Avant-propos (19-20)

Avant-propos

Claudie Haigneré

J’ai le plus grand plaisir à introduire ce numéro du Banquet consacré à un sujet aussi crucial que la politique de recherche : la politique à mener aujourd’hui mais surtout la politique à tracer pour demain. Qui dit politique de la recherche dit, en effet, se projeter dans l’avenir. Rappelons ainsi le défi que se sont fixés en mars 2000 les chefs d’État et de gouvernement de l’Union européenne rassemblés à Lisbonne pour mettre en place dans les années à venir « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique de la planète ». C’est bien un formidable défi qui s’annonce.
Répondre à un tel défi suppose une concertation de tous les acteurs concernés. Depuis mon arrivée au ministère de la Recherche, j’ai été frappée par la remarquable capacité qu’a notre pays dans son ensemble, à commencer par les chercheurs et enseignants-chercheurs, à se mobiliser pour promouvoir et soutenir la recherche nationale. De cette mobilisation en faveur de la science, je retiens en particulier les attentes fortes de tous ces jeunes, doctorants ou chercheurs venant d’être recrutés, qui ont envie que les choses bougent, qui ont envie de donner sens à leur vocation scientifique. Cette mobilisation, je la fais mienne en raison de mon passé de chercheuse et de mon engagement ministériel. Je crois qu’est venue l’heure d’en tirer un certain nombre de leçons.
La première est que, sans conteste, comme en témoigne cette publication, un ouvrage qui naît précisément de la réflexion de jeunes acteurs de la recherche que je tiens à féliciter vivement pour leur initiative, il faut engager une discussion d’ampleur sur l’avenir de la recherche française, son état et ses perspectives.
Au cours des derniers mois et c’est la deuxième leçon importante , trois grands modèles ont été mis en évidence par ceux qui se sont penchés sur le destin de la recherche nationale. Il est intéressant de voir que ces trois modèles s’imposent comme des référents pour des chercheurs d’horizons très différents, mais qu’ils constituent autant de points d’ancrage de notre réflexion collective. C’est à la lumière de ces modèles que notre système de recherche doit être renforcé, validé, réformé. Mais il faut aussi être soucieux de les adapter à la réalité actuelle de la recherche française, à son histoire et à ses spécificités de fond.
Le premier modèle est le modèle gaullien. Porté par une ambition nationale forte, il repose sur une logique de grands projets et s’appuie sur la mobilisation coordonnée des laboratoires publics et des industriels. Ces grands projets supposent l’intégration de savoirs et leur développement industriel. Cet « âge d’or » a incontestablement valeur emblématique. Je suis très soucieuse d’en conserver aujourd’hui le souffle et l’inspiration. D’abord, en mesurant l’importance des réussites technologiques d’alors, allant de l’aéronautique à l’industrie nucléaire. Cela inspire mon souci constant de porter des grands projets qui transcendent les clivages entre recherches fondamentale et appliquée, au nom de préoccupations fortes. Le secteur spatial ou la recherche de l’énergie de demain à travers le projet ITER ont mobilisé, par exemple, une part significative de mon action. De même, j’ai veillé à stimuler l’innovation non pas pour « industrialiser » la recherche mais au contraire pour lui donner les moyens d’irriguer le quotidien de nos concitoyens, pour lui permettre aussi d’être un vecteur de progrès social, de croissance maîtrisée et partagée.
Beaucoup des interrogations sur la recherche ont un autre point commun, la mise en valeur d’un modèle américain. Par un curieux paradoxe, au même moment où l’on entendait des critiques sur une prétendue hégémonie américaine dans le monde, des voix se sont élevées pour souligner la mise en valeur des grandes réussites des États-Unis, à commencer par la priorité forte accordée à la recherche. Le modèle américain s’apparente au modèle gaullien par la logique de mobilisation globale des laboratoires et des entreprises, tout en laissant une place essentielle à la recherche fondamentale. Il présente toutefois une grande originalité, à commencer par une extrême souplesse. Il ne s’agit pas bien entendu de transposer ce qui n’est pas transposable, mais de s’interroger collectivement sur ce qui permet à la recherche américaine de bénéficier d’un primat international incontesté.
Parmi les gages du succès, l’intégration réussie des jeunes chercheurs. Elle s’opère de façon souple et c’est dans cette direction que j’ai souhaité combler une lacune reconnue par tous, en multipliant les contrats de post-doctoraux et que je souhaite voir les jeunes chercheurs assumer des responsabilités scientifiques réelles dans la conduite des projets qu’ils auront soumis et qui auront été retenus par leur établissement de rattachement, le ministère, l’Europe, une collectivité territoriale ou un partenaire industriel. La recherche américaine repose sur des processus très stimulants comme la logique de moyens globaux correctement calibrés et accordés sur des objectifs et, plus largement, sur une reconnaissance de la performance au sens de l’atteinte d’objectifs clairement identifiés. Tout un chacun s’accorde sur la nécessité de réfléchir aujourd’hui ensemble sur les mécanismes de reconnaissance de l’excellence scientifique, en termes financiers ou de déroulement de carrière. Il y a aux États-Unis une culture de l’efficacité économique et sociale, qui s’appuie sur une évaluation rigoureuse : une évaluation transparente, reconnue et distanciée, et donc acceptée et partagée.
Le modèle américain nous offre donc des pistes, mais il ne constitue pas la panacée. Nous avons une autre histoire, d’autres traditions, une autre manière de concevoir le monde. En ce sens que si les modèles gaullien et américain ont été porteurs pour la deuxième partie du XXe siècle, il nous reste à construire un autre modèle, celui du XXIe siècle. Un modèle qui, pour nous Français, ne pourra être qu’européen. C’est un chantier difficile mais un chantier extrêmement stimulant.
Un chantier difficile car l’Europe est encore une mosaïque en devenir et que l’une des voies de l’unification sociale et politique revient précisément à ce que des activités comme la recherche ou le spatial soient clairement reconnues comme des priorités, des compétences unificatrices. L’Europe de la recherche ne sera une réalité à part entière que si la recherche devient un vrai outil de l’harmonisation des territoires et de la cohésion sociale. Parler de l’Europe de la recherche, c’est construire une recherche d’excellence capable d’imposer une ambition européenne forte. Or, l’excellence ne se décrète pas. Elle se suscite.
Quels seront les fondements de cette excellence ? Je crois qu’elle pourrait se décliner en sites géographiques et en réseaux. Pour les sites, l’important est qu’ils offrent une taille critique, en termes d’enseignants-chercheurs, de jeunes étudiants, doctorants, post-doctorants , d’infrastructures de qualité, mais aussi un budget opérationnel conséquent. Ces sites d’excellence européenne restent aujourd’hui encore largement à stimuler, en partant notamment du rôle majeur joué par les grandes universités : des pôles universitaires qui deviendront autant d’étapes incontournables dans la formation des étudiants européens, notamment des doctorants ; des pôles universitaires qui seront aussi soumis à une saine émulation, notamment pour s’imposer au sein de la concurrence mondiale.
Parmi les exemples de réseaux qui apparaissent au niveau européen, rappelons le projet de « grid computing », cette grille de calcul qui permet de tirer partie des ressources non utilisées à un instant donné par les ordinateurs qui la constituent. Le grid computing n’est en ce sens qu’un modèle des différents réseaux destinés à mobiliser les efforts des enseignants-chercheurs, au service d’objectifs clairement identifiés. Des réseaux qui ont vocation à mieux rationaliser les efforts, à les unifier à tous les niveaux de la chaîne de production et de diffusion des connaissances.
Car la recherche a aussi vocation à aménager des zones moins dotées. On ne construira pas d’accélérateurs de particules partout. Mais on doit donner à la recherche le rôle d’un levier de développement de toutes les régions. Cela suppose de tenir un discours courageux. On ne fera pas tout partout, sinon on le fera mal. Et certains pays injustement appelés « petits » peuvent nous servir d’exemples quand ils privilégient un ou deux grands secteurs. On fera très bien ce que l’on décidera de faire. Et on le fera sur une logique de projet, sur la base d’engagements pluriannuels dans des sites choisis. Ces choix reflèteront des dynamiques territoriales, qui doivent pouvoir émerger et se concrétiser. Ils s’enracineront en elles et en tireront leur force.
Cela suppose de veiller à une synergie efficace entre la recherche dite publique et celle menée par les entreprises. Cette synergie est indispensable à la vitalité du dispositif de recherche nationale, mais elle sous-tend aussi le discours de veille technologique si nécessaire en termes de formation. Aujourd’hui, la France a impérativement besoin de voir croître de manière très significative l’implication de l’ensemble de ses entreprises dans le domaine de la recherche. Il en va de notre place dans le monde, devant une concurrence internationale de plus en plus aguerrie.
Plus en profondeur, nous devons mettre en place un modèle européen pour traduire dans les faits notre patrimoine culturel et intellectuel. C’est là tout le sens d’une culture européenne partagée. Qu’il y ait une culture européenne, de grands penseurs l’ont montré. Je pense notamment à Fernand Braudel avec l’histoire de la Méditerranée. Je pense à Stefan Zweig et ses Souvenirs d’un européen qui ont beaucoup fait pour diffuser cette culture de l’Europe des années trente. N’oublions pas cet héritage, ce patrimoine, cet humanisme qui sont notre histoire, notre richesse et qui peuvent être notre avenir. L’Europe du Nord nous enseigne ainsi chaque jour l’importance d’une culture scientifique présentée, échangée, discutée au gré de débats citoyens sur les grandes questions. C’est en ce sens que les sciences humaines et sociales ont un rôle majeur.
Bâtir un modèle européen représente un défi crucial. Je crois que, grâce à ses potentialités et à ses succès, à ses chercheurs et à son rayonnement, la science française a un rôle unique à jouer pour y contribuer de manière décisive. La recherche française représente à mes yeux un extraordinaire potentiel. Un potentiel qui ne peut que s’affirmer en se nourrissant des modèles que j’ai mentionnés : en développant une culture de grands projets, en renouvelant ses méthodes et ses structures, en développant une excellence européenne au niveau des territoires et de la société. Cette recherche française ne se fera qu’en unissant tous nos efforts, pas obligatoirement dans un climat dépassionné car la recherche est passion, mais en tout cas dans un climat constructif seul capable de bâtir l’avenir.
Pour réussir les ambitions qui sont les miennes, je souhaite vivement que les chercheurs accompagnent ma réflexion et mon action. C’est je crois tout le sens d’une confrontation de réflexions et de propositions aussi riche que ce numéro du Banquet.