Le discours sur le déclin de la recherche : un indicateur du besoin de connaissances et de débat

Le discours sur le déclin de la recherche : un indicateur du besoin de connaissances et de débat

Rémi Barré

Une situation insaisissable

Depuis quelques mois, il est convenu d’évoquer le « déclin » de la recherche française, au point que celui-ci est désormais considéré par beaucoup comme un fait acquis. Sur ce thème se greffent des discours complémentaires, que l’on voit également fleurir depuis un an et demi, à savoir le désintérêt des jeunes pour les sciences, lequel irait de pair avec une défiance croissante du public vis-à-vis de la science et des innovations qu’elle permet (par exemple les OGM), ainsi qu’avec la fuite des cerveaux vers des cieux plus propices à l’activité de chercheur. Récemment, le problème des coupures de crédits des organismes de recherche, conduisant à une brutale crise financière des laboratoires, a produit l’étincelle qui fait fonctionner le détonateur médiatique : la grande presse fait désormais écho aux problèmes que rencontre en France le secteur de la recherche.
Tous ces éléments pourraient être l’occasion d’une remise à jour du « contrat social » entre la nation et ses chercheurs à travers une modernisation dont chacun comprend la nécessité, même si ses termes sont, bien entendu, à définir collectivement. Force est de constater cependant que le débat peine à se construire et donne davantage le sentiment d’une agitation vaine que d’avancées vers des solutions élaborées à partir de diagnostics et de visions partagées.
Le risque existe alors d’une spirale dangereuse où la banalisation du discours sur le déclin, associé à des polémiques obscures, aggrave la perte de crédibilité des acteurs de la recherche vis-à-vis des politiques et vis-à-vis des jeunes en particulier. D’où, alors, une absence de volonté politique pour effectuer les réformes nécessaires et, logiquement, un moindre financement, d’où une moindre attractivité… C’est le cercle vicieux dont on a quelques raisons de penser qu’il est déjà enclenché.
Si l’on refuse de considérer ce scénario comme une fatalité, comment alors tirer parti de cette situation insaisissable et potentiellement délétère, mais qui a le mérite de mettre les protagonistes (acteurs de la recherche, politiques, entreprises, associations, grand public) « au pied du mur » ?
Nous nous proposons d’éclairer un aspect de cette question en nous intéressant aux aspects cognitifs du problème posé.
Pour cela, nous allons examiner dans un premier temps ce que nous apprennent les indicateurs sur la question du « déclin » de la recherche française ; nous allons identifier dans un deuxième temps les initiatives et actions que ces leçons suggèrent, pour aborder, dans un troisième temps les facteurs freins et moteurs à l’émergence d’un scénario alternatif.

Des indicateurs non interprétables en termes de déclin par défaut d’analyses complémentaires

Disons d’emblée que les indicateurs dont nous disposons ne permettent pas de conclure à un déclin global de la recherche française comme certains le prétendent. On constate effectivement des évolutions de plusieurs macro-indicateurs qui posent question, mais dont l’interprétation est loin d’être évidente.
Prenons par exemple le score modeste de la recherche française sur l’indicateur de citations , qu’on interprète comme démontrant l’insuffisante qualité de la recherche de notre pays. En y regardant de plus près, on s’aperçoit que le niveau de l’indicateur s’explique en réalité par celui de la recherche médicale, qui est faible, ce qui ne traduit pas nécessairement une qualité insuffisante de cette discipline . Le facteur qualité de la recherche n’est, en effet, qu’un facteur parmi d’autres et, dans la mesure où les analyses précises permettant d’expliquer le niveau de l’indicateur, n’ont pas été menées, on ne saurait conclure. De la même façon, les interprétations de la baisse de la part de la France dans le nombre de brevets inventés au niveau mondial sont multiples , mais là encore faute d’investigations, il est impossible d’avoir une véritable compréhension du phénomène, seule façon de déduire des indicateurs un diagnostic sur l’état de la recherche française.
Quant à la fuite des cerveaux, le fait majeur est la faiblesse des flux de scientifiques français vers les États-Unis comparés à ceux provenant du Royaume-Uni ou d’Allemagne, et le nombre encore plus faible de chercheurs français qui restent aux États-Unis. De même, la désaffection pour les études scientifiques doit être relativisée : la diversification de la formation des jeunes n’est pas un mal en soi dans une société où les services prennent de plus en plus d’importance et, qui plus est, le nombre d’ingénieurs et de docteurs français se compare favorablement avec celui des pays développés.
Ainsi, ces indicateurs représentent des clignotants, pas nécessairement interprétables en termes de diagnostics de la situation de la France, ceci en raison de leur caractère très global et de l’insuffisance des analyses pour identifier les causes précises de leur valeur numérique.

Le paradoxe apparent du déficit de connaissances

À défaut de nous fournir un diagnostic fiable de la performance de la recherche française, les indicateurs révèlent un défaut de connaissance sur le système de recherche français.

Des indicateurs mais pas d’analyses aval. Grâce à la création de l’OST , en 1990, nous disposons d’une batterie conséquente d’indicateurs, qui viennent s’ajouter à ceux, plus généraux, produits par l’OCDE et la Commission européenne. Mais cet acquis, pour important qu’il soit, ne peut répondre à la question de l’évaluation et du diagnostic du système de recherche. Les chiffres bruts, fussent-ils des indicateurs, n’ont pas, en effet, de signification en soi et un indicateur ne saurait fonder un diagnostic qu’une fois comprises les raisons de son niveau ou de son évolution. Or, le débat sur le déclin de la recherche française révèle précisément que les analyses en aval des indicateurs, pour passer de la connaissance d’un chiffre à un diagnostic, n’ont pas été faits, ou du moins pas au niveau nécessaire .
De nombreuses évaluations mais pas de validation ni de cumulativité des résultats. Il existe en France des institutions telles le CNER , le CNE et le CSRT dont la mission est d’évaluer les composantes du système de recherche ; de nombreux rapports ont été publiés ces dernières années avec le même objectif, sans compter divers rapports de l’IGAENR et de la Cour des comptes. Ces activités ont pour fonction d’étudier les différentes facettes du système de recherche. Comment expliquer le déficit de connaissances alors que se multiplient les évaluations d’institutions, de programmes, d’instruments et de politiques ?
Il y a, à notre avis, deux raisons majeures à cet état de fait, à savoir le cloisonnement et la dispersion de ces travaux et leur élaboration confinée au milieu administrativo-politique à l’exclusion de la communauté des chercheurs spécialisés dans l’analyse des politiques publiques, la gestion de la recherche, l’économie de l’innovation, notamment. Il n’y a guère de travaux empiriques, et lorsque tel est le cas, les déficits méthodologiques empêchent que les démonstrations soient probantes et fassent réellement progresser la connaissance.
Il en résulte que les données recueillies ne font pas l’objet de critique méthodologique, que les analyses et interprétations ne sont pas débattues entre spécialistes : bref, les travaux ne font pas l’objet de validations scientifiques, et par voie de conséquence il n’y a ni diffusion hors de cercles très étroits, ni cumulativité des travaux. Ceci conduit au total à ce qu’il faut bien appeler la portée fort limitée au plan cognitif de ces activités. Au fond, ces évaluations ont davantage une fonction rhétorique que cognitive. La preuve en est, entres autres, le caractère très général, voire lénifiant, des recommandations auxquelles ces évaluations aboutissent.

Le déficit de connaissances : cause et conséquence du malaise actuel

Il y a donc coexistence d’une situation où on dispose d’indicateurs et où les évaluations sont nombreuses, avec une situation de pénurie de connaissances pertinentes et partagées sur le système de la recherche. De fait, la France est parmi les grands pays scientifiques l’un de ceux qui a produit le plus de rapports officiels sur sa recherche et l’un de ceux qui a le moins développé les travaux de recherche concernant sa recherche publique. Tout se passe comme si plus on avançait sur le premier aspect, plus le second était occulté : à quoi bon, effet, un énième travail, si on dispose déjà de pléthore de rapports ? Il y a là un cercle vicieux que met bien en évidence le discours sur le déclin .
La difficulté à produire des connaissances apparaît ainsi comme étant cause et conséquence du malaise actuel :
– cause du malaise dans la mesure où le déficit de connaissances sur le système de recherche ne peut que peser lourdement sur toute tentative pour penser et construire l’avenir ;
– mais aussi conséquence de ce malaise, dans la mesure où le cercle vicieux évoqué ci-dessus exprime au fond la défiance entre les acteurs concernés et leur incapacité à rechercher ensemble les voies d’une évolution nécessaire dont la production de connaissances partagées pourrait être une des modalités.
Si le discours sur le déclin est fragile dans les indicateurs qu’il invoque, l’écho qu’il trouve en fait un révélateur de l’existence d’un problème de fond, dont on voit qu’il a une dimension cognitive importante. Comment alors briser le cercle vicieux du blocage de la production de connaissances évoqué ci-dessus ?

Remédier au déficit de connaissances suggère des pistes ayant une incidence sur la dynamique même du changement

Nous faisons ici l’hypothèse que l’importance des enjeux d’une recherche performante et la profondeur du malaise des chercheurs conduit l’ensemble des acteurs à agir pour élaborer des évolutions du dispositif. Une des actions à envisager est la production de connaissances pertinentes, fiables et partagées sur le système de recherche. Il convient de ne pas se cacher la complexité intrinsèque du système qu’on cherche à comprendre , ainsi que celle des questions abordées . Nous esquissons ci-après deux aspects d’une telle action.

Un programme de recherche finalisée articulé aux activités d’évaluation

L’idée serait de construire un programme de recherches finalisées portant sur des points-clés du système de recherche, élaboré en tenant soigneusement compte de l’état national et international des connaissances et des besoins des acteurs partenaires de la politique de recherche. Ceci implique que l’on mette en place en place un dispositif de production de connaissances certifiées, donnant toute leur place aux débats contradictoires entre spécialistes, aux publications dans les revues internationales traitant des questions de gestion de la recherche et de politique scientifique.
Comme dans toute recherche finalisée, la validation entre spécialistes est nécessaire mais pas suffisante : les résultats devront être discutés avec les acteur sociaux concernés en sorte que les connaissances produite soient partagées. Ceci implique la mise en place de colloques et séminaires, mais aussi d’évaluations multi-acteurs du programme de recherche considéré.
En parallèle, des évaluations d’institutions, de programmes, d’instruments et de politiques devraient être mises en place, qui se distingueraient au moins sur quatre aspects essentiels de ce qui a été fait jusqu’à présent :
– les termes de références des évaluations renverraient à des questions élaborées en commun par les acteurs de la recherche ;
– ces travaux seraient coordonnés entre les diverses instances concernées ;
– leurs aspects analytiques seraient réalisés selon des méthodes transparentes et validées scientifiquement ;
– leurs résultats feraient l’objet de débats, d’une part, entre spécialistes pour la validation et l’accumulation « scientifique » et, d’autre part, entre acteurs de la recherche pour la validation et l’accumulation « sociale », les deux n’étant d’ailleurs pas complètement séparées.

Des dispositifs d’interprétation collective des résultats et de mise en perspective pour l’action : les opérations de prospective
Au-delà de ces travaux relativement ciblés, il convient que soit créé un dispositif permettant d’intégrer ces connaissances et ces résultats dans une perspective plus large et de leur donner une traduction en termes d’orientation de politiques et d’actions pour mettre en œuvre ces orientations.
Ceci pourrait se faire dans le cadre d’opérations de « prospective stratégique », qui consistent précisément à appréhender, en impliquant les acteurs de la recherche, un ensemble large de paramètres qui influent sur la dynamique du système de recherche, ceci en se donnant un horizon à moyen et long terme permettant de dépasser les effets de conjoncture. Il s’agit d’élaborer une vision de ce que nous voulons être, de ce que nous voulons faire et comment. De telles opérations sont des processus participatifs produisant de « l’intelligence collective ».
De telles opérations ont besoin des connaissances produites par les activités de recherche et d’évaluation évoquées ci-dessus, mais en même temps elles les dépassent en les intégrant dans une dynamique différente. Dynamique qui, elle-même, génère de nouvelles demandes et de nouveaux axes de travail pour l’évaluation comme pour la production de connaissances.
Ainsi, peut s’enclencher un cercle vertueux où la production de connaissance appelle le travail collectif des acteurs de la recherche, qui facilite alors des processus d’interaction et de construction de l’avenir, c’est-à-dire des processus socio-politiques. Ceux-ci, à leur tour, produisent de nouvelles interprétations et de nouvelles questions…

Des émergences à considérer

Parmi les événements récents, deux pourraient s’inscrire dans la logique ci-dessus :
– le 6e Programme-cadre de la Commission européenne va permettre la création du réseau d’excellence PRIME qui réunit les principales équipes européennes dans le domaine de la gestion de la recherche publique et de la politique scientifique. Plusieurs équipes française seront impliquées dans ce réseau qui va donner leur l’assise et la masse critique nécessaires pour que les chercheurs en ce domaine jouent le rôle qui devra être le leur si un programme de recherches finalisées ambitieux est lancé ;
– une opération de prospective appelée FutuRIS a été engagée par l’ANRT début 2003. Elle consiste à produire pendant une année, un certain nombre de dossiers d’analyse et de scénarios possibles concernant le système national de recherche et d’innovation. La seconde année devrait être l’occasion pour les acteurs de la recherche de débattre du futur afin d’éclairer la politique de recherche et d’innovation et de préparer des réformes nécessaires.

Conclusion

Produire des connaissances peut être un facteur porteur d’une dynamique de changement, dès lors que les choses sont envisagées avec assez d’ambition et de rigueur. On peut espérer que l’écho que trouve le discours sur le déclin de la recherche, qui témoigne de l’inquiétude et de la frustration des acteurs de la recherche, pourra déclencher la décision de produire des connaissances : c’est en effet sur cette question qu’achoppe ce discours, par ailleurs porteur d’espoir.
Les émergences évoquées ci-dessus pourraient être considérées comme des opportunités dans cette perspective : les acteurs de la recherche le voudront-ils, le pourront-ils ?