Pour une politique nationale de la recherche

Pour une politique nationale de la recherche

Jean-Louis Crémieux-Brilhac

Il m’a été demandé de paraître ici en tant qu’historien, mais avant tout en tant que mémoire, en quelque sorte en tant que survivant du phénomène collectif que fut la véritable mobilisation en faveur de la recherche scientifique des années 1950/1960. Le point de départ officiel de cette mobilisation se situe il y a exactement cinquante ans, le 23 juin 1953, avec le premier discours d’investiture de Mendès France, proclamant l’exigence d’une politique nationale de la recherche : « La République a besoin de savants. Leurs découvertes, le rayonnement qui s’y attache et leurs applications contribuent à la grandeur d’un pays. Or, les crédits de la recherche sont dérisoires et il est attristant, mais significatif que la France n’ait plus reçu aucun prix Nobel scientifique depuis 1937 ». Le point d’aboutissement se situe en décembre 1958, avec la décision prise par le gouvernement du général de Gaulle d’instituer un délégué général à la recherche.

Lorsque la recherche était une priorité nationale…

Le fait est, comme François Jacob le rappelle volontiers, que deux chefs de l’exécutif et deux seulement, Mendès France et de Gaulle, ont, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, considéré la recherche scientifique comme une priorité nationale, le premier l’ayant conçue et voulue telle, le second l’ayant mise en œuvre.
On connaît la suite : l’extraordinaire essor de la recherche scientifique qui s’ensuivit pendant un quart de siècle, grâce aux réformes et aux moyens appliqués dans les années 1960 sous l’impulsion de Pierre Piganiol, bâtisseur de la Délégation à la recherche, de concert avec l’action de Pierre Lelong à l’Elysée. De tout cela, j’ai été, pour ma part, témoin et modeste acteur : j’ai été, pendant quinze ans, auprès de Pierre Mendès France, l’organisateur de tous les colloques sur l’enseignement et la recherche fomentés sous son égide, à commencer par le colloque de Caen de 1956, et j’ai été associé, pendant les six premiers mois du gouvernement de Gaulle, aux réflexions et aux débats qui ont conduit à l’institution d’un délégué général à la recherche.
Or, la crise grandissante de notre recherche scientifique a certains traits communs avec celle d’il y a cinquante ans, en dépit d’une conjoncture toute différente.
En premier lieu, les lendemains de la Deuxième Guerre mondiale avaient vu un profond renouvellement du paysage intellectuel et des avenues ouvertes à la science, sous l’impact de la génétique, de la physique atomique et, des débuts de l’informatique. Aujourd’hui, progrès et mutations ont été si amples que notre vision même du monde, des pouvoirs et des risques de l’action de l’homme, et nos responsabilités envers l’humanité et notre planète en sont, plus encore, renouvelées.
Deuxième trait commun de contexte : le surgissement, au milieu du XXe siècle, de deux compétiteurs super-géants, les États-Unis et l’URSS, qui misaient, par des voies différentes, mais à un rythme impressionnant, sur l’expansion scientifique et technique. Nous sommes affrontés aujourd’hui à l’écrasante prépondérance américaine, mais dans un environnement économique qui est loin de celui des « Trente glorieuses ».
Troisième analogie de contexte : l’indifférence des pouvoirs publics et des élites politiques, ou du moins ce qui nous semble tel, le domaine de l’espace mis à part. Puis-je rappeler que dans les années 1950, trois parlementaires en tout et pour tout se sont intéressés vraiment aux problèmes de la recherche, le radical Mendès France, le socialiste Jules Moch et le gaulliste Michel Debré ? Si je parle d’une sorte de désintérêt de presque tous nos dirigeants actuels depuis quinze ans, m’est-il permis de témoigner que lorsque, en 2001, je multipliai les démarches pour faire admettre, à l’approche de l’élection présidentielle, qu’une relance de la politique de la recherche était non seulement une nécessité nationale, mais constituait un thème de campagne porteur, il me fut signifié, en chaque occasion, que l’élection présidentielle se jouerait sur la sécurité ?
Certes, les changements par rapport aux années 1950 sont, par ailleurs, considérables et je ne sous-estime nullement les réformes intervenues. Nous avons bataillé pour la création d’une autorité politique de la recherche, nous avons aujourd’hui un ministère de la Recherche et une ministre lucide et de bonne volonté, ce qui ne nous empêche pas de nous demander si nous avons une politique de la recherche. Le temps n’est plus où Jacques Monod dénonçait l’immobilisme d’universités qui comptaient, pour l’ensemble de nos facultés des sciences, une chaire de génétique et deux de biochimie, quand pullulaient les chaires traditionnelles de zoologie et de botanique. Entre-temps, la génétique a obtenu son dû, ses succès et ses prix Nobel : j’entends même déplorer que son primat justifié soit poussé au point que soient, par contrecoup, hypothéqués les développements nécessaires dans les domaines de la biologie générale. Là où l’on déplorait l’étranglement de la psychologie et de la sociologie, j’entends déplorer la pléthore d’étudiants fourvoyés dans ces disciplines.

Des errements durables

Mais je suis en même temps troublé, en me penchant sur ce passé, de voir à quel point des questions que l’avant-garde de la communauté scientifique formulait alors se posent, mutatis mutandis, aujourd’hui. Je livrerai dans le désordre quelques souvenirs.
Problème des brevets ? Notre balance du revenu des brevets, excédentaire avant la guerre, ne cessait de se dégrader. C’est bien pire aujourd’hui. Certes, il ne s’agit pas là directement de la recherche fondamentale. Mais je crois entendre, en 1957, le patron de l’époque de Kodak France, Landucci, qui était une autorité industrielle et un bon commerçant, dire que l’important était ce qu’il appelait « la recherche du ciel bleu », la recherche désintéressée, sans débouchés apparents, car c’était celle qui pouvait porter les plus gros dividendes : aussi la finançait-il. Et je crois entendre au même moment Jean Coulomb, tout nouveau directeur général du CNRS, dire que les relations université-industrie étaient trop souvent considérées en France comme une maladie honteuse. Elles n’en sont plus là.. Mais sont-elles ce qu’elles devraient être ? Je me réjouis qu’on souhaite détaxer les entreprises innovantes. Je me reporte mélancoliquement aux recommandations de Caen définissant ce que devaient être ces détaxations et les mesures fiscales visant à favoriser les revenus de la recherche.
Recrutement des hommes, désaffection des jeunes pour les sciences ? Un rapport d’il y a cinquante ans établissait que le rendement d’un ingénieur ou d’un chercheur était double si l’on plaçait à côté de lui trois techniciens. C’était 10 000 par an qu’il aurait fallu former, alors que la promotion ne dépassait pas 1 200. Nous en formions trois fois moins que l’Allemagne. 20 % seulement des étudiants allaient vers les sciences contre 40 % en Allemagne. Pour 129 postes mis au concours d’agrégation de mathématiques de 1955, il y avait eu 198 candidats et 38 admis. On en avait conclu qu’il fallait surpayer les scientifiques, d’où la création d’une prime de recherche qui, malgré certains effets pervers, fut efficace pendant un temps. Quand j’entends déplorer que trois années de taupe et le prestige de Polytechnique détournent de la recherche une partie de notre jeune élite scientifique me reviennent à l’esprit la visite que Mendès France m’envoya faire à Louis Armand, précisément à ce propos, et la réponse d’Armand : « La France est un pays qui, tous les cinquante ans, est menacée de foutre le camp (sic) ; elle a besoin de noyaux durs. L’X est un de ces noyaux durs. N’y touchez pas ! » On se borna à créer ce qu’on appela alors « la botte recherche ». L’X est resté l’X.
Insuffisance de certains salaires – j’y reviens et impossibilité de libre recrutement ? J’entends Hans Halban, le compagnon de Joliot, me confier qu’il serait hors d’état de construire et de faire fonctionner le grand accélérateur linéaire d’Orsay sans sa caisse noire, alimentée par la Fondation Ford, qui lui permettait de payer ses techniciens à leur prix et de s’offrir le concours au noir de trois spécialistes étrangers. Pourquoi faut-il que nous entendions aujourd’hui des griefs analogues ?
Conservatisme des structures et copinage ? J’entends Lichnérowicz affirmer qu’un thésard ne devrait plus être avoir son premier poste de maître de conférences dans l’université où il a soutenu sa thèse, affirmer aussi qu’il n’était pas admissible qu’un chercheur ne soit pas aussi, même à temps très limité, un enseignant.
Abus des réglementations et vieillissement des structures ? J’entends Jacques Monod définir au colloque de Caen ce qu’il tenait pour les trois tares fondamentales : outre l’insuffisance des moyens en personnel et en matériel et la médiocrité des carrières, il dénonçait la rigidité des structures administratives et réglementaires. « Il est essentiel, concluait Mendès France, que ni les usines, ni les laboratoires de facultés ou du CNRS ne soient paralysés par de règlements qui, avec le temps sont devenus des carcans, stérilisant les audaces et réduisant l’efficacité ». Notre Premier ministre en dirait peut-être autant. Mais à la préoccupation d’aménager de larges zones de pouvoir délégué, Mendès France ajoutait la volonté politique et l’imagination créatrice dans le cadre de ce qu’il faut appeler une politique d’avenir à larges perspectives. Sans doute les dirigeants des années 1950-1960 n’avaient-ils pas à régler les problèmes des retraites et de la sécurité sociale. Ils en avaient d’autres qui s’appelaient l’Indochine et l’Algérie. Ils n’ont pas empêché le formidable essor de la recherche et du développement dû aux gouvernements du général de Gaulle.
Je me réjouis d’apprendre que la lutte contre le cancer est une priorité nationale. Je ne voudrais pas qu’elle se limite à la multiplication des mammographies.
Et combien faudra-t-il d’années pour que soit mise en œuvre une politique d’évaluation de la recherche digne de ce nom, dont certains exemples étrangers nous donnent l’exemple et qui ne peut avoir d’efficacité ni dans le seul cadre universitaire, ni dans le seul cadre de l’Hexagone ?
Si des citoyens lambda tels que moi, qui ne sont pas des scientifiques, mais des observateurs, sont envahis d’une inquiétude grandissante, ils se doivent de faire connaître l’expérience d’il y a quarante et cinquante ans, car cette expérience prouve qu’une crise grave peut être surmontée, malgré la viscosité des structures et l’obstacle récurrent de certaines pratiques administratives. Aussi, je conclurai ce recueil de souvenirs en rappelant comment, dans une autre période de crise, sont devenus possibles, d’abord le redressement, puis l’expansion des années 1960-1985.

Pourquoi une politique de recherche fut possible

La grande politique de la recherche alors instaurée a résulté 1°) d’une réflexion doctrinale approfondie ; 2°) d’une prise de conscience et d’une mobilisation nationale des responsables des principaux secteurs intéressés ; 3°) d’une volonté politique ferme et suivie. Je ne reviens pas sur la volonté politique, incarnée, je l’ai dit, en deux hommes, Mendès France et de Gaulle, le premier qui conçut, le second qui sut et put réaliser.
La réflexion doctrinale ? Elle fut symbolisée par ces états-généraux de la recherche et des enseignements scientifiques que fut le colloque de Caen de 1956. Elle s’appuyait sur cette affirmation, approuvée par les 250 participants au colloque, « qu’il ne peut exister de recherche, même appliquée, sans une recherche fondamentale vigoureuse et que celle-ci est indissolublement liée à un enseignement scientifique vivant dont elle est tributaire ; que, d’autre part, tout retard apporté à la mise en œuvre d’une politique systématique de la recherche et de l’enseignement scientifiques se traduit par un gaspillage inadmissible de notre patrimoine et met finalement en péril l’indépendance du pays ». Affirmation donc qu’il y a étroite solidarité entre politique de la recherche et politique de l’enseignement ; affirmation qu’outre l’accroissement des crédits et leur meilleure affectation se posaient des problèmes liés à la pratique administrative française et au modèle napoléonien de l’université, révisé assurément par la IIIe République, mais dont le fonctionnement était déjà devenu obsolète, seule l’autorité politique pouvant y remédier.
Ce que j’appelle « la doctrine » ne se limitait pas à une déclaration fracassante ou à des truismes. Elle n’a pas émergé, puis progressé, sans affrontements. Il a même fallu 1968 pour franchir une première étape sur la voie de l’autonomie des universités. Le colloque de Caen de 1956 avait été préparé par un an de travail qui visait à établir, à travers une libre discussion, un diagnostic et un programme de propositions précises ou de choix alternatifs. Trois hommes de premier ordre, auxquels je ne saurais assez rendre hommage, avaient joué le rôle majeur dans cette réflexion : Pierre Auger, Jacques Monod et André Lichnérowicz, auxquels j’ajouterai, pour le secteur médical, le professeur Robert Debré et Jean Dausset.
Le troisième facteur préalable à la mise en œuvre d’une grande politique de la recherche avait été une mobilisation des esprits. Au départ, le mouvement n’avait eu pour protagonistes, autour de Mendès France, que le premier directeur du CNRS, Laugier, et une minorité de jeunes chercheurs qui avaient découvert la liberté d’initiative et de création des laboratoires américains ou qui voulaient explorer des domaines interdisciplinaires interdits ; s’y ajoutaient quelques rares grands patrons d’avant-garde, de formation scientifique. Mendès France jugeait si importante la politique de la recherche qu’il se refusa à ce qu’elle soit l’affaire d’un parti politique. Elle devait être une politique nationale. Le catalyseur de la sensibilisation de l’opinion et de la mobilisation des esprits fut l’Association d’étude pour l’expansion de la recherche scientifique que j’ai eu l’honneur d’animer durant près de quinze ans, en liaison avec le MNDS, le Mouvement national pour le développement scientifique créé par le doyen de Jussieu et Orsay, Marc Zamansky. Si je rappelle ces faits, alors que chacun tire et revendique aujourd’hui à hue et à dia, c’est en raison de l’exceptionnel œcuménisme du mouvement. L’Association pour l’expansion de la recherche, qui eut la charge de définir les programmes de réformes, eut pour présidents d’honneur trois anciens présidents du conseil, Mendès France, Paul Reynaud et Paul Ramadier. Nous avons réussi à faire entrer dans son conseil de direction, outre des personnalités scientifiques de premier rang et trois grands patrons, des représentants accrédités d’organismes aussi différents et aussi peu entraînés à coopérer que le CNPF, la Fédération de l’Éducation nationale, le syndicat général CFDT de l’Éducation nationale, l’Association nationale de la recherche technique et l’UNEF. Un tel rassemblement est, à ma connaissance, unique dans notre histoire intellectuelle. L’association ne fut jamais un lobby. Mais elle contribua à créer un mouvement d’opinion et un tel sentiment d’urgence que, dans le mois suivant le retour au pouvoir du général de Gaulle, Malraux se faisait charger de définir les conditions de lancement d’une politique nationale de la recherche scientifique.

Pour une grande politique de recherche

C’est d’une telle mobilisation des esprits que je ressens aujourd’hui l’urgence. Non pas contre ce qui est, mais pour ce qui doit être et qui peut être. Déjà, depuis deux ans, l’inquiétude grandit. Un numéro récent de la revue La Recherche, des livraisons toutes récentes du Monde ont donné l’alerte. Certains problèmes sont difficiles. Il y a cinquante ans, c’était le modèle universitaire qu’il fallait bousculer dans son fonctionnement et ses structures. Peut-être faut-il le bousculer plus encore, sans doute aussi le compléter par des structures nouvelles adaptées aux nouvelles exigences de la découverte. Outre les problèmes d’allocation et d’affectation des crédits, si inquiétante que soit leur évolution, les débats sur la fonctionnarisation à vie des chercheurs, sur l’évaluation de la recherche, sur les modalités d’une recherche européenne et bien d’autres ne portent pas sur de minces affaires. D’autant que des passions s’y mêlent : j’entends propager que le CNRS aurait été conçu selon le modèle soviétique, ce qui est complètement faux, mais ce qui suffirait à le condamner. Comment progresser ? Je ne doute pas que le ministère de la Recherche ait dans ses tiroirs bien des projets utiles. Faut-il faire, cinquante ans plus tard, un nouveau colloque de Caen comme le suggère Pierre Piganiol ? Il exigerait une réflexion préparatoire approfondie, menée dans des conditions telles qu’elle n’aggrave pas la confusion.
Il importe, en tout cas, de prendre conscience et de faire comprendre que le renouveau d’une grande politique de la recherche doit redevenir une priorité gouvernementale. La République, plus encore qu’alors, a besoin de savants. De savants et de découvreurs.