Société, sociologie, politique sociale (18)

Société, sociologie, politique sociale

Christopher LASCH, La culture du narcissisme, précédé de Jean-Claude MICHÉA, Pour en finir avec le XXIe siècle, Castelnau-le-Lez, Climats, 2000, 332 pages

Comme Le Banquet l’a déjà signalé , Lasch (1932-1994) était un auteur inclassable, dérangeant et souvent exaspérant. Anticonformiste, révolté, recourant parfois à l’imprécation, définitif dans ses jugements, il ressemble parfois à nos spécialistes de l’anti-pensée unique, marqués par une vision caricaturale de l’économie (et plus réaliste de la société), enclins à l’utopie comme à l’utilisation d’une vulgate marxiste un peu courte – pourquoi imputer toutes nos défiances et notre bêtise à la « marchandisation » ? S’il convient malgré tout de le lire, c’est parce que ses intuitions fulgurantes et ses dénonciations ou ses cris d’alarme sonnent le plus souvent justes. S’il faut critiquer certains éléments de son arrière plan théorique, il est aussi nécessaire d’écouter son diagnostic sur la société, qui est comme oubliée par nombre d’analystes contemporains. Avec toutes ses faiblesses, La culture du narcissisme reste un grand livre, qui continue de compter, en même temps qu’un livre d’écrivain – et un ouvrage de référence grâce aux précieuses sources qui fondent ses développements.
Passons vite sur les critiques tant elles sont évidentes : sa condamnation du libéralisme est trop globalisante pour être juste ; le pessimisme général qu’il dépeint comme étant l’état d’esprit des Américains est datée ; on pourra aussi trouver trop peu originales ses notations sur la publicité et sur la « société de spectacle » ; sa critique du progrès paraît parfois confondre le concept même et ses déviations. Si, néanmoins, son ouvrage a une grande importance, c’est parce qu’il met au centre de la problématique de la politique contemporaine la critique de la culture comme l’avait fait l’École de Francfort en son temps et qu’il restitue au concept d’aliénation sa portée centrale dans la compréhension de la société contemporaine. S’il lui arrive souvent de parler en termes de déclin (du savoir, de la culture, de l’art de vivre, de la politesse), ce n’est pas pour dire qu’avant c’était mieux, mais pour défendre l’idée de bon sens que l’amour du présent n’implique pas la table rase et que le progrès n’est rien sans acquis, donc aussi conservation. À travers de multiples exemples tirés des relations à l’intérieur de l’entreprise et surtout de la famille, fondement de l’analyse sociologique par l’auteur du narcissisme contemporain et de ses blessures, ou à partir d’une analyse de la « guerre des sexes », cruelle dénonciation d’un certain féminisme, il montre les faux-semblants d’une société qui serait libérée des conflits et de l’oppression. La dénonciation moderne et individualiste des pratiques d’une société plus hiérarchique et cloisonnée n’ouvre pas sur un monde moins brutal, sans rapports de domination et, surtout, plus agréable à vivre.
Le drame du narcissisme tel que le définit Lasch n’est pas l’égoïsme, l’absence de préoccupation d’autrui, le renfermement sur soi, mais bien le « vide intérieur » (p. 296) qu’il provoque et qui a, nécessairement, en tant que tel, des conséquences sociales et politiques. Le drame de l’homme moderne réside bien dans sa faiblesse et sa « vulnérabilité » devant l’épreuve. Même si l’on peut aussi trouver marginale sa critique du mouvement New Age (encore que, dans un contexte américain, cela ait tout son sens), on ne peut que rester frappé par la luminosité de certaines formules, ainsi lorsqu’il écrit que, « en interprétant la résurrection du Christ comme un événement symbolique, les gnostiques écartaient le paradoxe chrétien d’un Dieu souffrant » (p. 304). Comment aussi ne pas trouver lumineux le constat selon lequel « alors que la conception qu’on avait du caractère au XVIIIe siècle mettait l’accent sur les éléments communs à toute nature humaine, le XXe siècle commença à voir la personnalité comme l’expression unique et particulière de traits individuels. Dans cette perspective, les apparences extérieures exprimaient involontairement l’être intérieur » (p. 130) ? À partir de là, chacun doit se surveiller, ce qui provoque angoisse et « anxiété » puisque, « emprisonné dans sa conscience de soi , l’homme moderne soupire après l’innocence perdue du sentiment spontané » (p. 131). L’individualisation est bien le contraire de la libération et « l’idéologie du développement personnel, optimiste à première vue, irradie résignation et désespoir profond » (p. 84).
Finalement, ce qui caractérise notre société est bien ce que Lasch définit comme l’abolition de l’avenir – non pas essentiellement le no future si facilement commencé, mais bien l’incapacité à se le représenter, le refus même de s’y essayer et, pourrions-nous ajouter, l’évidement de toute politisation de celui-ci. Comme l’écrit Lasch : « De graves dangers menacent notre avenir, c’est indéniable, mais ce n’est pas une raison suffisante pour l’abolir. Dans la perception d’une société sans avenir se glisse l’incapacité narcissique de s’identifier à sa postérité et participer au mouvement historique » (p. 84). On ne saurait mieux dire. À ceux qui seraient tentés de balayer l’ouvrage au motif de sa noirceur – il dépeint admirablement la « décadence du système éducatif », « le déclin de l’esprit sportif » et l’un de ses chapitres s’intitule précisément « L’avenir condamné : la peur de vieillir » , on demandera simplement d’ouvrir les yeux. Concevoir un projet d’émancipation passe bien par là – de même qu’il requiert la reconnaissance d’une norme à l’aune de laquelle on peut la penser : « Comment condamner le crime ou la cruauté, sinon à partir de normes ou de critères qui trouvent leurs origines dans la religion, la compassion ou dans une conception de la raison qui rejette des pratiques purement instrumentales ? » (p. 106). Et à ceux qui seraient tentés par une action radicale, le révolté qu’est Lasch répond, dans une critique féroce des mouvements radicaux, que « s’ils embrassèrent la cause du radicalisme, ce ne fut pas d’abord parce qu’elle promettait des résultats pratiques, mais parce qu’elle constituait une nouvelle manière de dramatiser leur moi » (p. 120).


Jean-François AMADIEU, Le poids des apparences. Beauté, amour et gloire, Odile Jacob, 2002, 215 pages

Professeur de sociologie des organisations et de gestion des ressources humaines, auteur d’ouvrages et d’articles de référence sur les organisations syndicales et la démocratie sociale, Jean-François Amadieu explore ici un sujet peu traité, du moins en France (malgré un repérage de la question par Bourdieu) que, sans doute, sa pratique des relations sociales et de la vie des entreprises lui a permis de mieux percevoir : le poids des apparences physiques. L’homme politique, c’est devenu trivial, fait attention à son look qui est parfois façonné par des conseillers en « image ». Mais on fait souvent comme si, dans le recrutement, la promotion ou l’éjection, les apparences ne jouaient qu’un rôle secondaire, au-delà peut-être d’un minimum de respect des codes vestimentaires. Amadieu nous montre que celles-ci sont déterminantes, en même temps qu’un facteur de renforcement des « distinctions » et des inégalités sociales. Nous savions les entreprises non rationnelles, parfois enclines, notamment dans le recrutement, à faire appel à des méthodes obscurantistes ; nous les découvrons sensibles au physique et fonctionnant à l’affect et à la pulsion plus qu’à la raison.
En sociologue, Amadieu nous incite à ne pas nous voiler la face et à reconnaître cette réalité pour mieux en déjouer les pièges. Commençant son analyse par une intéressante analyse des standards de la beauté – qui montre l’existence de normes, en grande partie sociales, mais pas seulement , il s’intéresse ensuite à la permanence des préjugés. Le beau est, depuis longtemps, perçu comme entraînant une présomption de bien et on juge encore spontanément les gens sur leur « bonne mine » la personne jugée belle est aussi, spontanément, considérée comme la plus intelligente, la plus apte, par exemple scolairement, la plus douée de manière générale et des qualités ou des défauts sont attribués plus spontanément à des personnes ayant telle ou telle apparence physique (gros ou maigre, blond ou roux, petit ou grand, etc.), tel ou tel comportement en société, etc. Inversement, on attribue spontanément un certain nombre de qualités physiques (ou de traits constitués comme des qualités) aux personnes placées dans une situation de domination. Amadieu explique ainsi que « la taille des présidents se retrouve surestimée de 7,6 cm par la population » (p. 62). Une enquête allemande a même pu montrer que mère Teresa était jugée attirante physiquement, presque à égalité avec Claudia Schiffer et avec un score supérieur à celui de Diana et de Madonna. De surcroît, Amadieu rappelle une prophétie autoréalisatrice : dans la mesure où les gens jugés beaux et attirants ont plus d’estime de soi, ils ont tendance à mieux réussir, à qualités égales, que les autres. Ils peuvent toutefois vivre plus mal leur échec et Amadieu rappelle justement que les personnes laides « ont une capacité à se construire une image d’eux-mêmes de manière relativement autonome » (p. 71).
Les trois chapitres suivants concernent la vie scolaire, la vie amoureuse et le mariage, et la vie professionnelle. Dans tous les cas, exemples et études à l’appui, Amadieu montre l’importance des apparences, dans lesquelles il faut naturellement ranger l’aisance et la capacité de séduction (qui s’apprennent aussi, mais qui, hors effort d’apprentissage, sont de forts marqueurs sociaux). En particulier, le chapitre consacré à la vie professionnelle – le plus long et détaillé témoigne de l’importance croissante accordée à l’apparence, qui tient à la fois au développement des services, à un comportement nouveau des clients, à l’évolution de nombreux secteurs vers plus de professionnalisme (ce qui peut signifier aussi plus d’encadrement global). Certaines fonctions sont naturellement plus exposées que d’autres à la prise en compte du facteur physique, notamment les commerciaux et les dirigeants. Seule la fonction publique semble privilégier des personnalités au physique plus moyen et se méfier d’une séduction excessive. L’analyse est à coup sûr sévère pour les recruteurs, leurs préjugés et, pour tout dire, leur amateurisme et leur caractère influençable. Le poids du physique se manifeste d’ailleurs de multiples manières : rejet des gros, absence d’accueil des « vieux » (ou de ceux qui paraissent tels), codes vestimentaires, bientôt (ou déjà aux États-Unis) éviction des fumeurs, etc. De fait, il existe bien une prime de beauté, qui se traduit aussi par une rémunération supérieure à qualités et diplômes égaux.
C’est d’ailleurs bien aussi un « délit de sale gueule » qui se développe dans notre société, depuis l’école jusque dans la vie professionnelle, lors de procès comme dans les relations privées, comme le note Amadieu dans son sixième chapitre. Le septième se devait d’aborder la question de la vie politique – mais là, il n’est pas certain que les apparences donnent longtemps le change ! Reste la question conclusive : « Que faire ? » Comme l’explique l’auteur, la France a tout un arsenal pour lutter, plus ou moins efficacement, contre certaines discriminations (raciales, liées au handicap, au sexe ou à la préférence sexuelle), mais elle se refuse à prendre en compte celles liées aux apparences. Il faut sans doute commencer par les étudier et par ne pas se voiler la face sur leur existence dont, du reste, chacun a une intuition spontanée. Or, de fait, les études citées dans l’ouvrage sont, pour leur quasi-totalité, anglo-saxonnes. En ce domaine comme dans d’autres, la France préfère faire la politique de l’autruche plutôt que d’affronter une vérité qui mettrait à mal ses mythes – notamment son égalitarisme de façade et permettrait d’engager une action correctrice dès l’école – qui, aujourd’hui, est incapable de corriger ou d’atténuer les marqueurs sociaux de ce qui reste une inégalité inacceptable.


Roland HUREAUX, Le temps des derniers hommes. Le devenir de la population dans les sociétés modernes, Hachette littératures, 2000, 298 pages

On peut ne pas partager les opinions politiques de l’auteur – plutôt proches du souverainisme et d’un conservatisme éclairé – et reconnaître l’importance des questions qu’il met sur la place publique et l’intelligence qu’il met à en traiter. L’ouvrage de Hureaux est d’une remarquable clarté et fait œuvre de pédagogie utile lorsqu’il expose des réalités démographiques méconnues : si le taux de fécondité demeure ce qu’il est en Europe, d’ici un peu plus de cent ans, la population européenne aura diminué des quatre cinquièmes et dans 360 ans elle sera équivalente à 1 % de ce qu’elle est aujourd’hui (p. 20). Concrètement, d’ici un siècle, les Français ainsi que les Anglais seront encore 33 millions (contre 60 millions environ aujourd’hui), mais les Allemands ne seront plus que 15 millions et les Espagnols 8 millions. L’Europe représentait, en 1900, 25,4 % de la population mondiale et 12 % en 2000 ; sa part tombera à 7 % en 2050.
Pour autant, Hureaux considère l’Europe comme le précurseur d’un mouvement démographique qui concernera progressivement tous les pays du tiers-monde, malgré un prévisible retard africain. La population mondiale connaîtra un sommet vers 2080 avec 8 milliards d’habitants et devrait, si rien ne change, disparaître vers 2400 (p. 73). L’auteur explique bien les origines de cette situation, raillant au passage l’inculture générale sur les mécanismes démographiques, dégageant intelligemment différents modèles démographiques et critiquant au passage le concept de « transition démographique ». Il montre aussi les évolutions, notamment en France, des politiques familiales et leurs effets et réclame qu’on distingue bien les mesures en faveur des familles des autres politiques sociales et, notamment, de celles qui visent à réduire les inégalités. Il dénonce aussi la cécité des élites politiques de toutes tendances sur cette question qui pourtant, jadis, ne relevait pas du clivage gauche/droite – on oublie souvent que Sauvy notamment fut un militant socialiste – et il est convaincant lorsqu’il demande qu’on prenne en compte cette priorité (car la diminution de la démographie a un coût non seulement humain, mais aussi budgétaire, comme le montre le problème des retraites qu’évoque aussi l’auteur).
L’un des chapitres fondamentaux est naturellement le troisième intitulé « la modernité contre la vie ? » Hureaux mesure bien le risque, sur ce sujet, du discours scrogneugneu sur la disparition des valeurs, la déchristianisation, la libération sexuelle et l’émancipation de la femme. Il tente donc de faire la part des facteurs objectifs – c’est comme cela, qu’on le déplore ou s’en réjouisse – des données qui peuvent évoluer avec une politique intelligente. Il fait aussi que la « conversion » sera rude et que le pire ennemi de la famille est le discours conservateur d’une certaine droite. Il rappelle ainsi justement que « les pays qui maintiennent le moins mal leur fécondité sont aujourd’hui ceux où la proportion de naissance hors mariage est la plus élevée […]. Le maintien, au moins extérieur, de certaines normes relatives au mariage, dans un contexte d’émancipation, semble agir comme un frein à la fécondité, là où une plus grande tolérance la défavorise moins » (p. 124). L’essentiel est bien de percevoir ce qui contrarie la venue d’enfants qui pourraient être désirés et de faire que la société soit à la fois moderne et plus accueillante. Rendre explicites des obstacles implicites est déjà un premier pas, auquel ce livre nous invite.