La recherche en France. Quelle politique pour quel avenir ?

La recherche en France. Quelle politique pour quel avenir ?

Perrine Simon-Nahum et Vincent Duclert

Une double interrogation nous a conduit, de la publication du livre Quel Avenir pour la recherche ? à l’organisation du colloque du Sénat le 28 avril 2003, puis à la conception de ce numéro, suite d’entreprises visant à inscrire la recherche à l’agenda de la réflexion intellectuelle et politique . Notre démarche est née du sentiment que la profondeur de la crise qui secoue le monde de la recherche n’a pas seulement pour origine les contraintes budgétaires qui suscitent depuis l’automne 2002 de fortes inquiétudes et que l’annonce d’une hausse du budget global alloué à la recherche pour 2004 n’a pas réussi à endiguer. Les grandes voix de la science qui se sont fait entendre pour défendre une activité menacée par la réduction des crédits publics sont celles-là même qui plaident pour un geste politique d’envergure affirmant la détermination d’une nation et de ses dirigeants à construire l’avenir. Qui pourra nier, en effet, que la crise qui atteint l’action politique et fragilise notre démocratie est aussi celle de la recherche, entendue cette fois non pas comme l’activité créatrice déployée au sein des laboratoires, mais comme un mode spécifique de rapport au monde et d’accès des sociétés au savoir ?
Pour beaucoup d’entre nous, l’événement du 21 avril 2002 a constitué comme un « point zéro » de toute réflexion politique. Non pas que la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour ait disqualifié le monde des idées. Mais elle a souligné l’incapacité des chercheurs à prémunir notre démocratie contre les dangers qui la guettent, à imposer les valeurs de liberté et de vérité sur lesquelles se fonde notre travail. De même que la recherche a été l’une des grandes absentes de la campagne présidentielle, elle a échoué dans sa mission d’éclaircissement auprès d’une opinion publique qui a préféré l’expression du ressentiment à la confiance dans un avenir plus fraternel. Le résultat du premier tour des élections présidentielles a mis en lumière la coupure entre la société et ses élites intellectuelles.
C’est de ce constat qu’il faut partir aujourd’hui pour souligner l’urgence d’une réflexion sur nos méthodes, sur nos approches, sur notre message. La crise de la recherche est celle des chercheurs. Des chercheurs aussi désorientés que ceux auxquels ils s’adressent, peu convaincus qu’ils sont de l’efficacité et de la légitimité de leur démarche dans une société d’abord sensible à la force de conviction du marché et le brouhaha des discours. L’urgence aujourd’hui est de recréer un lieu propre à la recherche, de réinvestir la recherche elle-même.
Pour quoi travaillons-nous ? Pour qui ? Ces questions auraient pu sembler naïves il y a quelques années. Elles ont pris depuis un an un caractère de brûlante actualité. Elles nous imposent de repenser la question de notre responsabilité en des termes qui ne sont plus uniquement ceux de l’expertise scientifique mais du sens à donner à celle-ci. La tâche est d’autant plus ardue pour notre génération que, contrairement à celle qui l’a précédée, elle ne peut plus et c’est heureux puiser dans une position politique la force de ses engagements scientifiques mais doit à l’inverse ré-enraciner la recherche dans la société. Le chercheur n’est pas un intellectuel médiatisé et la désaffection dont souffre la science doit beaucoup à cette confusion des genres. L’engagement que requiert la recherche se joue sur un registre propre et c’est l’une des nos tâches que de le redéfinir. Réaffirmer la place de la connaissance comme fondement premier de notre activité, dans une exigence commune aux sciences dures et aux sciences sociales, à la recherche fondamentale et à la recherche appliquée, comme l’un des critères d’évaluation de notre productivité constitue le devoir premier dans une société orpheline du savoir. La crise de la recherche ne doit pas faire oublier le sentiment d’émerveillement qu’éprouve chacun d’entre nous, historien ou mathématicien, biologiste ou sociologue, devant la richesse de notre métier, même s’il nous arrive d’être saisi d’un sentiment d’imposture devant une tâche qui nous dépasse.
Ce à quoi prétendent à leur modeste niveau ces contributions, c’est donc avant tout à définir les bases d’une position réflexive. Si la recherche se heurte en effet à de nombreuses difficultés, la moindre n’est pas celle du fossé qui la sépare d’une opinion publique prompte à la juger dispendieuse et inutile, alors qu’elle-même se révèle avide de savoirs et d’informations nouvelles, de craintes ou d’attentes exacerbées. Ce fossé, on peut certes en attribuer une part de la responsabilité aux chercheurs abscons ou parfois même frileux au moment de livrer à l’opinion les résultats de leur recherche. On ne peut pourtant éluder la responsabilité des médiateurs culturels ont, eux aussi, cessé de remplir leur rôle. Désireux de coller à la réalité que ce soit celle de l’audience ou du marché, éditeurs ou journalistes ont abdiqué leur rôle de passeurs. On oublie pourtant de rappeler que les grands écrivains étaient publiés chez de grands éditeurs, conscients d’exercer eux aussi une magistrature littéraire. On oublie de méditer la leçon que nous a donnée Raymond Aron dont on a cherché à ramener l’œuvre de journaliste à celle de témoin engagé, comme pour l’excuser de ne pas avoir su rester philosophe. Pas plus que nous, ils ne pourront faire l’économie d’une nécessaire remise en question.

Une politique

La France aime les commémorations qui lui rappellent ses victoires et ses réussites. Pourtant, en avril 2001, aucun élu, aucune assemblée, aucun ministre ni Premier ministre n’a commémoré les quarante ans de la naissance officielle de la Délégation générale à la recherche scientifique et technique. Cette haute administration placée auprès du Premier ministre, voulue par le général de Gaulle dès novembre 1958 grâce aux premiers décrets de son gouvernement nommant un délégué général, instituant un comité interministériel pour la recherche et un comité de douze savants chargé de conseiller le gouvernement, a été l’instrument décisif d’une politique de la recherche conçue comme une priorité nationale. Dans le passé, l’intérêt supérieur pour la recherche scientifique avait déjà été affiché à trois reprises, sous le Front populaire et jusqu’à la création du CNRS en 1939, dans la France libre avec l’action du biologiste Louis Rapkine nommé en décembre 1941 chef du bureau scientifique à New York, enfin pendant le gouvernement Pierre Mendès France de 1954 suivi de l’organisation du colloque de Caen en 1956.
Ces trois expériences, inachevées, n’avaient pas débouché sur les réalisations nécessaires. Loin de les ignorer, le général de Gaulle s’en inspira pour construire une politique à part entière, disposant de temps, de moyens, et d’une volonté venue du sommet de l’État et de la République. Durant plus de dix ans (1958-1969), la France vécut une politique de la recherche fondée sur la reconnaissance du caractère primordial des savoirs scientifiques pour l’avenir des États et les sociétés démocratiques. Des réalisations essentielles furent conduites, bâtissant le socle sur lequel la recherche française continue de fonctionner, de plus en plus mal cependant, nous dit-on aussi.
L’évocation de cette période inaugurale ne vise pas à se complaire dans la nostalgie du passé ou à croire à la répétition des succès. Le monde a changé et les solutions mises en œuvre il y a quarante ans ne sont plus nécessairement celles qui doivent aujourd’hui s’imposer pour faire de la recherche française un exemple de réussite nationale et européenne. En revanche, les enseignements généraux qui découlent de cette expérience historique peuvent continuer à agir et à déterminer les voies de l’avenir. La politique gaullienne pour la recherche scientifique et technique se caractérisait par trois données essentielles, une volonté politique au sommet, une adhésion à la base des chercheurs, un engagement enfin des administrateurs de la DGRST et des grands établissements, soucieux d’information et de pédagogie sur leurs projets. La clôture précoce de cette période fondatrice, amorcée dès 1969 par le désintérêt du Premier ministre Jacques Chaban-Delmas qui ne présida plus les comités interministériels pour la recherche – désormais tenus au niveau des directeurs des cabinets –, empêcha que les universités et le CNRS bénéficient pleinement de cette nouvelle donne. La France retourna vers une situation de recherche fragmentée, déséquilibrée, administrée plus que gouvernée. Une tentative pour faire revenir la recherche dans les objets prioritaires des gouvernements eut lieu à partir de 1981 avec la constitution du nouveau ministère de la Recherche et le Plan-Recherche, mais l’inscription à l’agenda des hautes priorités nationales ne se concrétisa pas, si bien que l’inquiétude pour l’avenir de la recherche est devenue progressivement très profonde. On en mesure aujourd’hui la vive acuité.

Un avenir

Cette inquiétude des chercheurs ne témoigne pas pour autant de leur désarroi devant l’avenir. Ce numéro du Banquet, de même que notre ouvrage et le colloque du Sénat, se veulent au contraire la démonstration que la recherche dessine l’avenir des États et des sociétés démocratiques par sa capacité à maintenir le progrès et l’idée de progrès, à mobiliser des personnes et des collectivités, à plaider pour les valeurs de savoir, de critique et de connaissance. Depuis le colloque de Caen, aucune initiative intellectuelle n’a à ce point traduit l’attente de tous les chercheurs, de toutes les disciplines, pour une nouvelle politique scientifique. On est bien loin du désarroi. On est dans la compréhension et l’engagement.
Le livre Quel avenir pour la recherche ? est né de la seule commémoration organisée pour le quarantième anniversaire de la DGRST, le 7 avril 2001, à l’École des hautes études en sciences sociales. Cette rencontre prenait place dans un programme de « recherche sur la recherche » lancé en octobre 2000, et qui se poursuit toujours. Né d’un colloque de chercheurs, le livre a suscité un nouveau colloque. La rencontre du Sénat s’est voulue, elle aussi, un acte collectif de réflexion et d’engagement autant qu’un ensemble de propositions pour imaginer la politique scientifique de demain. À notre invitation, la ministre déléguée à la Recherche et aux Nouvelles Technologies, Claudie Haigneré, a souhaité s’y associer. Cette démarche constructive, établissant les bases d’un dialogue nécessaire, sans conditions ni exclusive, doit être soulignée, et cela d’autant mieux que son ministère a accordé une importante subvention pour la présente publication. Les textes ici rassemblés, ceux des orateurs du colloque qui ont accepté de poursuivre avec nous leur réflexion et ceux des chercheurs qui nous ont fait l’amitié de nous rejoindre, souhaitent contribuer à rapprocher la réflexion critique et l’action politique dans une travail de conviction et de recherche de solutions mobilisatrices pour l’avenir.
L’histoire de la mobilisation scientifique voulue par Pierre Mendès France et le général de Gaulle atteste que la recherche est une politique. Elle ne peut pas en être autrement, à moins de la condamner irrémédiablement. Elle appelle une volonté collective fondée sur la reconnaissance des intérêts sociaux autant qu’économiques, éthiques autant que financiers. Seule une politique publique est à même de garantir la recherche fondamentale, l’indépendance des chercheurs, le contrôle des applications, la pédagogie des découvertes. Elle appartient aux grandes missions publiques qui relèvent de la responsabilité des États démocratiques – et aujourd’hui de l’Europe. Elle doit donc être pensée et expliquée comme telle ; elle doit donc être dotée des engagements les plus forts et de la constante attention des plus hautes autorités françaises et européennes. Cette volonté appartient à l’ordre du possible. Ce serait même l’honneur du gouvernement et du président de la République que de s’engager dans cette voie et de donner, par là-même, une chance à la France et à l’Europe de la recherche, en montrant l’exemple, en démontrant que la recherche publique est une valeur pour le monde de demain. Il en va de la responsabilité des politiques devant l’histoire. C’est notre responsabilité d’historiens que de le redire aujourd’hui.
La recherche n’exige pas seulement une politique. Elle est devenue le révélateur d’une crise de la politique dans son incapacité à exprimer les grands enjeux et à porter de projets démocratiques. Le choix opéré par la revue Le Banquet d’accueillir ce dossier découle de ce constat de la recherche comme expression de la politique. Ainsi, toute compréhension de ce domaine, toute mobilisation en sa faveur ne pourront que contribuer au progrès de la politique et à son rôle dans les sociétés contemporaines. L’avenir de la recherche est à hauteur de ce défi.