Religions et histoire des religions (18)

Religions et histoire des religions

Élie BARNAVI, Saul FRIEDLÄNDER (dir.), Les Juifs et le XXe siècle. Dictionnaire critique, Calmann-Lévy, 2000, 815 pages

Ce dictionnaire est un ouvrage de travail, mais aussi de réflexion, de première qualité. Divisé en quatre parties « doctrines, idées, mouvements », « carrefours », « figures emblématiques » et « tournants », il nous donne, par tâches successives, une appréhension de l’histoire des juifs en ce siècle catastrophique. Les deux événements que furent la Shoah et la fondation de l’État d’Israël n’occupent qu’une place marginale dans ce Dictionnaire parce qu’ils sont, d’une certaine manière, universellement présents. Certes, il faut lire le remarquable article de Friedländer consacré aux origines de la solution finale, mais Auschwitz est judicieusement traité par James Young comme « concept et lieu de mémoire ». Bien sûr, sur Israël, le silence n’est-il pas total, mais à part les articles historiques d’une grande finesse « 1948 » et « 1967 » dus à Élie Barnavi, l’approche est transversale et critique : Claude Klein consacre un bel article à l’identité israélienne sous la rubrique « Intégration et citoyenneté. Mais sous le même chapeau, il existe aussi des chapeaux consacrés à l’exemple tunisien sous l’angle de l’acculturation et de la décolonisation en Méditerranée, à l’Europe des ethnies et aux modèles français et américain. On lira aussi les papiers sur religion populaire et politique en Israël, sur les utopies, sur des figures telles que Ben Gourion, Dayan et Rabin, etc. L’un des plus passionnants, à ce titre, est celui que Barnavi a consacré au thème de la « mythologie nationale », analyse critique des mythes dont les divers courants politiques se sont servis en Israël, mais qui montre la difficulté de les bannir complètement. Répond à ce papier le texte « histoire et historiens » dû à Denis Charbit et qui traite de l’écriture de l’histoire juive.
On pourra naturellement s’interroger sur l’absence de certaines entrées, notamment « Bund », mais il en est largement question notamment dans les articles « autonomie, autonomisme, diasporisme », « mouvements ouvriers » et « sionismes ». De même, il n’est pas d’entrée « Rosenzweig », mais il est au centre de l’article « théologie ». Dès lors, on a beau chercher, il est impossible de trouver un quelconque manque majeur dans ce dictionnaire. Comme l’expliquent les directeurs dans leur avant-propos, le choix des noms de personnes qui servent d’entrée a été dicté par le souci de tenir compte d’une spécificité juive de leur pensée ou de leur rôle historique. Il n’était évidemment pas question de retenir tous les juifs ayant eu une importance majeure dans la science, la politique, les affaires ou les arts ! D’autres articles sont plus inattendus, tel celui consacré à Hollywood par Jean Lacouture, mais sa lecture témoigne de sa nécessité : montrer l’antisémitisme des producteurs, mais aussi leur indifférence, et celle des juifs eux-mêmes, à ce qui se passait en Europe n’était pas inutile. Comme Lacouture l’énonce bien « s’il est douteux qu’Hollywood ait été colonisé par les Juifs, il est clair que les Juifs hollywoodiens, eux, furent bel et bien colonisés par l’Amérique » (p. 323). Il était aussi intéressant d’avoir un point détaillé sur le thème « Universités américaines ». Et comment imaginer un tel dictionnaire sans une entrée « New York » ? On se plongera avec une égale passion dans l’article « pensée juive et philosophie allemande » dû à Marc de Launay et dans celui que Pierre Bouretz a consacré à Benjamin, dans la passionnante genèse juive de la « psychanalyse » qu’établit Ilana Reiss-Schimell et dans l’analyse subtile que le Père Marcel Dubois fait des rapports entre l’Église et les juifs. Quant à l’article sur Trotski, dû à Norman Geras, il rappelle cette prophétie, rarement citée, de la fin de l’année 1938 : « On peut imaginer sans difficulté ce qui attend les Juifs dès le déclenchement de la prochaine guerre mondiale. Cependant, même sans la guerre, le sens dans lequel évolue la réaction du monde signifie à coup sûr l’extermination physique des Juifs » (p. 711).


Yves CONGAR, Mon Journal du Concile, 2 vol., Cerf, 2002, 596 et 560 pages

Le père Congar (1904-1995), dominicain, est l’un des personnages majeurs de la théologie catholique au XXe siècle. Homme d’écriture et de parole, esprit libre ayant souvent été considéré comme un personnage sulfureux par une Église peu encline à accepter ses audaces théoriques et la largeur de sa pensée, homme d’influence aussi, notamment par sa participation aux travaux du Concile, il fut aussi un personnage engagé dans les combats du monde et désireux que l’Église les prenne en compte. Ses combats se sont, en fait, toujours déroulés sur plusieurs fronts : l’anthropologie chrétienne, le dialogue œcuménique – qui, dans son esprit, doit aussi servir à redécouvrir des valeurs que l’Église catholique a perdues avec le schisme de 1054 et la Réforme , la Constitution de l’Église, la place de la Tradition, etc. Son rôle au sein du Concile a été important, même si le P. Congar n’y avait que le titre « d’expert officiel » et s’il s’y comporta avec discrétion. Déjà, pendant le Concile, il avait publié un récit plus « officiel » des travaux conciliaires (cf. les différents volumes de l’ouvrage Le Concile au jour le jour, publiés au Cerf de 1963 à 1966).
Le « journal » est un genre que le P. Congar affectionne : auteur précoce d’un Journal de la guerre 1914-1918 et d’un Journal d’un théologien, celui qu’il a consacré au Concile est à la fois un texte où il livre des impressions personnelles, raconte les événements et se raconte et une réflexion théologique. Mais c’est peut-être avant tout et plus encore un document unique sur cet événement étonnant que fut le Concile, qui constitue un complément indispensable à l’Histoire du Concile Vatican II dont Le Banquet a déjà rendu compte. On comprend naturellement que le testament du P. Congar ait spécifié qu’il fallait attendre 2000 pour le publier. Cette exploration dans les coulisse de l’Église est édifiante : on y découvre turpitudes et bassesses, manœuvres souterraines et habillage d’intérêts de pouvoir par des nobles discours théologiques, mais aussi des personnages empreints de noblesse et de hauteur de vue, des actes désintéressés, des convictions profondes et bien pesées – bref l’Église est à l’image de la société des hommes. Le pape actuel, à l’époque Mgr Wojtyła, sort grandi de l’épreuve – « sa personnalité s’impose. Il rayonne d’elle un fluide, une attirance, une certaine force prophétique très calme, mais irrécusable » (t. II, p. 313) , alors que d’autres personnalités connues sont plutôt diminuées – Daniélou, « rapide et superficiel » (ibid.) notamment : « Daniélou régit avec la passion, l’instinctivisme et la subjectivité d’une femme » (p. 314) ou encore le cardinal Ottaviani. Charles Moeller, au contraire, fait l’objet d’éloges émouvantes continuelles. Mais l’essentiel n’est pas dans ces portraits généreux ou au vitriol, mais bien dans le fonctionnement de l’Église et dans l’atmosphère très particulière qui se dégage du Concile. On a parfois l’impression que les séances de négociation des textes, à la virgule près, les réceptions mondaines, les discussions de couloir, les stratégies d’alliances sont celles de diplomates discutant une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies ! On sent aussi continuellement Congar, malade, au bord de l’épuisement. Un ouvrage unique en son genre qui évoque une dramaturgie.