Recrutement et carrières. L’INSERM au cœur du modèle de recherche français

Recrutement et carrières. L’INSERM au cœur du modèle de recherche français

Christian Bréchot

Notre modèle de recherche publique, notamment dans le domaine de la recherche biomédicale et en santé, doit aujourd’hui répondre à un certain nombre d’évolutions. La réforme qui se profile, inévitable, pour répondre à ses nouveaux défis devra avant tout être menée en tenant compte de la forte qualité des recherches. Tout ce qui touche aujourd’hui à la santé et au système de soins est d’autant plus sensible que ces domaines sont de plus en plus fréquemment sous les feux des projecteurs. La naissance de nouvelles peurs modernes, l’apparition de formes d’épidémie autrefois inconnues et l’écho que leur donnent les media toujours prompts à communiquer sur ses sujets ont convaincu l’opinion de l’importance des questions de santé publique. C’est également dans ces domaines que les arbitrages budgétaires présentés ou la question récurrente du déficit de l’assurance sociale sont ressentis par le grand public de manière dramatique. Cela ne rend pas les décisions plus aisées. Encore est-on conscient de l’importance qu’il y a dans ce domaine à faire les bons choix.
On a souvent souligné, et avec raison, la force des interactions qui existent dans le domaine médical entre la recherche publique et la recherche privée. Cela est particulièrement vrai d’un organisme comme l’INSERM. Organisme entièrement consacré à la recherche biomédicale, l’INSERM développe un large spectre d’activités : la recherche fondamentale qui produit de nouvelles connaissances sur le vivant, sur les systèmes biologiques et leur contrôle ; la recherche clinique et thérapeutique qui, sur la base des résultats de la recherche fondamentale, aboutit à la mise au point de tests diagnostiques et de méthodes thérapeutiques ; la recherche en santé publique qui produit des données sur les maladies à l’échelle des populations et sur les pratiques de soins.
Les passerelles sont nombreuses entre notre système de recherche publique et la recherche privée et le travail se fait souvent en étroite collaboration. Mais les choses ne vont pas toujours d’elles-mêmes et on assiste depuis quelques temps à l’apparition de difficultés conjoncturelles. Certains secteurs se heurtent par exemple à des difficultés, comme c’est aujourd’hui le cas pour l’industrie pharmaceutique qui peine à découvrir actuellement de nouvelles molécules thérapeutiques. Le soutien de la recherche fondamentale académique, seule capable de créer les nouvelles cibles diagnostiques et thérapeutiques, demeure donc un enjeu majeur dans le cadre des réflexions sur les restructurations dans le secteur pharmaceutique et sur l’avenir de cette recherche. Les pouvoirs publics doivent en être conscients.

Les carrières de recherche

La recherche est menée par des individus. Aussi, toute réforme de structure et de fonctionnement n’aura que peu d’effet si elle ne s’accompagne pas d’une réforme des carrières des chercheurs. Cela passe tout d’abord par la définition d’un modèle qui concilie notre capacité d’une recherche à moyen terme et à long terme, et offre en même temps à nos chercheurs la possibilité d’une grande réactivité, d’une véritable attractivité et d’une flexibilité réelle. En tant que responsable d’un institut dont environ un tiers des chercheurs, ingénieurs et techniciens partiront à la retraite d’ici 2010, je serais coupable de ne pas saisir l’opportunité qui m’est donnée d’engager la réflexion sur la définition de nouvelles modalités de recrutement et de progression de carrière. Défi délicat à relever d’autant que ces réflexions ne peuvent s’inscrire que dans un contexte européen.
À l’INSERM, nous projetons de nous inscrire dans une politique de recrutement fondée sur l’existence d’un certain nombre de positions permanentes pour les chercheurs. Celles-ci leur permettraient de prendre des risques, de poursuivre une recherche à moyen terme et à long terme sans se préoccuper du renouvellement d’un poste de contrat à durée déterminée. Cela concernerait essentiellement les chercheurs seniors, c’est-à-dire les personnes ayant déjà montré leurs capacités de recherche. Cela signifie qu’une politique de recrutement précoce – c’est-à-dire immédiatement après l’obtention d’une thèse ne serait pas envisagée en parallèle. Nous veillerons en revanche à assurer la présence de jeunes chercheurs dans nos unités à travers la mise en place des contrats à durée déterminée de 3 à 5 ans. Cette période pourrait être mise à profit par ces jeunes chercheurs pour démontrer la valeur de leurs travaux en vue d’un recrutement éventuel.
Une fois le chercheur assuré d’une poste permanent, le transfert de la recherche fondamentale à la recherche clinique, thérapeutique et en santé publique nécessite une flexibilité dans le déroulement de la carrière, notamment par des périodes de formation au sein des hôpitaux, ou dans des agences sanitaires de notre dispositif de santé publique. Notre objectif sera de constituer un tronc commun formé de ces postes permanents, autour duquel graviteraient un ensemble de postes contractuels permettant aux chercheurs qui le désirent de s’orienter vers le transfert vers des activités de soins, au sein de l’hôpital, vers l’enseignement, vers le secteur économique à travers la création d’entreprises, ou bien encore vers la gestion de programmes de recherche européens. Ces deux dernières années, avec le soutien du ministère de la Recherche et du ministère de la Santé, l’INSERM a d’ores et déjà engagé une démarche dans ce sens. Des appels d’offres ont été lancés pour susciter les échanges bilatéraux entre cliniciens hospitaliers et chercheurs, au sein des laboratoires de l’INSERM et au sein de l’hôpital. D’autres ont pour objectifs de soutenir les activités d’enseignement des chercheurs de l’INSERM et de renforcer les liens entre la recherche menée dans les laboratoires INSERM et les universités. Des actions de formations médicales et/ou scientifiques pour les médecins et les scientifiques de l’Institut ont été mises en place. S’agissant de la valorisation économique des recherches de l’Institut, les chercheurs sont fortement encouragés dans cette mission.
L’existence de passerelles entre le soin, l’enseignement et l’industrie, et les carrières de nos chercheurs constitue la richesse indiscutable de notre système de recherche biomédicale et en santé.

L’organisation de la recherche

Le système de santé et d’organisation des soins met à notre disposition des outils remarquables. Nous disposons par exemple, à l’INSERM, de centres d’investigation clinique implantés dans les hôpitaux. Par ailleurs, 80 % de nos 360 laboratoires de recherche sont localisés dans des centres hospitalo-universitaires. Dans nos unités de recherche collaborent des médecins, des universitaires, des chercheurs, ingénieurs et techniciens statutaires, et il se produit un brassage de populations de chercheurs. Ce sont autant d’atouts importants. A côté de cela, il arrive fréquemment que nous nous heurtions à des freins. Nous souffrons notamment d’une rigidité très forte des structures de notre recherche qui nuit aux efforts de flexibilité dont on a vu qu’ils sont fondamentaux en matière de recherche biomédicale. D’où l’importance des réflexions menées actuellement pour favoriser les échanges entre les acteurs de la recherche fondamentale et les acteurs hospitaliers.
En termes d’organisation de la recherche, l’objectif de toute réforme consiste à concilier deux éléments. Le premier répond au maintien d’une recherche non thématisée, c’est-à-dire d’une recherche non orientée dans des champs définis comme prioritaires en termes de santé publique, aussi bien clinique que fondamentale. Le second tient dans la nécessité de définir un certain nombre d’objectifs prioritaires au plan de la santé publique et leurs modalités d’évaluation. L’INSERM ne peut, en effet, ignorer la volonté des décideurs et de la société de connaître ces objectifs. Nous cherchons aujourd’hui à développer chez les chercheurs mais aussi parmi les décideurs une culture qui soit davantage fondée sur des projets, de même qu’à côté d’une recherche non thématisée, il nous faut favoriser une culture qui repose sur des grands objectifs de santé publique, répondant aux attentes de la société et nous permettant de mieux coordonner, autour de ces grandes questions, ce continuum qui existe entre la recherche fondamentale, clinique, thérapeutique et santé publique et entre les différentes catégories de chercheurs. L’enjeu de la recherche médicale en France est de convaincre l’ensemble des collègues qu’il n’y a pas une différence fondamentale entre un médecin qui travaille dans un hôpital et qui étudie les différents facteurs de risque d’une maladie, et un chercheur dans une unité INSERM – ou bien sûr CNRS ou autre. Cette démarche qui, en théorie, paraît très simple, est en pratique très compliquée, et ne peut être concrétisée encore une fois qu’à travers une réforme des carrières. C’est dans cet esprit que nous pensons réfléchir, à côté d’une recherche non thématisée, à la mise en place d’instituts de recherche sans mur axés autour d’un certain nombre d’objectifs spécifiques : institut de recherche en santé publique, institut de recherche sur le diabète, les maladies cardio-vasculaires, notamment.
Au-delà de la production de connaissances, la recherche biomédicale se doit aussi de répondre aux questions posées par la société, directement ou bien par l’intermédiaire du pouvoir politique. Cette mission s’inscrit naturellement dans une démarche d’intégration sociétale de la recherche.
La recherche biomédicale française, devant les enjeux considérables de la compétition internationale et de la construction de l’espace européen de la recherche, doit continuer à évoluer pour répondre aux nouveaux défis du XXIe siècle. Cette évolution passe nécessairement par une évolution des carrières des chercheurs et des structures de recherche pour une exploitation optimale des ressources, avec une meilleure reconnaissance des expertises et des compétences. L’objectif majeur demeure l’efficacité de la recherche au service de la santé de l’homme.