimées différemment, des considérations finalement assez proches dans l’article de Heinz Wismann. À partir notamment des textes canoniques de Max Weber, il s’interroge sur ce qui pourrait constituer une éthique du chercheur, c’est-à-dire un comportement qui correspond à la fonction sociale qu’il exerce et qu’il ne saurait remplir indépendamment de certaines valeurs.
Les propos d’Alain Chatriot renvoient à une problématique plus immédiate : celle de la politique envers les « jeunes chercheurs », dont certains seront, par définition, les grands chercheurs de demain. Chez lui comme chez d’autres auteurs, se fait jour une inquiétude : la recherche est-elle encore suffisamment attractive pour attirer les meilleurs (jeunes) talents ? Ne doit-on pas craindre une fuite des cerveaux dramatique pour la France ? Le panorama qu’il décrit est bien celui d’une crise inquiétante qu’il est urgent de surmonter.
C’est de son expérience de chercheur que Jean-Michel Ghidaglia tire des leçons qui pourraient inspirer les pouvoirs publics. Le parcours du jeune chercheur est une sorte de saut d’obstacles, les institutions de la recherche paraissant décourager les vocations plutôt que de les soutenir. Dans la suite de sa carrière, de multiples obstacles continuent de brider sa capacité à inventer. Loin de refuser toute évaluation, il demande que celle-ci soit plutôt effectuée a posteriori. Mais il considère aussi qu’il existe un travail que les chercheurs eux-mêmes doivent effectuer et qui relève de la prospective telle que leur discipline peut leur permettre de la réaliser.
La question de l’évaluation du chercheur est aussi centrale au propos de Pierre Joliot. Elle pose aussi, de manière étroitement corrélée, celle de la programmation de son travail. Si l’on accepte l’idée que la bonne recherche comporte une part essentielle d’imprévu et d’imprévisible, les critères d’évaluation, du moins a priori, deviennent singulièrement incertains. Pour bien le comprendre, il faut aussi apprécier la spécificité du chercheur qui travaille dans le secteur de la recherche fondamentale et le mécanisme qui a présidé aux grandes découvertes.
Mais quoi de commun entre des scientifiques éminents qui seront les prix Nobel de demain et la majorité des chercheurs dont ce ne peut être l’horizon ? Le propre d’un bon système de recherche est de tirer le meilleur parti de cette diversité sans imposer un modèle unique à des personnes qui ne se ressemblent pas et qui n’ont en commun que la vocation. Ainsi faut-il lire l’éloge de la diversité que nous propose Thierry Weil et qui suppose une organisation elle-même plurielle, c’est-à-dire souple et diversifiée.
Pour apprécier de manière la plus juste possible la situation des chercheurs en France, le regard non hexagonal de Martin Oheim, qui effectue actuellement ses recherches en France, est particulièrement précieux. Force est de constater qu’il n’est pas encourageant. Nourri de comparaisons internationales acquises par une expérience de recherche dans de multiples pays, cette vision des réalités françaises montre aussi tous les ressorts, malheureusement gâchés, dont nous disposons et trace des solutions d’avenir.
Enfin, il était indispensable de jeter un éclairage sur la manière dont de jeunes futurs chercheurs perçoivent le milieu de la recherche, appréhendent leur entrée dans ce métier et apprécient leurs aînés. L’enquête réalisée par Jean-Daniel Lévy et Stéphane Rozès montre que c’est le milieu de la recherche lui-même et ses pratiques qui doivent évoluer si l’on souhaite faire fleurir les vocations.