Comment combattre le déclin français ?

Comment combattre le déclin français ?

Jacques Lewiner

C’est à partir de ma pratique de chercheur, d’inventeur, de créateur d’entreprises innovantes et pendant quatorze ans de directeur scientifique de l’École supérieure de physique et de chimie industrielles de la ville de Paris (ESPCI) que je donnerai ma vision de ce problème. J’aborderai successivement les problèmes liés au financement de la recherche et à son organisation, à la valorisation et aux brevets, à la création d’entreprises et évoquerai quelques pistes pour trouver des solutions.

Le financement de la recherche et son organisation

Le financement

Depuis quelques semaines, le monde de la recherche est très préoccupé par les problèmes de budget et par des menaces de réduction des crédits. Les chercheurs et les médias évoquent systématiquement ces réductions de crédits comme l’une des manifestations du déclin de la recherche. Il est exact que le pourcentage du produit intérieur brut consacré à la recherche n’est pas aussi élevé en France que dans d’autres pays. Il serait toutefois utile de poser la question de manière différente. Les crédits, à leur niveau actuel, sont-ils bien utilisés ? La réponse à cette question est malheureusement négative. Pour des raisons probablement louables dans l’absolu, comme le respect des règles d’utilisation des crédits publics ou les recommandations faites par telle ou telle instance de contrôle, tout responsable de laboratoire est confronté quotidiennement à des règles qui souvent sont à la limite (mais du mauvais côté) de l’absurde.
On peut citer à titre d’exemple le domaine de l’informatique, secteur en évolution rapide dans lequel les prix des matériels ne cessent de baisser et les performances de s’améliorer. Acheter un ordinateur en respectant ces règles revient fréquemment à le payer le double de ce qui serait fait si le laboratoire utilisateur avait la liberté d’agir directement. Comment ne pas comprendre que des jeunes chercheurs sont profondément choqués de découvrir que commander par les filières administratives revient beaucoup plus cher que d’aller dans un magasin ? Certes, il existe des procédures dérogatoires. Elles permettent d’occuper les responsables des laboratoires en leur faisant rédiger divers rapports et autres justifications.
Une solution simple à ce problème et qui permettrait d’économiser beaucoup, en temps et en crédits, consisterait à laisser à chaque laboratoire la liberté de gérer au mieux ses crédits et à effectuer un contrôle a posteriori des dépenses. Évidemment les administrations centrales perdraient un peu de leur pouvoir…

L’organisation

Il y a une forte tendance à appliquer des règles censées permettre aux chercheurs d’exercer leur activité. En fait, on se retrouve fréquemment dans la situation paradoxale où ce sont les chercheurs qui doivent s’adapter à l’administration et non l’inverse. Quel est le responsable de laboratoire qui ne reçoit pas régulièrement des questionnaires dont on peut espérer qu’ils auront une autre finalité que de permettre de se chauffer en cas de pénurie de pétrole ou de charbon ?
Sur le plan de l’organisation, les grandes institutions ont une forte tendance à privilégier l’administration de la recherche, quitte à créer des conditions défavorables à cette dernière. Je donnerai un exemple vécu durant la période où j’assurais les fonctions de directeur scientifique de l’École supérieure de physique et de chimie industrielles de la ville de Paris. Cet établissement comporte une bonne quinzaine de laboratoires de taille humaine. Cela leur permet d’avoir des réactions rapides lors de l’évolution des thèmes de recherche. De plus, ces dimensions raisonnables permettent de minimiser les conflits inhérents à la cohabitation entre personnalités fortes. Bien des fois pendant cette période, j’ai dû m’opposer à des grands organismes qui auraient souhaité que je regroupe ces 15 laboratoires en deux grands laboratoires, l’un de physique et l’autre de chimie. Cela leur aurait permis de n’avoir qu’un interlocuteur unique pour chaque discipline, mais aurait engendré des conflits sans fin. Heureusement, grâce au statut exceptionnel de l’École qui dépend administrativement de la ville de Paris, j’ai toujours pu refuser, avec courtoisie, ces propositions. Je crains que des centres de recherche plus directement dépendants de ces grands organismes n’aient pas cette liberté. Là encore, l’administration doit être au service des chercheurs et non les chercheurs au service de l’administration.
Pendant cette période, j’ai également eu l’occasion de voir des attitudes étonnantes pour ne pas dire plus, de certains responsables qui s’opposaient à la création d’unités, qui n’auraient pas significativement émargé sur leur budget, simplement pour ne pas voir se créer des unités potentiellement concurrentes des leurs ou de celles dont ils avaient la responsabilité. J’ai par exemple à l’esprit un projet de création, au sein de l’ESPCI, c’est-à-dire dans un établissement très pluridisciplinaire comprenant des physiciens, des chimistes, des biologistes, des électroniciens, des informaticiens, des spécialistes des capteurs, etc., d’une petite unité dans un domaine en pleine émergence que, par délicatesse, je ne désignerai pas plus précisément. Cela aurait permis aux chercheurs de l’École de se familiariser avec ces nouvelles technologies et ainsi de leur donner des conditions propices à l’innovation, par un fort mélange de cultures. À cette occasion, j’ai même entendu un responsable me dire : « Nous avons investi beaucoup sur ce sujet dans un laboratoire qui est largement sous-utilisé. Comment voulez-vous justifier de créer quelque chose ailleurs ? De plus, si le chercheur pressenti venait quand même dans votre École il ne faudrait plus qu’il espère avoir des promotions ». C’est un exemple de danger, dans un organisme très centralisé, d’impact potentiellement dangereux de petits chefs devenus grands.

La valorisation de la recherche et les brevets

Sur ce point, les choses ont bien évolué depuis quelques années, sans qu’elles soient totalement idéales. Beaucoup de chercheurs réagissent encore négativement quand est évoqué le financement de travaux de recherche par le monde industriel ou le monde économique, laissant supposer qu’il existe une hiérarchie entre recherche fondamentale et recherche appliquée. Attention à la confusion entre mauvaise recherche fondamentale et recherche appliquée ! Rappelons qu’il existe, tant pour la recherche fondamentale que pour la recherche appliquée, de la bonne recherche et de la moins bonne.
Un sujet sur lequel le déclin de la France est facilement mesurable, c’est le domaine des brevets. En effet, les statistiques sont malheureusement là pour montrer que le nombre de brevets déposés par des Français diminue. On peut évidemment considérer que cela n’a pas d’importance et que le nombre de brevets n’est pas un critère à retenir. Ce serait extrêmement dangereux sur le long terme. En effet, la diminution constante du nombre des demandes de brevets aura pour conséquence directe qu’à un terme pas très lointain, l’industrie française deviendra totalement dépendante de licences ou d’entreprises étrangères.
Quelles sont les causes de cette situation ? La première est culturelle, avec un préjugé favorable pour ce qui est fondamental et un préjugé défavorable pour ce qui est appliqué. Avec les brevets, on se trouve évidemment dans cette deuxième catégorie. Pour combattre de tels préjugés, les pouvoirs publics et les grandes institutions de recherche ne font pas assez d’efforts pour valoriser leurs rares inventeurs. Il faudrait en effet montrer que l’inventeur apporte une contribution importante à la société par l’activité économique et donc les emplois qu’il crée. L’invention est un processus lent, contrairement à l’image qui en est parfois donnée dans les médias. C’est le résultat d’un travail important. Il suffit pour s’en convaincre de comparer les brevets américains et les brevets français. Les premiers sont très souvent faits de manière professionnelle et résultent d’un important travail de recherche alors qu’il arrive fréquemment que des brevets français soient un peu superficiels.
Une évolution encourageante peut être observée ces dernières années. Par exemple, le CNRS a organisé une grande fête en l’honneur de Pierre Potier qui est à la fois un grand chercheur et l’un des très grands inventeurs de cette institution. De telles manifestations ont certainement un impact psychologique important en montrant à l’ensemble des chercheurs qu’être chercheur mais aussi inventeur n’est pas perçu négativement mais est au contraire apprécié.
La deuxième cause est liée à la motivation du chercheur qui souvent pense que déposer une demande de brevet va l’empêcher de publier et donc nuire à sa carrière, à ses nominations et à ses promotions. Or, on peut très bien déposer un brevet et, dès le lendemain, publier un article scientifique ou présenter ses résultats à une conférence. Il y a donc un problème de formation des chercheurs et d’information sur la propriété intellectuelle. Ce problème peut être assez facilement résolu. Ainsi, l’institut Curie a entrepris depuis quelques années, sous l’impulsion initiale de son ancien président, Constant Burg, une politique de ce type, politique qui commence à donner des résultats spectaculaires.
La troisième cause, enfin, est d’ordre réglementaire. Chaque université, école ou grand organisme a son propre système de valorisation de la recherche et sa propre réglementation. À l’ESPCI, depuis sa création, le système est simple. Si un chercheur de l’École fait une invention et a l’esprit d’entreprendre au point d’engager, à titre personnel, les frais liés à un dépôt de brevet, à ses extensions et à son entretien, il est libre de le faire. Inutile de dire que celui qui tente cette aventure est déterminé à tout tenter pour réussir. Cela est bien utile quand on connaît les difficultés qu’il faut surmonter pour passer d’une demande de brevet à une réalisation industrielle et à un succès commercial. De nombreux exemples dans l’histoire de l’ESPCI montrent qu’une telle politique n’est ni honteuse, ni vouée à l’échec. En ce qui concerne le premier point, il suffit de rappeler que de grands scientifiques comme les Curie ont déposé des brevets. En ce qui concerne le second point, on peut citer l’aventure de l’imagerie ultrasonore qui a débuté avec les brevets du Sonar, déposés par Paul Langevin et certains de ses collaborateurs, qui a maintenant des retombées dans des domaines aussi variés que le contrôle industriel, la médecine, et la recherche.
Les règles applicables à la propriété intellectuelle varient largement d’un établissement à un autre. Certains s’inspirent de ce qui se fait dans le monde industriel en revendiquant la propriété des inventions réalisées par leurs chercheurs, tout en leur laissant la propriété de leurs écrits ou autres droits liés. Les responsables de cette activité sont parfois très compétents et très dévoués. Il arrive aussi qu’ils présentent les caractéristiques inverses. Dans le premier cas, la centralisation du système a des effets qui peuvent être bénéfiques, alors que, dans le second cas, les conséquences peuvent être catastrophiques. J’ai encore à l’esprit un responsable de la valorisation d’une grande université qui se vantait d’avoir réussi à faire payer une somme importante à des chercheurs qui, voulant valoriser leurs travaux, étaient prêts à reprendre à leurs frais les brevets correspondants, brevets que l’université avait décidé de ne plus entretenir pour des raisons d’économie. N’aurait-il pas été plus sage de ne les faire payer qu’après qu’ils eussent eux-mêmes commencé à avoir des recettes de cette action de valorisation et même à les aider à mettre au point leur invention ? Heureusement, ce responsable a été promu…

La création d’entreprises

Elle est extrêmement faible en France. Les lois et règlements en sont grandement responsables. Il a fallu attendre François d’Aubert, puis Claude Allègre, avec la loi sur l’innovation, pour autoriser des chercheurs à faire partie de conseils d’administration d’entreprises. Auparavant, une entreprise ne pouvait demander à un scientifique de faire partie de son conseil d’administration ou de son conseil de surveillance, sauf à lui donner une position de membre invité. N’était-il pas paradoxal de ne pouvoir associer pleinement à l’organe principal de direction d’une entreprise, des scientifiques alors que, justement, ils peuvent apporter un éclairage différent de celui des autres membres de tels conseils, qui ont eux une autre vision, financière ou industrielle par exemple ? Cette loi a représenté une évolution importante, mais des progrès, déterminants aussi, restent à accomplir.
Inutile de décrire les difficultés rencontrées par les entreprises nouvelles avec certains services de l’État et en particulier les services fiscaux. J’ai eu l’occasion de voir, à diverses reprises, comment ces services essaient de contourner les lois votées par le Parlement en interprétant de manière très défavorable aux entreprises et aux créateurs les textes existants. Ce faisant, ils ne rendent pas service à la collectivité car ils peuvent ainsi étouffer à la base des tentatives de valorisation qui auraient engendré beaucoup plus de richesse pour la collectivité que les quelques sommes récupérées. Des évolutions de la loi sont en préparation sur ce sujet ; espérons que le résultat sera à la hauteur des attentes.

Conclusion

Doit-on conclure de ce qui vient d’être dit que la recherche française et ses retombées économiques vivent un déclin irréversible ? Je pense que des solutions existent qui ne relèvent pas uniquement du montant des crédits alloués. Il faut repartir des chercheurs qui constituent le fer de lance de la recherche, les privilégier et non privilégier la gestion et l’administration. Il faut responsabiliser les opérateurs et acteurs de la recherche. Il est également important de faire des efforts pour que le grand public ne s’éloigne pas de la science. Les médias, à quelques exceptions près, ne jouent pas bien ce rôle. Pierre-Gilles de Gennes a parcouru la France en faisant des conférences scientifiques. Il est réconfortant de voir le succès qu’il a eu auprès des jeunes.
À l’École supérieure de physique et chimie industrielles de la ville de Paris, nous sommes en train de créer, un « espace des sciences » qui sera ouvert au public. Des visiteurs pourront venir dialoguer avec des chercheurs. Un tel projet vient compléter les merveilleuses maisons que sont le Palais de la Découverte et la Cité des Sciences à un moment où des obscurantismes inquiétants ressurgissent.
Les médias ont parfois tendance à privilégier le sensationnel au détriment du rationnel. On peut être surpris quand on voit un grand quotidien français, considéré par certains comme un modèle, publier six pages pleines sur la mémoire de l’eau alors que le même quotidien n’a jamais consacré une telle place à de véritables découvertes scientifiques.
Il faut aussi décentraliser le système et réduire des rigidités qui sont, pour ceux qui doivent les affronter quotidiennement, encore considérables. Est-ce logique de faire remonter jusqu’au siège de tel ou tel organisme la décision de recrutement d’un collaborateur ? Les chercheurs français sont créatifs et courageux. Il suffirait, pour mieux utiliser cet important potentiel, de libérer les contraintes et de laisser les énergies s’exprimer.

Légendes des photos
1) Dessin extrait d’un brevet déposé par Paul Langevin pour l’invention du sonar.
2) Cette caméra cardiaque est le résultat d’une recherche pluridisciplinaire menée à l’ESPCI en partenariat avec des laboratoires étrangers pour l’utilisation de chambres à fils en imagerie médicale.
3) Une start-up, Inventel, créée par des chercheurs issus de l’ESPCI, vient de lancer la commercialisation du plus petit téléphone DECT mains libres du monde.