Une politique pour les sciences humaines et sociales : introuvable ou impossible

Une politique pour les sciences humaines et sociales : introuvable ou impossible

Jacques Lautman

Pour l’essentiel, la recherche en sciences humaines et sociales, dénomination inventée par le CNRS, recouvre l’ensemble, très divers, des disciplines enseignées et développées dans les laboratoires universitaires de lettres et sciences humaines, ceux des IVe et Ve sections de l’École pratique des hautes études, de l’École des hautes études en sciences sociales ainsi que dans ceux des facultés de droit et sciences économiques, des Instituts d’études politiques à quoi il faut ajouter les études orientalistes de l’Institut des langues et civilisations orientales et 26 chaires du Collège de France avec leurs cabinets, bibliothèques et laboratoires. Environ 20 000 professeurs et maître de conférences, 2 000 chercheurs et 1 000 ingénieurs CNRS, guère plus de 200 dans les autres EPST à savoir INED (40), INSERM, INRA, IRD, INRETS. Ajoutons un flux assez stable de 4 000 doctorants dont un peu moins de 20% bénéficient d’une allocation spécifique de 3 ans. Un bon millier relève du personnel d’assistance technique et administrative. On laissera de côté l’activité recherche très réelle des organismes d’étude et de recherche dépendant, directement ou non, des administrations publiques, INSEE au premier rang ainsi que celle des instituts d’études privés, d’opinion en particulier ; en effet leurs stratégies et leurs régulations relèvent de logiques différentes de celles du monde universités-CNRS.
Dans cette nébuleuse, beaucoup plus diversifiée que les grands chefs, issus de la physique ou de la biologie ne s’en rendent facilement compte, le CNRS intervient lourdement, par ses recrutements certes, mais aussi, et avec effet multiplicateur, par ses quelque 400 accréditations de laboratoires mixtes entre telle université et le CNRS ou de réseaux thématiques. Les montants des subventions de fonctionnement liées sont souvent très modestes, pour ne pas dire étriqués mais ils sont très recherchés, car ils valent label de qualité et permettent de s’adresser à d’autres sources, notamment les conseils régionaux. Il n’en reste pas moins que, hormis des frais d’infrastructure généralement assez peu isolables de ceux des universités, les salaires du personnel comptent pour près de 75% des coûts supportés par les finances publiques.
Faut-il et peut-il y avoir une politique, ou une palette d’orientations volontaristes pour ces disciplines et, si oui, quels peuvent être les objectifs raisonnables et les méthodes d’évaluation acceptables ? La doctrine des universitaires fut, jusqu‘à une date plus récente en France que chez nos principaux voisins : la recherche ne se programme pas, l’essentiel est de bien recruter et la mission des tutelles devrait être de veiller à soutenir les femmes, les hommes et les équipes qui produisent ou qui apparaissent prometteurs. Et d’ajouter qu’un conseil scientifique d’université peut difficilement établir une hiérarchie entre ses équipes et marquer au fer rouge les collègues proches qui ne seront pas classées favorablement. Cette position était encore celle de l’enseignement supérieur lors de la création, en 1978, de l’embryon d’une structure ad hoc pour la recherche universitaire, devenue plus opérationnelle dans les années 1980. Au CNRS, les commissions scientifiques de recrutement et d’évaluation étaient d’un sentiment proche et, partant, plutôt rétives devant les directives de la direction générale laquelle, avec constance, pressait le département SHS d’afficher des objectifs. Les directeurs dudit département ont longtemps interprété : montons quelques opérations bien ciblées qui nous tiennent à cœur, toujours plus longues à conduire à bien qu’on ne prévoit, et tâchons, sans illusion, de faire que les commissions évaluent de façon plus rigoureuse les équipes en fermant celles qui s’endorment de façon à faire place à de nouvelles. Insistances de la DATAR aidant, faisons des efforts pour développer des pôles d’excellence dans des universités provinciales et montrons que l’interdisciplinarité, tant vantée, se développe de fait, sans que les inflexions volontaristes y soient pour grand-chose.
Dans les années 1990, la direction du CNRS est devenue, dans l’ordre structurel, beaucoup plus coercitive : recrutements fléchés province, diminution imposée du nombre des laboratoires accrédités, donc impossibilité d’en créer sans refuser des renouvellements. Les effets sont réels mais d’une efficacité mitigée Tout le monde sait que faire, pour les recrutements, deux couloirs séparés, l’un Paris l’autre province, comporte un risque de double standard. Décider de retirer le label CNRS à une équipe n’est pas facile, et le directeur du département sait qu’il aura à tenir tête à diverses pressions y compris, hors Paris, du député ou sénateur maire du lieu, mais le plus malaisé est de réaffecter du personnel ingénieurs et techniciens du CNRS très spécialisés et dotés d’un statut très protecteur. La doctrine générale du CNRS est au regroupement et à la création de gros laboratoires. En SHS, la pertinence n’est pas démontrée pour tous les domaines et les stratégies de contournement des équipes menacées sont plurielles, imagination créatrice des chercheurs aidant.
En dehors du cercle universitaire, une prise en charge politique pour la science est apparue vers 1960, comme on sait, avec la création de la DGRST, qui s’est très vite intéressée aux sciences sociales, moins aux sciences humaines. Ses technocrates, jeunes turcs, proches de ceux qui, à même date apparaissaient à la DATAR, au ministère de l’Équipement ont affirmé haut et fort qu’on ne pouvait rien faire avec les mandarins universitaires, corporatistes, malthusiens, négrificateurs et qu’il convenait de mettre en place des systèmes de financement contractuel à partir d’appels d’offres sur des sujets supposés utiles pour le développement économique et social ou la mise en valeur du patrimoine archéologique, ethnologique et culturel. Plusieurs pompes à finances furent créées qui engendrèrent des embauches précaires, lesquelles se transformèrent en clientèles abonnées des petits chefs en charge, lesquels se firent lobbyistes actifs en faveur de leurs troupes. Dès le septennat de Valéry Giscard d’Estaing, un premier plan d’intégration au CNRS s’ensuivit dont, vingt ans plus tard, les effets de distorsion sur le département SHS ne sont pas encore totalement effacés. Des mesures furent néanmoins prises pour limiter, sans les supprimer, les recrutements parallèles. Le plus récent bataillon, très fourni, est celui des contractuels de l’archéologie nationale pour qui il a fallu finalement créer un institut indépendant en espérant que la loi qui met les fouilles à la charge des maîtres d’œuvre de grands travaux permettrait de financer et, quoi qu’il en soit de ce point qui n’est pas un détail, la question du devenir de carrière de cette catégorie de personnel reste floue.
Les politiques contractuelles affichent volontiers l’objectif très général, plutôt structurel, de contribuer à l’émergence ou à la stabilisation de milieux de recherche et citent à titre de modèle de réussite ce qui s’est passé pour la biologie moléculaire, où, semble-t-il, l’impulsion de la DGRST a été déterminante. Pour les sciences sociales, le CNRS, puis l’enseignement supérieur avec Claude Allègre en 1988-1991, se sont mis, eux aussi, à lancer des appels d’offres, plus d’une fois sur les mêmes problèmes immédiats de la société française : la compétitivité des entreprises, le devenir des inégalités de toutes sortes, la ville, l’immigration, la santé publique, le système scolaire, l’insertion des jeunes, etc. Dans ces grands chapitres, les têtes d’affiche ont quelque peu changé au gré de l’actualité. La lutte contre l’insécurité a pris la place de la lutte contre la ségrégation sociale en milieu urbain, cependant que la lutte contre l’illettrisme et les violences à l’école concurrencent les thèmes qui s’inscrivent dans la filiation d’une vulgate bourdieusienne.
Avec le Ve programme commun de recherche et développement (PCRD) qui faisait timidement place aux sciences de l’homme et plus encore avec le VIe qui va bientôt entrer en vigueur, la direction générale science de la Commission européenne devient un bailleur de fonds important et une instance d’orientation de l’activité puissante. On ne peut que se réjouir des dispositions favorables à l’internationalisation de la formation et à la circulation des personnes. On ne peut qu’approuver une politique qui vise à obtenir des effets structurants de coordination tout en laissant largement le choix des objectifs de fond aux spécialistes… pour autant que les appels à concourir, dans leurs différentes phases, et les méthodes d’évaluation soient au dessus de tout soupçon. Au delà, il reste que, pour les bénéficiaires, supposés heureux, la dépense de temps, d’énergie et d’argent imposée par les montages, la coordination, la gestion et la réponse aux audits est proprement monstrueuse.
Sans être totalement exempte des lourdeurs liées inévitablement à toute opération internationale, la Fondation européenne de la science a à son actif plusieurs belles opérations, en sciences humaines. À titre d’exemple, le programme « genèse de l’État moderne », lancé en 1985, a contribué, au delà de sa production directe, à l’éclosion de toute une série de recherches liées. Malheureusement, les fonds, c’est-à-dire les contributions des institutions membres, dont ont pu disposer les deux comités, sciences humaines et sciences sociales, sont faibles, sans commune mesure avec ceux de Bruxelles.

En perspective internationale

Il y a quelques années, trois éminents collègues plaidaient pour l’avancement d’un dossier d’équipement destiné en premier lieu à la bibliothèque centrale de leur discipline scientifique érudite, dix fois approuvé et dix fois retardé, véritable serpent de mer, auprès du directeur du cabinet du ministre de la Recherche d’alors. Ils mettaient en avant le retard français et combien ils se sentaient ridicules auprès des collègues étrangers. Leur interlocuteur, membre d’un grand corps de l’État, leur dit alors, fort sincèrement, je n’en doute pas : « N’exagérez pas, vous savez que vous êtes bons et reconnaissez que, globalement, nous ne sommes pas si mauvais ». L’anecdote illustre deux des principales faiblesses françaises en sciences humaines, très liées l’une à l’autre, d’abord l’insuffisante prise de conscience de notre marginalisation (ou, au moins, son risque) et, en second lieu, la stupéfiante indifférence des autorités devant l’état de nos bibliothèques universitaires et l’aggravation du désastre malgré les efforts, dignes d’un meilleur sort, déployés par les personnels en charge du haut en bas de la hiérarchie.
Regarder l’insertion internationale est un bon angle pour juger de l’audience, et, on peut penser, encore qu’avec quelques réserves, de la qualité. Dire, globalement, que la recherche française est totalement marginalisée est une généralisation abusive. Affirmer que le risque existe dans nombre de disciplines est plus sérieux. Passer en revue la diversité n’est pas possible. Je me limiterai à cinq cas exemplaires.
1. Certaines communautés, en général de très petite taille et où la contribution française tient, souvent depuis longtemps, une bonne position, sont très bien intégrées internationalement. Il en va ainsi par exemple de la démographie grâce à l’INED, et plus encore de disciplines érudites, telles que les sciences de l’Antiquité, y compris l’archéologie. pour lesquelles l’appui du réseau de centres de recherche à l’étranger construit obstinément par quelques hauts fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères et des cinq Écoles françaises dépendant de l’enseignement supérieur et plus ou moins mâtinées de CNRS a pesé et pèse encore, malgré des diminutions de voilure, très positivement. Encore est il qu’en antiquité classique, des travaux anglais ont été assez souvent pionniers par rapport à ceux des Français.
2. Dans un registre tout à fait différent, où les chercheurs sont nombreux, la science économique formalisée, les Français se sont plus récemment, disons depuis une bonne vingtaine d’années, imposés et plusieurs se sont succédé à la présidence de la société internationale d’économétrie, jusqu’alors quasi exclusivement anglo-saxon avec adjonction marginale de scandinaves. Les raisons de ce succès sont faciles à énoncer : c’est un domaine où l’excellente tradition des mathématiciens économistes, issus de l’École polytechnique ou de la rue d’Ulm Sciences, a pu se faire reconnaître dès lors que ses représentants se sont mis à écrire en anglais. La mouvance recherche qui gravite autour du ministère de l’Économie et des Finances (direction de la prévision et INSEE), du Commissariat au Plan et de quelques grandes institutions financières a entretenu un vivier d’où certains, parmi les meilleurs, sortent régulièrement pour aller animer les laboratoires mixtes université-CNRS et former des thésards. Il serait mal venu de dire que les Français se sont simplement mis à la remorque du main stream américain ; en effet, deux courants hétérodoxes, plus ou moins proches, la théorie de la régulation et l’économie des conventions sont largement d’origine parisienne et sont en train aux États-Unis de dépasser le stade du poil à gratter.
3. Les historiens, spécialistes de la France et de l’Europe, sont nombreux, productifs et reconnus en Allemagne comme aux États-Unis. Leurs succès d’édition fréquents auprès du public contribue au bon moral. Sans aucun doute, le prestige acquis par quelques grandes figures qui, avec Fernand Braudel, ont fait la gloire de l’École des hautes études en sciences sociales, première génération, profite assez largement à toute la corporation. Pour autant, il n’est pas tout à fait assuré que l’époque présente soit aussi brillante. Le parisianisme culturel et la tentation médiatique peuvent se révéler corrupteurs.
Quant à l’histoire extra européenne, elle est dramatiquement peu présente dans la recherche universitaire (la connaissance des États-Unis ne faisant pas exception). La visibilité de quelques grands spécialistes du Proche Orient, de la Chine ou du Japon ne doit pas faire illusion. Pour entrer dans ces domaines, il faut, d’une part, une double formation avec un apprentissage linguistique long et, d’autre part, une forte capacité à supporter des années difficiles. En effet, les universités recrutent des jeunes docteurs pour tenir les hordes d’étudiants de DEUG et bien rares sont celles qui mettent quelque persévérance à développer un pôle de recherche orientaliste, proche, extrême ou américaniste. Le CNRS, associé à l’École française d’extrême Orient, compense quelque peu, mais avec des effectifs bien limités. Les restrictions de l’activité culturelle du ministère des Affaires étrangères ont eu un effet négatif lourd y compris sur la production de connaissances. Je crains que nous ne puissions regarder avec envie le SOAS de Londres et son récent département émancipé pour le Moyen-Orient ou l’Institut orientaliste de Naples.
4. La sociologie présente le cas idéal-typique d’une expansion numérique considérable, d’une focalisation excessive sur la France et d’une insertion internationale plutôt faible malgré une production abondante et la présence de quelques hautes figures très reconnues. Moins de cinquante Français vivants ont publié en anglais. Si l’on exclut les enquêtes internationales d’opinion conduites par des instituts de sondage, il apparaît que, dans les quelques grands projets comparatifs, lancés sous les auspices de la Fondation européenne de la science ou de quelque initiative américaine, la présence française a été faible, voire inexistante. Les travaux conduits sur données quantitatives sont très minoritaires. En 2001 seulement, le CNRS et le ministère de la Recherche ont réussi péniblement à établir un centre d’archivage de données quantitatives, alors qu’en Grande-Bretagne, le Data Archive a plus de trente ans d’âge, juste un peu moins que le NORC de Chicago. Pour autant, une partie notable de la production tire son inspiration de courants américains, interactionnisme goffmanien en tête, dangereusement exposés au relativisme. Or, si, après l’économie, une discipline a bénéficié de la faveur des autorités publiques c’est bien la sociologie. À raison d’une présence alors faible dans les universités, elle s’était vu attribuer un taux de croissance élevé au CNRS dans les années 1960, cependant que les segments modernisateurs de l’État, en quête d’aide à la décision, lançaient avec des appels d’offre générateurs d’emplois précaires, stabilisés ensuite, une manne abondante. Difficile de ne pas reconnaître, sinon un échec, du moins un écart entre objectifs affichés et résultats, dont il se pourrait que les racines soient à chercher du côté des procédures de recrutement et d’évaluation.
5. Dans les sciences de la cognition, interface d’importance considérable aujourd’hui, demain plus encore, les chercheurs qui s’y sont lancés ou qui s’y lanceraient à partir d’une formation exigeante, combinant, en proportions variables, linguistique, psychologie, philosophie du langage rencontrent des difficultés à faire reconnaître leur droit à l’existence auprès des représentants des neurosciences qui tiennent le haut du pavé, ce qui est normal, mais sans beaucoup de considération pour les autres, ce qui l’est moins, et avec une épistémologie étonnamment réductrice. Assertion trop générale sans doute .
Il demeure cependant que, sur plusieurs campus américains, le mélange des compétences est plus admis et suscite des changements de regard dont on mesure encore mal les effets de bouleversement sur les paradigmes de raisonnement usuels dans les disciplines dites de culture.
De ce rapide survol, on dégage facilement que la politique pour les SHS appelle deux types de questions, les premières structurelles, les secondes d’objectifs ou de contenu.

Les faiblesses du système de régulation

Quelles sont les faiblesses structurelles auxquelles on pourrait imaginer que remède soit porté ? Les moyens financiers sont inférieurs à ceux des Allemands, mais à la différence de tous les autres pays dits de grande culture, la France n’a, jusqu’à présent, pratiquement pas supprimé d’emplois et, dans cet article je refuse de mettre en cause le contribuable. Mon propos est de suggérer que nous pourrions faire mieux avec ce que nous avons.
La douceur angevine, et plus largement française, les accommodements avec le jugement de valeur scientifique dans des commissions universitaires locales, ou, au CNRS, nationales mais trop facilement soumises à des pressions corporatistes, mandarinales ou syndicales, le refus bureaucratique de prise en compte de spécificités disciplinaires, le scandale de la pauvreté de nos bibliothèques, l’inefficacité des aréopages consultatifs aussi prestigieux qu’éphémères, et qui compensent mal la difficile mobilisation des savants reconnus pour des causes collectives, sont autant de facteurs commentés sans fin par de nombreux observateurs. Critiquer, un par un, l’État, le CNRS, les mandarins universitaires, les syndicats, les mœurs du milieu n’a pas grand sens. Chaque groupe d’acteurs, chaque institution a sa part de responsabilité dans un système d’interdépendance forte dont les principes de régulation sont trop faibles, contredits par des pratiques tolérées de la base, ou mis à mal par des interventions désordonnées du sommet. Dans une situation de ce genre, la démarche intelligente est, pour les individus comme pour les petits groupes d’intérêt fortement constitués, de profiter au mieux des occasions au risque de contribuer à une reproduction élargie des défauts de l’ensemble.
Faisons une brève analyse à partir du constat admis de localisme excessif de la formation et du recrutement. Trop rares, on sait, sont les bons thésards qui ont vraiment fait un an ou d’eux d’études à Berlin, Oxbrige, Cambridge Mass, Rome, Louvain ou Stockholm et trop d’entre eux, même parmi les jeunes, ont une maîtrise insuffisante de l’anglais basique de communication internationale. De même, pour les recrutements universitaires dont le localisme atteint parfois l’impudence. Les étudiants allemands, depuis le XIXe siècle, ont accoutumé de bouger dans un réseau dense d’universités, ayant chacune quelques domaines d’excellence. On parlera de différences culturelles mais il faut ajouter qu’en Allemagne, il est interdit de se présenter à un emploi dans l’université où l’on vient de soutenir sa thèse et, pour être promu professeur, la mobilité est obligatoire. Dans les grandes universités américaines, la coutume est la même sans la contrainte du règlement ; on ne fait pas toute sa carrière sur place. En France, un directeur des enseignements supérieurs courageux, Jean-Jacques Payan a voulu imposer une règle analogue en 1983. La mesure n’a pas survécu au changement de têtes de 1986, mais il est simpliste de dire que la gauche avait voulu la réforme et que la droite l’a abolie. En fait, le milieu universitaire n’en voulait pas ; la majorité silencieuse, qui n’aime pas se mettre mal avec la gauche, a été bien contente que la droite prenne la responsabilité du retour en arrière, confortable et néfaste. Aucun ministre, même C. Allègre, n’a eu le cran de reprendre ce dossier clé d’un alignement compétitif tendanciel des universités vers le haut.
Considérons l’évaluation des créations ou renouvellements de laboratoires et le choix des directeurs. La comparaison entre nos pratiques au CNRS et celle de la Max Planck Gesellschaft (MPG) n’est pas à notre avantage. Nous allons beaucoup trop vite en besogne, avec des rapports préalables présentés en commission et donc nullement confidentiels. Quand, ce qui est très rare en SHS, nous faisons siéger un étranger, il est ébahi et reste très poli. Quand il faut changer de directeur(trice), le CNRS ratifie trop facilement le choix interne proposé par les membres du laboratoire. La MPG est tout aussi péniblement bureaucratique que le CNRS dans les détails, mais pour les affaires importantes, ses procédures sont plus sages. Les experts d’évaluation ne sont jamais tous allemands ; ils font des rapports écrits, confidentiels qui ne sont pas présentés devant des élus du personnel. Une fois la décision prise, le laboratoire est créé pour dix ans ; en France quatre seulement, en théorie bien sûr. Conscient de quelque défaut, le CNRS a fabriqué des règles : un directeur ne peut pas être renouvelé plus de deux fois ; s’il (ou elle) est puissant(e) dans son laboratoire, une femme ou un homme de paille tiendra la place.
En réalité, les difficultés viennent du compromis incertain entre la direction du CNRS et le Comité national de la recherche scientifique, connu pour être le parlement de la recherche, doté de pouvoir de décision pour certaines matières, consultatif seulement, en théorie, pour d’autres, mais dont, de ce fait, les avis peuvent d’autant plus facilement être irresponsables et il est pourtant très difficile pour la direction de ne pas les suivre. La vraie réforme du CNRS serait celle de ses instances de consultation, sujet tabou entre tous. Certaines voix dénoncent un excès de pouvoir des élus sur listes syndicales. Peut-être, mais, d’expérience maintenant ancienne, il ne m’apparaît pas qu’ils soient seuls en cause. Trop souvent les intellectuels humanistes sont des clercs qui ont horreur des situations de conflit où il faut se déterminer et faire face ; ils préfèrent imposer à la direction scientifique qu’ils appellent avec condescendance « l’administration », les conséquences d’un douillet laissez faire plutôt que d’avoir à assumer celles d’une décision. Un bon exemple est celui des fréquents retours à Paris, au bout de deux ou trois ans seulement des jeunes chercheurs recrutés sur postes fléchés province par la direction. Les sections du Comité national ont parfaitement le pouvoir de s’y opposer. En SHS, elles n’aiment pas dire « non » et le directeur du département, faute d’être soutenu, ne peut guère que céder, au grand dam des objectifs affichés.
Un chercheur pas trop scrupuleux et passablement égocentré, il y en a, peut jouer de l’appui du Comité national contre son directeur de laboratoire qui a peu de pouvoir sur sa carrière. Il le peut plus facilement en SHS qu’ailleurs parce que la culture de nos milieux est plus individualiste, l’importance accordée par les grands maîtres à la vie des collectifs de recherche que sont les laboratoires, moindre. Et il est de fait que la production de connaissances y est moins œuvre d’équipe, quelque réels que soient les changements de pratiques depuis vingt ans.
Le CNRS et les universités paient du personnel, mais ne peuvent pas faire fonctionner leurs laboratoires. Les financements contractuels sont nécessaires. Or, sans même parler des grands programmes internationaux spécialisés de coopération scientifique, il y a une énorme différence entre d’un côté le CEA, le CERN, le CNES ou même l’Agence recherche SIDA et le réseau des fondations qui soutiennent la recherche biomédicale, toutes institutions tenues par des grands noms des sciences concernées qui veillent à la cohérence dans leur domaine, qui ont accès au ministre, font, si problème grave, approuver un vœu à l’Académie des sciences et, d’autre part, ce qui se passe en SHS. À l’exception notable du Conseil national pour l’archéologie, les bailleurs de fonds sont le plus souvent des services ou missions dans les ministères, tenus par des fonctionnaires de rang intermédiaire, adossés à des conseils où siègent avec quelques universitaires de bonne volonté, des fonctionnaires des représentants des professions concernées et, le cas échéant, des élus locaux, parfois très intéressés aux débats, parfois plus soucieux de voir leur équipe gagner. La confusion entre problème de société et problème de science est presque la règle. La pertinence et la cohérence scientifique des programmes est mal assurée. Les deux Académies, Inscriptions et Belles Lettres, Sciences morales et politiques comptent trop peu de membres en activité. Il n’existe aucun groupe informel de grands mandarins en situation de responsabilité pouvant se prévaloir d’une « légitimité SHS » qui aient accès au ministre. Claude Allègre avait créé un conseil prestigieux avec même quelques étrangers ; il n’a guère eu d’influence profonde et a vécu ce que vivent les roses.

Les fronts de la recherche

Dans de nombreuses disciplines des sciences de la nature et même en mathématiques, tout chercheur conscient et organisé est capable de citer, dans sa spécialité, une petite liste des domaines d’exploration activement prospectés, des sujets de compétition internationale brûlante. On sait, certes, que les plus grandes avancées risquent d’être les moins préfigurées à l’avance et que certaines recherches qui bénéficient d’un effet de mode se révéleront être des impasses ; il n’en demeure pas moins que sous les effets, conjoints, de la professionnalisation, de la complexité et du coût des montages expérimentaux, enfin de la demande industrielle d’innovations scientifiques, appelée par certains pilotage par l’aval, la science institutionnalisée se programme. Les travaux de politique de la science ont même montré que le polycentrisme américain des sources de financement et des instances de décision n’est pas incompatible avec une cohérence globale assez affirmée.
En sciences humaines et sociales, il en va, qu’on le veuille ou non, différemment. La compétition internationale contribue moins à définir les bons objectifs au moment t ; elle est moins vive, se situe sur des temps plus longs, etc. Il est normal que les réalités françaises soient particulièrement étudiées en France. Dans certains cas, heureux peu-être, la définition des urgences est facile, ainsi, pour citer deux exemples très contrastés, de l’archéologie de sauvetage ou de la participation des linguistes aux travaux de reconnaissance de la parole. Dans d’autres, elle est plus difficile et parfois inopérante faute de forces humaines. Les rapports de conjoncture du CNRS signalaient depuis longtemps, au chapitre philosophie, une sorte d’éclipse française en logique, histoire et philosophie des sciences avant que, dans les deux dernières décennies, le paysage ne change favorablement. Sans doute l’épuisement, temporaire ou non, de l’attraction heideggerienne, l’insatisfaction devant le relativisme instillé par Foucault, y sont ils pour quelque chose. Plus fondamentalement, peut-être, est-ce la barrière culturelle à la prise en compte des avancées de la philosophie analytique anglo-saxonne et de leur intérêt qui a fini par céder.
Souvent, les inflexions se font dans la durée et sont tributaires de changements qui affectent à la fois le paysage culturel général et la dynamique interne de telle discipline. Le renouveau foisonnant de la philosophie politique au plan international est visiblement lié à la montée des communautarismes et de tous les refus d’accepter pour universelles quelques valeurs que l’Occident croyait avoir dégagé telles, mais une histoire interne du champ montrerait l’importance de deux ou trois œuvres phares, abondamment discutées. Des instances de décision volontaristes et bien avisées peuvent aider à la manœuvre, cependant la conjonction sera toujours nécessaire de quelques spécialistes charismatiques capables d’entraîner une ou deux dizaines de plus jeunes, car on est toujours dans les très petits nombres. D’où l’importance capitale de bien former. Rien n’est pire que le maître qui construit une situation de monopole, ne laisse personne venir sur ses terres, ou empêche ses élèves de prendre leur envol.
De là à dire que toute programmation est vaine ou impossible, il y a un fossé que le nombre accru des enseignants-chercheurs, l’internationalisation des échanges et l’importance, largement sous estimée (il suffit de se demander avec quoi les media font le miel des émissions d’idées), des contributions SHS à la formation de nos visions du monde, ne permettent plus de franchir. Donc les questions qui touchent à la définition de contenus d’objectifs et de lignes de cohérence ne peuvent plus être évacuées, au nom du digne refus des clercs de discuter avec la Cité. L’Américain Arrow et le Franco-Américain Debreu, ont fait faire de grands progrès à la science économique formalisée en élaborant, il y a quarante ans une liste de problèmes qui ont presque tous été résolus depuis. Cette prouesse n’est sûrement pas généralisable mais elle est éclairante. Un rapport de conjoncture qui ne veut faire de mal à personne, un appel d’offres hâtivement bouclé pour répondre à la demande ponctuelle d’un conseiller de cabinet ministériel ne contribuent guère à orienter les jeunes talents vers les bonnes questions.
Dans l’état de protection molle, de guidance faible, de considération médiocre où la République entretient sciences humaines et sciences sociales, le miracle est que la production française maintienne globalement un certain niveau de visibilité avec quelques pics de première grandeur. N’en tirons aucune satisfaction exagérée, car la pente est à la baisse.
La question la plus grave est celle des publications. Hormis les spécialistes des european studies ou d’études romanes, la plupart des collègues américains ne lisent pas et ne citent jamais une publication française, un peu plus si (ce qui est rare évidemment) l’auteur est traduit en anglais, davantage si, et si seulement, il (elle) fait partie des vedettes internationales qui volent d’un colloque à un autre et des happy few invités habituels. Les travaux français de philosophie du droit sont à peu près inconnus dans le monde anglo-saxon. Il y a de bonnes raisons pour refuser de basculer vers le tout en anglais mais le passage au double registre est inévitable. Il nous faut développer sur Internet, avec ou sans édition papier, des revues en anglais qui préférablement soient internationales et qui, pour ne pas être totalement perdues dans le foisonnement, doivent pouvoir attirer de très bonnes contributions originales ou synthétiques. À côté, nous aurons pour l’archivage des étapes de la recherche, pour le débat entre francophones dans la nuance des mots de notre langue maternelle d’autres publications.