La recherche biomédicale au cœur des enjeux présents

La recherche biomédicale au cœur des enjeux présents

Luc Montagnier

La recherche biomédicale occupe une place déterminante dans le progrès scientifique et les questions de société qui en découlent, mais elle exprime aussi, peut-être mieux qu’une autre, les graves problèmes qui affectent la recherche française et européenne. Les reconnaître, les penser, c’est aussi se donner les moyens de les surmonter en imaginant les réformes nécessaires.

Pour une nouvelle information scientifique

Le hiatus que l’on constate aujourd’hui entre le monde de la recherche et le public général ainsi que le monde politique apparaît particulièrement prononcé en ce qui concerne la recherche biomédicale. En raison d’avancées très rapides, celle-ci devient de plus en plus difficile à suivre d’un large public et semble parfois même déboucher sur des perceptions plutôt négatives comme on le remarque avec le clonage. On peut faire le même constat aussi en ce qui concerne l’attrait des étudiants pour ces domaines, qui tend à diminuer. Lorsqu’on s’interroge sur le rôle de la recherche dans nos sociétés, le premier problème est un problème de communication. Il est de la responsabilité des chercheurs, d’une part, de rappeler haut et fort qu’ils travaillent pour le bien public, pour le bien-être de l’humanité, et, d’autre part, de faire savoir qu’ils sont prêts à communiquer les informations scientifiques d’une façon compréhensible à un public qui ne possède que des connaissances générales. Ceci requiert de leur part un effort qu’ils ne sont pas toujours prêts à accomplir et qu’il faut donc encourager. Cherchant à faire valoir son rôle, le chercheur ne saurait se limiter aux frontières de l’Hexagone. La recherche ne connaît pas de frontières, même si l’on évoque souvent le déséquilibre en matière de recherche entre le Nord et le Sud. On a coutume de dire que la recherche se fait au Nord et que les malades sont au Sud. Les chercheurs se doivent de rappeler au public que la finalité de la recherche en biologie par exemple est d’améliorer le bien-être de l’ensemble des populations. Les médias peuvent, certes, jouer un rôle positif dans cet effort de communication des chercheurs vers le grand public Mais leur intervention crée aussi des distorsions parfois néfastes. Ainsi les Téléthon incitent-ils le public à croire que ce sont les maladies génétiques qui sont les parents pauvres de la recherche. Or, bien d’autres domaines comme le cancer ou les épidémies qui touchent les pays du tiers monde mériteraient un intérêt et un soutien analogues. Les pouvoirs publics et les médias doivent donc s’appliquer de leur côté à corriger dans les années qui viennent ces distorsions et à répartir de façon plus juste l’intérêt qu’ils suscitent de la part du grand public.

À la recherche des structures innovantes

Le second problème non moins crucial que rencontre aujourd’hui la recherche en France concerne ses structures. Souvent évoqué, il pourrait se résumer en un seul mot, celui de flexibilité, même s’il faut se garder de tomber dans l’excès inverse, à savoir les changements répétés de structures rigides. Il existe des institutions ; elles ont leurs qualités et leurs défauts. Il faut les conserver tout en pensant à créer à côté de nouvelles structures. J’ai eu la chance de travailler dans deux instituts prestigieux de recherche biomédicale en France, d’abord à l’Institut Curie, pendant une quinzaine d’années, ensuite à l’Institut Pasteur. Tout au long de ces années, j’ai toujours été soutenu par le CNRS, au sein duquel j’ai fait toute ma carrière, et aussi au début par la délégation générale à la recherche scientifique et technique (DGRST). C’est ainsi que, jeune chercheur, j’ai pu faire deux stages qui ont été essentiels dans la poursuite de ma carrière en Grande-Bretagne, grâce à la DGRST qui était à l’époque une institution nouvelle, et agissait en « franc-tireur » par rapport aux organismes existants. Je suis donc reconnaissant envers ces institutions qui m’ont permis de débuter sérieusement dans la recherche. Hubert. Curien, qui dirigeait à l’époque la DGRST, m’avait même demandé de l’assister alors dans son fonctionnement, ce que je n’ai pas cru devoir accepter à l’époque parce que je pensais être plus utile pour la recherche que dans son administration. Toutefois, les deux tâches sont importantes. Certains ont proposé comme Philippe Kourilsky de transformer les campus universitaires en unités structurelles de recherche. Je ne suis pas opposé à une telle solution, mais elle implique de la part des universités un effort important dans le sens de la continuité de leur politique et du choix de la créativité, ce qui n’est pas toujours le cas.
Cette lourdeur des structures constitue un handicap pour la recherche française au niveau international. L’occasion m’a été donnée d’assister à la première réunion du Conseil européen de la recherche à l’UNESCO ou plutôt à la proposition de création de ce Conseil. Il s’agit là d’une initiative intéressante, mais qui implique néanmoins une uniformisation des statuts des chercheurs circulant dans l’espace européen. Sur ce plan, je regrette une fois encore qu’un carcan lié aux lois sociales en vigueur aboutisse à constituer en France deux sortes de chercheurs, un chercheur précaire qui n’a droit qu’à une bourse du niveau du SMIC, et doit renouveler ses CDD, s’il le peut, tous les 18 mois, et un chercheur fonctionnaire qui peut attendre s’il le désire tranquillement l’âge de la retraite. Cette dernière situation conforte peut-être le chercheur dans sa capacité à innover sans risque de perdre sa place, mais favorise aussi malheureusement un esprit de routine et de conservatisme. Il serait souhaitable qu’existe parallèlement la possibilité d’attribuer des contrats de recherche de cinq ans, créant ainsi un statut intermédiaire, comme c’est le cas dans beaucoup d’autres pays. Ceci implique un peu d’imagination administrative, de prévoir le cas échéant des dérogations au statut de fonctionnaires, voire même de dé-fonctionnariser les chercheurs. Cela provoquera des levées de bouclier dans la mesure où il est toujours très difficile en France de toucher aux avantages acquis, mais il faut penser aux nouvelles générations qui, elles, ne bénéficient pas des faveurs dont jouissent nombre de chercheurs actuels.

Les conditions du progrès

Changer les structures ne peut se faire sans changer aussi la culture, les attitudes mentales des chercheurs. Une expérience de plusieurs années passées aux États-Unis et en Grande Bretagne montre toute l’importance qu’il y a à stimuler l’esprit de créativité scientifique en France. Il est vrai qu’en biologie nous avons vécu un demi-siècle fondateur. On célèbre cette année la découverte par Watson et Crick (qui étaient deux franc-tireurs absolus), de la structure de l’ADN et de son rôle dans la mémoire génétique des organismes. Ce fut une innovation aussi fondamentale que féconde. Nous vivons sur cette découverte, sachant qu’elle ne sera pas toujours l’alpha et l’oméga, que s’y substitueront peut-être un jour d’autres visions de la biologie plus élevées qui intégreront les dogmes actuels. D’une façon générale, l’Europe, dont la France, a tendance à être moins innovatrice que les États-Unis dans la recherche de base et aussi à être moins performante dans les applications de cette recherche, comme en témoigne la chute relative du nombre de dépôts de brevets en Europe, particulièrement en France.
Les gouvernements de l’Union européenne se sont fixés comme objectif que les dépenses de recherche atteignent 3 % du PIB en 2010. En France, cela implique, si les dépenses publiques n’augmentent pas de façon significative, que l’effort principal vienne de la recherche privée. Celle-ci a deux composantes dans le domaine biomédical : la première est constituée par l’industrie pharmaceutique. Malheureusement, celle-ci en France est plutôt en phase de déclin, limitant au maximum ses dépenses de recherche et développement, alors que des multinationales géantes (Glaxo-Wellcome, Novartis, Merck, Pfizer) elles-mêmes ont du mal à maintenir un niveau rentable d’innovation pour leur médicaments. L’autre composante, celle des petites sociétés de biotechnologie, d’où devraient venir les plus grandes innovations, est également très faible en France, en dépit des efforts récents, ce qui contribue aussi à accroître l’écart avec l’effort américain. Sans un effort très important appuyé par les pouvoirs publics non seulement dans le domaine financier mais aussi en matière d’éducation et de culture –, il paraît difficile de prétendre que nous puissions un jour prochain atteindre l’objectif indispensable des 3 % du PIB.

Connaissance et prévention

Jusqu’à présent, et il n’y aucune raison que cela change à l’avenir, la connaissance a été le principal moteur de la recherche biomédicale. Les chercheurs sont désireux d’en savoir plus, et il reste encore en biologie de nombreux domaines à défricher, aussi mystérieux que le sont aujourd’hui encore le développement embryonnaire ou le fonctionnement du système nerveux. Plus concrètement, si l’on considère que notre devoir est de répondre aux besoins de nos semblables, cela implique également que nous prenions en compte les besoins immédiats et futurs de la santé publique. Deux thèmes principaux focaliseront à mon sens les recherches au XXIe siècle, d’une part, la prévention des maladies infectieuses émergentes nous en avons eu un exemple récent avec la nouvelle pneumopathie atypique mais aussi la prévention des maladies chroniques liées au vieillissement. L’âge de la vie augmente en effet régulièrement, peut-être de façon moins importante actuellement dans la mesure où nous butons sur un certain nombre de maladies que sont les cancers, les maladies nerveuses dégénératives, les maladies cardiovasculaires ou les maladies auto-immunes. Ces maladies vont concerner de plus en plus de personnes, ce qui va poser un problème économique et sociétal, dans la mesure où notre système d’assurances sociales et la société ne pourront pas assumer le surcoût supplémentaire que représentera la prise en charge de ces malades qui vivront de plus en plus longtemps. Il y a donc urgence à instituer une politique de prévention. Or, la prévention cela ne consiste pas seulement à faire davantage de mammographies, à lutter contre la consommation d’alcool et de tabac. Il faut aller beaucoup plus loin au niveau de la recherche à travers la mise au point de tests permettant d’établir et de suivre régulièrement l’état immunitaire et physiologique de chaque patient dans le cadre de centres spécialisés. La mesure qui serait la plus innovatrice en ce sens est la proposition que je fais aux pouvoirs publics de créer des centres de recherches et de prévention auxquels participeraient à la fois les pouvoirs publics par le biais des institutions de recherche, mais aussi le secteur privé. Ils permettraient de transformer progressivement mais en profondeur la société française en effaçant les clivages entre jeune actifs et seniors retraités. On ferait ainsi appel de plus en plus non pas à une médecine de crise, mais à une médecine de prévention, permettant à chacun jouir de façon la plus épanouie possible des nouvelles années de vie active qui lui seraient conférées.