Philosophie et lettres (18)

Philosophie et lettres

Maurice MERLEAU-PONTY, Causeries 1948, Seuil, 2002, 77 pages, 3 photographies couleur hors texte

Publiées dans la très belle collection « traces écrites », ces sept causeries ont été rédigées pour être prononcées lors d’émissions radiodiffusées. La première causerie est intitulée « le monde perçu et le monde de la science ». Il nous montre l’apport de l’art moderne dans la découverte et la réhabilitation du monde perçu et de la perception que nous sommes souvent tentés d’oublier – sous l’influence notamment de Descartes. La deuxième est consacrée à une illustration de l’apport de l’art moderne à ce travail de redressement à partir de la notion d’espace. Poursuivant l’analogie entre l’art et la science modernes, il fait un commentaire remarquable de subtilité de la phrase de Cézanne : « À mesure qu’on peint, on dessine » (p. 19) et de l’illusion d’optique étudiée par Malebranche sur les tailles apparentes de la lune à son lever et à son zénith. La troisième conférence traite des choses sensibles – prenons l’exemple du « mielleux » dont Merleau-Ponty précise qu’ « il n’y a, de cette qualité, qu’une définition humaine » (p. 27). Et, en même temps, toutes les qualités s’ouvrent les unes sur les autres, concourant à l’unité d’un objet et le sens se répondent. Cézanne, à nouveau, disait « on doit pouvoir peindre l’odeur des arbres » (p. 27). Et telle est la conclusion de ce chapitre qui, après des incursions chez Sartre, Ponge et Bachelard, affirme qu’on reconnaît désormais qu’il y a « entre l’homme et les choses non plus ce rapport de distance et de domination qui existe entre l’esprit souverain et le morceau de cire […], mais un rapport moins clair, une proximité vertigineuse qui nous empêche de nous saisir comme pur esprit à part des choses ou de définir les choses comme purs objets et sans aucun attribut humain » (p. 31).
Le quatrième chapitre explore la question de l’animalité, l’une des plus classiques et les plus controversées de la philosophie – et dans l’animalité, il range aussi les figures de l’enfant, du primitif et du fou, bref de celui qui habite le monde de manière radicalement autre. Là aussi, il convient selon l’auteur de Signes de se démarquer du cartésianisme qui réduit l’animal à une machine composée de mécanismes en nombre fini ou de la pensée classique qui n’a de cesse de considérer la distance qui sépare ces figures de l’animalité de l’homme accompli. Bref, l’alternative était entre l’assimilation à l’homme et la distance radicale qui en faisait « une mécanique aveugle, un chaos vivant » (p. 35). Cette idée était guidée par une conception de la raison qui estimait que tout, dans le monde physique, historique et social, pouvait être connu par les causes. Or, il faut renoncer, explique Merleau-Ponty, aux résurgences de la pensée théologique qui se manifestent dans cette attitude qui postule « un accord de principe entre la raison des hommes et l’être des choses » (p. 36). Pour autant, Merleau-Ponty ne donne pas dans le relativisme : il reconnaît que l’homme sain, adulte et civilisé est porteur d’une cohérence supérieure à celle du malade, de l’enfant ou du primitif ; toutefois « il ne la possède pas » (p. 37). Il n’est pas exempt d’anomalies et il ne peut comprendre ses propres errements (et être ainsi supérieur aux autres catégories) qu’en faisant un détour par la connaissance de ces autres formes d’existence qui ne peuvent lui être radicalement étrangères et en comprenant ainsi qu’il n’est pas divin.
La cinquième conférence est consacrée à l’idée de l’homme. Là aussi, il s’agit d’opérer un renversement par rapport à la perspective cartésienne qui consiste, comme le dit Merleau-Ponty, à purifier et à chasser « toute espèce d’obscurité et de confusion » (p. 43). Le problème de ce travail de purification, qui prive, de fait, l’homme d’une occupation de l’espace, est décrit ainsi : « On parvenait ainsi à une notion pure de l’esprit et à une notion pure de la matière ou des choses. Mais […] cet esprit tout pur, je ne le trouve et pour ainsi dire ne le touche qu’en moi-même. Les autres hommes ne sont jamais pour moi pur esprit : je ne les connais qu’à travers leurs regards, leurs gestes, leurs paroles, en un mot à travers leur corps » (p. 44). En quoi cette remarque est-elle importante ? Parce que, ainsi, « à considérer l’homme du dehors, c’est-à-dire en autrui, il est probable que je vais être amené à réexaminer certaines distinctions qui pourtant paraissent s’imposer telles que celle de l’esprit et du corps » (p. 45). Ce retournement de la perspective classique rend possible une « morale » qui n’est pas celle de l’autonomie, de la recherche de la vérité intérieure ou de la perfection. Pas plus ne se berce-t-elle d’illusions sur nos possibilités d’accord. Ce regard sur l’homme de l’extérieur est la source d’une inquiétude qui aujourd’hui paraît classique : « L’humanité n’est pas une somme d’individus, une communauté de penseurs dont chacun, dans sa solitude, soit assuré d’avance de s’entendre avec les autres parce qu’ils participeraient tous de la même existence pensante » (p. 50). La réalité de la vie humaine, c’est bien la menace, « l’inquiétude » qui « est vigilance » (p. 51), le « porte à faux », la divergence, plus rarement la reconnaissance et les retrouvailles.
Une sixième causerie est consacrée à la philosophie de l’art – peut être plus classiquement. La septième causerie, intitulée « monde classique et monde moderne » est une manière de conclusion. Merleau-Ponty perçoit le risque de la philosophie moderne en termes de « communication » : « Ce retour au monde perçu […] ne pourrait-il pas être considéré comme un signe de déclin ? D’un côté, on a l’assurance d’une pensée qui ne doute pas d’être vouée à la connaissance intégrale de la nature et d’éliminer tout mystère de la connaissance de l’homme. D’un autre côté, chez les modernes, au lieu de cet univers rationnel ouvert par principe aux entreprises de la connaissance et de l’action, on a un savoir et un art difficiles, pleins de réserve et de restrictions, une représentation du monde qui n’en exclut ni fissures ni lacunes, une action qui doute d’elle-même et en tout cas ne se flatte pas d’obtenir l’assentiment de tous les hommes » (p. 63). Mais si telle est l’attitude des modernes en philosophie, en science ou en art – et l’on pourrait ajouter en politique , c’est parce qu’ainsi va le monde, lui-même voué à l’inachèvement, jamais identique à lui-même et parfaitement en accord avec lui-même. Nous devons vivre dans cette instabilité, en nous gardant d’une nostalgie d’un temps où régnait la clarté. Critiquant ainsi Benda, il s’élève contre l’attitude qui consiste à « préférer le mot de raison à l’exercice de la raison. Restaurer n’est jamais rétablir, c’est masquer » (p. 68). La phénoménologie ne supprime pas ainsi la raison, mais la rattache au monde dont une certaine philosophie s’était éloignée. On l’aura compris : cette introduction est lumineuse.