Brèves (18)

Brèves

Julie ALLARD, Dworkin et Kant. Réflexions sur le jugement, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2001, 181 pages.

L’école belge de la philosophie du droit a une longue tradition qui se poursuit à travers les travaux de jeunes chercheurs prometteurs dont Le Banquet a pu aussi publier les travaux. L’ouvrage de Julie Allard, préface par Pierre Bouretz, s’inscrit dans cette veine et tend à retracer, à partir d’une lecture kantienne de Dworkin, la nature du jugement judiciaire. On sait que celui-ci est souvent interprété soit comme création pure du droit à partir du raisonnement (et de la conscience) du juge, soit comme simple application, par définition contrainte, de la loi et des règlements. En fait, les deux se combinent dans l’acte de juger qui échappe à l’arbitraire tout en n’étant pas répétition du droit positif. On sait, depuis Kelsen notamment, l’importance des normes fondamentales qui, sans être nécessairement écrites, fondent le droit, lui donnant à la fois sens et autorité. Certes, l’auteur n’y fait guère référence, mais l’idée, reprise par Dworkin, d’une cohérence du droit, conçu comme un tout et rassemblant en un corpus de nature politique l’histoire passée et future, poursuit et amplifie ses intuitions, en enlevant les éléments de positivisme qui y demeuraient encore. L’étude par Julie Allard de l’analogie du droit et de la littérature apparaît, dans cette perspective, particulièrement féconde.


Raymond ARON, Le marxisme de Marx, Éd. de Fallois, 2002, 767 pages.

Raymond Aron professait une admiration pour l’œuvre de Marx qui allait sans doute bien au-delà de celle qu’il accordait à certains auteurs libéraux. Il en avait aussi une connaissance ancienne et, pour ainsi dire, intime ; il fréquentait ses œuvres depuis de nombreuses décennies lorsque, en 1962-1963, il a prononcé en Sorbonne le cours d’agrégation, qui est livré ici avec un bel appareil critique. Suivant pas à pas les développements de la pensée de Marx, étudiant les principaux concepts qu’il utilisait, en philosophe et en économiste, confrontant son analyse à celle de ses inspirateurs (de Spinoza à Hegel) et de ceux qu’il a influencés, pourfendant à l’occasion certaines inférences abusives ou certaines interprétations peu scrupuleuses de la lettre du texte, il nous donne un cours d’une rigueur impeccable, refusant tout jugement de valeur, mais expliquant par quels biais cette œuvre immense a pu engendrer les monstres que l’on connaît. Il rectifie aussi certaines idées fausses attribuée à Marx, comme celle qui voudrait qu’il ait prédit qu’à un certain moment le capitalisme ne pourrait plus fonctionner (p. 468). De manière salutaire, il montre l’erreur qui consisterait à transposer les analyses économiques de Marx à la situation contemporaine et il sauve, d’une certaine manière, Marx de l’emprise des marxistes. Ce n’est qu’en protégeant Marx de l’actualité qu’on peut espérer le lire pour ce qu’il a dit et y puiser une pensée qui résiste à l’idéologie.


Bertrand BADIE, La diplomatie des droits de l’homme. Entre éthique et volonté de puissance, Fayard, 2002, 324 pages.

Cet ouvrage est appelé à devenir le livre de référence sur cette question. Alors que, dans certains textes précédents (notamment La fin des territoires et Un monde sans souveraineté), Badie cherchait d’abord à défendre une thèse qui visait à expliquer le nouvel ordre du monde, il fait preuve ici de plus de prudence et de pédagogie. À travers une histoire de l’utilisation des droits de l’homme – et ceci inclut l’action dite « humanitaire » dans la diplomatie internationale, il montre comment le concept s’est progressivement imposé tout en étant contourné et bafoué. Il ne cache pas les effets pervers du recours à cette notion, l’utilisation parfois intéressée qui en a été faite, l’es ambiguïtés de sa légitimation, les aléas de la judiciarisation qui survient sur la scène internationale et le caractère finalement très sélectif de l’emploi, par les États, de l’idée de droits de l’homme. Au demeurant, les opinions publiques elles-mêmes ont une mémoire oublieuse et des interprétations partiales des situations. Les « nouveaux acteurs », notamment les organisations non gouvernementales (ONG), ont eux-mêmes souvent des stratégies différenciées. Dans le paysage international qui se recompose, la diplomatie des droits de l’homme a assurément accru sa part et agrandi sa place. Elle reste toutefois concurrencée par des mouvements qui ne s’en soucient guère et il n’est pas avéré que le nouvel ordre du monde lui devra beaucoup. Au moins peut-on dire que, sans elle, à tout prendre, la scène internationale serait pire qu’elle ne l’est.


Jean BAUDOUIN, Les idées politiques contemporaines, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2002, 204 pages.

Cet ouvrage est un manuel utile sur les grands courants de philosophie politique du XXe siècle qui, intelligemment, met en perspective les auteurs (choisis) étudiés. Une première partie examine les critiques apportées aux théories de la modernité, qui peuvent aussi bien venir d’auteurs qui entendent faire un retour aux Anciens (dont Leo Strauss constitue l’exemple le plus parfait, le plus fécond et le plus durablement influent) que des critiques au nom de la déconstruction. Un chapitre spécifique est consacré au marxisme contemporain et aux critiques radicales dont il a fait l’objet. La seconde examine les auteurs qui s’inscrivent, naturellement de manière critique, au sein du courant favorable à la démocratie libérale et qui sont les continuateurs de la tradition d’émancipation issue des Lumières, de Locke, de Kant et de Constant. Baudouin montre la vitalité de la philosophie politique au cours du siècle dernier, avec des auteurs aussi différents qu’Arendt, Popper – dont il est l’un des spécialistes français – et Habermas. Un intéressant chapitre est consacré à la « reformulation des idéaux républicains », où sont analysées les thèses de Taylor et Walzer. Bien sûr, il ne faut pas demander à ce petit ouvrage plus qu’il ne peut apporter et l’on pourra trouver que l’exposé des thèses des auteurs cités est parfois trop raide. De fait, ce livre ne peut être, pour les étudiants, qu’une propédeutique à des lectures complémentaires, mais il a son unité. On regrettera toutefois qu’il n’y ait pas d’index des noms et des notions cités et que la bibliographie soit vraiment beaucoup trop sommaire.


Jocelyn BENOIST, Jacques BOUVERESSE, Stanley CAVELL, Donald DAVIDSON, Vincent DESCOMBES, Gilles-Gaston GRANGER, Ian HACKING, John SEARLE, Salvatore VECA, Jules VUILLEMIN, Quelle philosophie pour le XXIe siècle ?, L’Organon du nouveau siècle, Gallimard/Éd. du Centre Pompidou, coll. « Folio », 2001, 403 pages.

Ces dix conférences ont pour titre les dix catégories qu’Aristote avait découvertes et qui sont autant de contributions à la définition de la position de l’être, mais qui ne disent rien indépendamment de la liaison qu’elles entretiennent : la substance, la quantité, la qualité, la relation, le lieu, le temps, la position, la possession, l’action et la passion. L’origine de ce livre était un colloque international qui s’est tenu à Paris en février 2000. Les philosophes qui y ont contribué sont parmi les plus importants et ont pour point commun d’être familiers – pour les Français – de la philosophie analytique. Spécialistes de la philosophie de la connaissance et souvent de la logique, ils ont naturellement rédigé des textes d’une grande difficulté et peu politiques (sauf celui de Veca sur la possession et, plus allusivement, celui de Bouveresse sur la quantité). Leur qualité, le fait qu’ils soient d’abord des œuvres de philosophes et non d’historiens de la philosophie et leur précision en font des textes qui enrichissent notre pensée.


Gilles BERHEIM, Le souci des autres au fondement de la loi juive, Calmann-Lévy, 2002, 318 pages.

Ce livre n’est pas un ouvrage d’édification ; il n’enseigne pas le dogme et ne se veut pas leçon de morale. Il est essentiellement appel, à l’aide de la tradition juive, à une interrogation sur notre capacité d’attention, à autrui et au monde. À ce titre, il n’est pas destiné fondamentalement aux croyants, aux pratiquants, ni même aux seuls juifs. La demande d’interrogation sur soi qu’il véhicule dépasse largement le cadre religieux, quand bien même il y prend appui. L’ouvrage se divise en trois parties. Dans la première, il rappelle la signification des grandes fêtes juives – Pessah, Chavouot, Roch Ha-Chana, Kippour, etc. ; dans la deuxième, il examine les grands moments de la vie juive : la circoncision, le mariage, le divorce, les lois alimentaires, le pur et l’impur, le prêt à intérêt, etc. Enfin, il a adjoint des textes divers issus d’interventions à des colloques notamment sur l’État, morale et politique, le corps et la mémoire. Dans les deux premières parties, il ne s’agit pas pour lui de raconter seulement l’histoire des pratiques, de reprendre la signification des rites ou de rappeler des règles, mais bien de suggérer comment conduire une réflexion à l’occasion de ces fêtes ou de ces événements. En cela, cet ouvrage du grand rabbin libéral est un livre ouvert.


Laurent BERTHET, Renaud. Le Spartacus de la chanson, Christian Pirot, 2002, 240 pages.

Voici un ouvrage singulier. D’un côté, son objet est celui de ceux qui se prêtent à un ouvrage grand public, de l’autre, le traitement qu’il opère des textes des chansons de Renaud comme de ses interventions dans la presse est d’une rigueur tout universitaire (332 notes précises qui courent sur 40 pages). L’ensemble des chansons de Renaud est décortiqué et il en ressort un portrait – politique, car c’est de cela qu’il s’agit – contrasté. On connaît l’essentiel du personnage : sa contestation de principe, son fonds anarchiste et gauchiste, son indulgence pour Mitterrand, ses dénonciations un peu faciles ou caricaturales, ses engouements pas toujours très réfléchis. Berthet ne cherche pas à faire dire à Renaud plus qu’il ne saurait énoncer – c’est un chanteur, avec ses simplismes et non un philosophe. Il est énervant, sinon exaspérant, toujours manichéen et désireux de le rester. En même temps, le personnage est plus complexe qu’il n’y paraît et Berthet montre bien – signe d’une époque – qu’il a mis un peu d’eau dans son dogmatisme de jadis et est entré aussi dans une phase de doute, pas seulement sur lui, mais aussi sur ses engagements et ses fidélités – plus sans doute d’ailleurs que sur ses rejets (l’armée, la religion catholique, la droite, le beauf, le patronat).


Marie-Claude BLAIS, Au principe de la République. Le cas Renouvier, Gallimard, coll. « bibl. des idées », 2000, 436 pages.

Qui aujourd’hui a entendu parler de Charles Renouvier (1815-1903) et, a fortiori, qui l’a lu ? Auteur de multiples ouvrages, notamment de La science de la morale, des quatre Essais de critique générale, des quatre volumes de la Philosophie analytique de l’histoire, fondateur de la revue La critique philosophique, personnage marginal mais dont l’influence souterraine – celle de l’homme engagé plus que du philosophe fut majeure sur la République naissante, Renouvier apparaît d’abord comme le philosophe de la République et comme l’un des premiers théoriciens du socialisme libéral (après avoir abandonné les utopies qu’il cultivait lors de la Révolution de 1848). Kantien, il eut une influence durable sur Alain, mais aussi, sans qu’ils le reconnaissent toujours avec autant d’honnêteté, sur bien des philosophes de la fin du siècle. L’ouvrage de Marie-Claude Blais restitue à ce personnage la place qui lui revient. Sans doute n’était-il pas un philosophe indépassable et il serait aisé aujourd’hui de souligner ses naïvetés. Il reste qu’il joua un rôle historique tout à fait considérable en jetant les bases intellectuelles de la République – ce que sa biographe démontre et explicite en de beaux chapitres consacrés aux grands volets de son œuvre : un regard sur l’histoire – les illusions des philosophies de l’histoire, le progrès, le jugement sur les socialismes que peut proposer un socialiste libéral , le droit – la liberté, la science de la morale, la justice sociale, l’égalité, la nation et l’État , la philosophie de la République enfin – la question de l’enseignement, la laïcité, etc. L’un des grands mérite du travail de l’auteur – le présent livre est issu de sa thèse de doctorat – est de montrer par quelles voies cheminent les idées, comment elles s’installent, parfois secrètement et sans tapage, et quels sont les vecteurs effectifs de l’influence. Que Renouvier n’appartînt pas à l’université rend d’ailleurs ce phénomène encore plus remarquable – il fut bien l’un des premiers « intellectuels », mais sans la notoriété et le caractère intéressé qui est parfois leur caractéristique.


Daniel BLATMAN, Notre liberté et la vôtre. Le mouvement ouvrier juif Bund en Pologne 1939-1949, Cerf, 2003, 314 pages.

On ne saurait trop recommander la lecture de ce livre, remarquablement documenté et parfois bouleversant, sur les dix dernières (et les plus terribles) années du Bund. Cette histoire est cruciale et source de polémiques connues : l’absence de participation du Bund en tant que tel au soulèvement du ghetto de Varsovie, ses rivalités avec les autres mouvements juifs, notamment sionistes, sa disparition finalement dans la Pologne communiste, ont à la fois conduit à dévaloriser son histoire et à minimiser son rôle et celui de ses militants pendant la période de persécutions et d’exterminations. Pourtant, le Bund était politiquement, socialement et culturellement l’un des mouvements les plus vigoureux et les plus prometteurs dans l’Europe centrale de l’entre-deux-guerres. Sans taire les tergiversations au sein des différentes composantes du Bund et la lenteur de certains dirigeants dans la prise de conscience de la « solution finale » mise en œuvre par les nazis, Blutman montre aussi le rôle de nombreux bundistes dans l’organisation juive de combat et, de manière générale, la Résistance en Pologne comme à Londres et à New York. Il décrit aussi la lutte désespérée de certains responsables pour faire connaître au monde (mais aussi pour y sensibiliser le gouvernement polonais en exil, éludant totalement la question de l’antisémitisme) le drame qui se jouait (cf. l’épisode poignant du suicide de Zygielbojm, délégué du Bund à Londres). Après la guerre, le Bund ne put véritablement trouver sa place dans la nouvelle Pologne : la domination de plus en plus totale du Parti communiste, mais surtout la disparition de la quasi-totalité de la population juive polonaise, de ses structures et de la culture yiddish rendaient son existence impossible et la privait de sens. Il faut ajouter à cela les rivalités entre les survivants du Bund polonais et les bundistes occidentaux et l’opposition des premiers à toute constitution d’un Bund mondial ainsi que les oppositions entre les uns et les autres sur l’attitude à l’égard de la création du nouvel État d’Israël. Après le quasi-anéantissement des communautés juives d’Europe centrale, l’idée fondatrice du Bund d’une intégration des juifs dans la société dans laquelle ils vivaient – intégration non exclusive, au contraire, du maintien d’une culture et de traditions propres – devenait un idéal voué à la disparition.


BOSSUET, Sermons. Le Carême du Louvre 1662, Gallimard, coll. « Folio », 2001, 384 pages.

On se plaît ici à annoncer la publication en livre de poche de ces Sermons prononcés en 1662 dans la belle édition qu’en a donnée Constance Cagnat-Debœuf. Sa substantielle préface présente de manière éclairante à la fois le genre spécifique qu’est le « sermon » (à ne pas confondre avec celui que le prêtre catholique prononce de nos jours au cours de la messe) et les circonstances spécifiques où Bossuet les prononça. Relevant d’un art oratoire codé, le sermon prend chez Bossuet (1627-1704), outre une vigueur qui continue de frapper les esprits en raison de sa puissance littéraire, une dimension opératoire : comment convaincre ? Comment parvenir aux résultats recherchés (ceux du « parti dévot » dont il était proche) ? Comment, concrètement, parler à un Roi pécheur et guider sa conduite ? Les treize sermons ici présentés – Bossuet en prononça trois mille – sont exemplaires de cette démarche apologétique maîtrisée et ne laissent de nous fasciner.


Tommaso CAMPANELLA, Monarchie du Messie, PUF, 2002, 499 pages.

Un bandeau rouge proclame fièrement : « Le premier traité du gouvernement mondial » et la quatrième de couverture suggère bravement : « Ne peut-on voir dans cet Empire du Pape la préfiguration théologico-politique de l’Empire politique mondial qui se dessine aujourd’hui ? » Il y a, dans cet appel au chaland, une inférence bien exagérée et un anachronisme patent et l’on peut, de surcroît, se demander si vraiment on peut, aujourd’hui, faire la prophétie d’un « gouvernement mondial » ou d’un « Empire mondial ». Passons sur cette bévue et reconnaissons tout l’intérêt du texte, en partie de circonstance (comme le montre l’introduction qui porte sur sa genèse), écrit par le dominicain en 1606-1607 et qu’il considérait comme l’une de ses œuvres les plus importantes. Le but peut paraître anachronique si l’on songe au travail de « déconstruction » du pouvoir temporel (et aussi en partie spirituel) du pape opéré par les plus grands théologiens et philosophes depuis au moins trois siècles : il s’agit rien de moins que d’établir et de fonder le pouvoir de la papauté sur les princes et de préparer une unification du monde (alors marqué par l’approfondissement des divisions, notamment depuis la Réforme) sous la férule papale (tout en justifiant au passage les droits spécifiques des souverains sur certaines nouvelles possessions, comme du roi espagnol sur le Nouveau Monde). Traité du pouvoir absolu du Pape (premier par rapport au Concile et à l’Église elle-même en tant que collectivité), ouvrage aussi clairement orienté comme une réfutation de Machiavel, œuvre excessive dans ses proclamations au point d’effrayer les plus soutiens du pape les plus orthodoxes (trop en faire, c’est desservir), ce texte d’une grande richesse conceptuelle, riche en références, amplement écrit (cette édition présente le texte latin en même temps que sa traduction), est complètement décalé par rapport à son temps et au nôtre. Mais c’est un texte central dans une controverse qui dura plus d’un millénaire.


Georges CANGUILHEM, Écrits sur la médecine, Seuil, 2002, 127 pages.

Ce livre reprend cinq articles du médecin philosophe des sciences consacrés à ce qu’on pourrait appeler une philosophie de la pratique et du savoir médicaux. Le premier est consacré à « l’idée de nature dans la pensée et la pratique médicales » : il y montre l’évolution des paradigmes curatifs depuis Hippocrate (et, en particulier, au cours des quatre derniers siècles) et l’évolution de la représentation de la nature dans les actions curatives. Le deuxième article s’intitule « les maladies » et repose sur l’examen de la construction de ce concept qui n’est pas « naturel » : il faut considérer les lieux à partir desquels on examine les maladies et les disciplines qu’on convoque pour les analyser. Le troisième s’intitule « La santé : concept vulgaire et question philosophique » et piste les différentes conceptions du corps sain et de la santé dans la littérature philosophique de Descartes à Merleau-Ponty. Le quatrième article aborde la question de la relation entre le malade et le médecin – et de ce qu’on pourrait appeler une sociologie de la maladie à partir de la question « La pédagogie de la guérison est-elle possible ? » Enfin, le dernier article, dont la portée épistémologique n’échappera pas, s’intitule « le problème des régulations dans l’organisme et dans la société », le risque d’inférence et d’assimilation jouant d’ailleurs aussi bien dans un sens que dans l’autre Cette réflexion sur la nature de l’organisation sociale nous éloigne peut-être de la médecine, mais est d’une portée politique considérable.


Cornelius CASTORIADIS, Sujet et vérité dans le monde social-historique. Séminaires 1986-1987. La création humaine I, Seuil, 2002, 498 pages.

Cet ouvrage constitue le premier volume de la transcription des séminaires que l’auteur de L’institution imaginaire de la société donna à l’École des hautes études en sciences sociales de 1980 à 1995. S’il fallait commencer par ces années-là, c’est parce que la transcription était la seule que Castoriadis avait pu revoir. Par rapport aux livres écrits, ce séminaire permet de cerner au plus près le raisonnement du philosophe. Si l’on sent que le travail de préparation a été considérable, on sent aussi que l’exposé oral permet un progrès, fait surgir de nouvelles lumières et la discussion qui clôt chaque séance oblige Castoriadis à répondre. Au centre du cours de cette année-là, comme l’indique le titre, figurent le sujet et la vérité. Mais l’interrogation va bien au-delà : la nature même de la philosophie, la question de la mythologie, l’acte de connaître, la réalité historique, la fonction de la religion, le problème du nihilisme, etc. sont autant de thèmes qu’évoque Castoriadis de manière unique, avec une passion et une générosité dans la manière de livrer ses idées rarement égalées. En annexe figure aussi un séminaire sur les mouvements lycéens et étudiants de 1986 où l’on retrouve les préoccupations « culturelles » et politiques de l’auteur de La montée de l’insignifiance.


Malek CHEBEL, Le Sujet en islam, Seuil, 2002, 298 pages.

La question du sujet doit être posée à propos de l’islam dans ses versants simultanés de religion, de mode de socialisation et de culture au sens large. L’auteur, anthropologue et psychanalyste, ne peut que le confirmer : à de multiples égards, le sujet, tel que peut l’entendre l’Occident, est antinomique de l’islam, de l’existence musulmane, et explicitement barré par la dogmatique qu’il diffuse. En même temps, il faut déployer l’interrogation sur de multiples fronts : comment appliquer des concepts, nés dans le monde occidental, à des sociétés qui lui sont radicalement étrangères ? Lorsque le croyant musulman dit « je », est-ce le même « je » que celui qui se dégage du cogito cartésien ? Peut-on vraiment concevoir un sujet sans autonomie, puisque le concept même d’ummah l’interdit ? Reconnaissons-le : procédant avec rigueur et prudence, soucieux de n’avancer que ce qu’il peut fonder, exemplaire dans sa méthode et passionnant dans ses analyses, Chebel est obligé de donner une réponse négative à tous les espoirs mis par certains de sauver ou de promouvoir le sujet en terre d’islam. Il n’est point fortuit que la conclusion de ce beau livre concerne l’avenir politique des pays musulmans : tel est bien le seul espoir. L’émancipation politique est la seule à pouvoir provoquer une émergence du sujet et à bouleverser les cadres sociaux et culturels – et religieux – qui en empêchaient le surgissement. Reste évidemment posée la question de la poule et de l’œuf ! Et, comme le demande gravement l’auteur, la réconciliation de la modernité et de la foi est-elle vraiment possible (au moins à l’échelle d’une société et pas de seules élites) et ne faut-il pas reconnaître la réalité de leur antinomie ? On l’aura compris : ce livre pose, avec brio, les questions qui dérangent, mais sa réponse n’est pas nécessairement rassurante.


Samy COHEN (dir.), Les diplomates. Négocier dans un monde chaotique, Autrement, 2002, 182 pages.

Cet ouvrage explore certaines facettes de l’art diplomatique à un moment où l’on peut s’interroger sur ses mutations, ses insuffisances et ses nouveaux défis. Dirigé par l’un des rares spécialistes français des processus de décision en matière internationale, il contient des témoignages d’acteurs diplomatiques français de premier rang – Hubert Védrine, certains ambassadeurs français , de théoriciens ou chercheurs – François Heisbourg, Guillaume Devin – et surtout de diplomates étrangers, qui jettent un regard cruel sur le corps diplomatique de notre pays. Si, plus que jamais, la diplomatie est une nécessité – quand bien même ses formes évoluent constamment , il n’est pas certain que le diplomate classique soit toujours le mieux placé pour la conduire. Quasiment tous les témoignages conduisent à estimer que le Quai d’Orsay doit s’ouvrir, développer sa capacité à communiquer, définir une stratégie et des priorités et songer moins à glorifier la France qu’à en faire concrètement une puissance. Le ministère des Affaires étrangères a aussi ses obsessions – notamment celle de « l’hyperpuissance américaine » et d’un démarquage systématique, souvent à contre-emploi, de ses positions et paraît parfois privilégier une posture de grande puissance dans la lignée des mythologies gaulliennes qu’une capacité d’influence sur le long terme. En constatant les voies que ce petit livre paraît ouvrir, on regrette vraiment l’indigence française de travaux sérieux, au-delà de quelques mémoires, à prendre toujours avec la plus grande précaution, sur ce que les Anglo-Saxons appellent le policy making process.


Denis COLLIN, Morale et justice sociale, Seuil, 2001, 390 pages.

Cet ouvrage entend explorer les rapports entre une philosophie morale réhabilitée – il faut penser le juste – et de la nouer aux idéaux d’émancipation, de justice et d’égalité. Collin s’inscrit clairement dans le courant d’une pensée qui ne refuse pas d’être normative et qui, contre les tentations de l’éliminer du champ des possibles, réaffirme le principe d’égalité. On ne cachera pas que l’ouvrage paraît souvent décalé et parfois naïf. Si son exposé des doctrines classiques de Rawls, de Rousseau et de Marx est intéressant, il paraît beaucoup plus léger et imprécis lorsqu’il entend mesurer les conséquences pratiques de ce qu’il énonce dans la sphère économique et sociale. Peut-on ainsi écrire, entre cent assertions de ce type, que « si nos devons choisir entre l’égalité et l’augmentation globale de richesse, il faut choisir l’égalité » (p. 348) ? Cela conduit-il vraiment à avancer de poser le problème en ces termes ?


Paul-Marie COÛTEAUX, Le génie de la France. De Gaulle philosophe, Jean-Claude Lattès, 2002, 325 pages.

Voici un bien curieux ouvrage, qui devrait être le premier de plusieurs consacrés à l’invocation du Général. Ne renonçant ni aux effets de style, ni à la confession personnelle – au moins de Gaulle aura-t-il contribué à la rédemption personnelle de Coûteaux , l’auteur entreprend de nous dresser un tombeau du chef de la France libre à la fois passionné – sinon enflammé – et analytique. Ancien élève de l’ENA, momentanément rédacteur en chef de la revue du RPR Une certaine idée, député européen « souverainiste », proche fondamentalement de Charles Pasqua malgré un rapprochement fugace avec Jean-Pierre Chevènement, auteur d’un Clovis que Le Banquet avait jadis évoqué pour l’écarter facilement des ouvrages sérieux, il nous livre ici un ouvrage inclassable, à coup sûr personnel et sincère – même si la pose de l’auteur exaspère , mêlant anecdotes biographiques et propos plus analytiques (et alors plus intéressants – ainsi lorsqu’il parle de la conception religieuse du fondateur de la Cinquième République), mais dont on ne voit pas très bien où il veut nous conduire. On admirera, approuvera ou non de Gaulle sans que ce livre apporte une pierre supplémentaire au procès à charge ou à décharge ou à l’entreprise de canonisation ou de rectification. Pour le récit, on préférera l’irremplaçable ouvrage de Claude Guy, même s’il couvre une période courte, et même Alain Peyrefitte ; pour le lyrisme, on osera quand même conseiller Malraux.


Michel CRUBELLIER, Pierre PELLEGRIN, Aristote. Le philosophe et les savoirs, Seuil, coll. « Points Essais », 2002, 427 pages.

Nous avons déjà souligné la qualité de plusieurs ouvrages de la série philosophie de cette collection. Celui-ci ne déroge pas à la règle : pédagogique en même temps que scientifique, il constitue une approche intelligente de la philosophie du Stagirite. Loin d’être seulement une présentation à plat des thèses d’Aristote, cet ouvrage en explique la genèse et peut être lu aussi comme un exposé rigoureux de sa méthode – incomparablement plus « moderne », notamment en matière d’analyse politique et d’éthique, que la philosophie platonicienne. Une utile bibliographie, un précieux glossaire grec-français, mais aussi français-grec, ainsi qu’un index des notions utilisées complètent utilement l’ouvrage.


Adam CZERNIAKOW, Carnets du ghetto de Varsovie 6 septembre 1939 – 23 juillet 1942, La Découverte/Poche, 2003, 285 + L pages.

Il était important que ces Carnets devinssent accessibles au format de poche. Il s’agit d’un document unique sur la vie et les souffrances au sein du plus vaste ghetto qui devait voir la quasi-totalité de ses habitants anéantis par les nazis. Czerniaków était le président du Conseil juif de Varsovie et, à ce titre, le chef du ghetto et le principal négociateur avec les forces d’occupation allemandes, celui qui à qui les demandes (ou plutôt les ordres) étaient adressées, celui qui ne pouvait les refuser, mais devait tenter chaque fois d’en minimiser les conséquences. Ni héros, ni collaborateur, homme sans aura mais finalement courageux, incapable de vraie révolte mais conscient du drame qui se jouait – et comment ne pas l’être alors que, chaque jour, la vie dans le ghetto devenait plus précaire et que, dès 1942, la politique de déportation devait commencer , il devait tenir bon devant un pouvoir allemand de plus en plus sadique et « gérer » une population de près d’un demi million de personnes vivant dans des conditions atroces. Le 23 juillet 1942, devant la précision accrue des menaces de déportation, il se suicida – et ce suicide privé, sans insurrection publique, lui fut reproché par une partie de l’historiographie d’après-guerre. Chaque jour, il tint son journal et, à l’exception d’un, ces carnets nous sont parvenus et nous éclairent à la fois sur la politique allemande et celle des autorités juives du ghetto. Écrits souvent « au premier degré », ces carnets, qui sont riches aussi en petites choses insignifiantes de la vie de tous les jours nous conduisent au cœur de l’horreur, d’autant plus insoutenable qu’elle est présente partout, mais jamais dite. Une importante introduction de Raul Hilbert et Stanislaw Staron restitue la place de l’auteur des Carnets dans l’histoire du ghetto et rend justice à Czerniaków de ce qu’il a pu faire pour améliorer le sort des habitants du ghetto. Une intéressante postface de Jean-Charles Szurek, qui a annoté le texte et en est l’un des traducteurs, explique le retard dans la parution de ce document unique et revient sur le regard ambigu que la Pologne porte sur son passé et la complicité de certains Polonais dans les crimes antisémites.


Robert DARNTON, Pour les Lumières. Défense, illustration, méthode, Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, 2002, 133 pages.

Ces quatre textes du célèbre historien américain constituent une contribution à l’étude des Lumières à partir de deux textes de méthode et de critique et de deux textes plus illustratifs. Dans le premier texte du recueil, Darnton entreprend de définir les Lumières de manière exacte et restrictive : c’est un mouvement élitiste, littéraire plus que philosophique, marqué par le souci de l’engagement en faveur d’une cause, qui s’est développé en un lieu, Paris, au début du dix-huitième siècle. On ne saurait assimiler les Lumières à la pensée moderne occidentale et en repérer l’expression en les lieux les plus biscornus que cite ironiquement l’auteur. En en réduisant le champ originaire, on diminue aussi les risques d’interprétation abusive et de postérité illégitime. Avec rigueur et causticité, Darnton peut ainsi réfuter les accusations graves portées contre les Lumières – on laissera au lecteur découvrir ce plaidoyer précis, modèle d’intelligence historique et politique, qui laisse les adversaires terrassés. Le deuxième article épistémologique concerne les réponses de méthode faites par Darnton à la controverse née à la suite de la publication de ses travaux sur le commerce des livres et la bohême littéraire. Les deux autres articles sont, d’une part, une passionnante histoire de L’Encyclopédie, œuvre menaçante pour l’Église, jugée dangereuse par le pouvoir royal et succès éditorial du siècle, d’autre part, un point original sur l’américanomanie de la France d’avant la Révolution. On ajoutera que ce beau petit livre est bien imprimé sur un papier de qualité supérieure à la norme universitaire.


Charles-Philippe DAVID et la Chaire Raoul-Dandurand, Repenser la sécurité. Nouvelles menaces, nouvelles politiques, Sain-Laurent, Québec, Fides/La Presse, 2002, 318 pages.

Des universitaires et chercheurs canadiens ont collaboré à cet ouvrage qui explore la nouvelle donne de la sécurité dans le monde de l’après 11 septembre. Il traite à la fois de la nouvelle stratégie américaine, des répercussions géopolitiques de la guerre conduite en Afghanistan, du terrorisme religieux et de la lutte qu’on peut mener contre lui, des armes de destruction massive, de la sécurité économique et du blanchiment, de la réorganisation des forces militaires aux États-Unis et des mesures en matière de sécurité intérieure, etc. Naturellement, certains articles consacrent une large place à la situation spécifique du Canada et du Québec. L’un des apports majeurs de cet ouvrage de référence réside dans la précision des articles. Évitant toute généralité et tout jugement à l’emporte-pièce, chacun comporte en annexe quelques références bibliographiques indispensables, mais aussi une liste précieuse de sites Internet qui permettent d’avoir accès à des données complémentaires. Sans doute, certains mériteront-ils d’être actualisés en fonction des événements récents survenus en Irak et mesure-t-on les risques de la prophétie – ainsi quand il est dit que « nulle entreprise militaire d’envergure [en Irak] ne paraît envisageable sans l’appui préalable des alliés » (p. 168) , mais il faut souhaiter que, d’ores et déjà, le public français prenne le temps de lire et de méditer ces analyses claires et documentées de ses cousins d’outre-Atlantique.


Charles-Philippe DAVID, Jean-Jacques ROCHE, Théories de la sécurité, Montchrestien, coll. Clefs politique », 2002, 157 pages.

Ce petit livre réalise un tour de force : présenter en peu de pages (il est vrai écrites en petit caractère, avec des encadrés dont le corps typographique est encore plus bas) l’ensemble des théories de la sécurité dont les auteurs proposent de prendre en compte les trois paramètres constitutifs : « la préservation des valeurs essentielles d’une communauté, l’absence de menace contre ce groupe et la formulation d’objectifs politiques » (p. 14). L’ouvrage se divise d’ailleurs en deux parties relatives respectivement aux anciennes et aux nouvelles approches. Pour autant, si, après avoir lu ce livre, on connaîtra l’essentiel des théories de la sécurité de Machiavel, de Clausewitz, de Kant, d’Aron et des théoriciens les plus contemporains – on a même droit à un encadré sur les approches féministes de la sécurité , ce petit livre n’en reste pas à la théorie, mais montre comment celle-ci se modifie à la fois en raison des événements extérieurs, du contexte géopolitique et des réalités économiques et sociales et peut être invalidée par la réalité ou impuissante à la maîtriser. Les auteurs ne sont pas « neutres » lorsqu’ils parlent du contrôle des armements, des échecs de la SDN, des limites de l’action de l’ONU, etc. Ils montrent aussi comment l’évolution de la réalité – et c’est heureux – conduit à des amendements aux principales théories, en fait naître d’autres et mourir certaines. Les conceptions mêmes de la sécurité se modifient et de nouveaux concepts apparaissent (sécurité sociétale, sécurité globale, etc.) ; les conflits se transforment et les modalités d’intervention des États et des organisations internationales aussi, mais cela ne signifie pas qu’il ne reste rien de l’ancien monde et que tous les anciens concepts soient devenus caducs. On lira de ce point de vue avec un intérêt tout particulier le dernier chapitre du livre intitulé « la mondialisation de la sécurité après le 11 septembre ». Un excellent petit livre que nous recommandons tout spécialement.


Danièle DEBORDEAUX et Pierre STROBEL (coordonné par), Les solidarités familiales en questions. Entraide et transmission, LGDJ, coll. « Droit et société », 2002, 267 pages.

Nul ne peut contester aujourd’hui, dans un contexte social marqué par la « désaffiliation » et la persistance de la grande pauvreté, l’importance, parfois vitale sur le plan économique, sociologique et psychologique, des solidarités familiales. En même temps, c’est devenu un lieu commun d’affirmer que les solidarités et les appartenances classiques se sont dénouées en même temps que diminuait la taille de la « famille » et que se développaient des phénomènes de « recomposition » mais aussi parfois de destruction. C’est à une riche exploration des solidarités au sein de la « parenté » élargie que s’emploie cet ouvrage pluridisciplinaire, qui fait appel aux ressources de la sociologie, de l’économie, de l’anthropologie, de l’histoire et du droit. Solidarité effective, mais aussi absence de solidarité. Les auteurs ne cachent pas que, souvent, ces solidarités sont plus apparentes que réelles et qu’elles varient suivant les classes sociales ainsi que dans le temps et l’espace. On peut même assister à des phénomènes de désolidarisation et de rejet. Enfin, la famille ne saurait être considérée comme un isolat, mais prend place dans un système dont les référents principaux sont l’État et le marché. On ne peut traiter des solidarités familiales concrètes, notamment lorsqu’elles sont régies par le droit (obligations alimentaires) ou par une forme de nécessité irréfragable (assistance à une personne handicapée ou dépendante par exemple) sans apprécier leur inclusion dans des systèmes de solidarité plus larges et, pour partie, « concurrentiels ». Cet ouvrage fécond se conclut par une contribution d’Agnès Pitrou, qui fut l’une des pionnières de travaux en la matière, et qui dégage des perspectives de recherche intéressantes. Elle rappelle notamment avec force que la sociabilité n’entretient pas des rapports immédiats et nécessaires avec la solidarité et réintroduit la problématique de l’instabilité. La grande honnêteté intellectuelle des contributeurs de cet ouvrage, qui les conduit à récuser toute approche idéologique – refus de faire fond sur l’image historiquement infondée de la « famille traditionnelle » comme de l’éloge d’une « défamilialisation » libératrice , devrait permettre au politique d’y voir plus clair dans la réalité des solidarités au sein de la parenté et de leurs importantes limites – qui exclut la mise en place d’une subsidiarité active en faveur de la famille.


Christian DELACAMPAGNE, Une histoire de l’esclavage. De l’Antiquité à nos jours, Le Livre de Poche, 2002, 320 pages.

Ce petit ouvrage est une somme et une référence, tant sur le plan historique que philosophique, qui intéressera tous ceux qui entendent saisir l’esclavage dans toutes ses dimensions, y compris de mémoire, notamment pour les Noirs, mais aussi économique et institutionnelle. Comprendre l’esclavage suppose d’entendre les différences – pourquoi certaines sociétés ne le connaissent pas ? comment en est-on venu, récemment, à condamner l’esclavage ? peut-on en dresser une typologie ? – et les justifications d’un phénomène, répandu mais pas universel, qui nie l’humanité de l’homme. L’ouvrage se divise en trois parties : la première traite de l’origine (Orient, Grèce, Rome, Moyen Âge), âge le plus riche en termes de tentatives de légitimation ; la deuxième est la phase de développement (découverte de l’Amérique et de l’Afrique, expansion de la traite pour des raisons économiques, « oubli » de l’esclavage par les Lumières, abolition finalement) ; la troisième est celle du déclin de l’esclavage et de ses survivances contemporaines. Delacampagne ne tait pas les difficultés de la lutte contemporaine contre ce phénomène, dont la scandaleuse conférence de Durban tenue sous l’égide des Nations unies constitue une illustration.


Pierre-Jean DESCHODT/François HUGUENIN, La République xénophobe, Jean-Claude Lattès, 2001, 450 pages.

Cet ouvrage n’a malheureusement pas eu le retentissement qu’il méritait. Il s’agit pourtant d’un travail pionnier sur les archives du ministère de l’Intérieur dans l’entre-deux-guerres et d’une exploitation du « grand fichier », véritable mise en fiche de la population active dont l’un des principaux maîtres d’œuvre et responsables avant guerre avait été René Bousquet (entre juillet 1936 et mai 1938). Le présent ouvrage est centré sur les fichiers des étrangers (et sur les renseignements qu’offrent les archives des autres ministères et des préfectures) et permet de dégager les grandes lignes de la politique de la IIIe République à l’égard de ceux-ci. Le tableau est effectivement saisissant et traduit une méfiance, sinon une hostilité, des gouvernants – y compris progressistes (même Salengro et surtout Dormoy) à l’égard des étrangers. Comme le disent fortement les auteurs : « Vichy, à tout le moins dans son fonctionnement et ses effets, aurait-[il] été possible sans la IIIe République » ? Ne faut-il pas parler de continuité plus que de rupture pour penser le passage entre celle-ci et « l’État français » ? L’absence totale de prise en compte de la situation des réfugiés républicains espagnols, des victimes des persécutions soviétiques et surtout nazies, le manque de sympathie et même, tout simplement, d’humanité constituent bien la face noire de cette République aussi faible à l’extérieur que brutale à l’intérieur. Le chapitre « vies brisées » est l’un des plus poignants (et rageants) qui soient. Bien sûr, les auteurs concèdent que la France est, en Europe, le grand pays d’immigration et que, de fait, elle accueille un grand nombre d’étrangers. Devant les persécutions, il n’y eut pas vraiment de pays plus ouvert et il faut aussi rappeler des éléments tragiques présents dans la mémoire des politiques et des populations pour rappeler sa dureté. Mais comme le rappellent les auteurs dans leur remarquable conclusion, qui est un morceau d’anthologie sur les périodes noires de notre histoire, ces excuses butent sur un fait : l’existence du grand fichier central que les services allemands devaient abondamment utiliser pendant la guerre, mais aussi sur les premiers camps d’internement. Ils rappellent aussi qu’ « il y a non seulement concordance mais aussi coïncidence entre les fiches individuelles du grand fichier et la liste des noms des convois de déportés » (pp. 272-273). Après tout, « l’assurance de René Bousquet, […] sa certitude à promettre aux Allemands “10 000 Juifs” trouvent leur justification mécanique dans l’existence du Fichier » (p. 273). Un livre à découvrir absolument qui contient aussi la reproduction d’une centaine de pages d’archives.


Jacques DONZELOT, Catherine MÉVEL, Anne WYVEKENS, Faire société. La politique de la ville aux États-Unis et en France, Seuil, 2003, 366 pages.

La politique de la ville conduite en France mérite certainement un regard critique. Malgré des expériences ponctuelles à la source de succès en termes économiques, d’intégration et d’environnement, il est difficile de se déprendre du sentiment d’un large échec. À l’aune des sommes dépensées, des efforts déployés par de multiples acteurs, souvent désintéressés, et des espoirs suscités depuis vingt ans qu’il existe en France une politique dite « de la ville », les résultats sont-ils vraiment au rendez-vous ? Les dérives les plus graves ont-elles pu être évitées ? Le sentiment d’une aggravation de la ségrégation et des violences et maux, individuels et collectifs, qui l’accompagnent est-il infondé ? Faut-il poursuivre dans la même voie, en adoptant des correctifs marginaux, ou faut-il trouver autre chose et imaginer une méthode et des instruments différents ? Ces questions sont sous-jacentes à l’entreprise de Donzelot et de ses collègues. Ce sont dès lors deux modèles différents de politique de la ville qu’ils interrogent, acceptant de délaisser leurs préjugés sur la politique et la société américaines pour comprendre pourquoi ils ont pu parfois réussir alors que nous avons échoué. Tout l’intérêt de l’ouvrage réside d’ailleurs dans les allers et retours continuels qu’il opère entre la description d’expériences concrètes, locales et parfois singulières, et des leçons plus générales, puisées dans le passé et les auteurs classiques (Tocqueville, Arendt) sur des traditions politiques différentes, notamment la culture du consentement (propre à la France) et la culture de la confiance, envers des hommes plus qu’à l’endroit d’institutions (caractéristique des États-Unis). Quelques (rares) expériences françaises montrent que cette conversion du regard peut être mise en œuvre en pratique.


Gilles DOSTALER, Le libéralisme de Hayek, La Découverte, coll. « repères », 2001, 122 pages.

Hayek est un auteur de plus en plus étudié comme la présente livraison du Banquet l’illustre. L’un des facteurs explicatifs de ce regain d’intérêt réside dans la perception plus exacte de son œuvre, ce à quoi contribue l’ouvrage de Dostaler. Loin des caricatures qui en font l’apôtre simultané d’un conservatisme soucieux de préserver l’ordre établi et d’un libéralisme extrême indifférent à la réalité sociale, ce petit livre montre la complexité (mais aussi les contradictions) de la pensée de Hayek. Certes, il fut le héraut du renouveau du libéralisme au cours du dernier siècle contre le keynésianisme et l’étatisme ; certes, son principal adversaire fut le socialisme et il s’acharna à pourfendre le concept de « justice sociale », mais Dostaler montre qu’il réfutait l’étiquette de « conservateur » et ne se serait pas reconnu dans les programmes des partis contemporains qui le sont. Lui-même, comme le rappelle l’auteur, se définissait d’abord comme un « Old Whig ». Attaché au rôle de l’État, opposé aux néo-libéraux sur bien des points et, de manière totale, aux libertariens, Hayek fut d’abord un amoureux de la « société ouverte » et sa préoccupation majeure fut de la préserver telle. Mais on ne saurait en avoir une approche complète sans voir qu’il était aussi un théoricien de la connaissance et un épistémologue ; cela l’a salutairement éloigné des théories trop absolutistes ou scientistes qui prétendaient pouvoir parvenir à une connaissance et à une maîtrise totales du monde économique.


Mathieu DOUÉRIN, Libéralismes. La route de la servitude volontaire, Les Éditions de la Passion, 2002, 127 pages.

Ce petit ouvrage, très bien documenté, présente les contradictions internes à certains discours libéraux ou plutôt néo-libéraux, leurs présupposés idéologiques, parfois implicites, et les réseaux de pouvoir par lesquels ils ont pu diffuser leur pensée et influencer la décision publique. En même temps, il montre l’hétérogénéité de cette école néo-libérale, même si la tendance de la plus grande pente – dont il aurait pu être dit avec plus de force qu’elle n’est pas une conséquence inéluctable de la pensée libérale – est celle de la dépolitisation, de la substitution du marché à la décision et de la tentation d’une légitimation idéologique du laisser-faire. Douérin ne peut que relever aussi que les solutions alternatives au marché n’ont pas vraiment trouvé encore leur place dans le débat public, au moins au sein d’une discussion « raisonnable ». S’il n’éprouve nulle difficulté à montrer les fondements métaphysiques sinon relevant de la pensée magique propres à certaines théories libérales, s’il pointe la tendance de certains courants à l’utopie – dont l’anarchie est une variante connue , s’il lève les bras au ciel devant les délires de certains libertariens, il perçoit bien qu’il manque un élément à cette dénonciation intelligente qui tranche avec la littérature habituelle sur les « crimes » du néo-libéralisme et de la mondialisation (et cette faille est inhérente à la doctrine libérale elle-même) : comment penser le libéralisme avec l’État, le marché avec la justice, la concurrence avec la solidarité ? Il faudra un autre livre pour montrer qu’un libéralisme sensé est bien possible, surtout si, comme le confesse l’auteur, il risque bien d’être « indépassable ».


Eugen DREWERMANN, Milomaki ou l’esprit de la musique. Approche psychanalytique d’un mythe des Indiens Yahuna, Seuil, 1997, 123 pages.

Le théologien allemand, si contesté par l’Église, nous livre ici l’étude fascinante d’un mythe qui plonge ses racines dans l’histoire la plus ancienne. Elle repose sur des présupposés explicites qu’à partir d’exemples choisis l’auteur expose dès l’abord : l’analogie entre les symboles païens et chrétiens – même si leur interprétation et leur utilisation sont différentes , l’utilité pour qui veut saisir l’essence du religieux d’interroger les cultures primitives, le caractère indispensable de faire retour vers des mythes qui ne retracent pas une « époque de l’histoire humaine » pour saisir « les structures fondamentales de toute histoire humaine » (p. 21). Reprenant des leçons classiques lorsqu’il décrit la vie des indiens Tukano (ethnie à laquelle appartiennent les Yahuna), il explique l’absence de séparation entre le monde du profane et du sacré (p. 30), entre la nature et l’histoire, le passé et le présent (p. 31). Après avoir posé le cadre, Drewermann analyse le mythe de Milomaki – qui tient en une page et que nous laissons aux lecteurs le soin de découvrir – et qui offre de fortes similitudes avec celui de « la mort du Fils de Dieu qui devient bénédiction pour les hommes ». Cela amène logiquement le théologien à constater « l’universalité du psychisme humain, qui forme des représentations identiques dans des conditions culturelles et sociales totalement différentes » (p. 43). Amené sans doute à des excursions éloignées de son thème originel, il pose des thèses fortes – et naturellement discutables – qui sont au cœur de sa pensée, notamment sur la Révélation et « l’intériorité » de Dieu à l’homme, les limites de la distinction entre mythos et logos et l’origine du langage humain (« activité formatrice de symboles » plutôt que « utilisation intelligente de signes » (p. 47), ce qui minimise aussi la distinction entre langage et chant). Et revenant au mythe de Milomaki, il reprend et poursuit les analyses de Nietzsche sur le lien indestructible entre musique et douleur dans des analyses passionnantes. Il retrouve aussi dans le mythe indien d’autres analogies avec les mythes chrétiens : montée de l’âme au ciel, traitement de la question de la faute (liée à la mise à mort du héros divin), symbolisme de la résurrection et de rites eucharistiques en général, etc.


Johann Gustav DROYSEN, Précis de théorie de l’histoire, Cerf, 2002, 113 pages.

Ce petit ouvrage classique du philologue et théoricien allemand – Grundriβ der Historik (1882) qui résume et synthétise son grand œuvre l’Historik – n’avait jamais été traduit en français. Il représente pourtant une pièce fondamentale du débat sur la théorie de l’histoire. Contre l’histoire objective, saisie exacte des événements passés telle que Ranke notamment la concevait, Droysen entend réintroduire la signification et la finalité dans l’histoire, en faisant en quelque sorte une histoire idéaliste. Pour ce faire, il tend à opérer une nœud, comme le souligne justement Alexandre Escudier dans sa présentation, entre une méthodologie (comment on doit écrire l’histoire) et une théorie systématique de celle-ci et, pourrait-on dire, de sa signification – comme le dit Escudier une « théodicée protestante posthégélienne ». Si cette vision téléologique de l’histoire peut aujourd’hui paraître en grande partie invalidée, la réflexion de Droysen sur la mémoire ou, plutôt, sur la conscience que les hommes se font de l’histoire passée, mérite d’être retenue en tant qu’elle offre de nombreuses clefs de compréhension de la permanence dans le présent de la réalité historique. Loin de gommer l’objectivité du fait – qui ne sera jamais supplanté, comme vérité, par une interprétation , elle permet d’adopter une vision historique de l’écriture de l’histoire. Le texte de ce Précis pourra dérouter par son caractère allusif – heureusement en partie compensée par les notes riches du traducteur – et l’on attend la traduction prochaine de l’œuvre dans son intégralité chez le même éditeur.


Olivier DUMOULIN, Le rôle social de l’historien. De la chaire au prétoire, Albin Michel, 347 pages.

Cet ouvrage stimulant et engagé est une réflexion sur la légitimité de certaines pratiques des historiens et sur les limites qu’il pourrait être sensé d’attribuer à leurs interventions. Dumoulin part d’un constat connu : les historiens sont de plus en plus amenés à intervenir au cours de grands procès – Barbie, Touvier notamment – et à faire fonction d’experts au cours de procédures judiciaires ou réparatrices (commission sur la spoliation des juifs par les nazis). Cette descente dans les affaires de la cité n’est pas neuve et l’historien qu’est Dumoulin en retrace la genèse : exploitation des archives, comparaisons historiques (songeons à ces historiens qui, dans un but politique, refusaient l’assimilation des fellaghas aux résistants), mythification du passé national, réponse à des demandes de commémoration sous les auspices de l’État (de la Révolution française à Clovis en passant par les Capétiens), etc. On voit aussi surgir des figures incongrues des consultants en histoire (comme il en existe en philosophie) et d’une sorte de business historique. Parallèlement, on assiste à un nouveau rôle du juge qui peut, lors de procès en diffamation, être amené à juger le travail de l’historien et à définir des règles d’investigation historique hors desquelles son jugement est suspect ? Le rôle nouveau de l’historien, qui correspond parfois à une demande sociale (et politique), soulève la question de ce que doit être l’ethos de l’historien. Certes, il peut être appelé à examiner les pièces et à rectifier les faits (comme pendant l’affaire Dreyfus), mais ne prend-il pas des risques lorsqu’il reconstruit des éléments de contexte sans pouvoir examiner les pièces de l’affaire particulière (puisque l’historien, n’étant pas juge, n’a pas accès à toutes les pièces d’un dossier pénal) ? L’historien peut-il se affronter le risque d’une exploitation publique de ses propos qu’il ne saurait entièrement maîtriser ? Ne lui faut-il pas seulement se borner à un rôle de rectification que sa connaissance des faits peut induire ? Sur tous ces points, Dumoulin se refuse à conclure totalement et certains pourraient estimer qu’il force à dessein le trait, sans être avare de piques acérées pour certains de ses chers collègues. Mais son travail impressionne par la précision de sa documentation et le caractère novateur du travail d’investigation qu’il a accompli non seulement dans l’historiographie du début du XXe siècle, mais aussi au-delà même des frontières de l’Hexagone. Ses interrogations inquiètes sont à coup sûr les nôtres.


Jean-Marc FERRY, La question de l’Histoire. Nature, Liberté, Esprit. Les paradigmes métaphysiques de l’Histoire chez Kant, Fichte, Hegel entre 1784 et 1806, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2002, 148 pages.

Cet ouvrage savant entend cerner la genèse de la raison historique, à un moment précis de l’histoire de la philosophie, trois auteurs canoniques se répondant les uns aux autres ou se prolongeant. Les trois termes du sous-titre, nature, liberté et esprit, synthétisent d’ailleurs en quelque sorte l’orientation du mouvement historique chez les trois auteurs étudiés : plan de la nature chez Kant, performance de la liberté chez Fichte, mouvement de l’esprit chez Hegel, qui sont d’ailleurs les titres des trois chapitres du livre. Si, aujourd’hui, l’histoire universelle, guidée par une téléologie et entendue comme manifestation de la raison, y compris à travers ses ruses, est largement discréditée, Ferry entend néanmoins « sauver » ce qui peut l’être et entreprend, pour ce faire, de débarrasser ces conceptions des résidus métaphysiques qui les avaient fondées. En opérant une « reconstruction pragmatique » de la raison historique, qui suppose de reprendre à nouveaux frais la question du temps historique et celle du discours, il restitue sa dimension de vérité à la science historique. Une lecture stimulante et féconde d’une philosophie aujourd’hui délaissée.


Jean-Marc FERRY, Valeurs et normes. La question de l’éthique, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2002, 114 pages.

Deux questions fondamentales parcourent les quatre chapitres de ce petit ouvrage (et qui sont des articles ou des interventions retravaillés) : la possibilité (avérée selon Jean-Marc Ferry) d’une réconciliation entre la raison et la religion, la faculté, compte tenu des insuffisances concrètes d’une discussion qui les écarte, de réintégrer des valeurs substantielles dans le débat politique sans retomber dans la « guerre des dieux ». D’une certaine manière, il s’agit d’ailleurs d’une seule et même question, même si son énonciation peut recevoir des accents différents. C’est ainsi que, dans son dernier article, de manière intéressante, Ferry explique comment une conception du « profane » permet de dépasser l’opposition classique entre le laïque et le religieux. Contre la « représentation institutionnelle des sensibilités religieuses », il préconise ainsi d’adopter le modèle « d’une expression profane d’expériences inscrites dans le monde vécu des gens » (p. 108). Au « consensus par recoupement », dont on sait qu’il avait été théorisé par Rawls, il faut préférer, car il rend compte davantage de l’investissement des gens dans le débat public, un « consensus par confrontation » (p. 110). Une tentative intéressante pour dépasser le débat entre libéraux et communautariens, même s’il n’est pas certain que les paradigmes posés par Habermas et Appel, que Ferry tente de sauver, soient aussi féconds qu’il le dit. Comme toujours, un ouvrage clair et à l’argumentation soignée. Reste à transformer l’essai dans le réel.


Abdou FILALI-ANSARY, Réformer l’islam ? Une introduction aux débats contemporains, La Découverte, 2003, 284 pages.

L’ouvrage du philosophe marocain, directeur de la revue Prologues et l’un des esprits les plus fins du monde musulman, nous donne ici des réflexions subtiles et pénétrantes sur l’évolution possible de l’islam. Loin d’opposer la foi et ce qu’on pourrait appeler une laïcisation de l’islam et de faire de la religion musulmane l’antonyme définitif de la modernité, il nous montre au contraire que la question de la « réformation » de l’islam a été largement posée par de nombreux intellectuels arabes et occidentaux. Les seize chapitres de cet ouvrage brillant et libre, et qui ne cède jamais ni à la tentation de la prudence ni aux facilités de la surenchère, sont des commentaires précis et rigoureux des œuvres de ces penseurs (dont quatre occidentaux : Jacques Berque, Ernest Gellner, Maxime Rodinson, Marshall Hodgson). Il se garde d’établir une prophétie sur le devenir de l’islam et montre les obstacles politiques et sociaux à la transformation de l’islam, car celle-ci ne peut être le fait des seuls intellectuels, mais doit pouvoir être réappropriée par le peuple, ce qui constitue la difficulté majeure. De fait, il serait illusoire de penser que l’islam puisse se moderniser de lui-même ; là aussi, les facteurs politiques et sociologiques sont premiers. Plaquer sur l’islam les schémas qui ont prévalu pour la Réforme chrétienne témoigne d’une méconnaissance de la spécificité de la constitution sociale et politique de l’islam, qui n’es pas une superstructure indépendante de sa réalité vécue. Un grand livre animé par le souci de la seule vérité et d’une honnêteté exemplaire.


Brigitte GAÏTI, De Gaulle prophète de la Cinquième République, Presses de Sciences Po, 1998, 372 pages.

Cet ouvrage, issu d’une thèse, procède d’une démarche originale et féconde : montrer comment les conditions ont été réunies pour que, en 1958, le général de Gaulle parvienne au pouvoir. Contre les analyses qui y voient un phénomène nécessaire ou naturel, ou encore le fruit d’une stratégie patiemment organisée par avance, Brigitte Gaïti entreprend de songer les différents éléments, pas toujours convergents, qui ont rendu cette accession possible : évolution des règles de fonctionnement de la Quatrième République, création progressive d’oppositions au système – loin d’être tous gaulliennes comme on le fait , perturbations occasionnées par la crise algérienne, reconstruction du personnage de Gaulle pendant les douze années de « viduité », etc. Il faut ajouter à ce facteur l’évolution spécifique des représentations et des attentes d’un groupe particulier, celui des hauts fonctionnaires, à la fois bénéficiaires de la faiblesse du régime et les contempteurs logiques de ses atermoiements, de ses défaites et de ses errements funestes, auxquels l’auteur consacre l’un des plus intéressants chapitre de ce livre de part en part passionnant et qui fourmille de détails significatifs qui vont au-delà de l’objet de l’ouvrage. La mythologie n’est certes pas absente de l’évolution de l’opinion, mais il convient aussi d’accorder une large place au travestissement et à la reconstruction a priori des messages. Dans cet esprit, le premier chapitre de l’ouvrage est consacré au fameux discours de Bayeux qui ne peut être présenté comme l’ancêtre de la Constitution du 4 octobre 1958 qu’au prix de singulières manipulations. Le dernier chapitre sur ce qu’on pourrait appeler la postérité d’une prophétie et ses exclus témoigne de la difficulté, justement soulignée par Brigitte Gaïti, de dépasser l’histoire officielle et unanimiste que le gaullisme a largement propagé en France.


Marcel GAUCHET (prés.), Philosophie des sciences historiques. Le moment romantique, Seuil, coll. « Points histoire », 2002, 364 pages.

Précédés par une vigoureuse introduction de Gauchet intitulée « l’unification de la science historique », les textes présentés ici figurent parmi ceux qui ont permis le mode moderne d’écriture de l’histoire tel que nous pouvons encore le pratiquer. Certes, comme le rappelle Gauchet, il n’y a pas de surgissement de l’histoire dans les années 1820-1830, mais une combinaison nouvelle d’éléments qui figuraient déjà dans l’histoire du siècle dernier. Ce sont les éléments de cette nouvelle naissance qu’il s’agit de pister dans quelques textes canoniques, mais largement oubliés. Trois données nouvelles peuvent, selon Gauchet, expliquer cette « coalescence » : une nouvelle pensée de la société comme co-productrice de l’histoire, un « renouvellement du genre narratif », plus encore peut-être « un schème unificateur d’origine politique : la Nation » auquel Gauchet consacre un paragraphe décisif (pp. 17-18). Les textes présentés (Augustin Thierry, Barante, Mignet, Guizot, Cousin, Michelet, Quinet) sont organisés autour de six rubriques rigoureusement fondées dans la préface : la nation, la révolution, la civilisation, le récit, la philosophie et la personne (et là il faut entendre la personnification de la France par Michelet). Comme l’écrit Gauchet, « la ressaisie du passé dans sa texture vivante est un idéal régulateur, pour [l’histoire-science], en ce qu’elle représente la conciliation des deux impératifs contradictoires entre lesquels évolue le travail de l’historien : reconstituer le passé pour lui-même, dans son objectivité […], et le reconstituer de telle manière, pourtant, qu’il nous parler, que nous y reconnaissions quelque chose de nous » (p. 37).


Valéry GISCARD D’ESTAING, Entretien, Flammarion, coll. « Mémoire vivante », 2001, 267 pages.

L’entretien a été réalisé par Agathe Fourgnaud, jeune journaliste, et porte sur les différents aspects de la vie de l’ancien Président de la République. Le mérite de cette collection – au catalogue de laquelle figurent notamment des entretiens avec Raymond Barre, Michel Rocard et Mario Soares – est de conduire chaque personnage public interrogé à se livrer et à répondre à des questions sans complaisance, y compris sur ses échecs et sur des traces négatives laissées dans l’opinion. Dans cet ouvrage, on voit apparaître un Valéry Giscard d’Estaing sinon nouveau – Le pouvoir et la vie laissait déjà apparaître bien des confidences – du moins plus enclin à énoncer sans fard ses convictions. De ce point de vue, les cinquante premières pages consacrées à sa jeunesse et à sa famille figurent parmi les plus intéressantes du livre : elles révèlent et dépeignent un milieu aujourd’hui largement disparu et méconnu. Bien sûr, les premiers pas au pouvoir, ses jugements sur de Gaulle, Pompidou – dont il ne partageait pas bien des conceptions , Chirac, Barre – sur lequel il est peu disert , les rapports avec les médias, l’élection à la présidence, les premières réformes, les attaques (sur la peine de mort, la fiscalité, l’Afrique, Israël, etc.) et la défaite sont soigneusement disséqués et donnent lieu à des analyses de fond comme à des anecdotes (ainsi de la rencontre chez Édith Cresson entre François Mitterrand et Jacques Chirac avant la présidentielle de 1981). S’il n’aborde guère dans ce livre la plupart des sujets d’actualité, sauf parfois en quelques paragraphes, l’ouvrage comporte d’importants et intéressants développements sur l’Europe dont on peut penser qu’ils trouveront quelque écho dans la Convention.


Hans-Johann GLOCK, Dictionnaire Wittgenstein, Gallimard, coll. « Bibliothèque de philosophie », 2003, 615 pages.

La publication de ce Dictionnaire, dans une traduction précise et élégante due à Hélène et Philippe de Lara, est un événement pour les lecteurs de Wittgenstein. Précédée d’une brève biographie intellectuelle de l’auteur du Tractacus, elle ouvre sur une série de rubriques qui reprennent les concepts clés utilisés par le philosophe et permettent de distinguer les évolutions, sinon les ruptures, entre le premier et le second Wittgenstein. Au lecteur qui ne saurait par où entreprendre la lecture de l’ouvrage, nous pourrions conseiller de commencer par l’article « philosophie », puisque le propos du philosophe autrichien était bien de la définir ou, tout au moins, une pratique rigoureuse de celle-ci. Il pourra ensuite passer à l’article « signification », concept central dans sa philosophie puisque, comme l’écrit Glock, « les problèmes philosophiques sont enracinés dans le langage » (p. 503). Puis sans doute lira-t-il l’article « éthique ». Certains autres entrées – plus rares présentent d’importantes difficultés et sont inaccessibles à ceux qui n’ont pas suivi des cours de logique, comme celle sur les « constantes logiques » ou sur la « proposition élémentaire ». Une utile bibliographie complète l’ouvrage qui est doté d’un précieux index. Un ouvrage de référence sans doute pour longtemps indépassable.


Pierre HASSNER, Justin VAÏSSE, Washington et le monde. Dilemmes d’une superpuissance, Éd. autrement, coll. « CERI », 2003, 173 pages.

Autant le dire tout de go, la lecture de ce petit livre est indispensable pour qui entend comprendre les débats actuels sur la réorganisation du monde et la nouvelle stratégie américaine. Lumineux dans ses commentaires, subtil dans ses mises en perspective, informé grâce à des renseignements de première main sur les débats intellectuels, politiques et stratégiques aux États-Unis, cet ouvrage constitue la meilleure introduction qui soit à ce qui sera, pour l’Europe et la France, le grand défi des prochaines années. Chacun des quatorze chapitres de l’ouvrage est composé à la fois d’une analyse et d’une présentation par les auteurs des débats qui sont au cœur de leur propos et d’extraits significatifs des principaux protagonistes de ceux-ci. Il montre, en passant, l’imbrication constante entre les prises de position dans le champ intellectuel et les décisions politiques. Après avoir analysé les grands courants de pensée stratégique – l’opposition entre réalistes et wilsoniens est, à cet égard, trop simple – et expliqué comment les débats étaient structurés à Washington, les auteurs étudient, d’une part, les grandes données des débats stratégiques américains ou, plus précisément encore, les visions du monde qui les structurent, d’autre part, sur un plan plus pratique, les implications concrètes de ces positions sur des dossiers aussi cruciaux que la relation à l’Europe, le traitement des dossiers du Moyen-Orient, le désarmement et les rapports avec la Chine et la Russie. Sur tous ces sujets, les textes remarquablement choisis par Hassner et Vaïsse montrent qu’il ne saurait exister d’unanimisme américain et qu’au sein même du camp dit des « faucons », les divergences sont loin d’être marginales.


Luc DE HEUSCH, Le roi de Kongo et les monstres sacrés. Mythes et rites bantous III, Gallimard, 2000, 424 pages.

Voici un auteur rare : par la publication d’ouvrages d’abord, puisque les deux premiers volumes des Mythes et rites bantous étaient parus en 1972 et 1982 ; par la précision de ses investigations ensuite – la familiarité de l’ethnologue avec la société qu’il étudie ressort à chaque ligne ; par la portée théorique de ses analyses enfin, qui concernent aussi bien la théorie de l’histoire des religions que l’histoire de l’art, les processus de transformation des sociétés que la méthode ethnologique. Un modèle de rigueur dans l’interprétation des mythes et le sort que l’histoire – l’invasion, la christianisation – leur fait subir qui amène l’auteur de l’ancien royaume Kongo, stable pendant un demi millénaire, jusqu’aux rivages du vodou haïtien.


Emmanuel HOUSSET, L’intelligence de la pitié. Phénoménologie de la communauté, préf. de Jean-Luc Marion, Cerf, 2003, 195 pages.

Nous avons souvent écrit ici que le retour de la philosophie morale dissimulait souvent des marchandises suspectes. Ou, quand elle ne le faisait pas, cette philosophie risquait soit de « sombrer » dans la littérature, soit de pouvoir être réduite à la philosophie politique, voire à la philosophie du droit. Le beau travail d’Emmanuel Housset montre à la fois qu’on peut échapper à ce reproche et qu’on peut écrire une philosophie morale qui nous apprend beaucoup sur le monde social et la réalité politique. L’objet de ce petit ouvrage est paradoxal : une réhabilitation de la notion de pitié – qui n’exclut pas une critique de certaines de ses formes – et une exploration de ses virtualités dans la constitution d’un être ensemble qui n’est fondé ni sur l’abstraction, ni sur la nature. La pitié apparaît comme un antidote au moralisme, sans pouvoir « être réduite à une simple faiblesse pathologique relevant de l’amour de soi » (p. 12). La morale est aussi réhabilitation de l’expérience. Housset résume, nous semble-t-il, au mieux son propos lorsqu’il écrit : « Pour accéder à l’aurore de la conscience morale, il est donc nécessaire d’effectuer une réduction éthique qui seule peut reconduire à la source de toute vie morale par la suspension de tous les jugements moraux. En effet, une telle réduction permet de remonter à la relation originaire comme moment d’apparition de la conscience morale » (p. 14). En même temps, la pitié ne saurait être ramenée « au statut d’un instinct naturel », puisqu’il « n’y a pas de zoologie du devoir » (p. 15). Le cadre étant ainsi posé, l’auteur explore la pitié dans toutes ses composantes, y compris religieuses (cf. le chapitre sur « la pitié de Dieu »), où l’on ne le suivra peut-être pas toujours. Mais la force et la précision de l’analyse résistent à tout désaccord.


Bertrand JORDAN, Les marchands de clones, Seuil, 2003, 221 pages.

Il n’est quasiment pas un jour sans que ne paraisse un ouvrage consacré aux questions dites de « bioéthique ». Cette littérature contient le meilleur et le pire : d’un côté, des ouvrages scientifiques qui se bornent à énoncer et à décrire les possibilités ouvertes par la science et des livres qui tentent d’apprécier, à l’aide d’arguments prudents et concrets, les avantages et les inconvénients des techniques disponibles ou qui le seront prochainement ; de l’autre, des écrits à divers titres fantasmagoriques qui soit sont des chants lyriques à la gloire des progrès de la science assimilés au Progrès tout court, soit imaginent les pires catastrophes et s’achèvent par un « halte là ! » général et indistinct. L’ouvrage de Bertand Jordan, biologiste moléculaire, évite de tels écueils. Définissant de manière précise les différentes sortes de clonage, il montre les difficultés techniques du clonage reproductif humain et examine, de manière posée, les arguments pro et contra. Refusant toute interdiction pour des raisons liées à la religion ou à une prétendue nature de l’homme, il propose néanmoins de faire appel à une grande prudence pour des raisons sociales et politiques. En revanche, pourvu qu’elle soit encadré, la recherche en matière de clonage thérapeutique ne lui semble pas devoir être interdite. Il rappelle aussi que des évolutions scientifiques parallèles peuvent conduire à ne pas utiliser des techniques qui paraissent soulever des problèmes « éthiques » dans une grande partie de la population : par exemple, le diagnostic préimplantatoire, s’il était accepté (ce qui suppose aussi que son utilisation puisse être contrôlée, ce qui n’est pas si aisé comme le montrent certaines dérives de la fécondation in vitro), enlèverait une partie de sa portée concrète aux débats sur la thérapie génique germinale, mais aussi sur le clonage, dont « l’indication » serait finalement assez rare. Traitant de ces sujets avec une grande ouverture d’esprit et avec circonspection, Jordan en appelle à un choix conscient, meilleur antidote contre des forces économiques incontrôlées et un relâchement du contrôle social.


François JULLIEN, La grande image n’a pas de forme ou du non-objet par la peinture, Seuil, 2003, 373 pages + 7 photographies hors texte.

Le troisième sous-titre « Essai de dé-ontologie » résume plus clairement le projet philosophique de François Jullien, où il sera aisé de découvrir une forte influence heideggérienne. Contre notre représentation du monde, de la pensée et de l’art marquée par la pensée grecque, il est nécessaire, pour l’auteur, de faire un détour vers une appréhension – si l’on peut dire – radicalement antinomique, dont le sinologue entend ôter quelque peu de son étrangeté pour nous : celle de la peinture chinoise qui fut théorisée par de nombreux lettrés chinois. Qu’il s’agisse de la place de l’invisible, de celle du vide dans la peinture, de l’épuisement de la forme, de la ressemblance avec la peinture, des nombreuses comparaisons entre les arts auxquelles nous conduisent les lieux communs occidentaux (peinture et poésie, dessin et écriture, etc.), Jullien nous convie à une subversion de notre regard. Dé-ontologie, c’est-à-dire déprise du discours sur l’Être et sur Dieu, sur la rationalité de la forme définie, mais non pas destruction ou déconstruction, ni éloge du « fusionnel » et du « mystique ». Jullien nous entraîne dans un monde où les objets perdent de leur unité et nous montre ainsi que nous pouvons concevoir un autre rapport au monde que celui que notre culture nous a « dicté ». Le voyage est certainement difficile et nous y croisons aussi quelques grandes figures de l’esthétique occidentale. Par un paradoxe apparent, c’est peut-être notre conception même d’une vue liée à la connaissance que nous devons interroger. Un travail exigeant qui nous amène loin de ce qui est pour nous pensable.


Harry RODERICK KEDWARD, À la recherche du maquis. La Résistance dans la France du sud 1942-1944, Cerf, 1999, 473 pages.

Il s’agit d’un des rares ouvrages d’histoire publiés dans la riche et brillante collection « Passages », et d’une histoire non pas théorique, conceptuelle, appelant de multiples réflexions de méta-histoire ou de méthode d’investigation historique (même si son champ est volontairement problématique), mais au contraire d’une histoire diverse, plurielle, éclatée, dont on ne peut subsumer les divers éléments sous une belle globalité. L’historien britannique a au contraire entrepris d’étudier différents maquis du sud de la France, pas les plus connus, pour montrer leurs différences, leur enracinement dans la localité, leur refus le plus souvent d’être intégrés dans une organisation, leur imprégnation parfois par ce que l’auteur appelle la « culture hors-la-loi ». En même temps, Kedward dresse des typologies, notamment sur ce qui constitue l’un des apports singuliers de cette étude : les relations plus compliquées qu’il n’apparaît souvent au premier abord entre les maquis et le régime de Vichy (et la Milice). L’historien a accompli un travail d’archives important, mais il est allé aussi enquêter sur le terrain, a rencontré des témoins encore vivants, a cherché à faire la part des discours vrais et des représentations. Un ouvrage touffu comme le maquis, mais qui apporte des éclairages indispensables pour servir à une histoire encore trop peu écrite.


Nikola KOVAC, Le Roman politique. Fictions du totalitarisme, Éditions Michalon, 2002, 230 pages.

Professeur de littérature à l’Université de Sarajevo et ancien ambassadeur de Bosnie en France, l’auteur entreprend ici de conférer une unité à un genre littéraire spécifique, le roman politique, né au XXe siècle à l’heure des totalitarismes réalisés ou annoncés (Kafka). Comme l’explique Kovač, il faut distinguer le roman politique du roman social, du roman à thèse, du roman d’idées (pp. 89 sq.) et son genre ne relève pas de la littérature engagée. Il se caractérise aussi par son refus de proposer une morale, d’expliquer une idéologie et de rendre compte d’une histoire. Curieusement, le roman politique se déploie souvent dans la sphère de l’intime et ce qui le désigne est l’atmosphère de fatalité et d’impuissance devant l’histoire et les institutions. « Le roman traditionnel est donc l’épanouissement de l’esprit de combat et de l’espoir, alors que le roman politique se replie sur lui-même et, dans son espace intérieur, creuse un abîme tragique où se noient les illusions de ses protagonistes » (p. 199). On pourra percevoir là l’un des ressorts de la tragédie précisément dont les ficelles passent des mains des dieux à celles de quelques hommes. Bien sûr, l’auteur mesure la diversité des cas qu’il traite : de Kafka à Kadaré, d’Andric à Grossman, de Rybakov à Soljenitsyne, les écritures et les situations sont souvent peu comparables et l’auteur est obligé de signaler qu’il existe des livres pour ainsi dire à la lisière de sa catégorie. En même temps, sans être idéologique, le roman politique dénonce par principe l’idéologie qui mine la conscience et détruit l’homme. Un court essai sur Le cannibalisme idéologique complète ce recueil de conférences par l’un des témoins engagés de l’une des dernières entreprises criminelles du siècle passé.


Brigitte KRULIC, Nietzsche penseur de la hiérarchie. Pour une lecture « tocquevillienne » de Nietzsche, L’Harmattan, 2002, 262 pages.

Ce livre est sans doute l’une des présentations les plus intéressantes qui soit de la politique et de la sociologie nietzschéennes. L’auteur sait continuellement trouver le ton juste et récuse tant la surinterprétation de l’auteur du Gai savoir (il n’a pas livré, clés en main, une doctrine politique comme ont pu le faire Hobbes, Rousseau et Kant) que sa « dépolitisation » (il ne faudrait voir dans son œuvre qu’une dimension esthétique), tant la révérence due à un prophète que la détestation due à un imposteur, réactionnaire de surcroît. Elle démontre pas à pas comment Nietzsche a bien été le penseur de la hiérarchie qu’on connaît, un antidémocrate critique de l’individualisme – qui, par cette seule posture, devait influencer des mouvements de critique de la démocratie plus radicaux , mais comment en même temps il a, par avance, barré la route aux autres doctrines antidémocratiques nationalistes, racistes, spiritualistes, etc. C’est bien sûr ici l’antichristianisme de Nietzsche qui offre l’une des clés les plus sûres à l’interprétation de sa pensée politique. C’est aussi le paradoxe de cette pensée « réactionnaire », c’est-à-dire réactive à tout ce qui est assimilé à une modernité décadente (notamment car égalitaire), que d’être elle-même profondément moderne dans son refus des valeurs traditionnelles (et par la critique généalogique elle-même). C’est aussi tout l’intérêt de l’ouvrage de Brigitte Krulic de nous autoriser à une double lecture de Nietzsche : si on le lit comme prophète, on n’y verra qu’un exalté de la critique de l’égalité, du déclin et de la liberté (qui n’existe chez lui que comme transgression de toute possibilité de « commun ») ; si on le considère comme « découvreur », on pourra y discerner l’un des esprits les plus pénétrants qui a mis au jour les réalités contradictoires du monde moderne et permis par là la dénonciation des passions – nationaliste, raciste, mais aussi égalitariste et « basse » des sociétés modernes. Par là, Nietzsche nous aide à penser de manière critique la démocratie et nous prémunit contre la tentation d’accorder quelque crédit à un régime qui s’affranchirait de ses règles.


Hugues LAGRANGE, Demandes de sécurité. France, Europe, États-Unis, La République des idées/Seuil, 2003, 109 pages.

Cet ouvrage comparatif constitue une mise à plat de l’analyse de la délinquance et de son traitement dans différentes sociétés occidentales. L’un des enseignements les plus intéressants du livre tient à son souci d’isoler, au sein du phénomène de délinquance, le problème spécifique de la violence. Quoique moins répandue que les vols, c’est elle qui a connu la progression la plus inquiétante, touchant notamment des milieux plus jeunes et traduisant une forte corrélation avec le trafic de drogue. Quelle que soit la réponse répressive qu’on y apporte – différente suivant les sociétés, mais il est avéré que c’est de type de délinquance qui suscite le plus une demande de répression , elle ne peut être corrigée sur le moyen et le long termes que par des réponses d’ordre social et économique (sauf à imaginer une gigantesque société carcérale, comme les États-Unis en donnent un exemple). Après Michel Glaude, l’auteur rappelle opportunément que « la dynamique de la pauvreté des 15-24 ans épouse la progression des agressions » (p. 73). Cette question traverse aussi le problème de l’intégration, non pas tant culturelle – puisque ces jeunes sont intégrés culturellement , comme le dit justement Lagrange, que socio-économique et éducative, des jeunes issus de l’immigration, dont il faut reconnaître clairement – et ce n’est pas faire le jeu de l’extrême droite qu’elle est une composante forte de cette nouvelle délinquance (de même que certaines minorités aux États-Unis et ailleurs).


Christopher LASCH, Culture de masse ou culture populaire ?, Castelnau-le-Lez, Climats, 2001, 72 pages.

Nous avons dit plus haut l’importance de l’œuvre de Lasch pour comprendre et critiquer l’époque contemporaine. Cette petite plaquette, qui vise à critiquer les théories culturelles modernistes de Herbert Gans, montre que « la culture de masse, uniformisée, des sociétés modernes n’engendre en aucun cas une mentalité éclairée et indépendante, mais, au contraire, la passivité intellectuelle, la confusion et l’amnésie collective » (p. 29). En même temps, il pourfend certaines anciennes critiques « élitistes » de cette culture et ignorantes de la « culture populaire » et de ses capacités de résistance. Il réfute avec beaucoup de finesse les propos de Gans selon lesquels l’adhésion à certains types de culture serait une question de « goût » et de « choix », qu’il faudrait défendre un « pluralisme esthétique » et il combat l’idée selon laquelle cette question échapperait à toute analyse et à toute action d’ordre politique. Il remarque aussi – ce qui est loin d’être propre aux États-Unis – que « les enseignants américains invoquent des slogans démocratiques pour justifier en pratique des programmes qui condamnent la plupart de nos concitoyens à un quasi-illettrisme. Ils en appellent au dogme du multiculturalisme dans le but de justifier l’échec massif de l’enseignement public » (p. 42). Loin de contester le pluralisme culturel tel que Randolph Bourne par exemple l’entendait – et où l’on retrouve certains des thèmes qui devaient nourrir les débats entre libéraux et communautariens , Lasch montre « l’appauvrissement de la notion de libération culturelle » (p. 44) et fait une analyse bienvenue du système de communication moderne qui, d’abord, détruit « la mémoire collective » (p. 56) et égalise tout.


Guy LAVAL, Bourreaux ordinaires. Psychanalyse du meurtre totalitaire, PUF, 2002, 202 pages.

Il est rare, reconnaissons-le, que les ouvrages dus à des psychanalystes aient une telle richesse et une telle profondeur de réflexion et soient autant délestés du jargon qui entrave toute compréhension. Comme dans son précédent ouvrage, que Le Banquet avait remarqué , le docteur Laval s’intéresse à la question du mal et, en l’occurrence, au mal absolu. Les questions de l’idéologie, de la capacité à distinguer le bien et le mal, du meurtre et de la violence sont centrales dans l’ensemble des articles qui composent cet ouvrage. Trois d’entre eux s’intéressent, pour les réfuter avec acuité et précision, aux thèses de Goldhagen. Mais s’il fallait leur trouver un fil directeur, ce serait sans doute la question de la religion, dont l’auteur s’alarme qu’elle n’ait pas plus intéressé les psychanalystes depuis L’avenir d’une illusion. Un article est tout entier consacré au « travail de dé-croyance » et montre le lien étroit entre croyance et violence – même si celle-ci n’est pas toujours réalisée. Un autre montre que la laïcité en tant que telle est, à proprement parler, la seule attitude susceptible de permettre une morale. Le dernier article, surtout, intitulé peut-être un peu pompeusement « métapsychologie du meurtre totalitaire », et qui est le plus développé et sans doute central au propos de l’auteur, va plus loin en s’interrogeant notamment sur le rôle de l’Église, notamment allemande. Il souligne ainsi « un fort mauvais fonctionnement du surmoi chez le croyant appartenant à des Églises prétendant au monopole d’une morale qui serait révélée » (p. 155). Plus loin, il se demande : « Les Églises, en abandonnant le message de paix et d’amour de tout prochain des Évangiles, ont-elles laissé à l’ordinaire du peuple allemand une autre solution que l’effroyable identification à son propre agresseur ? » (p. 191). Sans doute, Laval passe-t-il parfois un peu facilement d’un plan – la religion en tant que telle – à un autre – les Églises et notamment l’Église allemande et Pie XII – et peut-on contester son interprétation et son application du concept de transcendance (pour aller vite, la morale laïque serait transcendante et la religion hétéronome). Mais la force de ses interrogations, la dramatisation qu’il opère de problèmes mortels pour notre civilisation rendent la lecture de ce livre polémique salutaire et féconde.


Jean LECA, Pour(quoi) la philosophie politique. Petit traité de science politique 1, Presses de Science Po, 2001, 297 pages.

Quel curieux livre ! Exaspérant, séduisant, déroutant, attachant ! Il vous tombe des mains, et puis on le ressaisit. On croit y percevoir une lumière, puis tout s’obscurcit. On trouve une métaphore brillante ou, plus banalement (mais utilement), une analyse pertinente qui a l’art d’éclairer un concept difficile, puis l’on s’égare dans des digressions dont on ne comprend pas la place. On admire l’érudition manifeste – pas seulement philosophique, mais aussi littéraire et, plus encore, musicale et les références innombrables et l’on s’agace des confessions et des lubies personnelles de Leca, d’autant plus qu’on peut parfois les partager. On attend avec impatience les deux autres volumes annoncés, mais on se demandera pourquoi les lire… et on les lira, même si l’auteur fait tout pour nous en dissuader. On hésitera aussi à trop citer Leca ou à trop faire référence à lui, car on craint les remontrances ombrageuses sur le thème : « Vous n’avez pas compris ». Mais pourquoi une si belle intelligence, qui maîtrise si bien ce dont elle parle, à la pensée en général si juste, si acérée et si lucide sur le monde et la politique, tient-elle tant à se dissimuler ? Pourquoi ce qui pourrait être si clair doit-il se faire si fortement mériter ?


Sonia Sarah LIPSYC, Salomon Mikhoëls ou le testament d’un acteur juif, Cerf, 2002, 291 pages, 18 photographies noir et blanc hors texte.

Le titre général du livre correspond à une pièce de théâtre composée par l’auteur et qui reprend notamment des bribes d’œuvres diverses soit du théâtre juif, soit du répertoire de Mikhoëls (le Roi Lear notamment), mais aussi de citations et d’allusions à la tradition juive, et se compose également, selon la pratique de ce théâtre, de chants et de mélodie. Elle constitue une belle introduction à ce genre très particulier qu’est la dramaturgie juive que Mikhoëls (1890-1948) porta à sa plus haute expression et incarna. Deux autres textes suivent cette introduction dramaturgique influencée par Rabbi Nahman de Bratslav. Le premier, intitulé Pour une métaphysique du théâtre juif, retrace les éléments essentiels de son histoire – depuis son origine, ambiguë en raison sinon de la condamnation du moins des réserves dont il a pu faire l’objet dans le Talmud, jusqu’à l’époque contemporaine et débute par une belle évocation des rapports, d’habitude peu analysés, entre Kafka et le théâtre yiddish. On voit surgir, dans cette histoire, les fondateurs, Goldfagen et Sefarim, la grande figure de Chagall, dont on sait quelle importance le théâtre juif a joué dans son œuvre et dans sa vie, Shalom Aleikheim naturellement, Isaac Leib Peretz, Anski et tant d’autres. Logiquement, l’histoire du Goset, le théâtre yiddish d’État de Moscou, créé en 1920 et dirigé par Mikhoëls de 1929 à 1948, date de son assassinat par les sicaires de Staline. Cette histoire tragique, à un moment où les intellectuels juifs furent exterminés – si l’on excepte l’épisode de l’instrumentalisation, de 1941 à 1945, où Mikhoëls accepta de présider le comité antifasciste juif international – et la culture juive menacée, est aussi celle d’un des rares foyers de liberté à une époque de terreur. La dernière étude s’intitule Grammaire d’un acteur juif ou introduction aux causeries de Mikhoëls sur le théâtre et porte sur l’esthétique de l’acteur telle qu’elle peut apparaître à partir de notes éparses. Une plongée dans un monde largement englouti.


John LUKACS, Churchill. Londres, mai 1940, Odile Jacob, 2002, 253 pages.

L’objet essentiel de ce livre de « micro-histoire »,, comme le définit joliment son auteur, est de porter un regard sur les cinq jours de mai 1940 – 24 au 28 mai, les chapitres 2 à 6 étant consacrés à chacune de ces journées au cours desquels, d’une certaine manière, le destin de la guerre a basculé. Certes, pourra-t-on dire, certaines batailles ont été par la suite autrement déterminantes pour le sort du camp de la liberté, mais que se serait-il passé si, en mai 1940, Churchill n’avait pas eu gain de cause – et cette victoire politique, nous montre Lukacs, n’était aucunement certaine ? L’auteur montre que Hitler était plus près qu’on ne le dit souvent de gagner la guerre en mai 1940 et la victoire de Churchill, devenu Premier ministre le 10 mai, sur les atermoiements de Halifax, chef de file, influent malgré l’étroitesse de son esprit et sa cécité de toujours, des partisans d’une négociation avec le Führer et membre obligé du cabinet de guerre, prend dès lors tout son sens. Certes, les Britanniques n’ont pas gagné la guerre, ni à ce moment-là ni ultérieurement (ou plutôt ils ne l’auraient pas gagné sans les États-Unis et la Russie), mais « en mai 1940, Churchill a été celui qui ne l’a pas perdue » (p. 16). Le 28 mai, sa position était claire et définitivement acceptée : la Grande-Bretagne ne négocierait pas avec Hitler – que Churchill n’avait jamais sous-estimé, dès avant son arrivée au pouvoir et se battrait jusqu’au bout. L’histoire que nous raconte Lukacs, qui part des premiers jours du gouvernement Churchill (et raconte aussi les réticences qu’il suscite lorsqu’il est nommé, au point qu’on imagine souvent que son gouvernement sera de courte durée), est passionnante. Au-delà de la persistance de sentiments favorables à l’appeasement tel que l’incarnait Chamberlain, l’existence d’une forme de lobby pro-allemand (et même quasiment pro-hitlérien) est mise en valeur (par exemple Horace Wilson et R.A. Butler), ainsi que les manœuvres de Hitler pour amadouer ou intimider une partie des Britanniques au moment précis où se joue le drame de Dunkerque. L’auteur va même, dans la conclusion, jusqu’à forcer le trait (sans dépasser pour autant le vraisemblable) : si les Anglais avaient perdu la bataille d’Angleterre, les Soviétiques celle de Stalingrad et les Alliés échoué lors du Débarquement, Hitler n’aurait pas pour autant gagné la guerre, même si cela aurait rendu sa défaite plus difficile. En revanche, si Churchill avait transigé avec Hitler en mai 1940, tout aurait été bouleversé. Il était alors le seul rempart.


Martin LUTHER, Du serf arbitre, suivi de Désiré Érasme, Diatribe. Du libre arbitre, Gallimard, coll. « Folio », 2001, 715 pages.

Nous sommes heureux qu’aient été publiés dans une collection accessible ces deux textes fondamentaux non seulement de la pensée religieuse, mais aussi de l’histoire de la pensée moderne. Répondant à la Diatribe d’Érasme (1524), Du serf arbitre tend à réfuter, non sans utiliser un ton polémique ad hominem, la défense du libre arbitre de l’auteur de La nef des fous. Il s’agit de la suite d’une longue dispute qui donne l’occasion au fondateur de la religion réformée, marqué avant tout par saint Augustin, de construire l’un de ses textes les plus importants en taille (près de quatre cents pages contre cent dix pour le libelle d’Érasme), mais surtout quant au fond. Outre la question du libre arbitre – qui renvoie aux débats sur la Grâce, sur la nature de la volonté divine, sur le péché originel, sur le salut, la prédestination, sur la raison, etc. , se trouve fondé un mode particulier de lecture et d’interprétation des Écritures et engagé un débat sur l’utilisation stratégique de la rhétorique (qui figure parmi les angles d’attaque les plus violents de Luther). L’introduction de Georges Lagarrigue, à qui sont dus la traduction et l’édition des textes, met bien en valeur le contexte de cette controverse. Un texte bref mais éclairant de Matthieu Arnold montre la postérité de cette querelle qui a continue à faire couler beaucoup d’encre, mais s’enrichit de nouvelles interprétations de la lutte entre ces deux géants que réunissaient pourtant une « foi profonde, [une] critique de la fausse piété [et une semblable] volonté de réformer les institutions religieuses » (p. 568).


Hyam MACCOBY, L’exécuteur sacré. Le sacrifice humain et le legs de la culpabilité, Cerf, 1999, 255 pages.

Voici un étonnant ouvrage, simultanément passionnant, attachant et profond, et déroutant, contestable et excessif dans ses inférences. Au début, est le sacrifice humain, acte fondateur de la cité, geste salvateur en même temps que maudit, apaisant la colère du dieu et vouant à l’errance infinie celui qui l’a commis. C’est cette histoire que nous raconte Maccoby, partant naturellement du meurtre d’Abel par Caïn, se prolongeant dans les multiples interprétations (et narrations) du mythe d’Hénoch, fils de Caïn, du bouc émissaire et du personnage mystérieux de Lamec, de l’histoire d’Abraham et d’Isaac, de la circoncision instaurée par Moïse, etc. Au centre de l’ouvrage figurent aussi d’autres exemples sacrificiels, dont l’auteur montre la diffusion dans le monde contemporain : il revient ainsi sur le « sacrifice de Jésus, mythe fondateur du christianisme » (p. 126), quand bien même, historiquement, la mort de Jésus n’eut aucun caractère sacrificiel (on voit d’ailleurs bien ici l’un des points clés de la méthode d’investigation et d’analyse de Maccoby, qui montre par ailleurs les rapprochements possibles du sacrifice et du martyre), et sur le personnage de Judas Iscariote, « victime sacrificielle plus authentique que ne l’est Jésus lui-même » (p. 170). Les notations fondamentales sont nombreuses, par exemple sur la différence entre judaïsme et christianisme dans leur rapport au salut (politique chez le premier, religieux pour le second), sur les rapprochements entre le christianisme et les religions antiques, notamment la religion hellénique, et plus encore sur la place des Juifs dans la religion chrétienne et la doctrine de l’Église (cf. le rôle que joua l’accusation de meurtre rituel), sur le personnage du juif errant et, enfin, sur la genèse de l’antisémitisme ancien et moderne, du Moyen Âge au nazisme. L’ouvrage se clôt par une réflexion passionnante sur le mythe, dont la force active est toujours présente. Peut-être pourra-t-on contester certaines interprétations, mais la force de l’ouvrage est saisissante.


Joseph MACÉ-SCARON, Montaigne notre nouveau philosophe, Plon, 2002, 204 pages.

Il faut être un écrivain pour écrire sur Montaigne ; il faut sans doute aussi un mélange de distance et de passion ; il faut certainement enfin un amour des moments qu’offre la vie et une inquiétude blessée devant leur fuite. On devine que c’est avec ces qualités et ces dispositions que Macé-Scaron a composé ce beau petit livre, introduction personnelle et convaincante à la lecture des Essais, réhabilitation du philosophe sans école et sans affidés que les programmes scolaires enferment traditionnellement de manière dédaigneuse dans la « littérature », essai aussi de philosophie pour notre temps, comme le dit explicitement le titre, essai enfin qui ne se veut pas thèse, mais exploration, mimant en cela un Montaigne qui ne « moralisait » pas comme d’autres pontifient, mais explorait d’abord, publiquement, la conduite de sa propre vie. Conduire sa vie au mieux, la respecter et parvenir à s’aimer soi-même, chercher la vérité de soi en s’arrimant au monde, ne pas refuser d’être pleinement dans sa vie en ne l’offensant point, comprendre et juger, se défaire des relations funestes, être capable d’amitié, voilà bien un meilleur programme que de chercher à tout prix « une vie réussie », le cas échéant dans le travestissement, le non-respect de soi et l’écrasement d’autrui. Se défier des « nouvellités » incongrues, tenir que le monde a besoin d’un ordre, accepter de juger en se défaisant des préjugés, aimer l’humanité tout entière mais ne retenir d’elle que ce qui se peut transmettre, savoir que la pensée est toujours plus forte que la tyrannie, sont aussi des leçons politiques. Ni Montaigne ni Macé-Scaron ne se peuvent résumer : il faut les lire et en faire son miel. Bien sûr, le rédacteur en chef du Figaro ne pouvait taire l’éloge du plaisir que fait le magistrat, pas plus que l’amitié qui le liait à La Boétie. Bien sûr, l’auteur de La servitude volontaire fut son amant et il n’est pas besoin d’épiloguer là-dessus en prenant des airs modernes ou des intonations de collégien. Cela fut et ne pouvait être autrement ; mais ce qui définit Montaigne est autre chose que la forme extérieure de cette passion, mais bien le don que furent Les Essais à son ami disparu et que, par lui, Montaigne put faire jaillir de lui. Ces belles pages d’amour qui leur sont consacrées sont aussi l’une des clés du livre.


Salomon MALKA, Emmanuel Lévinas. La vie et la trace, Jean-Claude Lattès, 2002, 324 pages, 27 photographies noir et blanc hors texte.

Cette belle bibliographie, due à un élève et à un ami, du philosophe juif né en Lituanie, est aussi un voyage à travers de lieux et des hommes. On y croise Blanchot, Derrida et Ricœur, Jean-Paul II, Heidegger et Cassirer, Wahl, Chouchani et le Père Casper. On part de Vilnius pour se rendre à Strasbourg, on chemine de Tel-Aviv – mais en Israël la réception de Lévinas fut longue et difficile à Louvain et en de multiples autres lieux, sauf en Allemagne où il s’était juré de ne pas retourner après la guerre. On lit l’épisode du stalag où Lévinas fut détenu pendant la guerre – mais toute sa famille fut assassinée par les nazis. On écoute les témoignages que Malka a précieusement recueillis et l’on suit ainsi pas à pas un cheminement intellectuel et une pensée qui ne se laissent pas saisir facilement malgré les nombreux ouvrages, les articles et les conférences. L’un des traits les plus intéressants chez Lévinas est le dialogue constant qu’il avait entretenu avec la pensée chrétienne et les théologiens et la reconnaissance dont il avait bénéficié de leur part. Verra-t-on un jour la publication des lettres et des notes que Lévinas a laissées ? À la lecture de ce livre, belle introduction à l’auteur de Totalité et infini, on se prend à hésiter : on veut aller plus loin dans la connaissance de ce penseur secret, réservé et généreux, et l’on craint de violer une intimité jalousement sauvegardée.


Francis MASSÉ, Le silence politique, Nantes, Ouest Éditions, 2000, 240 pages.

Les ouvrages écrits par des fonctionnaires d’encadrement en activité sont rares. Encore plus exceptionnels sont ceux qui, ne se contentant pas d’aborder des problèmes techniques, risquent une exploration critique du champ politique, a fortiori sans esprit partisan. Francis Massé nous montre que c’est possible. Dans un ouvrage riche et bien documenté, il entend montrer comment la scène politique est, pour ainsi dire, évidée des débats centraux au profit de problématiques tronquées et parfois superficielles. Cet ouvrage constitue un plaidoyer en faveur de la responsabilité, du politique d’abord, mais aussi du fonctionnaire qui doit recevoir des missions claires. Il s’alarme, notamment à propos de l’école, d’un débat focalisé sur les moyens et non sur les fins qui, en même temps, empêche de prendre la mesure des inégalités et de les traiter. Il pointe aussi avec justesse le conformisme des élites et leur manque d’ouverture, notamment internationale. Nous ne saurions détailler l’ensemble des propositions que propose cet ouvrage riche et d’une lecture aisée : l’environnement, les politiques sociales, l’Europe, les institutions, la politique économique, les finances publiques, la décentralisation, sont autant de domaines où l’auteur émet des propositions opérationnelles dans un esprit réformiste. Chacun pourra naturellement contester telle ou telle analyse ou recommandation, mais la perspective globale de Massé ouvre la voie à ce que les politiques devraient oser formuler.


Pierre-Michel MENGER, Portrait de l’artiste en travailleur. Métamorphoses du capitalisme, La République des idées/Seuil, 2002, 96 pages.

Reconnu comme l’un des plus féconds sociologues (il est un peu économiste aussi) des pratiques artistiques contemporaines, Menger nous livre ici une synthèse de ses travaux et de ses positions et nous invite à une découverte des mutations non seulement de la situation de l’artiste aujourd’hui, mais aussi des représentations que s’en fait la société. En effet, alors que l’artiste était jadis considéré comme un personnage extérieur à la société régie par le principe bourgeois du travail – c’était un révolté, un insoumis, un pur créateur , son activité est aujourd’hui perçue comme un travail, et par n’importe lequel, mais bien le modèle (rêvé) du travail futur. Le travail artistique se rapproche d’ailleurs du travail scientifique, qui lui-même paraît contenir les ingrédients les plus valorisés par l’économie capitaliste moderne. À cela s’ajoute le fait que le secteur des arts, loin de se situer en dehors de l’économie marchande et des contraintes de l’organisation, devient un secteur économique important (en termes de création de valeur et d’emploi) de moins en moins extérieur à l’économie globale. Mieux encore, selon l’auteur, il paraît combiner quasiment l’ensemble des caractéristiques du travail contemporain : « la fragmentation du continent salarial, la poussée des professionnels autonomes, l’amplitude et les ressorts des inégalités contemporaines, la mesure et l’évaluation des compétences ou encore l’individualisation des relations d’emploi » (p. 8). À travers une analyse de la littérature consacrée à ce sujet, une étude passionnante sur les inégalités au sein du monde du spectacle et une description des mutations de la société du travail artistique, ce court essai constitue une contribution brillante et séduisante à la sociologie des transformations sociales.


John Stuart MILL, La Nature, La Découverte/Poche, 2003, 165 pages.

Cet ouvrage est présenté dans une édition de référence utile à qui veut comprendre la portée de l’œuvre de l’utilitariste anglais et les débats qu’elle a engendrés. Enrichi d’une préface d’Estiva Reus ainsi que d’une présentation, d’une postface et d’un lexique dus à Francisco Vergara, il constitue une critique fondamentale du naturalisme et du concept de lois naturelles et se veut notamment une réponse à Montesquieu. Pour Mill, la nature ne saurait procurer un étalon du bien et du mal et il s’inscrit en faux contre la correspondance entre le bien et la nature et le mal et la contre-nature. Cette critique du naturalisme, qu’on voit fréquemment réapparaître de nos jours comme une résurgence de la pensée religieuse, est particulièrement utile. La nature, le plus souvent reconstruite pour les besoins d’une cause (il existe un arbitraire dans le qualificatif de « naturel » que nous donnons à une chose ou à une pratique), fait office d’instance de légitimation et doit donc faire l’objet d’un « soupçon ». Au nom de la nature, on a pu justifier aussi bien l’esclavage que les droits de l’homme, empêchant tant une critique qu’une fondation politiques. Sans doute cet ouvrage est-il plus négatif que positif, à la différence de L’utilitarisme et de son essai sur la liberté. Il forme assurément la base d’une possible reconstruction de la pensée politique.


Simon MIMOUNI (dir.), Le judéo-christianisme dans tous ses états, Cerf, 2001, 464 pages.

Ce riche ouvrage est constitué par les actes du colloque qui s’est tenu à Jérusalem du 6 au 10 juillet 1998. Il permet d’analyser ce qu’on pourrait appeler l’enfance juive du christianisme à ce moment précis de son histoire où, dans une large mesure, le christianisme reste juif, intégré à la religion juive et à ses pratiques, même si le christianisme commence aussi à gagner les païens. Une définition du judéo-christianisme avait été proposée par Mimouni en 1991, qui est essentiellement valable pour la période d’après 135 mais qui peut aussi servir pour la période antérieure en différenciant bien les groupes qui constituent ce mouvement : « Le judéo-christianisme est une formulation récente désignant des chrétiens d’origine juive qui ont reconnu la messianité de Jésus, qui ont reconnu ou qui n’ont pas reconnu la divinité du Christ, mais qui tous continuent à observer la Torah » (p. 9). La question de la définition et des groupes qui composent ce mouvement, loin d’être théorique dans la mesure où elle permet de repérer les influences qui se sont exercées sur le contenu même de la doctrine chrétienne, est aussi l’objet des interventions de Francis Blanchetière et de Pierre Géoltrain qui visent à restituer l’évolution de la recherche sur ces problèmes. La deuxième partie de l’ouvrage examine ce que les éditeurs ont appelé les « fondations » : l’usage de la crucifixion, les personnages de Jacques, de Jean, de Paul (longue et passionnante contribution de Mimouni), les textes de référence. Une troisième partie comporte une série d’analyses sur l’Église d’Antioche, le Testimonium Flavianum, les écrits d’Hégésippe, le Roman clémentin, les textes d’Origène et de la littérature hébraïque, etc. Enfin, une quatrième partie étudie les évolutions de la théologie chrétienne du judaïsme (Claude Geffré) et un phénomène réapparu, quoique marginalement, depuis deux siècles : l’existence de juifs croyant en la divinité du Christ. Chaque article est précédé d’un résumé bi-lingue anglais-français et les papiers sont dans l’une ou l’autre langue (un article est rédigé en italien). Les conclusions de Blanchetière montrent que, sur bien des points, le débat es ouvert, mais que les connaissances ont considérablement progressé.


Andreas Uwe MÜLLER, Maria Amata NEYER, Edith Stein. Une femme dans le siècle, Jean-Claude Lattès, 2002, 277 pages, 18 photographies noir et blanc.

Voici une belle et rigoureuse biographie de la vie de la religieuse juive allemande, canonisée en 1998. Personnage hors du commun, philosophe élève de Husserl dont elle resta proche jusqu’à la mort de ce dernier en 1938, infirmière volontaire pendant la Première Guerre mondiale, écrivain, mystique, enseignante, révoltée, œuvrant dans le siècle et carmélite, engagée dans le combat pour que l’Église intervienne contre les persécutions des juifs, finalement déportée par les nazis et assassinée, avec sa sœur Rosa, à Auschwitz-Birkenau, Edith Stein fut une figure de ce siècle, au-delà de toutes les controverses auxquelles donna lieu sa canonisation, tentative aussi de récupération par l’Église d’un destin juif. Cet ouvrage, dû à un philosophe et à la dominicaine qui dirige les archives Edith Stein, ne cherche pas, sauf dans certains rares passages, à justifier cette conversion, mais seulement à la comprendre. Il a aussi le grand mérite – et cela le rend passionnant – de décrire un milieu intellectuel exceptionnel et un contexte politique marqué par l’amoncellement des nuages de la tragédie qui s’annonce.


Michel NARCY, Étienne TASSIN (dir.), Les catégories de l’universel. Simone Weil et Hannah Arendt, L’Harmattan, 2001, 350 pages.

Issu d’un colloque qui s’est tenu en 1996, cet ouvrage entend retracer les parcours personnels et intellectuels de deux femmes juives philosophes qui, au-delà des différences de leur position et de leur destin, révèlent bien des analogies. Les auteurs de ce livre – notamment Françoise Collin, Daniel Boitier, Sylvie Courtine-Denamy, Martine Lebovici, Robert Chenavier, Patrice Rolland – entreprennent de croiser leurs analyses de la condition de l’homme moderne, de l’histoire, de la politique, de la judéité et du christianisme, de la tradition et, naturellement, de la politique, du mal et du totalitarisme. Bien sûr, l’œuvre précocement interrompue de Simone Weil et, peut-être plus profondément, sa dimension pour partie religieuse, pour partie aussi révoltée ne soutient-elle pas complètement la comparaison avec celle de Hannah Arendt, plus élaborée et complète. Mais cette lecture croisée l’enrichit et permet d’en cerner des dimensions insoupçonnées, ce qui est la grande vertu de tout travail comparatif.


Georges NIVAT, Regards sur la Russie de l’an VI. Considérations sur la difficulté de se libérer du despotisme, Éd. de Fallois/L’Âge d’Homme, 1998, 293 pages.

Ce petit ouvrage a beau avoir un peu plus de cinq ans et, par conséquent, avoir été écrit avant le nouveau développement de la guerre en Tchétchénie, l’épisode du Koursk et du théâtre de Moscou, avant l’arrivée de Poutine et la transformation de l’OTAN, il mérite d’être lu par qui entend comprendre la Russie telle qu’elle est et se déprendre des images caricaturales. Certes, ce que le voyageur découvre ou le témoin plus pénétrant observe est effrayant et violent : la pauvreté, la délinquance à tous les niveaux, la corruption, mais aussi le sentiment d’abandon de nombreuses couches de la population, l’inhumanité des prisons, les agressions contre l’environnement, et, moins dramatiquement, une vie parlementaire réduite et des débats intellectuels quasiment nuls – alors même que des questions aussi décisives que le statut de puissance de la Russie et la constitution de son État se posent. Pourtant, nous dit Nivat, la société et l’État changent ; quoique brinquebalant, le pluralisme est une réalité, et « la Russie conserve un énorme atout : une énergie intellectuelle qui ne faiblit pas » (p. 288). Les maux actuels de la Russie sont inévitables compte tenu de son histoire, de sa tradition religieuse, « l’un des rares identificateurs de la nation russe » (p. 210) , de l’acceptation par les Russes de l’incertitude propre aux sociétés modernes et de la reconstruction complète de son système économique et social. On sent toutefois que, malgré tout, l’auteur est optimistes et c’est le sens de son plaidoyer en faveur de l’entrée de la Russie dans l’Europe (malgré des obstacles majeurs que Nivat ne dissimule pas – parmi lesquels cette réflexion intéressante sur le fait « qu’un pays qui a moins de “biens” n’aura jamais la mentalité de propriétaire que nous avons-nous mêmes [… et] se sent un locataire éternel » (p. 285).


Helga NOWOTNY, Peter SCOTT et Michael GIBBONS, Repenser la science, préface de Jean-Jacques Salomon, Belin, 2003, 320 pages.

Cet ouvrage fera date dans l’analyse des politiques scientifiques et de la sociologie de la science. Bien souvent, on décrit le travail des chercheurs soit en les imaginant emmurés dans leurs laboratoires et indifférents, pour le meilleur et pour le pire, aux effets économiques et sociaux de leurs recherches et de leurs découvertes, soit en voyant leurs pratiques asservies à des intérêts qui n’ont rien de scientifique et, partant, leur travail gouverné par la pression des marchés. Cette vision manque de subtilité. Les auteurs – une Autrichienne, un Anglais et un Canadien – offrent un nouveau paradigme, autrement éclairant, et qui jette les bases d’une compréhension des rapports entre la science et la société. Le travail scientifique prend place dans une société qui le produit et le rend possible et la modifie et il est urgent de ne pas recourir à un jugement de valeur qui distinguerait une bonne et une mauvaise pratiques scientifiques. Les auteurs distinguent ainsi deux modes de production de la science : le premier, traditionnel, s’effectue en laboratoire universitaire sur une base disciplinaire, en fonction des demandes que la science s’adresse à elle-même ; le second se déroule dans des laboratoires à finalité industrielle et commerciale, mais répond aussi à des demandes sociales ; il est aussi multidisciplinaire. Or, le second mode qui, comme le rappelle Salomon dans sa préface, produit autant de découvertes fondamentales que le premier, tend à devenir dominant en termes de chercheurs, de ressources et de découvertes. Par là, la science s’intègre à la société et elle se diversifie quant à ses modes de production et quant à l’identité et à l’éthique de ceux qui la pratiquent. Les auteurs dessinent ainsi une co-évolution qui tient d’abord à un nouveau fonctionnement de la société elle-même et offrent une théorie renouvelée du changement social.


Guy PETITDEMANGE, Philosophes et philosophies du XXe siècle, Seuil, 2003, 510 pages.

Cet ouvrage, quoique constitué d’une série d’articles, dégage un profond sentiment d’unité. Il n’est pas une histoire de la philosophie du siècle passé, mais une exploration de traces à travers quelques figures choisies : Rosenzweig, Benjamin, Merleau-Ponty, l’École de Francfort, Levinas, Ricœur, Derrida et Certeau. Ouvrage écrit, exercice d’admiration des philosophes qui ont fait surgir, souvent de manière tragique, les questions qui sont les nôtres – confrontation entre le christianisme et le judaïsme, l’histoire, la mémoire et la vérité, la culture et la raison, l’altérité, le mal, etc. , il retrace non seulement une philosophie, toujours inachevée, mais aussi et surtout la manière dont la pensée se déploie par le truchement des mots et dans la confrontation avec le monde. On est loin de l’histoire de la philosophie, mais bien dans la philosophie, celle qui nous permet.


Jean-Philippe PIERRON, On ne choisit pas ses parents. Comment penser l’adoption et la filiation ?, Seuil, 2003, 218 pages.

Une sorte d’assez longue méditation sur l’adoption, conçue ici comme le lien familial par excellence, choisi, construit, échappant à la naturalité et au sang, qui conduit à penser la famille « moins comme une forme que comme un contenu » (p. 26), car la famille n’existe pas. Quelques réflexions aussi sur la différence culturelle entre avortement et accouchement sous X : « L’avortement efface les traces, l’accouchement sous X maintient une trace vive. Le premier cultive l’amnésie, le second autorise une histoire. Le premier maîtrise, le second d’abandonne » (p. 151), ainsi qu’entre fécondation in vitro et adoption. Un travail aussi sur la construction de soi et la constitution du lien spécifique qu’est la « parentalité » (très différent de la parenté). Parfois l’emphase de l’auteur, son goût pour la formule, son allégresse dans l’utilisation d’une rhétorique qui pourrait être plus précise et brève agacent-ils. On peut aussi trouver sa soif d’ériger l’adoption en modèle – au moins conceptuel – trop systématique. En même temps, l’ouvrage intéresse : de nombreuses discussions sont riches et subtiles et donnent à penser, telle la longue discussion sur l’homoparentalité (pp. 120-139) et l’adoption par les couples homosexuels que l’auteur rejette finalement pour des raisons différentes de celles qu’on entend le plus souvent : « La différence entre un couple hétérosexuel et homosexuel n’est ni de droit ni de nature mais de condition » (p. 125).


Myriam REVAULT D’ALLONNES, Doit-on moraliser la politique ?, Bayard, 2002, 91 pages.

Selon le principe de cette collection, l’auteur bâtit une sorte de longue dissertation sur le thème proposé, sans s’encombrer de manière excessive de notes en bas de pages, de références exhaustives et d’un vocabulaire technique. Le petit essai sur morale et politique – puisque la liaison est ainsi retournée en divers sens – permettra ainsi au lecteur peu familier avec la philosophie de dissiper certaines erreurs trop répandues, notamment sur un prétendu appel au mal de Machiavel, et de se faire une idée générale de la distinction wébérienne entre éthique de conviction et éthique de responsabilité. Sans céder aux facilités d’une littérature pseudo-philosophique sur la morale, l’ouvrage présente avec simplicité et clarté, mais sans simplification, des réflexions classiques, sans prétention à l’exhaustivité. Peut-être le genre dissertatif, qui a l’avantage de l’élégance, peut-il toutefois, pour un peu public peu averti, compromettre la compréhension de l’ensemble des notions utilisées. Mais cet ouvrage n’est pas un manuel.


Jacques REVEL et Jean-Claude SCHMITT (textes rassemblés par), L’ogre historien. Autour de Jacques Le Goff, Gallimard, 1998, 355 pages.

Dix-neuf auteurs ont été réunis pour ce livre d’hommage au grand médiéviste français. Une bibliographie de 17 pages des travaux de Le Goff complète utilement l’ouvrage. Quatre portraits intellectuels ouvrent le livre : de Jean-Claude Schmitt sur le fameux séminaire du mardi soir à l’EHESS, de Jacques Revel sur les rapports entre l’homme et les Annales, de Pierre Dumayet qui est une brève évocation humoristique de Le Goff et de la télévision et, plus largement, sur l’épaisseur du temps historique, et de Pierre Nora sur leurs destins croisés. Quatre textes d’analyse suivent : de Krzysztof Pomian sur les méthodes de l’historien et les fils directeurs qui furent les siens (jusqu’à son Saint-Louis que Pomian différencie du Frédéric II de Kantorowicz), de Pierre Toubert sur l’utilisation des sources documentaires dans l’histoire, de Bronislaw Geremek sur l’apport fondamental de Le Goff aux médiévistes et une réflexion de Marc Augé sur le rôle de l’anthropologue. Le texte d’Alain Bourreau intitulé « récit, drame, histoire » aurait pu d’ailleurs aussi se rattacher à cette deuxième partie et non à la troisième qui comporte essentiellement des textes plus spécifiques (sur Cluny, sur les couleurs, sur une image de saint Thomas, sur un extrait de la Vie de l’évêque saint Malachie de Bernard de Clervaux, etc.). Quoi d’étonnant aussi si cet hommage à cet ogre amateur de bonne chère se conclut sur deux textes consacrés à Perrault ?


Stéphane RIALS, Villey et les idoles. Petite introduction à la philosophie du droit de Michel Villey, PUF, 2000, coll. « Quadrige », 95 pages.

Michel Villey fut un penseur singulier au sein des universités de droit. Philosophe du droit, chrétien de conviction, thomiste de raison, ce fut aussi un écrivain engagé. Ses livres de cours, même son manuel Philosophie du droit édité chez Dalloz, portent la marque de ses rages, de ses emportements, de ses invectives et de ses imprécations. Vitupéré comme réactionnaire, déconsidéré comme homme d’un autre temps, ce fut aussi un professeur admiré et, peut-être, le philosophe du droit par excellence de l’université française – tout, de fait, sauf un extrémiste, mais un vrai prudent, refusant tant l’affirmation doctrinaire que le relativisme, l’absoluité de la décision que l’infantilisme du bavardage. Ce sont ses principales thèses que, de manière tout aussi engagée et sur un ton très personnel, Stéphane Rials retrace ici. L’apport que constitue la publication posthume de ses Carnets (Réflexions sur la philosophie et le droit, PUF, 1995) est pleinement exploité par Rials pour mettre en valeur une pensée trop souvent caricaturée. Sa volonté de « déconstruire » les idoles – y compris les « valeurs » et les pensées faibles n’est pas exclusive d’une inquiétude existentielle profonde, d’un tourment permanent, de contradictions assumées et des paradoxes féconds que note justement Rials : Villey sauve le droit en dénonçant sa « pauvreté » tout en faisant dépendre l’œuvre du juriste de la politique ; il défend la « dialectique » contre la rhétorique, mais assume le fait que cette dialectique est essentiellement « négative » (p. 78), qu’elle ne conduit pas à la vérité et à l’affirmation, mais ne peut que détourner de l’erreur.


Rainer ROCHLITZ (éd.), Habermas. L’usage public de la raison, PUF, 2002, 240 pages.

Publiés peu de temps après la mort brutale et précoce de Rochlitz, ces textes qu’il avait coordonnés explorent, de manière rigoureuse mais généralement accessible, différentes facettes de la pensée de Habermas. Dans son introduction, Rochlitz montre quel usage Habermas fait du concept de raison et comment il entend la sauver en maintenant une exigence critique. Ensuite, Bouchindhomme revient sur la querelle entre Habermas et Apel, deux philosophes qu’on a trop tendance à englober dans un cadre unique de pensée. Jean-Pierre Cometti revient sur les rapports entre la pensée de Habermas et le pragmatisme anglo-saxon avec lequel il a entretenu une discussion constante et il nous donne à découvrir un philosophe plus proche de Rorty qu’on ne le pense généralement et que lui-même voudrait bien l’admettre. Catherine Audard revient, elle, sur le débat entre Rawls et Habermas, philosophes qu’on a tendance généralement à rapprocher peut-être parce qu’ils cherchent, l’un et l’autre, à fonder sinon un projet politique, du moins une attitude et une méthode de débat public. Justine Lacroix explique la genèse et les conséquences de l’idée habermassienne, reprise à Sternberger et largement vulgarisée, de « patriotisme constitutionnel ». Rochlitz revient ensuite sur l’entrecroisement de deux disciplines chez l’auteur de Connaissance et intérêt : la sociologie et la philosophie politique. Un texte très intéressant de Habermas clôt ce recueil de qualité, fondé sur un « dialogue » avec Hilary Putnam autour de la question des valeurs et des normes.


Jacqueline DE ROMILLY, La Grèce antique contre la violence, Éd. de Fallois, 2000, 191 pages.

L’académicienne s’inquiète ici, à raison, de l’explosion de la violence dans nos sociétés, mais plus encore de sa nature inédite : gratuite, dénotant un aspect de « casse », commise par des personnes de plus en plus jeunes, elle manque aussi d’antidotes conceptuels et de présentation d’une « norme ». Bien sûr, comme l’historienne nous le rappelle, la Grèce antique connaissait la violence, tant privée que publique. Mais elle a eu constamment pour souci de produire un discours sur et contre elle. Présentant les faits, sa littérature contenait aussi un jugement sur eux. Comme le note Jacqueline de Romilly, « on voit constamment les auteurs opposer [le] respect des lois qu’observe la démocratie athénienne à l’absence de lois et à la violence qui sont la marque de la tyrannie » (p. 21). Les Grecs ont plus encore forgé un idéal qui est l’exact antonyme de la violence : la douceur (praos), dont ses philosophes ont bâti la théorie. Les textes grecs, même ceux qui contiennent le plus d’exemples de violence, constituent toujours des antidotes contre la violence contemporaine. À travers trois beaux textes qui, comme toujours, sont des invitations convaincantes à nous les faire aimer (« la violence et la tragédie », « violence divine et douceur humaine », « violences quotidiennes : quelles ressources leur opposer ? »), elle nous offre une leçon sur la manière dont, par une réflexion sur nos pratiques privées et sociales, nous pouvons tendre à éliminer la part noire de notre existence. Mais pour cet éloge du pouvoir des mots se traduise en actes, il est évidemment nécessaire que les mots parlent encore… C’est là que le bât blesse.


François SAINT-BONNET, L’état d’exception, PUF, 2001, 393 pages.

Publié dans la remarquable collection « Léviathan », ce livre retrace la genèse d’une notion fondamentale dans le droit et dans la philosophie politique et les multiples discussions qui l’ont entourée. Œuvre d’un juriste, cet ouvrage emprunte à de multiples disciplines : histoire du droit, droit constitutionnel et administratif, philosophie du droit, droit comparé. L’un de ses principaux intérêt consiste dans le renvoi permanent qu’il effectue entre le travail sur le concept lui-même, œuvre des philosophes qui, de manière polémique, lui ont donné un contenu, et son inscription dans l’histoire marquée aussi par son utilisation à fin de justification de situations exceptionnelles qui n’auraient jamais dû, selon la doctrine, être déclarées telles. L’ouvrage part de la dictature romaine, se poursuit dans l’étude de sa théorisation et de sa mise en œuvre au Moyen Âge et culmine chez les théoriciens de l’ère moderne – Machiavel, Bodin, Naudé, Charron et les publicistes de la monarchie absolue. L’étude se poursuit avec Locke et Rousseau, les théoriciens révolutionnaires (et la pratique de la Révolution) et Carl Schmitt. Tant l’introduction que le dernier chapitre montrent l’importance des débats – dans la doctrine comme dans la jurisprudence qui ont entouré l’utilisation de la notion à l’époque actuelle et sa transcription dans la Constitution et dans la loi. Un très bel ouvrage, parfaitement clair et pédagogique en même temps que subtil.


Guillaume SAINTENY, L’introuvable écologisme français ?, PUF, 2000, 538 pages.

Sainteny est probablement l’un des meilleurs experts français en matière d’écologie politique : auteur d’un « que sais-je ? » de référence sur Les Verts et de nombreux articles sur la question, ayant soutenu une thèse de doctorat en 1992 sur La constitution de l’écologisme comme enjeu politique en France, il fut aussi l’un des principaux collaborateurs de Corinne Lepage, ministre de l’Environnement du gouvernement d’Alain Juppé. Le présent ouvrage constitue une somme sur le sujet – instrument de travail aussi, comme en témoignent les 34 pages de bibliographie , à la fois engagée et non partisane. Écrite en 2000, alors que les Verts participent au gouvernement de Lionel Jospin, cette analyse est prémonitoire de la suite : la pauvreté théorique des écologistes, leur amateurisme technique – qui explique leurs piètres résultats en matière de lutte en faveur de l’environnement lorsqu’ils sont au pouvoir , leurs combats internes grotesques et dérisoires, en un mot leur immaturité politique et intellectuelle, sont disséqués dans cet ouvrage. L’auteur, militant en faveur de l’environnement, écologiste de raison, est loin de s’en réjouir en vertu d’on ne sait quelle Schadenfreude. Il sait trop que la faiblesse politique des Verts, propre en grande partie à la France, est aussi un obstacle au développement des politiques environnementales (même si le passage par le pouvoir n’est pas a priori nécessaire dans cette perspective) et qu’elle révèle des maux plus graves propres à la classe politique française. Finalement, comme le montre Sainteny au terme d’une minutieuse analyse de science politique, qui est aussi une histoire politique détaillée de l’écologisme français et une réflexion rigoureuse sur la naissance d’une nouvelle force politique, les Verts n’ont jamais clarifié leur stratégie ou plutôt, suivant les moments et les personnalités – il y a bien un écologisme « pluriel » , ils en ont constamment changé. Alors qu’ils bénéficiaient de circonstances favorables, ils ont, avec une étonnante application, constamment gâché leurs chances. Leur marginalisation et leur dépendance totale par rapport aux autres forces politiques, notamment le Parti socialiste, est une conséquence logique de leur faillite conceptuelle et politique, qui n’était pas inévitable. Il n’est d’ailleurs pas certain qu’il faille souhaiter aujourd’hui le maintien d’une force écologiste en France, aussi faible soit-elle. Pour avoir trop considéré une composante politique qui ne le méritait sans doute pas, Lionel Jospin en a d’ailleurs sans doute fait les frais – il aurait été bien inspiré de lire ce livre prémonitoire.


Jean-Michel SALLMAN, Géopolitique du XVIe siècle 1490-1618, Seuil, coll. « Points histoire », 2003, 413 pages.

Cet ouvrage constitue le premier des six volumes appelés à former la Nouvelle histoire des relations internationales éditée dans cette collection de poche de référence. Commençant autour de 1490 – date qui, comme le précise l’auteur, a une signification pour l’Europe et nettement moins pour le reste du monde , elle s’achève au moment où, cette fois-ci dans l’ensemble du monde, les relations internationales acquièrent le caractère qui fut le sien jusqu’au XIXe siècle. Après un premier chapitre qui pose le paysage international autour de 1500, Sallmann adopte un plan thématique qui, intelligemment, exprime les quatre grandes thèses du livre : les progrès de l’islam qui devait atteindre une forme d’apogée politique au siècle suivant (malgré une décadence intellectuelle entamée depuis déjà plusieurs siècles), l’expansion européenne (essentiellement en Amérique, mais aussi, de manière moins conquérante et finalement très peu profonde, en Asie et en Afrique), l’impossible unification de l’Europe (ce qui, par contrecoup, permet de saisir la révolution que fut le traité de Westphalie), la résistance de l’Orient, enfin, l’Occident n’ayant pas réussi à pénétrer les sociétés asiatiques. Un ouvrage d’une grande richesse qui nous permet aussi de mieux comprendre notre présent et qui adopte résolument une conception géopolitique opposée à l’histoire diplomatique traditionnelle et européo-centrée.


Peter SCHÄFER, Judéophobie. Attitudes à l’égard des Juifs dans le monde antique, Cerf, 2003, 369 pages.

Cet ouvrage érudit traite de l’attitude d’hostilité à l’égard des juifs dans l’Antiquité. Excluant de son champ d’investigation l’antisémitisme chrétien, il montre comment s’est construite une hostilité dans le monde ancien autour d’un certain nombre de comportements reprochés aux juifs et de certaines de leurs coutumes. Une longue première partie, qui tient dans plus de la moitié du livre, analyse les principaux « griefs » : le particularisme, le refus de consommer le porc, un prétendu prosélytisme, le sabbat et naturellement les caractéristiques particulières de la religion juive et du Dieu des juifs. La deuxième partie analyse deux manifestations de sentiment anti-juif dans l’Antiquité : le première dans la colonie militaire égyptienne d’Éléphantine vers 410 av. J.-C., la seconde à Alexandrie en 39 de l’ère chrétienne. La troisième partie est constituée d’études géographiques de synthèse sur trois sites en Égypte, en Syrie et en Palestine et à Rome, où l’antisémitisme fut nettement moins marqué et les sentiments à l’égard des juifs, notamment chez des grands auteurs tels que Cicéron, Sénèque et Tacite, nettement plus ambivalents. Il est dès lors important d’établir des typologies précises des situations et de ne pas plaquer des concepts généraux sur des réalités qui n’ont rien de commun avec celles qui prévalent à l’époque contemporaine. En conduisant parallèlement une discussion serrée avec d’autres érudits, Schäffer nous offre une étude d’une rare rigueur en même temps qu’une méthode d’analyse.


Jean-Claude SCHMITT, Le corps, les rites, les rêves, le temps. Essais d’anthropologie médiévale, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Histoires », 2001, 439 pages, 21 photographies noir et blanc.

Jean-Claude Schmitt, l’un des plus remarquables médiévistes de la génération qui a succédé à celle des Duby et Le Goff, nous offre ici une série d’articles qui nous donnent un aperçu de l’étendue de ses investigations. S’il serait illusoire de reconstruire après coup un semblant d’unité, le sous-titre du recueil illustre sa méthode et son intention : introduire, comme l’ont fait d’autres historiens avant lui, l’anthropologie dans l’histoire. Quelques chapitres de cet ouvrage, à la curiosité enthousiasmante, constituent des morceaux d’anthologie qui nourriront la réflexion autant des philosophes que des historiens. Ainsi, tant lorsque nous parlons de « religion » que lorsque nous utilisons le terme « individu », devons-nous nous garder de plaquer une réalité unique, marquée par nos propres représentations, sur l’histoire passée. On lira avec attention de ce point de vue le chapitre intitulé « La ”découverte de l’individu“ : une fiction historiographique ? ou encore tous les articles de la première partie « Des croyances et des rites », notamment le premier « Une histoire religieuse du Moyen Âge est-elle possible ? » Dans ce texte dense, Schmitt entend montrer que la religion, telle que nous l’entendons, a une histoire récente et qu’il est préférable, lorsque nous cherchons à étudier les phénomènes de foi ou de croyance au Moyen Âge, de comprendre le « vaste système de représentations et de pratiques symboliques grâce auquel les hommes de cette époque ont donné un sens et un ordre au monde » (p. 36). Il montre aussi qu’on ne peut étudier la question du corps à cette époque sans tenir compte des représentations qu’induit, dans la religion chrétienne, l’incarnation du divin. En trois pages (pp. 23-25), dans l’introduction, Schmitt montre la triple conséquence de la réalisation du divin en l’homme : sur la conception de l’histoire et du temps, sur la légitimité du charnel, du matériel et du sensible (avec ce que cela implique sur le statut de l’image), sur l’Église enfin comme « corps mystique du Christ » cf. notamment le chapitre intitulé « le corps en chrétienté ».


Dominique SCHNAPPER, Au fur et à mesure. Chroniques 2001-2002, Odile Jacob, 2003, 273 pages.

Osons reconnaître que nous ne sommes pas là en présence de l’œuvre majeure de la sociologue, aujourd’hui membre du Conseil constitutionnel. Ce livre est composé des chroniques radiophoniques prononcées à France Culture entre le 18 septembre 2000 et le 22 juillet 2002. Chacune fait trois pages et les sujets traités vont du 11 septembre à l’euro, du football aux harkis, de l’abstention électorale aux violences conjugales. Au travers de ces chroniques apparaissent maintes réflexions ou notations sur la crise de la démocratie et du sens républicain. La tonalité de ces chroniques est souvent pessimiste, parfois désabusée, se rattachant quelquefois à quelques lueurs plus optimistes, indignée quand il le faut, jamais moralisatrice. Bref, des éclairages utiles et simples sur notre présent, sans doute peu utiles à ceux qui auront lu les autres œuvres de la fille de Raymond Aron, mais qui permettront à des non-spécialistes de la découvrir avec profit.


Emanuela SCRIBANO, L’existence de Dieu. Histoire de la preuve ontologique de Descartes à Kant, Seuil, coll. « Points essais », 2002, 351 pages.

La question de la preuve ontologique de l’existence de Dieu est centrale non seulement dans la pensée théologique, mais également dans la philosophie. On ne peut comprendre les révolutions cartésienne et kantienne sans comprendre comment se déploie et se subvertit l’argument classiquement utilisé par saint Thomas, saint Anselme et d’autres. Ce qui est en jeu à travers cette question n’est rien d’autre que la question de la métaphysique et du statut de la raison – il suffit de voir comment Descartes entend faire reposer la preuve de l’existence de Dieu sur la seule raison, sans nul recours à l’expérience, et démontrer que la négation de cette existence est en elle-même une contradiction. L’étude d’Emanuela Scribano est une plongée particulièrement passionnante dans les débats des XVIIe et XVIIIe siècles marqués par les figures de Descartes, Malebranche, Leibniz, Hume et Kant. Elle constitue un apport éclairant à l’histoire du rationalisme, de ses apports et de ses échecs. Sans doute, la lecture de cet ouvrage est-elle difficile et nous éloigne-t-elle des débats du siècle ; mais elle offre la satisfaction de la compréhension et de l’intelligence.


Sextus Empiricus, Contre les professeurs, Seuil, coll. « Points Essais », 2002, 486 pages.

Cette première traduction en français de l’ouvrage du célèbre sceptique est une nouvelle occasion de saluer cette utile et méritoire collection bilingue. Cette édition comporte aussi une substantielle introduction de Pierre Pellegrin qui a revu les traductions et un glossaire qui définit et présente quelques mots clés, tels que « aporie », « discipline, étude », « expérience » ou encore « théorème ». Les six traités ainsi traduits, contre les professeurs, mais aussi contre les rhéteurs, les géomètres, les arithméticiens, les astrologues et les musiciens, constituent une pièce majeure de la philosophie ancienne de la connaissance en même temps qu’une leçon sur l’enseignement et l’art de la démonstration. Interrogation sur la légitimité de la philosophie et sur la nature de la vérité et du réel – il n’est pas de déconstructionnisme et de relativisme absolus chez le Sceptique , son œuvre est un dialogue critique avec les philosophes classiques – Aristote notamment , mais aussi avec les Épicuriens et les Pyrrhoniens dont il ne partage pas l’ensemble des présupposés et de la méthode. Sans doute la rhétorique de ces textes a-t-elle quelque peu vieilli, mais le travail qu’il se propose d’accomplir doit rester le nôtre.


Daniel SIBONY, Nom de Dieu. Par-delà les trois monothéismes, Seuil, 2002, 347 pages.

Auteur prolixe, sans doute trop car la passion qui l’anime n’exclut pas le bavardage, Sibony nous livre ici une réflexion sur la « Question » de Dieu, à travers une « étude » des trois monothéismes, auxquels il avait déjà consacré un précédent livre, mais aussi naturellement des différentes formes de pensée athée et de la psychanalyse. L’une de ses thèses fondamentales est que « si les religions ont géré comme elles ont pu l’idée de Dieu, leur mérite est d’avoir conservé une charge symbolique qu’aujourd’hui on peut transmettre sans toujours s’enfermer dans les cadres religieux » (p. 12). L’ouvrage est déroutant par sa profusion : riche en notations fortes et intéressantes (par exemple sur l’État d’Israël, pp. 52-55, sur saint Paul, pp 78-98, sur la soumission dans l’Islam, pp. 116-117 et, de manière plus générale, sur la « plénitude identitaire » qu’il appelle et, naturellement, sur la déconnexion entre le religieux et Dieu « car beaucoup de religieux n’ont aucun rapport à Dieu » (p. 266) , il ne laisse par percevoir une unité et une ligne argumentative claires. Les six intermèdes qui parsèment le livre – série de notations sous la forme d’aphorismes et de digressions intercalées – achèvent de semer la confusion. Mais fallait-il vraiment une thèse ? La question reste ainsi ouverte et ce livre ne laissera pas indifférent.


Larry SIEDENTOP, La démocratie en Europe, Buchet-Chastel, 2003, 359 pages.

La traduction de ce petit ouvrage, profondément européen – mais décalé par rapport à certains débats nationaux , qui est déjà considéré comme un classique, est bienvenu au moment où la Convention sur l’avenir de l’Europe commence à remettre ses travaux. Professeur de philosophie politique, Siedentop commence d’abord par examiner l’évolution des conceptions modernes de la démocratie, les évolutions de la citoyenneté et la nature de l’acte fondateur qu’est la Constitution. Mais faire évoluer l’Europe dans le sens d’une démocratie moderne est loin d’être une chose évidente pour les États européens : la divergence des traditions nationales et, notamment, la spécificité de la culture centraliste française, les habitudes des classes politiques nationales, plus fermées qu’ouvertes, la difficulté d’établir les conditions d’un partenariat avec les États-Unis – qui apparaît à l’auteur comme la question d’avenir majeure , sont autant de difficultés qui risquent d’hypothéquer l’avenir de l’Europe. Ce plaidoyer pour une Europe fédérale, profondément modérée dans sa philosophie, sa culture et ses interventions, mérite d’être écouté, même s’il est difficile à entendre dans une période de tensions qui avivent logiquement les crispations nationales. Sans doute est-il dommage que ce livre élégamment écrit, subtil et simultanément démocratique et aristocratique par sa présentation, n’aborde pas la question de l’élargissement et de ses conséquences. Mais il mérite à coup sûr d’être le livre de compagnie des conventionnels et des dirigeants de l’Europe et est l’un des rares ouvrages contemporains à proposer une philosophie cohérente pour le devenir du continent.


François DE SMET, Les droits de l’Homme. Origine et aléas d’une idéologie moderne, Cerf, 2001, 142 pages.

Cette petite étude, publiée par un très jeune auteur (né en 1977), constitue une exploration originale et engagée de la philosophie et de la critique des droits de l’homme. Loin d’être un manuel ou un précis sur cette question – Smet sélectionne les auteurs problématiques plus que les figures emblématiques de la théorie , ce livre constitue une analyse des difficultés de l’affirmation des droits de la personne. Après avoir pisté les naissances du concept (dans le stoïcisme antique, le droit romain et, naturellement, le christianisme), il trace les moments de son développement à l’époque moderne : de Grotius à Rousseau et de Locke à l’idéalisme allemand. La partie relative aux critiques, dont l’auteur montre comment il faut les prendre au sérieux, est rythmée par quatre moments : Burke, Marx, Nietzsche et Schmitt. L’ouvrage se clôt sur la double confrontation entre l’auteur de Théologie politique et Leo Strauss, d’un côté, Jürgen Habermas, de l’autre, dont Smet pointe avec finesse les insuffisances de la critique.


SOFRES, L’état de l’opinion 2003, prés. par Olivier Duhamel et Philippe Méchet, Seuil, 2003, 288 pages.

Cette vingtième livraison de l’ouvrage de référence de la SOFRES présente à son habitude des analyses multiples de la vie politique, de sujets de société et de débats internationaux fondées sur des études d’opinion. Logiquement, la campagne électorale et les scrutins de l’année 2002 occupent une place de choix. Philippe Méchet revient ainsi sur l’absence de prévision de la place de Jean-Marie Le Pen au premier de l’élection présidentielle, marquée par une abstention record, une poussée des extrêmes et des candidats « marginaux » et, de manière générale, une absence d’intérêt et une forte indécision à la veille du scrutin, qui rendait en elle-même les sondages aléatoires. Défense et illustration des sondages, mais aussi appel à perfectionner l’instrument, l’article de Méchet insiste à raison sur l’utilisation médiatique qui en est faite à partir d’un exemple frappant : « Lorsque le sondeur affirme que la préoccupation du chômage est presque aussi vivace dans l’opinion que l’insécurité, le journaliste préfère centrer sur l’insécurité plus médiatique et sensationnelle à commenter. Car les victimes de l’insécurité soulèvent toujours l’émotion là où l’analyse du chômage fait davantage appel à la réflexion » (p. 25). Sans vouloir ici citer l’ensemble des analyses de cette riche livraison, on signalera notamment l’étude approfondie (plus de cinquante pages), lucide et sans langue de bois de Gérard Le Gall, ancien conseiller de Lionel Jospin, sur le 21 avril, l’intéressante analyse de Stéphane Marcel et Didier Witkowski sur le clivage gauche-droite (à la fois permanent dans l’opinion et moins repérable dans les prises de position des partis), l’étude peu rassurante (même si elle se conclut par une note d’optimisme) de Gilles Corman sur l’attitude des jeunes devant le racisme et l’antisémitisme et l’article, comme toujours, passionnant – dont on regrette seulement qu’il ne soit pas un peu plus développé – d’Élie Barnavi sur les Israéliens en face des Palestiniens.


Leo STRAUSS, Le Platon de Fârâbî, Éd. Allia, 2002, 89 pages et Al-Fârâbî, La philosophie de Platon, Éd. Allia, 2002, 43 pages.

Il est logique de signaler la parution quasi simultanée de ces deux ouvrages, le premier étant la base de l’autre. Fârâbî (870-960) est l’un des plus importants philosophes arabes, dont une centaine d’ouvrages sont parvenus jusqu’à nous, ainsi qu’un musicologue, un médecin, etc. Comme d’autres savants de cette riche période, son propos est de diffuser la pensée philosophique grecque dans le monde arabe. Il apparaît clairement que, pour Fârâbî, la philosophie est la première des sciences, loin devant la religion, la grammaire ou la rhétorique, mais aussi la morale (qui en est largement séparée). Comme le montre Strauss, à la lumière de ce texte et d’autres, poursuivant sa méthode célèbre d’analyse fondée sur la différenciation entre discours ésotérique et exotérique, s’opère aussi une exclusion de la politique du champ même de la philosophie. Et pourtant, la politique se trouve bien réintroduite grâce au principe même de séparation qui écarte le bonheur des objectifs licites que doit poursuivre la philosophie : c’est bien à la politique (et non à la philosophie ou à la religion) qu’il revient d’y contribuer. En même temps, Fârâbî dit que la philosophie peut celle engendrer le bonheur et d’abord celui des philosophes ? Comment comprendre cette apparente contradiction ? Il faut toute la subtilité de la lecture de Strauss pour en saisir la signification. C’est tout simplement lumineux ! Et comme d’habitude, on louera la qualité typographique des ouvrages publiés par cette petite maison.


Étienne TASSIN (dir.), Hannah Arendt. L’humaine condition politique, L’Harmattan, 2001, 362 pages.

Les textes ici présentés résultent de communications présentées à un colloque qui s’est tenu en 1995 à Clermont-Ferrand. Ils sont réunis autour de trois axes : pensée et politique, politique et éthique et éthique et pensée. Le texte de Miguel Abensour, qui ouvre le recueil, explore à nouveaux frais la distinction, posée par Arendt elle-même, entre philosophie et politique – ou plutôt sa critique de l’hostilité des philosophes à l’endroit de la politique concrète – et insiste sur sa « conception héroïque de la politique » (p. 40). Tassin évoque, quant à lui, la « phénoménologie de l’action » qui permet de comprendre comment Arendt nous a permis d’accéder à la compréhension du politique en se déprenant d’une vision essentialiste de celle-ci. Wolfgang Heuer et Françoise Collin se répondent ensuite sur la question de la démocratie post-totalitaire tandis que Margaret Canovan revient sur le thème, central dans sa philosophie, de l’action (Jeffrey Barash étant le discutant de ce texte). Dans le chapitre consacré à l’éthique, on lira avec intérêt les contributions de Marc Richir et de Bernard Flynn sur la question du bien et du mal. Fabio Ciaramelli revient sur la question du mal totalitaire tandis que Jerome Kohn et Martine Leibovici – à partir, pour cette dernière, de la reconstitution de la philosophie ayant guidé son analyse d’Eichmann se répondent sur la question du mal et de la pluralité. Les autres textes, non moins passionnants, reviennent sur les présupposés métaphysiques et la philosophie de la connaissance de Hannah Arendt. On y retiendra notamment le texte important d’Anne-Marie Roviello sur le travail de rétablissement de la pensée contre les confusions et les errements qui entachent notre compréhension de la réalité, mais aussi, plus gravement, conduisent à agir dans le monde de manière perverse et destructrice. Un beau travail éditorial et une présentation agréable (ce qui est loin d’être toujours le cas chez cet éditeur).


Tzvetan TODOROV, Devoirs et Délices. Une vie de passeur, Seuil, 2002, 398 pages.

Cet ouvrage est un long entretien avec Catherine Portevin, journaliste à Télérama, qui interroge le linguiste d’origine bulgare sur sa vie et sa démarche intellectuelle. Sans doute n’apprendra-t-il rien sur son œuvre – sinon qu’il témoigne d’un certain recul salutaire par rapport à une certaine pratique des sciences humaines et aux impostures qui ont pu parfois les caractériser , mais il constitue un apport intéressant à l’histoire intellectuelle. On y croise de nombreuses figures connues de notre vie parisienne. Mais les passages les plus intéressants sont ceux consacrés à ses jeunes années dans la Bulgarie communiste, à l’exil et à ses séquelles – on lira aussi l’épisode de la naturalisation, révélateur de certaines de nos mœurs administratives. Malgré l’honnêteté dans l’exposition de ses centres d’intérêt plus récents – la mémoire de l’oppression et son jugement, l’histoire, l’engagement politique de la modération, la tolérance en tant que principe de limitation, l’éloge de la diversité , qui ne va pas sans une certaine naïveté ou certaines interprétations trop rapides (notamment sur Tocqueville, sur lequel il revient ici ), on reste un peu circonspect, comme si Todorov, défenseur d’une voie moyenne, ne parvenait pas à aller jusqu’au bout du réalisme qu’il assume (il dénonce la « tentation du bien ») et sur laquelle il a des paroles fortes comme de la nécessaire justice qui fonde le monde politique et qu’exige la lucidité devant l’histoire. Nous restons souvent dans un entre-deux, balancé, circonspect, intéressant dans son argumentation, mais qui peut passer pour de la tiédeur. Toutefois, ce livre vaut peut-être plus par ses hésitations, qui sont une qualité, que par ses affirmations.


Enzo TRAVERSO (éd.), Le Totalitarisme. Le XXe siècle en débat, Seuil, coll. « Points », 2001, 928 pages.

Cet ouvrage constitue un livre de référence d’une grande utilité pour qui veut étudier et comprendre les différentes formes de totalitarisme du siècle passé. Enzo Traverso, qui en est l’un des meilleurs jeunes spécialistes français, après une substantielle introduction d’une centaine de pages où il présente les principaux points tranchés ou encore en débat (comparabilité du nazisme et du stalinisme, nature de l’idéologie, limites du vocable « totalitarisme », débat des historiens allemands, etc.), tout en prenant clairement parti (sa critique des thèses de Furet, notamment, est vive) présente les principaux textes reproduits ici autour de douze axes : le fascisme et la révolution conservatrice, la critique libérale du totalitarisme dans les années trente, l’antitotalitarisme chrétien, l’antitotalitarisme des exilés, l’antitotalitarisme des marxistes, approches du totalitarisme pendant la guerre, l’apogée du débat : la guerre froide, l’antitotalitarisme de gauche de la guerre froide à Mai 68, la recherche des précurseurs idéologiques, totalitarisme et « socialisme réellement existant », renouveau du débat en France et le débat historiographique. Chacun pourra toujours regretter l’absence de tel ou tel texte, et il est vrai que la question du totalitarisme en appelle tant d’autres (sur la nature et la « possibilité » du nazisme notamment) qu’on a toujours envie de plus d’informations et de confrontations. On doit aussi savoir gré à Traverso de nous permettre de redécouvrir des textes peu accessibles. Une bibliographie de quinze pages achève de faire de l’ouvrage un instrument de travail précieux.


Shmuel TRIGANO, Le récit de la disparue. Essai sur l’identité juive, Gallimard, coll. « Folio », 2001, 474 pages, et La nouvelle question juive, Gallimard, coll. « Folio », 2002, 396 pages.

Nous nous bornerons ici à signaler la réédition en livre de poche de deux ouvrages classiques sur le judaïsme, ici agrémentés l’un et l’autre d’une postface inédite de l’auteur qui indique essentiellement les circonstances de la publication (en 1977 et 1979, à l’âge de 25 et de 27 ans) de la première édition de ces ouvrages. Il s’agissait des premiers ouvrages d’un auteur particulièrement prolixe, professeur à l’Université de Paris X et directeur de la revue Pardès. Le mode d’écriture de l’un et l’autre ouvrages peut surprendre : peu didactique, souvent poétique sinon prophétique, il dissimule une argumentation, certes rigoureuse, surtout le premier, sous un langage enraciné dans une culture spécifique à laquelle le lecteur profane n’a naturellement pas accès. Ce sont pourtant deux ouvrages fondateurs d’une certaine réappropriation de la judéité en France : le premier ouvrage aborde ainsi les grands thèmes constitutifs de la spécificité de l’être juif (la langue, la foi, la sagesse, mais aussi la conflictualité possible entre l’existence séfarade et ashkénaze) ; le second, davantage politique, mais non point centré sur une actualité immédiate, traite de la question du « Grand Retour » et du sionisme.


Maurice VAÏSSE, Les relations internationales depuis 1945, Armand Colin, 8e éd., 2002, 252 pages.

Il est important de signaler la réédition de ce petit ouvrage devenu classique. Présentant de manière synthétique, mais sans renoncer à la précision et à la mise en perspective, l’ensemble des événements internationaux depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, l’auteur de La Grandeur nous offre les clefs de la compréhension du monde d’aujourd’hui. Parfois sévère et sans illusion – notamment à propos de l’Organisation des Nations unies, conscient de l’instabilité accrue du monde (même si l’on ne peut constater à proprement parler une érosion de la sécurité), il intègre les conséquences du 11 septembre et pointe avec raison une « renationalisation » des politiques étrangères. Lorsqu’une prochaine édition intégrera le conflit irakien et ses conséquences majeures sur l’ordre du monde – mais aussi sur la refondation ou un nouvel éclatement de l’Europe élargie , bien des intuitions de l’auteur (limites des coalitions, précellence d’un nouvel unilatéralisme, mais aussi illusions de la prise de conscience d’un destin commun) s’en trouveront confirmées.


Max WEBER, Rudolf Stammler et le matérialisme historique, Québec/Paris, Les presses de l’Université Laval/Cerf, 2001, 198 pages.

On ne s’attardera pas ici sur le détail du texte de Weber, sans doute l’un des plus compliqués qui soit (et cela a retardé sa traduction en français). La très longue introduction (la moitié du livre) de Michel Coutu, Dominique Leydet, Guy Rocher et Elke Winter restitue la portée de cette controverse, exceptionnellement vive, avec Stammler (1856-1938), théoricien du droit à l’époque bien plus connu que Weber et idéologique proche de l’École de Marburg. En s’opposant violemment à Stammler, Weber forge en réalité ses propres concepts en matière de philosophie et de sociologie du droit. Tout l’intérêt de ce texte, injustement décrié par Julien Freund et Raymond Aron, où l’on discerne in statu nascendi les principales thèses de l’auteur d’Économie et Société sur le statut de la norme, la portée des jugements de valeur et les fondements de la méthode sociologique, réside dans la compréhension du mode d’élaboration des concepts wébériens par réaction non à des idéologies grossières, mais bien à des théories dignes de considération.


Ludwig WITTGENSTEIN, Leçons sur la liberté de la volonté, suivi de Antonia Soulez, Essai sur le libre jeu de la volonté, PUF, 1998, 355 pages.

La partie la plus longue de l’ouvrage réside dans la longue étude (260 pages) qu’Antonia Soulez a consacrée à la philosophie de la volonté chez Wittgenstein. Le texte de la double conférence de Wittgenstein est, quant à elle, présentée dans sa version anglaise et française. Il s’agit d’une des rares occurrences de la restitution d’un texte oral de l’auteur du Tractacus. Entre une volonté soumise au fatalisme et à la détermination et une volonté qui ne serait qu’un effet du langage et s’y dissoudrait, Wittgenstein montre, à l’aide d’une série de situations fictives, l’inanité d’une théorie de la volonté. Celle-ci se manifeste de manière spontanée et, si l’on ose dire, de manière aléatoire.


Ludwig WITTGENSTEIN, Grammaire philosophique, Gallimard, coll. « Folio », 2001, 631 pages.

Devient accessible en poche la traduction de l’un des ouvrages de maturité de Wittgenstein (ouvrage jamais écrit comme la plupart de ceux qui nous sont parvenus, mais qui a été établi à partir de ses notes)., initialement paru en français en 1980. Le titre est toutefois de l’auteur qui avait noté, en 1931, « mon ouvrage pourrait aussi s’appeler Grammaire philosophique ». Tel qu’il se présente, l’ouvrage se compose de deux parties : la première s’intitule « Proposition. Sens de la proposition », la seconde « De la logique et des mathématiques ». Comme le dit la traductrice, Marie-Anne Lescourret, dans sa présentation :« En ce qui concerne la place de la grammaire dans l’activité philosophique, elle en est l’administrateur ; elle gère la critique du langage, la philosophie selon la définition wittgensteinienne » (p. 13).


Marina YAGUELLO (dir.), Le grand livre de la langue française, Seuil, 2003, 564 pages.

Cet ouvrage pluridisciplinaire, à la fois scientifique et d’un accès aisé, passionnera tous ceux qui s’intéressent à notre langue. Un premier chapitre retrace l’histoire de la langue française depuis ses premières années, à la fin du règne de Charlemagne, jusqu’à nos jours. Il montre selon quels processus notre langue s’est transformée – les mots, l’orthographe, la prononciation et la construction – jusqu’à ce que l’auteur appelle le « développement de formes normées idéologiquement » (p. 81) (le langage politiquement correct). Un deuxième chapitre montre les variations du français dans l’espace, au sein de l’Hexagone et dans l’espace international.. Le troisième, peut-être le plus difficile de l’ouvrage, traite de la grammaire. On signalera particulièrement la section consacrée à la « grammaire du texte » (p. 239 sq.) qui montre bien comment se constitue l’unité d’un texte et les règles qui président à celle-ci. Le quatrième chapitre traite des « sons du français », étude qui relève autant de la phonologie – qui étudie notamment comment « chaque langue organise sa propre sélection parmi les sons linguistiques possibles, quelles combinaisons de sons elle autorise pour former ses mots et quelles interactions peuvent se produire entre les sons ainsi constitués » (p. 259) – que de la phonétique Le cinquième chapitre évoque la question de la langue parlée et en montre la diversité suivant non seulement les locuteurs, mais aussi les situations. Un sixième chapitre examine la question, toujours passionnelle, de l’orthographe. De manière fine, l’auteur montre que « l’orthographe gagne toujours contre l’histoire » (p. 368) et s’intéresse à la « gestion de homonymies ». Un point utile (et neutre) est également fait sur la réforme de l’orthographe. Le septième chapitre, très riche, examine la constitution du lexique et se termine par une évocation des tabous linguistiques et de l’argot. Un huitième chapitre traite de l’évolution des dictionnaires, livre de tout le monde, chargé lui aussi d’histoire et d’idéologie. Enfin, le dernier chapitre est consacré à l’enseignement du français, dont l’auteur montre bien tous les enjeux et les errements. Sans s’attacher à la question de la méthode, il montre qu’en réalité il n’existe pas véritablement de « politique orthographique à l’école » (p. 528). On l’aura compris : il s’agit d’un ouvrage très réussi, qui appelle mille réflexions non tant que la conservation muséologique de notre langue que sur sa compréhension et la communication que son usage permet.


Cahiers d’Études lévinassiennes, 2002, n° 1, Jérusalem, Institut d’Études lévinassiennes, 300 pages.

Nous sommes heureux de saluer la naissance de notre consœur à l’initiative d’Alain Finkielkraut, Benny et Bernard-Henry Lévy, fondateurs de l’Institut. Cette première livraison comporte un dossier intitulé « Lévinas, le temps » où l’on retrouve notamment les signatures de Jacques Dewitte et Robert Legros et un texte de Lévinas, inédit depuis sa parution en 1947 dans la revue Confluences, intitulé « Être juif » et accompagné d’un commentaire de Benny Lévy. Elle contient aussi un très intéressant débat entre les trois fondateurs de l’Institut sur « La mémoire, l’oubli, solitude d’Israël », une analyse des rapports entre Chouchani et Lévinas (Shmuel Wygoda) et une étude sur le statut de la théorie chez le dernier Lévinas (Uwe Bernhardt). Plus de soixante pages de recensions approfondies enrichissent cette belle revue, agréablement imprimée, dont nous espérons bientôt saluer la prochaine livraison.