La recherche française malade de la centralisation

La recherche française malade de la centralisation

Philippe Kourilsky

On a beaucoup parlé du déclin de la recherche française. Journalistes et chercheurs ont rassemblé sur ce point des informations chiffrées qui ont reçu depuis près d’un an une médiatisation importante. La notion de déclin est fondée sur un certain nombre de paramètres objectifs, qui sont pour l’essentiel médiocres par rapport à ceux d’autres pays européens. Toutefois, on peut et on doit se poser la question de savoir si nous n’observons pas aujourd’hui un malaise d’un autre ordre, lié à ces paramètres, mais qui les dépasse. Il est, en effet, surprenant de mesurer la vitesse à laquelle cette notion de déclin s’est propagée et l’adhésion qu’elle a immédiatement rencontrée. Par ailleurs, les causes de ce malaise sont multiples. Pour commencer, les problèmes de financement sont extrêmement sensibles et douloureux. Il suffit, pour en prendre la mesure, d’évoquer le découragement qu’éprouvent aujourd’hui les chercheurs face à la baisse de leurs financements au moment même où ceux-ci augmentent aux États-Unis et au Japon, (on comparera les 27 milliards de dollars du budget du seul National Institute of Health américain au 800 millions d’euros qui seront distribués annuellement, pour toute l’Europe, dans le cadre du 6e programme cadre pour les sciences de la vie), au point de donner l’impression que la compétition va devenir impossible. L’évolution rapide des champs scientifiques, la nécessaire redéfinition des frontières, des manières de travailler et des organisations, l’évolution des métiers, alimentent également leur malaise. Tout cela crée un sentiment général d’inadéquation, à la fois des financements et des structures, perçu par les chercheurs comme par les décideurs. Interpeller les uns ou les autres n’est pas la solution. C’est sur ce sentiment général d’inadéquation que je souhaite ouvrir un espace de réflexion.

Pour une stratégie cohérente de financement

La faiblesse des financements privés ou publics ne saurait être éludée. Ses conséquences se répercutent sur l’ensemble du système de recherche. Personne ne contestera le fait que l’État doit mieux utiliser les ressources publiques investies dans la recherche en évitant de renflouer ce qui marche mal pour soutenir ce qui marche. Ceci requiert néanmoins des dispositifs d’évaluation plus rigoureux et précis que ceux dont nous disposons à l’heure actuelle. L’un des principaux problèmes que rencontre aujourd’hui la puissance publique est en effet lié à l’absence de véritables instruments d’évaluation du système qu’elle est censée contrôler. On nous incite par ailleurs à rechercher des financements privés. Pourquoi pas ? Encore faudrait-il être cohérent et ne pas reprendre d’une main ce que l’on offre de l’autre. Or, l’État ne fait pas autre chose lorsque le ministère des Finances, de façon assez surréaliste, s’apprête à fiscaliser les revenus de la recherche. D’un côté, on prétend donc alléger la fiscalité des donateurs, de façon relativement modeste il est vrai et, de l’autre, on veut taxer les revenus des fondations et alourdir, pour tous, la fiscalité des revenus de la recherche. Ces dispositions sont critiques pour une institution comme l’Institut Pasteur dont 26 % des ressources proviennent du mécénat et 40 % de la valorisation de la recherche.
Un autre problème lié au financement concerne les salaires des chercheurs qui ne sont plus compétitifs. Dans ce pays, on a pu, pendant des décennies, acheter les meilleures intelligences en échange de la stabilité de l’emploi à un niveau de salaire médiocre. Ce système est désormais dépassé : les jeunes chercheurs les plus brillants projettent de plus en plus leur carrière sur un marché international. Ils ont une confiance suffisante en eux et le fait de bénéficier d’un emploi stable n’est pas forcément leur priorité. Ils savent qu’au bout d’un contrat de cinq ans, ils retrouveront un poste ailleurs. La stabilité de l’emploi n’est donc plus un moteur aussi efficace qu’elle l’a été.
Ces problèmes de financement ne sont pas propres à la France. Ils touchent la plupart des pays d’Europe et l’Union européenne qui ne joue pas toujours son rôle en ce qui concerne, notamment, les grands équipements. Il est remarquable que la séquence du génome de la levure ait été produite en 1996 par un consortium européen, alors que, cinq ans plus tard, la séquence du génome humain a été faite, en très grande majorité, aux États-Unis.
Même s’ils sont bien réels, les problèmes de financement de la recherche en France ont servi, me semble-t-il, de paravent aux acteurs concernés par la politique de la recherche, y compris aux chercheurs, pour s’abstenir de remettre en cause ses structures. Ni les politiques, ni les chercheurs n’ont su les faire évoluer. Or, une collectivité incapable de se réformer prend de grands risques, comme le montre l’évolution de la médecine publique. Nous vivons un phénomène du même ordre dans le domaine de la recherche. Les chercheurs n’ont jamais manifesté la volonté de s’auto-réformer, ni proposé les évolutions qui auraient été nécessaires. Bien entendu, ils ne sont pas les seuls responsables. La puissance publique et les décideurs politiques ont leur part de responsabilité dans cet immobilisme. Les choses en auraient été autrement si les chercheurs avaient de leur propre initiative proposé des cadres de réflexion adéquats et entamé un dialogue constructif, même au prix d’un rapport de force avec l’appareil politique.

Les dérives d’une architecture mal pensée

Dans la plupart des analyses dont j’ai eu jusqu’ici connaissance, on remet en cause des caractéristiques fonctionnelles des structures. C’est avant tout la rigidité du statut de fonctionnaire qui est stigmatisée, le fait que pour recruter une secrétaire à Poitiers il faille un concours national, etc. Tout ceci est bien connu. En revanche, il est plus rarement question de l’architecture du système.
Or, c’est là que se situent en France les véritables problèmes. Et faute de le reconnaître, on se condamne à ne jamais aboutir à une solution viable. Cette architecture est bancale pour deux raisons. D’abord, les universités ne remplissent pas leur rôle au niveau de la recherche. Il existe à ce niveau une lacune bien identifiée, bien réelle, qui n’est pas indépendante de l’existence parallèle des grands organismes de recherche, ni du système des grandes écoles. Je ne discuterai pas ce premier problème issu d’un état de fait dont les universités ne sont pas les seules responsables.
Ensuite, ce qui me paraît critique, c’est que nous vivons dans un système à ce point centralisé, que nous n’en voyons plus ni les limites ni les contraintes. Les dérives structurelles qu’entraîne ce centralisme sont extraordinaires. Il est anormal par exemple, même si l’on force un peu le trait, qu’un ministère se transforme en agence de moyens, comme cela arrive, et gère en direct des centaines ou des milliers de dossiers qui lui parviennent après appels d’offres, le tout pour distribuer quelques millions d’euros. Ce n’est pas son rôle. Il n’est pas davantage acceptable que nos organismes de recherche prolifèrent et qu’il en naisse toujours de nouveaux sans que d’autres disparaissent. Leurs structures sont à ce point complexes que l’on est dans l’incapacité d’en évaluer les performances. Des chevauchements excessifs obscurcissent les missions des uns et des autres. Et ces organismes, déjà trop nombreux, n’ont généralement pas les moyens de leurs objectifs. Ils sont non seulement des agences de moyens mais aussi des opérateurs directs de la recherche. Ce sont les universités qui devraient jouer en la matière un rôle majeur, ce qui n’est pas le cas. Enfin, sur le terrain, on observe qu’en raison de l’accroissement de la technicité et de la multiplication des acteurs, ceux-ci s’épuisent à discuter, à s’efforcer de rassembler des moyens, au prix d’une perte de réactivité énorme et d’un grave obscurcissement du paysage. Celui-ci est d’autant plus opaque que tout remonte le plus souvent à Paris. C’est au niveau central que finissent par être réunis au terme de mois, voire d’années de discussion, les moyens nécessaires à la moindre opération significative.

Associer savoir et savoir-faire : la création du « campus de recherche »

Notre système est donc bancal. Il faut le revoir dans son ensemble et le reconstruire en partant d’une définition de l’unité de production des savoirs et des savoir-faire. Cette réflexion essentielle est relativement simple à mener. Il ne s’agit pas de réinventer la roue. Il nous suffit d’observer le fonctionnement des systèmes performants à l’extérieur de l’Hexagone. Ceux-ci sont tout simplement organisés autour d’une unité clairement identifiée, qui fonctionne depuis des décennies à la satisfaction à peu près générale, avec une efficacité démontrée. Dans beaucoup de pays développées, cette unité porte un nom : le campus de recherche. Ces campus sont généralement universitaires. On touche ici du doigt une difficulté de notre pays, à savoir que, en l’état actuel des choses, ce n’est pas, et ce ne peut être immédiatement le cas. Il faut donc inventer une notion particulière de campus à la française qui reviendrait à fabriquer une sorte de PACS entre les universités locales et les organismes de recherches qui opèrent au niveau national. Cela passe probablement par la mise sur pied d’une entité juridique nouvelle, dénommée « campus de recherche », qui associe de la manière la plus efficace les organismes de recherche, les universités et, s’il y a lieu, les financements privés.
Qu’est-ce qu’un campus ? La définition doit être assez claire afin d’éviter tout malentendu. Un campus est une entité qui possède un double périmètre, géographique une certaine unité de lieu facilitant la communication et thématique (ce qui n’exclut pas la pluridisciplinarité). Il s’agit en outre d’une entité dotée d’une très grande autonomie. Ainsi, il lui appartient de définir sa stratégie, ses projets, ses missions, qu’elle défend et pour lesquels elle rassemble les financements et les moyens au sein d’un système concurrentiel. C’est à cette seule condition : repartir d’une entité simple, placée à la base du système, que l’on parviendra à recadrer efficacement l’ensemble du fonctionnement de la recherche française. Pour quelles raisons ? Parce que, dans le domaine scientifique, autonomie et créativité vont de pair. Parce que leur réactivité est ainsi accrue. Et parce qu’ils produiront des projets et des résultats effectivement évaluables, ce qui est rarement le cas aujourd’hui.
Ensuite, c’est aux organismes nationaux d’évaluer et de financer ces projets, renouant ainsi avec leur vocation première d’agences de moyens et d’objectifs. Ce qui signifie également que, dans un système de ce genre, les organismes de recherche doivent déléguer leurs moyens à ces entités ainsi que l’autorité qui permet de les gérer. Un campus n’a de sens que s’il est dirigé. Il ne peut être convenablement dirigé au niveau local que s’il ne reçoit pas une délégation d’autorité. Il s’agit là d’une évidence absolument criante que nous sommes les seuls à ne pas voir. De l’étranger, notre système est regardé, parfois avec admiration en raison de la capacité que nous avons à gérer parfois de très grands ensembles comme le CNRS, mais souvent avec beaucoup de scepticisme quant à l’efficacité des dispositifs, tout simplement parce que nous n’avons jamais été capables de mettre en place ces structures délocalisées, autonomes, compétitives que sont les campus de recherche. Et qu’on n’aille pas m’opposer l’exemple des Instituts fédératifs de recherche (IFR). Ceux-ci sont loin d’être de véritables campus ou même l’amorce de ceux-ci. Faute d’autorité et de moyens, il est inconcevable de les transformer en campus de recherche à moins d’en changer radicalement la définition. À la condition de reconstruire le système sur des bases plus saines, les dysfonctionnements devraient disparaître aux échelons supérieurs. Les organismes de recherche devront se limiter à leur mission d’agences de moyens et d’objectifs, missions qui devront être intelligibles pour le grand public, mais également évaluables. Ils auront à assurer la transversalité entre les campus autonomes. Il sera alors beaucoup plus facile d’en rationaliser l’existence et le nombre. Par voie de conséquence, le ou les ministères devront à leur tour renoncer au rôle d’agences de moyens pour devenir les concepteurs mais aussi les garants, des stratégies nationales en gardant la haute main sur la distribution des enveloppes budgétaires aux organismes de recherche.
Après avoir longuement réfléchi à la question, et sans prétendre en détenir toutes les clés, je suis désormais convaincu que la structuration des campus de recherche est le plus petit acte nécessaire et suffisant pour démarrer une réforme de fond. On notera incidemment que le fonctionnariat des chercheurs, à mon sens trop souvent critiqué pour de mauvaises raisons, constitue au contraire un atout pour mettre en place ce genre de structure. Il devient, en effet, relativement facile de bâtir des entités locales qui bénéficient du dénominateur commun apporté par le fonctionnariat d’une partie du personnel. Une action ou des actions de ce genre ne sont pas hors de portée, ni extraordinairement coûteuses, même si elles choquent nos habitudes nationales de centralisation, et sont absolument capitales pour réformer notre système. Sans oublier les universités qui, mises en position d’être tirées vers le haut et vers la compétitivité, en tireront pour leur part des bénéfices considérables.

Un nouveau colloque de Caen ?

Une fois tracées les voies de la réforme, comment traduire celle-ci au niveau des décideurs publics ? Dans la mesure où réfléchir au rôle de la recherche est toujours utile, et redéfinir la place de la recherche dans un milieu, une société qui ont beaucoup évolué est évidemment important, on peut juger nécessaire la tenue d’un grande conférence nationale qui reprendrait à son compte l’ambition qui fut celle du colloque de Caen. Cette démarche permettrait de progresser dans l’analyse de la manière dont la recherche doit satisfaire les besoins sociaux. Je doute, en revanche, qu’une telle conférence donne naissance aux réformes des structures espérées. Ce n’est pas dans les grandes assemblées que l’on s’attaque efficacement aux problèmes d’organisation. De plus, l’urgence de la situation ne peut qu’inciter la puissance publique à agir sans plus attendre. Les politiques ont pris conscience de l’ampleur des problèmes qui concernent la recherche. Les gouvernements, les uns après les autres, expriment leur souci de voir l’argent public bien utilisé. Les politiques, comme les citoyens, ont besoin d’avoir confiance dans leur système de recherche, de croire en une organisation qui leur garantisse que l’on « n’arrose pas le sable ». Si, chercheurs et universitaires, nous prenons l’initiative de développer rapidement des réformes de structure qui sont, en fin de compte, à notre portée, cela rétablira la confiance entre les différents intervenants et les financements suivront. À l’inverse, si nous restons inertes, il est à craindre que toutes les discussions qui pourraient se dérouler au sein d’une assemblée, aussi prestigieuse soit-elle, demeurent lettre morte. Il est donc urgent de ne pas attendre.