Sauver notre patrimoine scientifique : un enjeu national

Sauver notre patrimoine scientifique : un enjeu national

Jean-Jacques Salomon

Les problèmes budgétaires que rencontre aujourd’hui la recherche publique en France ne doivent pas faire oublier que de nombreuse difficultés d’ordre structurel obèrent son développement depuis de nombreuses années. Toutes les analyses convergent, qu’il s’agisse de la dualité du système de formation (grandes écoles-universités), de la séparation entre CNRS et universités, des rapports que les institutions de recherche entretiennent avec le monde politique, l’industrie ou l’administration et même de la place de la recherche dans l’imaginaire national.
Nous avons en France une tradition d’excellence, de grandes potentialités et une belle diversité de talents. Mais on est loin d’en reconnaître la valeur et de savoir en agréger les forces comme, si aux obstacles nés d’une conjoncture économique trop souvent difficile, venaient se superposer de la part des gouvernants, des syndicats et des lobbies scientifiques une lecture aveugle des enjeux et surtout une incapacité (ou une volonté ?) de mobiliser les moyens pour en relever à temps les défis. Je dis bien « à temps » : rien n’est plus frappant que de voir, sur un demi siècle, la continuité avec laquelle les réformes dans ce domaine sont adoptées sous la pression et l’urgence tout comme, avec les deux exceptions que furent la présidence du général de Gaulle et le premier septennat de François Mitterrand, la continuité avec laquelle laboratoires et instituts son condamnés à crier misère dans une politique budgétaire constamment « en accordéon ».

Le système de recherche français : un gâchis organisé

Le point fort du système français tient à la formation des talents scientifiques grâce à la préparation aux grandes écoles, dans ces premières supérieures, « taupes » et « khâgnes », qui sont de véritables propédeutiques à l’enseignement supérieur. Nous bénéficions sur ce plan d’un capital humain remarquable. Lorsqu’on encourage dès ce stade les jeunes à s’intéresser à la recherche, on a affaire à des gens doués, motivés et désintéressés. Ce modèle de sélection et de recrutement a longtemps été celui de la recherche fondamentale « académique », et il perdure, heureusement. Mais, d’une part, le nombre de ceux qui entrent dans les grandes écoles demeure limité, d’autre part et surtout, ceux qui « intègrent » ne se destinent pas tous à la recherche, loin de là. L’École polytechnique, entre autres, est le symbole d’une formation qui produit pour l’essentiel des gestionnaires, non pas des chercheurs.
Ce modèle est d’autant plus contesté aujourd’hui que la recherche attire de moins en moins les talents formés dans ces écoles prestigieuses, puisqu’elle se révèle peu rentable sur le plan financier (en début de carrière, les entreprises paient deux à trois fois plus que la recherche dans la fonction publique). De plus, compte tenu du peu de postes ouverts chaque année, le système français souffre désormais de « l’exode des cerveaux » qui trouvent soit un accès plus facile à la recherche aux États-Unis soit surtout des opportunités de carrière plus excitantes au sein des entreprises. Nous n’avions pas connu auparavant des taux importants de brain-drain, car nos étudiants voyageaient peu à l’étranger, pratiquaient mal l’anglais et nos chercheurs invités, en stage ou en séjour de recherche aux États-Unis, avaient peu de goût pour le mode de vie américain. Le cloisonnement universitaire français a radicalement changé de ce point de vue, et les conditions de travail offertes par les universités américaines (pas nécessairement les salaires) sont particulièrement attractives par rapport aux nôtres. Je connais des chercheurs qui, retour d’une année d’étude aux États-Unis, ont pleuré en redécouvrant la pauvreté des bibliothèques et en ré-affrontant nos contraintes bureaucratiques.
Le gâchis de ce remarquable capital humain dont nous disposons, sciences dures et sciences humaines confondues, tient assurément à la pénurie de postes et à l’organisation même du système de la recherche publique. Pour comprendre la situation de blocage que nous connaissons aujourd’hui, il faut remonter au début des années 1980. C’est l’époque, en effet, où le ministère des Finances découvre l’existence d’un important contingent de chercheurs en sciences sociales sous contrat employés au sein des bureaux d’études des différents ministères. On prit alors une double décision, dont nous souffrons encore aujourd’hui. On décida tout d’abord de donner droit aux requêtes de ces chercheurs à être intégrés dans la fonction publique. Il fut en même temps décidé de supprimer la possibilité de recruter des chercheurs sur contrat.
Il est devenu depuis quasiment impossible de recruter des chercheurs sous contrat pour une durée supérieure à onze mois, toute période plus longue déclenchant automatiquement l’application du droit du travail. C’était en somme inventer avant l’heure les CDD ! À l’époque, la commission de sociologie et démographie, au sein de laquelle je siégeais depuis deux ans au CNRS, a eu à traiter des dossiers de cent-quinze chercheurs dont tous demandaient leur intégration au CNRS, alors qu’une dizaine seulement satisfaisaient à mes yeux aux critères requis. La totalité d’entre eux furent recrutés, et je démissionnais en signe de protestation devant ce que je jugeais être un passe-droit indigne d’un grand organisme de recherche. Les syndicats et ces chercheurs ainsi satisfaits, les organismes publics de recherche se sont vu interdire de recruter autrement que pour des durées limitées : ni d‘un côté ni de l’autre nous n’y avons gagné.
De plus, nous sommes entrés depuis le début des années 1980, grâce aux réformes Chevènement, dans un système de recherche qui crée des fonctionnaires par concours. Or, ce n’est pas ainsi qu’on suscite des vocations de chercheurs, pas plus qu’on ne facilite ainsi le recrutement des compétences en fonction de l’évolution des programmes, dont les besoins ne coïncident pas nécessairement avec le calendrier des concours. Il faut non seulement réussir le concours pour entrer au CNRS — or, qui dit concours dit immédiatement luttes de pouvoir au sein des commissions pour obtenir, aux dépens des autres, un poste en faveur de sa propre discipline —, mais il faut de plus avoir soutenu sa thèse.
C’est pourtant dans les moments qui précèdent cet exercice que l’on peut aspirer à faire un bon chercheur, pas une fois les travaux achevés, lorsque tout est déjà joué. Et il n’est pas rare que l’on ait plus de trente ans quand on soutient une thèse. La lutte pour le pouvoir qui entoure le choix des futurs chercheurs au CNRS se fait donc non seulement au détriment des jeunes talents à l’esprit créatif et peu conventionnel, mais encore conduit à embaucher des chercheurs qui, certes, ne sont pas dénués de talent, mais qui ont beaucoup souffert pour y accéder et donc laissé une certaine fraîcheur dans la bataille. Ce n’est pas sain.
Hormis ce type de procédures, on est en France dans l’impossibilité de recruter des chercheurs au moment où cela s’impose, en fonction des besoins, c’est-à-dire de l’évolution et des programmes et des problèmes nouveaux nés des progrès de la science. J’en ai fait l’amère expérience dans mon centre de recherche du CNAM. Alors que nous bénéficions de fonds importants, pour partie issus de donations étrangères, notamment américaines, ou d’institutions, internationales, qui nous auraient permis de développer nos capacités en personnel, nous n’avons jamais pu recruter de chercheurs sur le long terme. Si l’on veut embaucher un chercheur pour une durée supérieure à douze mois, il faut disposer d’un poste ouvert dans la fonction publique.
Même si tout le monde triche en faisant alterner les contrats à durée déterminée et les périodes de chômage au terme desquelles la même personne est réembauchée sur le même poste, cette situation ne peut que nuire au développement de la recherche. Comme pour les intermittents du spectacle, et à plus forte raison dans ce cas, la recherche suppose une infrastructure dotée de moyens humains constants. La Cour des comptes a dénoncé le recours aux associations de type loi de 1901 qui permettait de faire circuler des ressources pour engager des chercheurs sous contrat, ce qui n’empêche pas certaines grandes écoles d’y recourir. En somme, comme dans beaucoup d’autres domaines, c’est l’exception qui crée la règle dans notre pays, car le système a ses élus même parmi les institutions : il y a les grandes écoles, qui peuvent se permettre de tourner le dos aux instructions de la Cour et les autres, qui n’osent plus s’en remettre à ces associations pour recruter sur contrat et qui, du coup, sous-traitent leurs chercheurs à des bureaux d’étude. Voilà qui n’est assurément guère accueillant aux vocations et qui, de plus, compromet la mise en œuvre des programmes : il y en effet des moments où l’on bénéficie de moyens financiers pour lancer un programme sans pouvoir disposer des chercheurs correspondants, et d’autres où l’on dispose de chercheurs, mais sans le financement des programmes ! En sciences sociales comme dans les sciences dures, on sait pourtant que la durée et le constant renouvellement de l’investissement intellectuel sont déterminants.
À quoi s’ajoute la pénurie de personnel administratif pour encadrer la mise en œuvre des programmes : tout se passe comme si secrétaires ou gestionnaires représentaient une charge superfétatoire. L’infrastructure administrative est pourtant indispensable pour mettre au point les projets et faire face aux exigences de la paperasserie propres à toute bureaucratie et celle en particulier qui veille à la gestion des programmes. Car il faut encore évoquer les procédures de gestion des crédits, qui signalent une constante méfiance des agents comptables et du ministère des Finances à l’égard des chercheurs, plus immédiatement soupçonnés de corruption ou de malversations possibles que nos élus dans leurs rapports avec les soumissions de marchés publics : on n’imagine pas les tracasseries et le temps perdu qu’entraînent nos pratiques de gestion, alors qu’il s’agit de domaines où il importe d’aller de l’avant dans un contexte de sévère compétition de publications sur le plan national comme sur le plan international. De ce point de vue, les institutions de recherche privées ou semi-privées, par exemple l’Institut Pasteur, bénéficient de procédures de gestion et de recrutement infiniment plus souples et plus efficaces que celles des institutions publiques. Le mot tant de fois cité d’un recteur d’Académie en 1933 ne semble pas, hélas, avoir perdu de son actualité : « Consacrer des crédits à la recherche dans l’Université est une irrégularité sur laquelle l’administration consent à fermer les yeux ».

La séparation entre recherche et enseignement

C’est ici, au reste, que le système français de recherche, séparant les universités du réseau du CNRS, est le plus différent des institutions américaines, anglaises ou japonaises : la fonction recherche est dissociée chez nous de la fonction d’enseignement, alors que le CNRS a beau être présent dans les universités, ses chercheurs n’ont pas à être étroitement associés à l’enseignement. Le résultat est que tous les étudiants de deuxième, à plus forte raison du troisième cycle, ne constituent pas, comme aux États-Unis, en Angleterre ou au Japon, l’appoint le plus important : un vivier qui peut fournir dans le moyen terme des chercheurs motivés et bien formés aux laboratoires universitaires, aussi bien que répandre ensuite à l’extérieur, dans les laboratoires industriels, mais aussi dans des fonctions de gestion, des compétences hautement qualifiées. Et, inversement, la fonction recherche est si peu étroitement solidaire dans nos universités de la fonction d’enseignement, que les enseignants les plus engagés dans des activités de recherche ne sont pas ceux qui s’adressent aux étudiants de première année, autrement dit ceux-ci ne sont pas tout de suite exposés ni initiés aux exigences pas plus qu’aux attraits de la recherche par ses meilleurs représentants, ils doivent attendre le troisième cycle.
Au MIT comme à Harvard et dans la plupart des grandes universités américaines, les têtes couronnées, prix Nobel ou scientifiques notoirement mobilisés par des programmes prestigieux, ne se sentent pas dévalorisés de s’adresser aux « sophomores. » Nos premières années sont presque partout entre les mains des maîtres de conférences, sinon des ATER. Il est vrai, et il faut bien le rappeler, qu’il suffit en France d’avoir un bachot, fût-il de très médiocre qualité, pour disposer d’un droit d’entrée à l’enseignement supérieur, ce qui explique à la fois l’encombrement des universités et le taux d’échec catastrophique dans les deux premières années. À cet égard, tant que le baccalauréat demeurera le premier « grade » de l’enseignement supérieur, il n’y a assurément aucun espoir de voir les universités surmonter les coûts qualitatifs de la massification. La seule grande innovation institutionnelle depuis l’après guerre a été la création des IUT, dont les qualités d’enseignement et les exigences de professionnalisation ont connu un tel succès qu’ils sont pris d’assaut, ce qui revient à ne pouvoir y entrer que par un concours analogue à celui des grandes écoles.
Il faut partir de cette idée extrêmement simple : la fonction essentielle de la recherche fondamentale est à la fois de faire avancer le savoir et de faire accéder à la maîtrise des nouveaux savoirs le plus grand nombre d’étudiants en dehors des circuits même de la recherche. C’est exactement ce dont nous nous privons avec le système péri-universitaire que constitue le CNRS. Ce système péri-universitaire était indispensable quand précisément, avant la Deuxième Guerre mondiale, nos universités ne pouvaient recruter des chercheurs à plein temps. Il fallait donc créer une institution où le nouveau « corps » des chercheurs pourrait poursuivre une carrière indépendamment de la fonction d’enseignement C’est bien pourquoi, dans le sillage des réflexions de la gauche d’alors, on s’est inspiré du modèle des académies soviétiques strictement séparées des fonctions et des carrières universitaires. Assurément, au lendemain de la guerre, le modèle a permis dans le cadre traditionnel de la centralisation à la française, de développer un ensemble impressionnant d’institutions de recherche favorisant une carrière à vie de chercheurs, et il faut reconnaître que le système s’est révélé longtemps aussi efficace que. couronné par de nombreux succès. Simultanément nos universités sont devenues des universités de masse, où la recherche ne pouvait s’épanouir qu’en liaison plus ou moins étroite avec le CNRS.
Aujourd’hui, il est rien moins qu’établi que ce système réponde à l’évolution des problèmes non moins que de la recherche dans le monde. La machine du CNRS est condamnée à gérer en priorité les carrières, plutôt que les programmes, avec pour résultat que très souvent l’avancement se fait à l’ancienneté. Cela n’est guère satisfaisant, pour dire le moins, et si dans ce domaine les promotions ne se font pas sur la base de la seule excellence, on est très exactement hors des critères de la recherche. Mais quand on propose de ramener au sein des universités la plupart des laboratoires et instituts du CNRS, on vous répond aussitôt que c’est impossible en raison du fait que nos universités sont devenues des écoles professionnelles de masse, où la fonction recherche est marginale et l’évaluation des chercheurs impossible. L’argument porte, en effet, si l’on ne fait rien pour transformer certaines institutions universitaires en foyers d’excellence par rapport à d’autres, ce qui suppose évidemment que l’on renonce à l’idée que toutes les universités doivent être — ou sont — équivalentes dans leurs capacités de sélection et de formation. Ce qui, comme chacun sait dans un pays où l’on affirme l’égalité absolue des chances et le droit de chacun à disposer de tous les droits des autres, n’a pas empêché certaines universités, notamment Dauphine ou Paris IV, d’instituer un numerus clausus sur la base de mentions minimales « bien » au baccalauréat.
Le vieux problème de la poule et de l’œuf (par quoi commencer ?) se heurte une fois de plus chez nous au prédicat républicain, qui veut que sur le territoire national toutes les institutions offrent au même moment, avec les mêmes professeurs, les mêmes enseignements dans les mêmes conditions — comme s’il n’y avait pas d’inévitables différences et inégalités parfaitement notoires, de domaines scientifiques en domaines scientifiques, entre telle ou telle université de Paris aussi bien que de province. Il y a aux États-Unis plus de 2000 universités, mais toutes ne prétendent d’aucune façon être sur le même plan, et seules un peu plus de dix pour cent d’entre elles ont un potentiel de recherche incontestable dans toutes les disciplines, qui leur vaut l’attribution de subventions publiques. Et c’est d’abord et exclusivement sur la base des projets de programmes que ces subventions sont attribuées. Le résultat est que l’obsession de l’excellence prévaut dans les commissions chargées de distribuer les crédits, et aussi que l’on peut plus aisément mettre un terme aux instituts ou aux programmes dont les résultats scientifiques sont peu probants.

Recherche et croissance : la notion de capital humain

Il demeure que les problèmes liés à l’organisation et aux structures de la recherche sont évidemment exacerbés aujourd’hui par la pénurie de postes : on peut certes faire une mauvaise politique quand il y a des moyens financiers, mais on ne fait jamais une bonne politique sans moyens. Et donc les temps de pénurie se prêtent peu aux réformes indispensables. Une longue expérience en matière de politique de recherche, puisque j’ai commencé à m’intéresser à ces problèmes lors du Colloque de Caen créé à l’initiative de Pierre Mendès France (1956 !), m’a permis d’acquérir au moins cette certitude : la recherche ne se porte bien en France que lorsque le pouvoir politique, c’est-à-dire les cercles les plus proches du président de la République et le président lui-même, sont convaincus de sa nécessité, de son importance comme investissement pour l’avenir et du rôle moteur que l’État doit exercer dans son soutien. Le Colloque de Caen a représenté le premier moment où, dans l’après-guerre, on a pris conscience des liens existant entre la formation du personnel scientifique et le développement du potentiel de recherche avec la croissance économique d’un État moderne. C’est bien cette leçon du Colloque que, dès le retour au pouvoir du général de Gaulle, les équipes qui avaient travaillé auprès de Mendès France ont appliquée avec un dynamisme extraordinaire. La recherche avait alors le vent en poupe, et pour ceux qui étaient chargés d’en animer l’essor, de Pierre Piganiol à la tête de la DGRST aux différents ministres chargés alors des affaires scientifiques, l’investissement recherche était une affaire prioritaire. Il est vrai que l’objectif de croissance économique se confondait avec celui de l’indépendance stratégique liée à la construction de la force de frappe.
Quand je fus chargé à l’OCDE des premières conférences ministérielles sur la science, j’avais déjà déposé mon sujet de thèse, sous la direction de Georges Canguilhem et de Raymond Aron, sur « la situation du scientifique dans le monde moderne » qui allait devenir Science et politique. J’entrais à l’OCDE en 1963, au moment où les politiques de la science et de la technologie se mettaient en place en Europe, véritable novation institutionnelle, puisque dans la grande majorité des pays les affaires scientifiques relevaient encore du ministère de l’Éducation, ou du ministère de l’Économie ou mieux encore, comme en Suède, du ministère des Cultes. Non seulement l’idée d’un « ministère de la science » n’allait pas de soi (pour les Allemands ou les Hollandais, cela évoquait par trop l’idée d’une planification à la soviétique mettant au pas la recherche fondamentale), mais encore on ignorait encore tout, dans l’ensemble des pays européens, y compris la France, des travaux produits aux États-Unis sur l’économie de la recherche et de l’innovation. Le Commissariat général du Plan y envoyait Raymond Saint-Paul, futur professeur au CNAM et président de son département d’économie et de gestion, enquêter sur cette notion étrange qu’était la « recherche-développement. ». On découvrait lentement ce qui apparaissait déjà comme une évidence admise depuis plusieurs décennies aux États-Unis, à savoir que l’investissement humain, les activités de recherche, les dépenses vouées aux programmes visant la découverte et l’innovation étaient essentiels à la croissance économique.
En Europe dans les années cinquante, on n’avait encore aucune idée de ce que représentait la notion de capital humain, et ce fut toute notre action à l’OCDE que d’en faire prendre conscience. Notre rôle consistait précisément, par l’intermédiaire d’un comité réunissant tous les pays membres et où siégeaient, tour à tour, les ministres concernés et les directeurs généraux du CNRS et organismes équivalents dans les autres pays membres, à diffuser des enquêtes et des études mettant en lumière l’impact économique de l’investissement dans le domaine de l’éducation et de la recherche. Cette conception a été longue à faire partager. Il nous fallait pour cela combattre l’idée généralement admise que l’investissement dans la recherche fondamentale se suffit à soi seul, que le soutien de la science « pour elle-même » était la voie royale, univoque et linéaire, menant aux applications. Certes, la recherche fondamentale est indispensable dans la mesure où elle contribue, en effet, non seulement à faire avancer le savoir, mais aussi à diffuser les nouveaux savoirs par la formation des étudiants dans les universités et en dehors d’elles, mais il ne suffit pas d’y investir pour que la corne d’abondance produise automatiquement ses bienfaits, loin de là ! Les voies de l’innovation, traduction sur le marché de la découverte et de l’invention, sont tortueuses, pas du tout déterminées à l’avance et passent par des institutions, des procédures, des agents qui n’ont plus rien à voir avec la recherche universitaire.

Le pari américain sur la recherche

On pense généralement que l’essor américain dans le domaine de la recherche date de la Seconde Guerre mondiale. C’est oublier qu’en réalité, comme l’a fort bien montré David Hart , ces efforts d’investissement ont commencé immédiatement après le premier conflit mondial. Grâce aux plaidoyers d’Edison notamment, à l’intervention d’hommes politiques comme Henry Wallace et Robert Taft, au lobbying de scientifiques tels que Karl Compton et Vannevar Bush (qui jouèrent un rôle essentiel en 1942 dans la mise en œuvre du Manhattan Project destiné à l’armement nucléaire), les Américains ont fait très tôt un véritable acte de foi de l’idée que l’avenir du pays dépend et dépendra toujours plus des activités de recherche. Et c’est bien sous la présidence de Hoover, à la veille même de la grande crise, que l’État fédéral, sous le couvert des fondations privées, a mis en place les premières structures chargées d’une politique de la science, alors même que les grandes entreprises, telles les Bell Laboratories et Dupont de Nemours, veillaient à investir systématiquement dans la recherche. La grande crise ne les a pas empêchées de continuer à y investir. Alors que beaucoup d’entreprises allaient au contraire délester et contribuer au chômage généralisé, il y a dans ce réflexe des milieux politiques et industriels américains quelque chose de Foch, submergé de toutes parts par les attaques ennemies, proclamant que c’est précisément le moment d’attaquer !
Bien entendu, la dimension proprement stratégique de la politique de la recherche apparaît au grand jour à la faveur du second conflit mondial, sous la présidence Roosevelt. Le succès du programme Manhattan, aussi bien que des recherches menées sur le radar et dans beaucoup d’autres domaines (la pénicilline, les ordinateurs), le prestige des physiciens et des chimistes, notamment des scientifiques européens ayant fui nazisme et fascisme, le poids croissant des chercheurs dans les commissions de l’administration et du Congrès, polarisent tous les regards sur l’université, foyer de cette « science frontière sans fin », suivant la formule du rapport de Vannevar Bush, conseiller scientifique de Roosevelt et de Truman, qui doit assurer la prééminence des États-Unis dans tous les domaines, et cela au moment même où commence la guerre froide. Depuis, sur un demi-siècle, quelle qu’ait été la majorité, démocrate ou républicaine et quelles qu’aient été les coupes budgétaires, la recherche fondamentale n’a jamais vu ses ressources diminuer aux États-Unis, et la plupart du temps elles n’ont pas cessé, au contraire, de s’accroître. Sans parler des coups d’accélération que chaque crise politique (Berlin, Cuba, guerre de Corée et, plus récemment, le 11 septembre) a donnés à tout le système de recherche avec les investissements spectaculaires dans les activités militaires de recherche-développement.
Si j’insiste sur ce point, ce n’est pas pour suggérer que nous devons nous inspirer du modèle américain — il n’a jamais été question de le transposer dans nos structures, traditions ou pratiques si différentes —, mais c’est pour souligner que « les princes qui nous gouvernent » n’ont pas assuré la continuité du soutien financier absolument indispensable au bon fonctionnement du système de recherche dans son ensemble — et cela se paye aujourd’hui très cher ! Il n’y a pas beaucoup de différences entre l’investissement en agriculture et l’investissement en recherche, à ceci près que les récoltes des champs ont lieu chaque année, sont soumises aux aléas des saisons et s’appuient sur des groupes de pression solidement représentés au Parlement, alors que le temps de mûrissement des récoltes du savoir est beaucoup plus long, très au-delà des échéances électorales, avec des aléas d’autant plus grands. Un ministère de la Recherche a évidemment beaucoup moins de poids dans une carrière politique : la visibilité des résultats appartient toujours, dans le moyen sinon le long terme, aux successeurs ! Tel est bien le paradoxe du statut de la recherche scientifique en France : on lui rend hommage quand il y a matière à un cocorico et on l’invoque quand une campagne nationale se met en route contre une maladie, mais finalement elle a beau être par définition le lieu de la prospective, ce lieu semble aux antipodes des centres d’intérêt de l’administration et des cercles politiques.

L’équation politique : un « mal français »

On se heurte ici, me semble-t-il, à des préjugés spécifiquement français, inscrits dans l’histoire de notre administration comme dans notre histoire politique, et l’on connaît les liens qui existent entre inspecteurs des finances, énarques en tous genres et cabinets politiques, qui ont fait que ces préjugés perdurent d’une majorité à l’autre ! Il y a plus de trente ans que j’ai assisté à un déjeuner où un inspecteur des finances, et non des moindres, expliquait qu’il ne comprenait pas « à quoi servaient » les Écoles françaises d’archéologie à l’étranger, Rome, Athènes, Madrid Le Caire ou d’Extrême-Orient. Sous le ministère d’Alice Saunier-Seité, il a été question de les supprimer d’un trait de plume, et la rumeur veut que, très récemment, on y repense. N’est-ce pas tout simplement grandiose que cela fasse partie de nos projets d’économie ?
Je crois vraiment qu’il existe une sorte de suspicion spontanée de la part de ces décideurs à l’égard des universitaires et des chercheurs et qu’elle renvoie à la place réelle ou fantasmée qu’occupent l’université et les chercheurs dans leur imaginaire, d’où leur constant mépris pour l’institution, traitée systématiquement comme un parent pauvre, toujours en quête de moyens et d’encadrement humain, dont les besoins de croissance sont par définition insatiables, par comparaison, bien entendu, avec les grandes écoles qui, elles, ont toujours bénéficié des soins, attentions et soutiens financiers sans réserve de la part de leurs anciens élèves devenus hauts fonctionnaires dans les allées du pouvoir (et qui, soit dit entre parenthèses, ont témoigné à la tête de grandes entreprises, comme le Crédit Lyonnais, Bull, France Telecom, etc., de tant de compétences de grands gestionnaires…). Je ne plaisante pas : imaginez deux secondes que l’on ait trouvé autant d’amiante dans les locaux de l’École normale supérieure ou de l’École polytechnique que dans ceux de l’Université de Jussieu, hâtivement construite pour combler les carences de 1968, dans cette démence architecturale qui en a fait le modèle absolument exemplaire de ce qu’il ne faut pas faire pour concevoir une enceinte universitaire. Croyez-vous que la République y aurait laissé étudiants et professeurs comme elle les a abandonnés, pendant près d’un demi-siècle et en toute connaissance de cause, dans cette menace réelle d’empoisonnement, qui a déjà fait plusieurs morts ?
Avant guerre, la plupart des chercheurs, comme des universitaires, se situaient dans une mouvance de gauche. La première femme secrétaire d’État à la recherche sous le Front Populaire, Irène Joliot-Curie, avait vu ses travaux couronnés par le prix Nobel ; elle a été remplacée au bout de six mois par un autre prix Nobel, Jean Perrin, parce qu’elle préférait se consacrer à la recherche plutôt que de courir les allées du pouvoir. Après la guerre, les grandes figures de la recherche se recrutaient dans le cercle de ceux qui travaillaient dans le domaine du nucléaire, proches de Frédéric Joliot-Curie et du Parti communiste ou qui, sortant de la Résistance, étaient marqués à gauche. Les années de guerre froide ont créé une situation d’antagonisme entre ces universitaires de gauche et les majorités qui ont succédé aux gouvernements de la Libération.
Cette situation de confrontation explique à mon sens le désamour dont la recherche a été l’objet dans les années 1970, après la lune de miel que les chercheurs avaient connue sous l’impulsion du général de Gaulle. Les présidents qui succédèrent à de Gaulle se détournèrent du monde de la recherche. Georges Pompidou, élu en 1969, détestait intellectuels et scientifiques, en particulier Jacques Monod, qui était venu le voir durant mai 68 pour plaider la cause des étudiants. On lui attribue ces mots : « Il existe trois façons de perdre de l’argent : les femmes, le jeu et la recherche ». Valéry Giscard d’Estaing ne marqua pas davantage d’intérêt pour la recherche et avait des vues assez limitées sur le sujet. L’OCDE a mené l’examen de notre politique des sciences sociales, avec trois spécialistes, Wassily Leontief, prix Nobel d’économie, Stanley Hoffman et Henry Tajfel, alors que Giscard d’Estaing n’était encore que ministre des Finances. L’équipe d’experts était venue le consulter, entre tant d’autres, et j’ai été témoin de la réunion qui s’est tenue dans son somptueux bureau des Tuileries, au cours de laquelle Leontieff lui posa la question de l’importance que revêtaient à ses yeux les recherches dans ce domaine. Le ministre lui répondit que celles-ci étaient cruciales, à preuve la nouvelle école des impôts qu’il venait de créer à Clermont-Ferrand !
Après l’impulsion donnée par de Gaulle dès 1958, l’autre grand moment de la politique de la recherche en France date des débuts du premier septennat de François Mitterrand. Conseillé par Jacques Attali, Mitterrand avait compris toute la mesure de l’enjeu. Sous l’impulsion de J.-P. Chevènement et de quelques-uns de ses conseillers, notamment Philippe Lazar et Pierre Papon, une énorme consultation fut organisée, le Colloque national de la recherche, qui rencontra un grand succès auprès des chercheurs dans la mesure où ils eurent pour une fois le sentiment que leurs avis seraient pris en compte. Et certes le Colloque a été un formidable chaudron d’idées nouvelles, libérant les imaginations et surtout encourageant Mitterrand à investir « tous azimuts » dans la recherche-développement avec autant de zèle que pour les « grands travaux. » On peut certes en nuancer le bilan, comme je l’ai fait dans le rapport qu’un des successeurs de Chevènement m’avait demandé pour évaluer notre politique de la technologie , car bien des initiatives ont tourné court, et la « régulation » budgétaire de la fin du premier septennat a réduit le montant des ressources qui avaient été promises. Il n’empêche que la politique alors menée a été une action conquérante qui traduisait la volonté de l’État d’intervenir résolument et à grande échelle dans le sens de l’avenir. Malheureusement, le second septennat Mitterrand n’a pas connu le même élan pour la recherche. Et les successeurs, de Balladur ou Chirac Premiers ministres à Chirac président, ont montré une réserve, sinon un mépris, qui se sont traduits par des budgets de plus en plus étroits jusqu’à la crise actuelle. Manifestement, la droite libérale n’a pas compris ou ne veut pas comprendre que notre avenir se joue d’abord sur ce terrain.

Pénalisation de l’innovation : la « stratégie de l’arsenal »

Les grandes innovations en France dans le domaine des transports, de l’énergie, des télécommunications sont le fruit d’une politique publique suivant un modèle que j’ai qualifié de « stratégie de l’arsenal » et dont les origines remontent effectivement à Colbert : un secteur stratégique étant considéré comme prioritaire, on y met le paquet avec tous les moyens dont dispose l’État. Ainsi Colbert a-t-il créé de toutes pièces la compagnie de Saint-Gobain pour l’industrie du verre, les Gobelins pour les tapisseries ou la forêt de Tronçay pour la construction de la flotte de guerre. L’Angleterre n’a jamais hésité à sous-traiter la construction de ses navires de guerre dans des arsenaux privés étrangers. En France, l’État a toujours joué un rôle moteur, à la fois banquier, maître d’œuvre, entrepreneur et client privilégié, à la tête de « champions nationaux de la technologie » : les ingénieurs des grandes écoles y font feu de tout bois et fonctionnent en circuit fermé, à l’abri de la concurrence internationale et sans grande attention prêtée au coût d’investissement des programmes.
Certes, il est incontestable que nous avons remporté de grands succès techniques dans le domaine des grands réseaux, qui suppose en effet un engagement considérable de la part de l’État et où nos polytechniciens ont pu exercer à loisir leurs talents. La tradition saint-simonienne, qui a fait ses preuves à partir de notre révolution industrielle, a rendu de grands services aux développements technologiques de l’après Deuxième Guerre mondiale, et l’essor des « Trente Glorieuses » lui doit assurément beaucoup. Cela dit, il faut aussi reconnaître que la reconstruction, aussi bien que la croissance économique qui a suivi, s’est faite sur la base de sources d’énergie et de techniques déjà disponibles, dont la plupart étaient sinon maîtrisées, du moins connues depuis l’avant-guerre. Le dynamisme des succès rapides dans le domaine du nucléaire ne s’expliquerait pas sans l’héritage des équipes formées au Collège de France par le couple Joliot-Curie, pas plus que la Caravelle, les locomotives BB ou l’exploitation du gaz de Lacq ne sont nées d’un coup de baguette magique au lendemain de la Libération.
L’ennui est que cette stratégie de l’arsenal a trouvé ses limites, d’une part, dans les mutations qu’a connues le système technique, et, d’autre part, dans les transformations socio-économiques qui ont entraîné la vogue des privatisations. La conception, la construction et la gestion des grands réseaux ont été l’occasion de grands succès techniques dont l’initiative relevait de l’État et dont les programmes passaient en grande partie par lui et ses propres agents. Les changements à la fois techniques et économiques qui présidèrent à l’essor des « nouvelles technologies », informatique, biotechnologies, multimédias, ont appelé des politiques et des stratégies très différentes de la tradition française. L’État peut certes créer de toutes pièces ou promouvoir une industrie pétrolière, métallurgique ou navale, et développer à l’échelle du territoire national ses réseaux techniques sans les exposer aux contraintes de la concurrence internationale. Mais sa marge d’initiative est beaucoup plus étroite s’il doit fonder une industrie sur ces nouvelles technologies, dont le démarrage et le développement ne dépendent plus du tout des mêmes procédures d’intervention ni des mêmes institutions et dont la rentabilité n’est concevable qu’à l’échelle mondiale. Et nationaliser les firmes étrangères du secteur reviendrait à s’approprier leurs murs, non pas à contrôler le flux des données immatérielles qui fonde leur succès technico-commercial. Se souvient-on encore de l’éclat de rire qui a accompagné la proposition du malheureux ministre des Affaires étrangères se prenant pour Charles Martel et suggérant à Poitiers de nationaliser la production japonaise des magnétoscopes ou d’en bloquer les importations ?
Dans mon rapport au ministre que j’ai déjà cité, j’écrivais en 1985 que « l’État-entrepreneur bute sur cette frontière des données immatérielles, dont dépendent la conception, la mise au point et la diffusion des technologies nouvelles, une frontière sur laquelle les pratiques douanières traditionnelles ressemblent aux armures de la chevalerie à l’âge électronique. Ces industries ont pour paradigme non seulement de naître du capital intellectuel et de dépendre de marchés atomisés, mais encore d’ignorer l’État-nation et d’associer leur essor à celui du commerce international. Un paradigme qui récuse les grands efforts centralisés, le volontarisme technocratique, la politique du “champion national” et le protectionnisme primaire sous forme de barrières douanières ». Et je citais Christian Stoffaès : ce sont des industries « pour centraliens et pour supélécs plutôt que pour ingénieurs des mines et pour inspecteurs des finances »
Il était déjà clair, à cette époque, que le nouveau système technique qui se développait sous nos yeux était la source d’une révolution économique et sociale qui appelait d’autres moyens non pas tant d’intervention que d’incitation de l’État. Car le modèle industriel qu’entraînait cette révolution se fonde sur des biens et des services dont le succès commercial ne dépend pas des interventions de l’État : ces produits et procédés définissent de nouveaux modes de consommation, se propagent dans tous les secteurs de la vie économique pour en renouveler les conditions de production et de consommation, et ils ont, pour foyer de développement des entreprises légères, souples, sensibles aux besoins et aux goûts du consommateur final. Ce nouveau paysage pour les politiques de recherche et d’innovation appelait du même coup une sorte de révolution culturelle dans les moyens d’intervention et d’aides de l’État, à laquelle nous avons mis beaucoup de temps, beaucoup trop de temps, à nous adapter. Et cela alors que l’évolution des idées et des pratiques économiques liées à la mondialisation conduisait partout à des privatisations croissantes.
La stratégie de l’arsenal jouait à contre sens dans le cas de l’informatique et des biotechnologies : on l’a bien vu avec les différents plans Calcul, la décomposition de Bull, l’échec de notre industrie des ordinateurs ou du procédé SECAM pour la télévision, le petit nombre et le peu de succès de nos start-up en biotechnologies, à plus forte raison aujourd’hui avec l’industrie du multimédia et du téléphone portable où nous avons constamment été à la traîne. Je ne dis pas que la partie est perdue, car dans ce domaine il n’y a jamais de partie perdue et le rattrapage technologique, au moins dans le cadre d’un pays aussi industrialisé que le nôtre, est toujours possible. D’autant plus que, dans certains domaines, les rendez-vous de l’innovation n’ont pas été manqués : pensons à la carte à puce de Moreno ou à l’industrie des logiciels. Mais il demeure que des occasions ont été manquées faute d’une adaptation des politiques et surtout des stratégies en fonction de la nouvelle donne. Sait-on, par exemple, que le premier micro-ordinateur au monde, le Micral, est né en France ? L’histoire de l’informatique française, à laquelle Pierre Mounier-Kuhn a consacré une thèse remarquable, soutenue dans le cadre de mon Centre du CNAM, montre à la fois toutes les chances et les talents dont nous disposions et la manière dont les interventions même de l’État dans ce domaine, parfaitement inadaptées, ont été contre-productives (bien avant les avatars de Bull, la start-up française SEA, Société d’électronique et d’automatisme créée en 1948 par un génial ingénieur-entrepreneur du CNAM, en a été la première victime).
Il est très vrai, si l’on excepte les domaines privilégiés d’intervention étatique comme la défense, l’énergie, les transports et les télécommunications, que les innovations naissent en France à la marge des grandes écoles, aux Arts et Métiers, à l’École Centrale, là où l’on forme de véritables ingénieurs non pas en fonction d’une carrière de gestionnaires, mais pour mettre leurs aptitudes au service d’un esprit de créativité attentif au consommateur final. La révolution de l’automobile n’a pas dû grand-chose à l’État en dehors des mobilisations en temps de guerre, pas plus que plus récemment l’essor de la marine de plaisance grâce à Benneteau ou celui des industries du sport (Salomon, Rossignol). Le contre-exemple est bien celui de l’Airbus, entreprise mi-privée mi-étatique, mais réussite incontestable de la coopération européenne parce qu’on s’est soucié de définir quels seraient et devraient être les besoins de ses clients en fonction de la concurrence avec Boeing : à la différence du programme Concorde, on a très exactement visé un marché avec des objectifs commerciaux, alors que le propre de la stratégie de l’arsenal est de se situer hors marché. Ce qui ne veut pas dire que l’on ne trouve pas en priorité à la tête de nos grandes entreprises les élus des grandes écoles plutôt que les spécialistes du terrain : il n’y a pas, malheureusement, beaucoup d’exemples de grandes entreprises en France dont les patrons viennent des Quat’Zarts ou des Arts et Métiers — en fait, il y en a très peu .

Les aléas d’une politique

Ainsi, à la différence des États-Unis où le budget de la recherche fondamentale n’a jamais connu de diminution, quelle que fût la majorité au pouvoir, républicaine ou démocrate, nous avons pratiqué sur la durée une politique « en dents de scie » qui n’a pas contribué à faire de notre potentiel de recherche le tremplin des industries de l’avenir, et qui en fait menace de les compromettre sérieusement aujourd’hui. L’écart d’investissement entre les États-Unis et l’Europe est massif non seulement dans le domaine de la recherche militaire, mais aussi dans celui de la recherche civile, et la France n’est plus à cet égard dans le peloton de tête européen. Les avertissements et les rapports n’ont pourtant pas manqué, et je suis frappé de ce point de vue du peu de poids qu’exercent les avis demandés par nos gouvernants auprès des universitaires et de la communauté scientifique. Ici encore tout se passe comme s’il y avait un blocage de communication et de compréhension.
C’est un tout autre exemple d’influence que celui que donnent, notamment, l’unité de politique de la science de la Kennedy School à l’Université Harvard ou la Science Policy Unit de l’Université du Sussex en Angleterre : les études et rapports que les gouvernement leur commandent sont discutés par les services intéressés, passent devant les commissions parlementaires, font l’objet de débats dans les médias. J’en veux pour preuve le sort des travaux menés par l’équipe de Lewis Branscomb à Harvard, alors que les États-Unis affrontaient dans les années quatre-vingt un sérieux ralentissement de la croissance économique et s’étonnaient de voir leur taux d’accroissement de la productivité plafonner, sinon diminuer, malgré leurs dépenses considérables en recherche-développement. Un débat commença autour de la question de savoir si l’expansion des investissements publics en liaison avec ceux de l’industrie privée, soutenus par la recherche scientifique menée dans les universités et les laboratoires publics, contribuait réellement à assurer le développement des innovations industrielles : question cruciale dans un pays qui prétend ne se réclamer que de l’économie libérale en récusant tout interventionnisme étatique. Mais dans le domaine de la recherche-développement, les États-Unis ne se sont jamais — hommage du vice à la vertu — retenus de céder à cette forme de socialisation, tout au contraire !
L’administration Clinton demanda en 1993 à Branscomb et à son équipe d’étudier, dans une perspective non partisane, c’est-à-dire en mesure d’attirer le soutien tant des Démocrates que des Républicains, dans quelles conditions la politique menée par l’État fédéral méritait d’être soutenue, plutôt que de laisser le marché répondre aux besoins et aux enjeux. Le rapport qui s’en suivit énonça tous les principes sur lesquels se fondent les succès de l’intervention de l’État fédéral dans le domaine scientifique et technique, succès qui ont permis d’assurer le redémarrage spectaculaire de la croissance économique des États-Unis grâce notamment aux innovations liées aux nouvelles technologies. Les recommandations du rapport ont été reprises très exactement à la lettre par l’administration Clinton et celle de Bush Jr., bien que la nouvelle équipe fasse fanatiquement profession de foi de ne s’en remettre qu’au marché .
D’où vient d’ailleurs la légitimité de cette influence universitaire ? C’est assurément un atout, dans le système politico-économique américain, que la mobilité des compétences et des carrières, qui rend tout naturel le passage de l’administration à l’université, ou de l’industrie à l’administration, et retour à l’université. Le parcours de Lewis Branscomb, qui n’est pas du tout exceptionnel, illustre fort éloquemment ce qui fait défaut dans le système de consultation sur lequel s’appuient nos organes de décision. Physicien de formation, il a été membre du National Bureau of Standards avant d’en devenir le directeur, puis conseiller de plusieurs présidents des États-Unis, puis vice-président et chef scientifique d’IBM, puis professeur à l’université Harvard, tout en étant membre de plusieurs académies, de nombreux conseils d’administration et de commissions présidentielles. Rien de comparable en France, où l’on sait que les avis venant des universitaires sont filtrés par les conseillers énarques et polytechniciens des cabinets ministériels et fort rarement pris en compte, à plus forte raison suivis d’effet. Le partenariat, pas plus que la mobilité, entre les trois institutions ne va jamais de soi. L’expérience du terrain, quel que soit le domaine, n’est pas le critère d’accès à l’expertise, encore moins au pouvoir : la carte de visite d’ancien élève d’une grande école y suffit.
Il est clair qu’à la différence des États-Unis, mais aussi de la Grande-Bretagne ou de l’Allemagne, les chercheurs ne font pas autorité et n’ont pas l’oreille des organes de décision. Il faut des opération de grande propagande comme le Téléthon, au nom des problèmes de la santé et ceux-là exclusivement, pour trouver des moyens additionnels — et exceptionnels — au financement public. Les fondations soutenant la recherche sont peu nombreuses et moins bien organisées professionnellement que leurs homologues américaines, anglaises ou allemandes pour évaluer les projets et gérer les programmes. Or, pour « faire face au mal de financements » (titre du Monde) dont souffre la recherche française, la ministre a indiqué dans une interview (19 novembre 2003) que 150 millions d’euros, provenant des privatisations, pourraient alimenter des fondations existantes ou à créer. Il est clair qu’on souhaite par ce transfert — détournement, répliquent déjà les scientifiques — de ressources publiques s’appuyer sur des institutions dont l’autonomie de gestion et de décision serait plus grande que celle des établissements publics. Mais un tel transfert suffirait-il à dynamiser des Fondations « privées » au sens des fondations anglo-saxonnes, allemandes ou suédoise ?
Dans une étude de l’OCDE datant de 1973, on soulignait déjà « le cas extrême de la France » où « tout ce qui, touche à l’intérêt général doit être pris directement en charge par l’État, car le secteur privé est toujours suspecté de favoriser des intérêts privés ou de rechercher un profit ».[…] De son côté, « parce qu’il n’est pas préparé à assumer une tâche d’intérêt général, le secteur privé risque d’être incapable de s’élever au niveau de la recherche du bien commun et limitera ses motivations aux commodités du moment (recherche de prestige, publicité pour une firme, commodité fiscale).[….] Les fondations ont besoin du soutien de l’opinion pour naître, vivre et se développer. Il est donc normal que, dans un système du type français, les fondations pour la recherche soient peu nombreuses et mal dotées, car l’opinion estime que le financement de ce type d’activité relève du budget public et non du mécénat ; le monde scientifique lui-même, sauf à apprécier certaines commodités, va éprouver une méfiance instinctive, une suspicion à l’égard de cette activité parallèle, concurrente, dont il ne voit pas fondamentalement la nécessité… » . L’auteur insistait sur un point essentiel : si l’apport financier des fondations à l’étranger joue un rôle qualitativement très important dans les efforts nationaux de recherche, c’est aussi qu’elle restent indépendantes de l’État. On peut en effet s’interroger : en quoi nos nouvelles fondations, « privées » mais sous tutelle et financement de l’État, pourraient-elles remplir dans les mêmes conditions le rôle qu’exercent, par exemple, le Welcome Trust ou la Nuffield Foundation en Angleterre, la Ford ou la Carnegie Foundation aux États-Unis ?
Il n’y a donc pas de substitut en France au financement public. Encore faut-il que le sommet de l’État en ait conscience et en fasse reconnaître la priorité. L’actuelle ministre de la Recherche, Claudie Haigneré, a elle-même reconnu, avec une certaine candeur, avoir mis du temps à prendre la mesure des problèmes budgétaires posés par la recherche et du combat à mener en face de ses interlocuteurs du ministère de l’Économie et des Finances. Ce qu’elle a finalement obtenu est loin de répondre à l’échelle des besoins les plus urgents. La vérité est que nombre de laboratoires et d’instituts sont désormais menacés d’asphyxie, hors d’état de recruter de nouveaux chercheurs et condamnés à gérer des programmes sans ressources, donc sans lendemains.

Les choses ne sont pas immuables

Dans ce rapport au ministre que j’ai cité, je concluais avec plus de tristesse que d’ironie que nous avions eu, depuis 1947, à peu près un projet de réforme du système d’éducation par an : « Cette moyenne aussi glorieuse que celle des coups d’État militaire dans certaines républiques latino-américaines en dit long sur les forces de blocage tant de notre système éducatif que de la société française dans son ensemble. Mais cette cascade de révolutions de papier et de palais explique aussi le désarroi, la méfiance, l’insatisfaction, l’angoisse et même la colère que notre système d’enseignement, de formation et d’éducation peut aujourd’hui susciter chez les jeunes et leurs parents comme chez les enseignants ». Le rapport a été publié en 1986 : depuis, combien de nouveaux projets de réforme ne se sont-ils pas ajoutés, avec le même succès ? Je renonce à en faire le compte, mais je renvoie aux conclusions et recommandations de ce rapport, qui n’ont rien perdu de leur actualité, et donc de leur impertinence.
En ce qui concerne les universités françaises, il faut bien rappeler qu’elles n’ont pas en réalité pour vocation de former des chercheurs, mais des agrégés et des capétiens — des professeurs de lycées. L’ensemble du système universitaire est régi, on l’oublie trop souvent, par cet objectif privilégié : on y prépare d’abord à l’écrit et aux leçons des concours d’agrégation ou du Capes, ce qui n’a strictement rien à voir avec les exigences de la recherche. Et ce qui explique, notamment, que les programmes soient déterminés à tous les niveaux, du DEUG à la licence et à la maîtrise, en fonction de ces concours. Il va de soi que ce n’est pas avec la science en train de se faire, mais avec la science déjà faite qu’on prépare à ces concours. C’est tout simplement ignorer qu’une université digne de ce nom associe étroitement la recherche à l’enseignement, l’une alimentant l’autre dans un processus de fertilisation croisée qui assure à la fois le progrès et la diffusion des savoirs nouveaux. En ce sens, la recherche n’est pas du tout limitée au troisième cycle : elle agit comme un ferment intellectuel sur l’enseignement tout entier pour en élever les exigences et la qualité à tous les niveaux, du premier au troisième cycle.
Tant que nous refuserons de modifier les structures et le fonctionnement de notre système d’enseignement, en dépit du consensus qui se fait jour actuellement sur ses insuffisances, et tant que les activités de recherche demeureront le parent pauvre dans la distribution des budgets publics, la situation de la recherche ira en se dégradant et nous ne pourrons pas retenir les meilleurs esprits d’émigrer à l’étranger. Certes, les choses ne sont pas immuables et la situation pourrait changer :nous avons connu d’autres sursauts. Il faudrait pour cela non seulement une prise de conscience des inconvénients du système actuel, diagnostic assez partagé aujourd’hui, mais surtout une volonté politique suffisamment forte pour adapter l’ensemble de notre système d’éducation et de recherche aux exigences nouvelles du XXIe siècle. Comment faire bouger « le mammouth » — car c’en est un, même s’il m’est arrivé de le qualifier aussi de Léviathan— sans s’exposer au tir à vue des syndicats et des lobbies de toute sorte : la société des agrégés, les anciens élèves des grandes écoles, les inspecteurs d’académies, les chercheurs et techniciens fonctionnarisés, les éditeurs, les députés, les sénateurs, les académies, les conseils généraux, et j’en passe ? Le jour où l’on décidera que le baccalauréat ne donne plus automatiquement un droit d’entrée à l’enseignement supérieur, où les universités seront réellement autonomes pour décider de leur recrutement, de leurs orientations et de leur gestion, où certaines d’entre elles seront résolument vouées à des activités de recherche au nom d’objectifs d’excellence et reconnues comme telles par des évaluations à la fois transparentes et internationales, les choses pourront s’améliorer.
Au nom de quoi, en vérité, ne peut-on pas accorder pleine autonomie au niveau des régions à toutes les institutions d’enseignement ? Il suffit, pour contrôler la qualité de leur recrutement et de leur enseignement de placer des professeurs et des personnalités extérieurs à la région concernée dans les commissions d’évaluation, de recrutement et de promotion, comme cela se fait dans d’autres pays. Il suffit, pour empêcher le recrutement local, d’exclure qu’un étudiant qui a fini ses études dans telle université y devienne maître de conférence avant un minimum de quelques années. Il suffit que les laboratoires qui ne sont pas propres au CNRS — ceux qui ne requièrent pas des équipements lourds — soient tous rattachés aux meilleures universités pour que la fonction d’enseignement s’y rapproche étroitement de la fonction recherche. Il suffit en fait de plusieurs petites mesures qui peuvent tout changer… Mais j’admets que « le mammouth » a une capacité exemplaire de résistance, et je n’ai donc pas trop d’illusions. Il demeure que, comme les peuples heureux n’ont pas d’histoire, les pays dont le système éducatif fonctionnent le mieux ont un ministère de l’Éducation dont l’enflure bureaucratique est la plus réduite : plutôt que de prendre en charge la gestion du personnel, on s’y contente de structures réellement décentralisées, avec des cellules de réflexion chargées des grandes orientations, des objectifs à définir, des moyens lourds à répartir, des évaluations à mener, des secteurs à soutenir en priorité. Et certes notre tradition de jacobinisme centralisé ne se prête guère à une telle révolution culturelle, mais faut-il s’y résigner ?
Les problèmes financiers que nous connaissons aujourd’hui sont à la mesure des problèmes structurels, mais ce sont les plus dramatiquement urgents. En ce sens, on comprend que se fasse jour l’angoisse du déclin. Celle-ci n’est pas nouvelle : déclin et décadence sont des termes récurrents dans l’histoire politique et intellectuelle française depuis les débuts de la révolution industrielle, et ils ont une certaine réalité qu’on ne peut nier. Mais nos rattrapages aussi…Nous avons été devancés par les Anglais lors de la première révolution industrielle, puis par les Allemands et les Américains lors de la deuxième, mais nous avons toujours. comblé nos retards, souvent en gagnant des premières places dans nombre de secteurs. Cependant, nous vivons actuellement un tournant lié au changement de paradigme économique et social qu’accélèrent les nouvelles technologies : l’addition des déficits, des manques à gagner, des carences de recrutement et de fonctionnement menace effectivement de rendre la situation actuelle sans retour.
La recherche, ce sont avant tout des hommes et des femmes, des compétences et des talents sur lesquels repose la capacité à renouveler notre vision du monde, à contester préjugés et hiérarchies, à faire avancer le savoir et à le diffuser dans toute la société afin non seulement de contribuer au développement économique et social, mais aussi — défi le plus évident de ce nouveau siècle — afin d’apprendre à mieux maîtriser les dérives de notre environnement naturel et technique. La France a su, à certaines époques, édifier à l’échelle qui s’imposait ce potentiel humain et en irriguer les institutions de recherche. Sacrifier délibérément cette ressource, comme cela semble le cas actuellement, serait assurément courir au déclin…Bien sûr, les jeux ne sont jamais faits et il y a les rattrapages dont nous avons témoigné, malgré les guerres et les crises. Nous pouvons certes nous consoler en nous disant que, quels que soient nos défauts et nos retards, nous sommes encore la quatrième puissance exportatrice au monde. Jusqu’à quand ? Un peu de bon sens à la Prévert devrait nous mettre en garde : « Si tu crois, fillette, qu’ça va durer… ».